I. LE PARTI ET LA PRESSE CATHOLIQUES
L'onction, la timidité, l’imprévoyance de certaines autorités ecclésiastiques irritaient Montalembert ; la prudence et les préoccupations purement sacerdotales de la hiérarchie l’obligeaient à agir, lui laïque, dans un domaine assez réservé. À l'avant-garde des hommes politiques qui tailleront au catholicisme sa place dans « l'opinion », Montalembert bataille plus à son aise. Le régime parlementaire adopté par eux, et par Montalembert en particulier, implique la constitution de partis. Admire-t-on assez whigs et tories ? N’envie-t-on pas les catholiques belges ? Pourquoi ne pas former en France
un «parti catholique » ? Grande idée qui dominera longtemps, qui, embryonnaire, est nourrie depuis l'Avenir dans l’âme
de Montalembert. « Mes relations avec Skrzynecki, écrivaitil à Cornudet, le 19 octobre 1833 de Prague, seront d’une grande importance pour l’avenir de notre parti 1 ».
Le 24 janvier 1838, il note dans son Journal :
Rendez-vous avec M. Séguier auteur de la France contemporaine que la magnifique lettre de Lacordaire sur le Saint-Siège (qui vient de paraître enfin) a achevé de rendre catholique, et qui veut se dévouer à la formation d’un parti Catholique.
Nouvelle réunion le surlendemain.
Soirée vraiment intéressante et peut-être féconde : Séguier vient dîner et, après, viennent Thomassy et Combalot et Falloux qui nous lit un bel extrait du sermon de Lacordaire: mais Thomassy m'apporte une délicieuse lettre de Du Couëdic que je communique à Séguier, ainsi que plusieurs autres dans le même sens, notamment celle de Guerrier de Dumast sur la nécessité de s’emparer de l'Univers (tout à fait d'accord avec ce que mon beau-père vient de tenter auprès du roi). Séguier est enchanté de tout cela et voit le germe d’un parti Catholique, que tout appelle, selon lui et dont je serais le général : Thomassy me satisfait beaucoup : Werner et mon beau-père me donnent un immense appui. — Enfin que la volonté de Dieu soit faite : quand tout le monde part, je me jette à genoux pour remercier Dieu de la position où il m’a placé et lui confier exclusivement ma destinée ?.
Qu'’à vingt-huit ans Montalembert entrevoie un tel horizon, cela situe l’homme. Avant de grouper derrière lui l’armée catholique, il subira bien des déboires. Du moins importe-t-il de marquer ici le point d’origine de ce qu’on nomma le parti catholique, inspiré de Lamennais. Pendant des années, le parti virtuel ce fut Montalembert qui l’incarna, comme il matérialisait dans ce projet d’un parti son idéal de défense religieuse.
Que penser aujourd’hui de cette idée d’un parti catholique ? Matériellement sa réalisation n'était pas chimérique. Le parti légitimiste était désorganisé et l’on peut dire qu’aucun parti, sauf à l’extrême gauche, ne méritait ce nom. Il y avait des coteries derrière des chefs plus ou moins qualifiés,
1. Correspondance de Montalembert et de L. Cornudet, p. 93. 2. Journal : 26 janvier 1838.
hautains comme de Broglie, ou arrivistes comme Thiers, Dupin. Les intrigues, les marchandages de la « coalition », l'instabilité du gouvernement le prouvaient. Le parti républicain n’existait guère qu’à Paris, ne trouvant que diffcilement des points d'appui à la campagne et la liaison entre Paris et la province n'étant pas très aisée. Un parti catholique, au contraire, serait encadré immédiatement, pourvu que le clergé s’y prêtât. Il étendrait ses ramifications jusqu'à tous les clochers de France. D’un bout à l’autre du territoire les communications n'étaient pas, après tout, si difficiles : on l’avait bien montré au temps de l’Avenir. Montalembert, grand voyageur, fort connu dans les milieux ecclésiastiques, pouvait sans présomption assumer le commandement d’un tel parti. Ce parti, était-il opportun de le créer ? C’est discutable. Est-il souhaitable, en principe ? C’est plus discutable encore. Montalembert qui craignait tant, à si juste raison, de compromettre le catholicisme en le solidarisant avec un régime, ne semble pas avoir même entrevu le danger de le solidariser avec un parti et ses petitesses, de le placer sur l’étroit terrain parlementaire face à la nécessité de voter sur des questions indifférentes à la religion.
Un fait caractéristique témoigne à Montalembert que certains hommes, à la conquête de qui il tenait comme Rio, répugnent à la politique active au sein du parti légitimiste, tandis que, sous la bannière catholique, ils se fussent engagés sans doute. Rio refuse en effet, en 1838, de se porter candidat dans son département breton malgré l’insistance de La Ferronnays, Brézé, Clermont-Tonnerre ; et les raisons invoquées ne trompent pas !.
En butte cependant à des difficultés terribles, Montalembert mesure la distance qui le sépare de la réalisation « … ce parti catholique que je m’épuise en vain à former... » écrit-il en septembre 1838 ?.