‹ Le romantisme politique de Montalembert avant 1843Chapitre 283 sur 394 · Cf. plus haut, chapitre IV, p · texte numérisé non relu

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7. Werner à son père, lettre du 8 juin 1840. A. I. R. — Dossier 633 ; ci. dossier 633, lettres de La Rochefoucauld à Montalembert, Vienne,

pourrais tenir aux agens anglais et russes que je rencontrerai sur mon chemin. Je ne suis pas embarrassé quant aux Anglais : mais je voudrais savoir si avec les Russes, je pourrais sans inconvénient leur dire ce que je pense de leurs prétentions et de l’urgente nécessité que je trouve à les arrêter. Peut-être aurez-vous la bonté d'ajouter quelques mots sur ce sujet, aux instructions que je vais attendre à Munich. Agréez 1...

Tout jeune, Montalembert avait en Suède été frappé du danger russe. Dans son article de 1830 de la Revue des Deux Mondes, il parlait déjà « du colosse qui menace l'Occident ». On sait la tendresse de l’Avenir pour le czar, incarnation de l’absolutisme. Cette double raison de politique étrangère et de mystique libérale poussait ainsi Montalembert dans la même voie depuis des années.

Montalembert s'arrête à Munich, où il ne manque pas de rencontrer Gœærres et Doœllinger. À Vienne, que les voyageurs atteignent le 28 juillet, Montalembert prend contact avec les milieux diplomatiques autant que le permettent les absences estivales. Il voit le baron de Langsdorff chargé d’affaires de France, le comte de Sambuy, ministre de Sardaigne, le prince Altieri, nonce apostolique. Le comte de Sainte-Aulaire, notre ambassadeur, n’avait pas encore regagné son poste viennois, et M. de Metternich était déjà installé en Bohême.

Une nouvelle grave et inattendue touche Montalembert à Vienne : le traité des quatre puissances, signé à l’insu de la France contre le pacha d'Égypte, et l'envoi présumé d’une flotte anglo-autrichienne sur les côtes de Syrie. Montalembert écrivant aussitôt à Thiers, le 1er août, lui rappelle leur conversation, leur prévision de l'incident et les réponses énergiques du ministre. On espère à Vienne que les événements de Barcelone ? neutraliseront les forces de la France

1. B. N. — N. a. f. 20.612, correspondance 1840 du fonds Thiers. 2. Le 13 juillet 1840, Espartero rentra en triomphateur à Barcelone après avoir chassé en France les derniers partisans armés de Cabrera. La

dans cette occurrence. Montalembert répète le contraire partout, et presse Thiers d’arborer bien haut, à son accoutumée, le drapeau national t.

L'accord de Londres contraint Thiers, deson côté, à annuler l'instruction préparée pour Montalembert. Dans sa dépêche du 30 juillet, il maudit l’ « inconcevable témérité » avec laquelle lord Palmerston s’est jeté en avant pour éviter, à la faveur de l'insurrection du Liban, un « arrangement direct » par la reddition de la flotte turque. Alarmée et outragée d’avoir été exclue de la réunion de Londres, la France « arme à force » et l’avenir dépend des manœuvres des Quatre. Si le pacha réduit les insurgés, « ce qui est très probable » selon Thiers, les Russes entreront à Constantinople et les Anglais dans les Dardanelles, d’où conflagration qui serait fatale à l’empire ottoman. Rien à dire au pacha à qui il n'y a «aucun reproche » à adresser. C’est à Constantinople de comprendre qu’en s’obstinant puérilement « on servira à payer les frais de la guerre ». Quant à Vienne, Thiers ne comprend pas comment le grand politique qui y règne risque dans l’aventure le sort de l'Italie. La France, au contraire, aurait d’«immenses chances pour elle » et « si elle ne souhaite pas la guerre... c’est qu’elle a fait des progrès en raison et en moralité... » ?.

Montalembert voit ainsi la ligne à tenir vis-à-vis des Viennois et du sultan. Il répond le 7, fort touché de voir que le ministre ne le néglige pas, parmi de si graves préoccupations. Il formule, tout en se défendant d’un pronostic, l’espoir que le peuple et le parlement anglais maïintiendront la paix malgré le médiocre, le vaniteux, Palmerston. Montalembert ne

régente Christine, au lieu de suivre son avis, sanctionna la loi sur les municipalités (qui tendait à transformer l’alcade indépendant en simple agent du pouvoir central). Aussitôt Espartero démissionnait de toutes ses charges ; le peuple de Barcelone s’agitait et le ministère dut se retirer, etc... Ce furent les prodromes de la révolution de septembre qu'incarna Espartero, régent après l’abdication de Christine.

1. Montalembert à Thiers : Vienne, 1°T août 1840. Lettre inédite à la B. N. — N. à. f. 20.612. Il y a une copie autographe A. L.R.

2. Thiers à Montalembert : 30 juillet 1840. — A. L. R. — Dossier 632, lettre inédite ; B. N. — N. à. f. 20.613, copie de cette lettre. — De Meaux : Montalembert, PP. 145, 146, l’a utilisée.

compte pas, lui, sur Metternich qui en politique étrangère a toujours misé sur les valeurs destinées à être les plus ébranlées par les bouleversements postérieurs... Sans doute, son pouvoir « a duré vingt-cinq ans au milieu de l'instabilité universelle... maïs c’est un bonheur encore plus qu’un mérite ». Metternich, comme les Anglais, garde la terreur de la France révolutionnaire. Voilà ce qui le jette dans les bras du Russe.

L'histoire lui reprochera toujours de n'avoir pas voulu fonder la paix et la sécurité de l’Europe par une alliance sérieuse avec la France, en tempérant réciproquement l'esprit trop moderne et l'esprit trop ancien par leur union et en élevant une barrière infranchissable contre la Russie et au besoin contre l’Angleterre,

Un atout français rassure Montalembert : le fait que Thiers préside au destin de son pays.

Je vous ai assez de fois combattu pour ne pas être suspect de flatterie en vous disant que votre présence à la tête du cabinet français est le meilleur gage de force et de résistance que nous puissions donner à l’Europe. On sent à l'étranger, peut-être plus encore qu’en France, que vous représentez ce qu’il y a de plus formidable en France...

Personne n’est mieux placé que Thiers non seulement pour gagner une guerre, mais pour sauver, si possible, la paix dans l’honneur. Aux Autrichiens, convaincus que la France cédera, Montalembert réplique inlassablement que M. Thiers est là « précisément pour empêcher que la France ne prenne cette habitude » 1.

Le voyageur prend à Vienne son beau-frère Werner et tous trois descendent le Danube en bateau. Montalembert est frappé en cours de route par l'influence russe « en Servie et dans la Moldo-Valachie ». Il remarque que les Russes occupent «complètement et irrévocablement » l'embouchure du fleuve, ayant construit leurs établissements non pas sur la rive gau-

1. Montalembert à Thiers : 7 août 1840 ; partiellement inédite, le reste publié par Lecanuet, t. II, p. 118, et par de Meaux : Montalembert, pp. 146, 147. A. L. R.— Dossier 632, copie autographe ; l'original à la B.N.—N.a.f.20.621 (La copie et l’original ne sont pas identiques mais les variantes ne modifient pas le sens. En fin de lettre Montalembert recommande encore son beau-frère).

che mais sur la rive droite, « qui devait rester inhabitée aux termes du traité d’Andrinople » 1.

Dans sa dépêche du 2 septembre 1840 au président du Conseil, l'ambassadeur de France en Turquie, M. de Pontois, se montre inquiet : Méhémet-Ali s’obstine, l'ambassadeur d’Angleterre s’en réjouit, dans l’espoir de détruire cet irréconciliable ennemi de la Porte ?. M. de Pontois annonce ensuite à Thiers que Montalembert est près de lui, au palais de Thérapia, depuis l’avant-veille.

On devine les poignantes conversations échangées par les deux hommes politiques. L’ambassadeur connaît l'intention de la Porte, de l’Autriche et de l’Angleterre de frapper un coup rapide afin d'enlever la décision en éludant l’opposition de la France et en évitant l'intervention de la Russie. Cette dernière puissance cherche à provoquer l’occasion d’une exécution du traité de Londres, exécution à laquelle elle prendrait part prépondérante. Dans les deux cas, la France sera exclue et gravement atteint son prestige en Orient 5. M. de Pontois s’indigne de cette politique française par laquelle on renonce à une alliance traditionnelle, en faveur du sauvage et despotique Méhémet-Ali. La flotte française est absente. L'ambassadeur n'ose pas même présenter Montalembert à Reschid pacha, ministre des Affaires étrangères … Pénible situation pour le diplomate ! M. de Pontois, loin de perdre de vue les intérêts catholiques, juge que la France, protectrice des chrétiens syriaques et maronites, manque à cette mission en rompant avec le sultan.

Montalembert réussit cependant à voir le ministre, Reschid pacha ayant accueilli avec empressement une demande directe d'audience. Le 7 septembre, Montalembert raconte à Thiers cette entrevue à laquelle se mêla quelque temps M. de Stürmer, l’internonce d'Autriche.

Montalembert s’efforça, dit-il, de les persuader de la gravité de la situation dans laquelle l’Europe plaçait la France, où

1. Montalembert à Thiers : 7 septembre 1840. — B. N. — N. a. f. 20.612.

2. Archives des Affaires étrangères, Turquie, 1840, volume 281.

3: Dépêche du 7 septembre 1840 Archives des Affaires étrangères, Turquie, 1840, volume 2817,

l'opinion publique ne laissait pas le champ libre aux diplomates. Il représenta que Thiers avait suivi la politique de ses prédécesseurs et influerait par sa puissance sur celle de ses successeurs, en sorte qu'il ne fallait pas escompter un changement d'orientation par un changement de ministère. Montalembert exprima son regret de la séparation de la France et de la Porte, sa crainte de l’envahissement de Constantinople par les Russes : Reschid pacha ne le redoutait pas moins, mais répondit qu'il « ne pouvait sacrifier l'existence de l'empire ottoman qui se trouverait anéanti en premier lieu par la création d’un empire soi-disant arabe en Syrie ». Reschid pacha déplora amèrement le discours de Thiers aux pairs, puis soutint que celui-ci exigeait l’hérédité de la Syrie (Montalembert le détrompa) et que, d’ailleurs, « le refus positif de la France de s’adjoindre aux autres puissances pour obliger le pacha à reconnaître un arrangement quelconque, avait dû détruire l’espoir d’arriver à un résultat où la France pût intervenir amicalement ». Reschid pacha conclut en assurant qu’il se serait entendu volontiers avec Méhémet-Ali si celui-ci avait été vraiment un homme d’État civilisé.

Après une allusion curieuse au projet effectif d’entente entre Reschid pacha et Méhémet-Ali, et à la présence, en fin d'audience, d’un légitimiste français M. Onfroy, agitateur en

Syrie, Montalembert se permet de donner à Thiers son avis sur la situation :

En dégageant, autant qu’il est possible dans la crise actuelle, l’élément purement oriental des complications qui ont pu engager l’honneur national, il m'est impossible de ne pas me sentir profondément fortifié, par tout ce que j'ai vu de Vienne jusqu'ici dans l'impression que j'avais emportée de Paris, savoir que la question était bien plus à Constantinople qu’à Alexandrie : que le danger de voir les Russes maîtres de cette position unique et souveraine était le plus grand de tous, et qu’il aurait fallu tout sacrifier pour l’éloigner. En supposant à Méhémet-Ali tout le succès imaginable, à moins que la France n’eût été assez forte pour l’introniser à Constantinople même, il est difficile de concevoir comment il aurait pu assurer sa conquête autrement qu’en s’arrangeant à la fin avec la Russie, au profit de celle-ci, en lui livrant l’Anatolie et le Bosphore et en anéantissant ainsi l'influence que la France est appelée à exercer sur un vaste empire, comme la plus ancienne et la plus

désintéressée de ses alliées, comme la protectrice reconnue de toutes les populations catholiques répandues sur le territoire turc depuis Janina jusqu’à Erzeroum.

Montalembert avertit enfin Thiers qu’il rentrera directement en France, débarquer en Syrie ou en Égypte ne lui paraissant plus possible :

Quoique je ne puisse pas admettre comme vous que la civilisation que l’on veut attaquer sur les bords du Nil soit celle que l’on cherche aussi à atteindre sur les bords de la Seine, je serai toujours prêt à apporter mon faible concours à votre courage et à vos efforts pour grandir la politique du pays : je n’admettrai jamais, comme M. Molé et M. Villemain chercheront sans doute à soutenir (sic), que les embarras actuels viennent de vous, car j'ai la conviction qu'ils sont le résultat naturel du peu de considération que la politique des dernières années a su inspirer à l’étranger pour nous 1.

A Constantinople Montalembert rencontre M. de Titow, chargé d’affaires de Russie, et le comte de Kænigsmark, ministre de Prusse. Il est probable qu’au palais de Thérapia 1l recueille au moins l’écho de l’arrivée du comte Walewski, chargé de mission par Thiers, connu de Montalembert ?, débarqué le 9 septembre 1840 d'Alexandrie, porteur d’une proposition d’arrangement territorial acceptée par Méhémet- Ali. Le pacha ne demandait plus « que l’investiture héréditaire de l'Égypte et la possession viagère de la Syrie », abandonnant Adana, Candie et les Villes Saintes 3. Malheureusement, ces propositions venaient beaucoup trop tard.

Reschid pacha reçut Montalembert une seconde fois, pour l’introduire auprès du jeune sultan. La visite, cette fois, n'eut qu'un intérêt de pittoresque. Le même jour, la flotte anglaise bombardait Beyrouth sans réaction d’Ibrahim, et la

1. Cette longue lettre se trouve B. N. — N., a. f. 20.612 n° 441. Lecanuet a publié t. IT, pp. 126, 127, le récit de la visite chez Reschid pacha, sans doute d’après une copie à peu près exacte.

2. Lettre à d’Alton-Shée:r11novembre 1839. Revue de Paris, 1®* décembre 1906, p. 566:

3. Le fonds Thiers de la B. N.contient de nombreux documents sur la question : N, à. f. 20.615 les lettres de Walewski à Thiers et 20.613- 14 des lettres de Thiers, notamment celles du 17 septembre 1840 aux ambassadeurs pour leur annoncer les concessions du pacha.

Porte répondait « à ia déférence du vice-Roi par un acte de déchéance » !.

Avant de quitter Constantinople, Montalembert adressa à l'Univers le 28 septembre 1840 unelettre, insérée Le 24 octobre, pour déplorer la partialité du journal en faveur de Méhémet- Ali ?. Saint-Chéron et Bailly qui, un an plus tôt, nous l’avons vu, ne séparaient point les intérêts de l'empire ottoman et ceux du catholicisme, excusaient alors Méhémet persécuteur des chrétiens de Syrie, en accusant l'Angleterre d’avoir poussé le pacha à cette attitude et en assurant que « Rome croit avoir à se louer des bonnes dispositions de Méhémet-Ali » 5. En manière de préface et de réplique à cette lettre de Montalembert, ils écrivent ce 24 octobre avoir eu «souvent » l’occasion de prouver que la domination de Méhémet-Ali sur l'Égypte et la Syrie favorisait les établissements catholiques, ce conquérant étant seul assez fort pour les préserver du fanatisme musulman. Une vive hostilité contre l’Angleterre anime au surplus l'Univers que Montalembert est censé diriger, en ayant acquis quelques mois avant la copropriété, comme nous l’expliquerons plus loin.

Montalembert, au contraire, a vu sur place quelle amitié « tous » les hommes politiques turcs portent à la France, avec quelle joie ils se fussent jetés dans ses bras, brisant les chaînes TUSSeS :

La France à Constantinople ne peut être que sauve-garde désintéressée de l’Europe. L'alliance anglaise eût alors été assise sur une base inébranlable, à l'abri de toutes les boutades d’un ministre insensé.

Après avoir démontré, à l'appui de ceci,comment la route des

1. Thiers à Guizot : B. N. — N. a. f. 20.613-14, probablement 8 octobre 1840.

2. L'article est signé d’une croix ancrée, la croix qui figure aux armes des Montalembert.

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