‹ Le romantisme politique de Montalembert avant 1843Chapitre 370 sur 394 · CHRONIQUE CATHOLIQUE DE MON TEMPS · texte numérisé non relu

CHRONIQUE CATHOLIQUE DE MON TEMPS

commencée en septembre 1838, interrompue en 1842 » ?

extraite des archives d'Écotay, voir ci-dessus bibliographie, p. 10.

Septembre 1838.

FRANCE

J'ai souvent regretté, dans ces derniers tems, de n'avoir pas profité de quelques instans de loisir pour mettre par écrit la quantité de choses inconnues et intéressantes que j’ai eu l’occasion d'apprendre sur les affaires catholiques, depuis huit ans que je suis mêlé à ces affaires d’une manière si intime et si constante. Je regrette surtout de ne l’avoir pas fait depuis mon dernier voyage de Rome, et pendant toute cette glorieuse histoire des archevêques de Cologne et de Posen. Enfin mieux vaut tard que jamais et, malgré les innombrables occupations et embarras qui m'assiègent, je veux commencer dès à présent par rappeler dans ce cahier tous les événemens que les journaux m’apprendront sur la position de l’Église, en même tems que j'y déposerai tous les faits inédits de cette nature que mes relations et ma trop vaste correspondance me feront connaître. Je n'ai nullement, Dieu le sait, l'intention de faire une œuvre historique, des mémoires proprement dits, mais

uniquement une sorte de journal de ma vie, en séparant de celui ‘ que j'ai tenu depuis 1822 jusqu'ici tout ce qui touche la cause catholique. Ce pourra être un répertoire assez utile, sinon à l’usage de ce parti catholique que je m’épuise en vain à former, du moins pour mes enfans en leur apprenant quels ont été les efforts et le trop impuissant amour de leur père pour cette Sainte Église Catholique et Romaine dont je demande à Dieu qu’ils soient comme moi les tendres et dociles enfans.

1. Cette Chronique est consignée dans cinq cahiers de format 20 X 24, cartonnés rouge, conservés aux archives d’Écotay. Le fragment que nous publions intégralement, sauf deux phrases (..... ), forme le début du premier cahier. Elle fut interrompue, en 1842, comme l’indique le sous-titre manuscrit, puis reprise en 1845 à la suite du même cahier et continuée dans les quatre suivants.

13 septembre.

Je ne pouvais mieux commencer qu’au moment où, par ses admirables allocutions du 13 septembre, notre grand et immortel Pontife Grégoire XVI a en quelque sorte couronné l’œuvre de courage et de rédemption qu’il a si glorieusement commencée. La première de ces allocutions vante le zèle du Roi Louis-Philippe pour l'érection de l'évêché d'Alger, déplore la conduite oppressive du Roi de Prusse, et rend un éclatant hommage à l’archevêque de Pologne, Martin (de) Dunin. Dans la seconde, il fait un magnifique éloge de la Nation Belge, en proclamant cardinal l'archevêque de Malines Engelbert Sterckx (homme du reste médiocre et étroit). Le texte de ces allocutions se trouve dans l'Univers et l'Ami de la Religion (auxquels je renverrai toutes les fois que je le pourrai, pour abréger). Dans l'Univers du 7 octobre se trouvent les réflexions quem’ont suggérées ces actes, réflexionsimportantes parce que, pour la première fois, j’ai pu dire aussi franchement et aussi publiquement ma façon de penser sur l’indigne exploitation de la religion par les légitimistes, auxquels le Pape vient de porter un coup si terrible par le contraste qu'il établit entre la conduite de la monarchie du droit divin en Prusse, et les consolations que lui donnent la France et la Belgique révolutionnaires. Le bon Bailly (directeur de l'Univers) n’insère mon article qu'avec des réserves, mais elles sont très sages et très utiles pour son journal.

EXTÉRIEUR ft.

Des lettres de Cassel de septembre, dans les journaux, annoncent que le gouvernement hessois, alarmé de la tournure de plus en plus menacsante que prend l'affairede Cologne, s'oppose à l'établissement de paroisses catholiques à Gelnhausen et à Hanau. Nous verrons ce que fera l’admirable évêque de Fulda, Mgr Pfajf, sans contredit le meilleur évêque de la province du Haut-Rhin.

Septembre.

Le supplément de la Gazette d'Augsbourg du 5 au 10 septembre renferme des détails immensément précieux sur la persécution exercée par le gouvernement prussien contre les Luthériens de la Silésie qui n'ont pas voulu adopter sa liturgie de nouvelle fabrique. Le ré-

1. Dans le manuscrit, la page de gauche est réservée aux faits tou- chant le catholicisme à l'étranger, sous le titre « Extérieur ». Ces pages sont ici imprimées en italiques.

dacteur dit clairement que tel serait le sort réservé aux Catholiques s'ils n'étaient pas aussi nombreux.

Août-septembre.

Les journaux anglais du 5 septembre contiennent des extraits des nouveaux journaux maltais fondés depuis que la liberté de la presse a été accordée à cette île par l'Angleterre. Il paraîtrait que l’un d'eux, le Valletta journal, aurait une couleur assez catholique, s'il faut en juger d'après ces paroles du prospectus *.

27 septembre.

Lettre d’Ernest Zander (l'ancien rédacteur de la Gazette de Würtzbourg, destitué et poursuivi à cause de son courage dans l'affaire de Cologne) qui me confirme la déplorable nouvelle du mariage du prince royal de Bavière avec la grande Duchesse de Russie. Les dispositions catholiques du Roi de Bavière paraissent tout à fait vaincues par l'influence russo-prussienne. La censure s'exerce avec la plus grande sévévité sur tout ce qui porte le caractère d'indépendance catholique. T1 n’est pas même permis de parler en détail de l’allocution !

Le Comte de Lerchenfeld, président du gouvernement à Würtizbourg, déclarait qu'il aimerait mieux avoir dans sa ville huit bordels qu'un couvent.

Octobre 1838.

FRANCE

Déjà brouillé à mort avec le légitimisme, je ne puis rien redouter de plus que des insultes de la France et de la Quotidienne, déjà si abondantes à mon égard. Ils savent le mal que je leur fais et celui, bien plus grand encore, que je leur veux. S’il plaît à Dieu, je ne mourrai pas sans avoir miné et battu en brèche le détestable empire qu’ils exercent sur tant d’âmes honnêtes. Ce que je crains bien plus, c’est d’avoir déplu à Rome par la trop grande franchise de mon langage : ce serait d'autant plus malheureux que Werner de Mérode, mon beau-frère qui arrive d’Italie, m’apprend que je suis on ne peut pas mieux vu à Rome, que le Pape parle de moi avec effusion à tout le monde, qu’il a fait un grand éloge de mon discours sur le Luxembourg et le Limbourg en disant : si sempre Catholici a Protestanti désignant ainsi la livraison périodique et universelle des âmes catholiques à des maîtres protestants, comme le traité des 24 articles le veut encore pour ces deux malheureuses provinces. Les Cardinaux Lambruschini, Pacca, Polidori, etc., lui ont aussi parlé de moi avec une grande bienveillance et semblent suivre

.1. À cet endroit du manuscrit est placé l'extrait du prospectus, cité par Globe september the fifth, rappelant que, selon la tradition, saint Paul a trouvé asile à Malte.

avec intérêt mes travaux à la Chambre des Pairs. Mon existence politique est Zà la plus ferme base de mon existence religieuse : c’est une vérité que je ne dois jamais oublier.

4 octobre.

L'abbé Lacordaire m'’écrit de Dijon une lettre pleine de paix et de bonheur sur le résultat de son voyage à Rome : son projet de rétablir les Dominicains en France a été accueilli avec enthousiasme (par) le Pape, le Card. Lambruschini, le Général de l'Ordre, etc. :il aobt enu le couvent de Sainte-Sabine pour noviciat, il vient en France chercher des novices, et passera l’hyver à Paris. Monseigneur Gallard, évêque de Meaux, qui le protège et l’encourage beaucoup, croit lui avoir déjà procuré un couvent près de sa ville épiscopale. Il lui recommande toujours de ne pas se presser : il faut maintenant bien ménager le gouvernement ; c’est le seul point vulnérable en ce moment. Il n’a plus rien à craindre de l’archevêque de Paris : je voudrais pouvoir conter ici les détails que je sais sur la conduite de ce dernier prélat ; ces interdits lancés contre l’abbé Lacoste parce qu’il est exalté dans son hébraïsme, et contre l’abbé Axenger, cet excellent et savant prêtre coupable du seul crime d’avoir obtenu un secours de la Duchesse d'Orléans pour son œuvre des Catholiques Allemands qui est maintenant détruite. Et

tout cela sans jugement, sans examen, sans formalité aucune ! c'est affreux.

4 octobre.

Le même jour j'écris à M. Barthe, garde des Sceaux, en réponse à la lettre vraiment fort bonne et sage qu’il m'a écrite sur les conditions qu’il désire pour un candidat à l’épiscopat. Je lui recommande toujours fortement M. Jordany, supérieur du grand séminaire de Digne, pour le siège de cette ville, vacant par la démission de ce vénérable Mgr Miollis que j'y ai vu en 1831. Je lui indique en outre l’abbé Sibour d’Aix, l’abbé Chartier de Clermont, l’abbé Thévenard de Laon et enfin l’abbé Gerbet (ce dernier m'afflige toujours par son inaction : le Pape le confond avec l’abbé Boyer !!!) Je trouve plus prudent de ne rien dire de ce déplorable choix de M. Menjaud pour Nancy, bien que Guerrier de Dumast m'’ait écrit à plusieurs reprises pour me raconter l’indignation et la désolation qu’il a causées partout. Cette société pour l'union de la foi et des lumières qu’on a eu tant de peine à organiser va être totalement neutralisée et anéantie par cette créature de M. de Forbin.

10 octobre.

Un curé des environs, celui de Wallers près Trélon, qui a été trois ans vicaire à Maubeuge et aumônier des troupes, me donne d’assez

curieux détails sur la conduite religieuse des militaires qu’il y a connus. Tous, sans exception, réclamaient ses secours lorsqu'ils étaient sérieusement malades, et recevaient avec dévotion les sacremens : il ne luiest arrivé qu’une seule fois d’être repoussé. M. Lefébure, capitaine d’artillerie, donnait des exemples bien édifians et communiait cinq ou six fois par an ; il en était de même de cinq ou six autres officiers. M. de Narps, sous-intendant militaire, (ancien abonné et ami de l'Avenir, frère du général de brigade en Belgique) se confessait tous les huit jours et approchait de la Sainte Table tous les 15 jours. Enfin à Cambray l’année dernière, 1837, cinq cents soldats ont fait leurs pâques !! ce dernier fait est vraiment prodigieux : mais il me l’a affirmé de la manière la plus solennelle.

Le conseil général de l'Allier a renouvelé cette année son vœu annuel relatif à la suppression de l’évêché de Moulins, l’un de ceux érigés par la bulle du 10 octobre 1822. Je crois que c’est du reste à peu près le seul, avec celui de l’Oise, qui persiste dans cettesotte et ignoble haine contre le clergé. Un excellent article du Journal du Bourbonnais, inséré dans l'Univers du 10 octobre, démontre la nullité des argumens d'économie (car ce sont les seuls) sur lesquels le Conseil se fonde. L’évêque avec tout son chapitre ne coûte que 27.000 francs, laquelle somme, répartie entre les 86 départemens, laisse 317 francs 07 centimes à la charge du département de l’Allier.

Dans ce même numéro on lit une lettre très curieuse d’un curé des Côtes-du-Nord, qui raconte tout l’acharnement du conseil général et des autres autorités municipales et électives contre les écoles chrétiennes. Le conseil général a voté en 7 années 130.000 fr. pour les écoles mutuelles, et pas un centime pour les Frères, quoique ceux-ci aient un nombre infiniment plus grand d'élèves. Cette année encore, malgré les efforts de M.Sauveur La Chapelle, député et maire de Guingamp, 16 voix contre 11 ont voté 18.000 francs pour les écoles mutuelles, à l'exclusion des Frères. Tout cela n'empêche pas les Frères d’avoir au moins les deux tiers des élèves: il en est de même à Toulouse : un travail très curieux de Michel Chevalier (Journal des Débais du 11 octobre 1838) déclare qu'il y a dans cette

ville : école mutuelle école chrétienne.

garçons : 700 2 200 filles : 300 I 200 I 000 3 400 13 octobre.

Une lettre d'Alexandre de Saint-Chéron m’annonce que depuis deux mois il est chargé de la rédaction politique du Journal Général de France (l'ancien journal doctrinaire pur), et que son premier soin a été de lui donner le caractère religieux sans lequel il n’aurait jamais consenti à y écrire une ligne. En effet, il a parlé très conve-

nablement de l’Allocution du Pape, et a cité un long fragment de mon article sur ce sujet. Je regarde comme un grand et heureux événement la prise de possession d’une feuille politique par un esprit catholique, quelque restreintes et incomplètes que doivent être ses manifestations. On peut faire ainsi cent fois plus de bien qu'avec une feuille tout à fait ecclésiastique comme l’Umivers. Saint-Chéron est tout à fait l’homme qu’il fallait pour cela. Après avoir été ardent saint-simonien et avoir épousé la fille du demipape Bazard,il s’est (converti) au Catholicisme avec cette sincérité et ce dévouement intelligent qui caractérise tous les saints-simoniens revenus à la foi tels que Margerin, Chéruel, etc. Il a traduit l'Histoire de la Papauté de Ranke en y ajoutant une introduction qui est un chef-d'œuvre ; il publie maintenant l’histoire d’Innocent III par Hürter : c’est un homme précieux sous tous les rapports et l’un des élémens les plus complets du parti catholique.

13 octobre.

Une lettre de Bailly, du même jour, m’annonce que le nouvel évêque d'Amiens, Miolland, est tout à fait livré à un petit nombre de familles légitimistes et aux prêtres de cette couleur. Il refuse de nommer l’abbé Bailly (frère du nôtre) au canonicat vacant auquel il a droit comme ancien vicaire général : il ne lui pardonne pas d’avoir officié en personne, pendant la vacance dusiège, pour la fête du Roi et l’anniversaire du 28 juillet. J'écris au garde des Sceaux pour qu'il ait à tenir ferme jusqu’à ce que ce Bailly ait son canonicat. Mais ce gouvernement aime beaucoup mieux servir ses ennemis que ses amis. Aussi en est-il bien récompensé. « Hier encore, m'’écrit Bailly, un haut fonctionnaire ecclésiastique de l’Université, qui a été comblé de distinctions, se justifiait auprès de moi de les avoir acceptées. Mgr Dupuch, ce saint prêtre de Bordeaux que le gouvernement vient de faire évêque d’Alger, allait partout à Paris s’excusant d’avoir accepté un évêché de pareilles gens » !!!

14 octobre.

Cornudet m'écrit qu’il a passé huit jours avec son ministre chez le Roi à Eu : il me dit qu'il y avait tous les jours à la table du Roi des ecclésiastiques des environs, et que le Roï va à la Messe tous les dimanches aux Tuileries. Tout cela ne l'empêche pas d’avoir fait une chose odieuse en consentant au baptême protestant de son petit-fils Wurtemberg.

16 octobre.

Les journaux libérâtres, tels que le Siècle, jettent feu et flammes contre une circulaire du ministre de l’Instruction publique (Sal-

vandi) aux évêques pour les inviter à visiter les collèges et à lui rendre compte de leurs observations. Cette mesure, très convenable et parfaitement légale, est jugée par eux comme au delà dé tout ce que la Restauration a fait de pire en ce genre. Il y a donc des haïnes non seulement immortelles mais surtout aveugles au point de ne jamais pouvoir endurer un seul rayon de lumière. Du reste, ces déclamations voltairiennes ne paraissent pas avoir d’écho. Le Siècle relève l’épithète de honteuses que j'ai donnée aux Ordonnances de 1828 dans mon article du 7, mais sans me nommer.

18 octobre.

L'abbé Lacordaire m’écrit une lettre intéressante sur la marche de son œuvre admirable et si hardie, le rétablissement de l’Ordre des Dominicains en France : il veut faire une souscription basée sur un travail qui sera prêt le 15 décembre. Il passera, dit-il, l'hyver à Paris et ira prêcher tous les dimanches à Meaux ; l’évêque de Meaux l’encourage toujours et croit lui avoir déjà trouvé une maison convenable dans les environs de Meaux. Moi je lui conseille de donner au moins une partie de son hyver à l'archevêque de Bordeaux à qui il l’avait promis avant son départ pour Rome. Il remarque avec raison qu’en général la presse, même la plusexagérée, n’a point élevé de réclamations contre son œuvre, malgré la publicité intempestive qu'elle a reçue.

Le bruit court partout que j’ai acheté l'Univers avec mon beaupère pour 90.000 francs. Il n’y a pas un mot de vrai, quoique je fasse ce que je peux pour procurer à ce journal indispensable des secours, mais d’un tout autre côté que celui de la Belgique où la ladrerie et l’inertie des catholiques est telle (sic) qu’ils ne peuvént pas même soutenir un seul journal catholique à Bruxelles, bien loin d’en payer au dehors.

Fin octobre.

Un événement immense vient de se passer dans le midi de la France. Les évêques de la province d’Aix viennent de s’assembler en Synode provincial dans la ville métropolitaine : une pareille réunion n'avait pas eu lieu depuis cinquante ans, et pas plus sous la restauration que sous la république. Il a fallu que la révolution de Juillet vint, bon gré mal gré, briser les liens du clergé pour que ce fait fût possible. C’est ainsi que, l’année dernière, le prieur de la Chartreuse de la Part-Dieu en Suisse me racontait qu’ils avaient pu, pour la première fois, tenir le chapitre général de l'Ordre à la Grande Chartreuse, chose qu’ils n’avaient jamais osé sous la restauration où l’on attendait toujours l'impulsion du pouvoir et où cette impulsion était toujours nulle ou souverainement égoïste et maladroite. L'Ami de la religion, journal de l'archevêque de Paris

et du vieux clergé gallican, quoique bien modéré depuis quelque tems, se montre assez embarrassé de cette preuve immense de la liberté actuelle de l'Église. Il remet à en parler jusqu’à plus tard. Les journaux libérâtres ne disent rien. Il n’y a que l'Univers qui parle franchement et courageusement de cette nouvelle conquête. D'après la Gazette du Midi, l'ouverture du synode s’est faite processionnellement dans la cathédrale d’Aix avec beaucoup de pompe. Tous les suffragans y assistaient (excepté l’évêque de Digne qui n’est pas encore nommé), même l’évêque d’Ajaccio, Mgr Casanelli, qui a tout fait pour régénérer ce malheureux diocèse si cruellement compromis par l’administration de Mgr Sebastiani. Il paraît que les prélats se sont surtout occupés de l'éducation ecclésiastique : c’est bien en effet le point le plus dignede leur attention : puissent-ils avoir trouvé quelques moyens de remédier à sa fâcheuse infériorité, si peu en harmonie avec l'excellente discipline, le courage et la piété du clergé actuel en France.

EXTÉRIEUR

Octobre.

Cette grande et bienheureuse affaire de Cologne continue à porter ses fruits : les extraits suivans d’un mauvais journal de la dernière espèce des libéraux, le Commerce, dirigé ordinairement dans le sens le plus anti-catholique, montrent bien tous les progrès qu’elle fait faire aux idées et aux choses À.

Je n'ai pas besoin de dire qu'il n'y a pas un mot de vrai dans les suppositions du journal sur les dispositions hostiles de notre gouvernement contre la Prusse. Le roi Louis-Philippe est ami et serviteur de la Prusse : au lieu de voir tout ce qu’il y a de fécond et d'heureux pour la France, pour la justice et la liberté du monde, dans cette excttation des provinces rhénanes, il gémit sur ce que l'affaire ne soit pas arrangée au gré des désirs de son bon frère le roi de Prusse, qui lui a procuré cette magnifique alliance de Mecklembourg pour son fils. Voilà l'unique sentiment que j'ai vu régner dans l'âme du comte Molé lors de mes conversations avec lui à ce sujet cet hyver.

1. Suivent deux coupures du Commerce citant le Correspondant de Hambourg et la Gazette d'Augsbourg,. cette dernière accusant Louis-Philippe d’aider les catholiques allemands contre la Prusse et dans les termes suivants : « Beaucoup de gens, qui s’imaginent de bonne foi n’agir que dans l'intérêt de l'Église et de ses libertés, ignorent qu’ils servent d’instrument à un parti qui voudrait remettre la France en possession des provinces rhénanes ». Réfutant l’accusation, le Commerce conclut : «Il est un fait que nous ne nous chargeons pas d'expliquer : c’est la sympathie des catholiques pour la cocarde tricolore, symbole au moins des libertés religieuses. »

29 octobre.

Aux idées succèdent les faits. Nous recevons la nouvelle d'une première émeute à Cologne : après les sifflets, les huées, les pommes de terre jetées au prince Guillaume lors de son récent séjour en celte ville, cette émeute est très significative : sur le faux bruit de l’arrestation du curé de Sainte-Ursule, une foule immense a été le chercher à l'église et l’a reconduit chez lui : puis on a enfoncé la porte et pillé la maison du servile doyen Filz, l'un des principaux partisans du gouvernement hérétique dans ce clergé en général si peu catholique.

Il a fallu un régiment de hussards et de l'infanterie pour dissiper le rassemblement. La Gazette de Cologne du lendemain, payée par la police, a eu l’effronterie de vouloir en faire une affaire de voleurs! Mais les lettres particulières reçues en Belgique nous mettent à même de juger de la vérité de celte assertion.

Une lettre que je reçois sur ces entrefaites de M. Nothomb, mnistre des travaux publics en Belgique et nullement catholique quoique aussi nullement hostile, renferme des données intéressantes, en ce moment surtout, venant d'un diplomate comme lui. Il a été à Cologne pour le chemin de fer et m'écrit en ces termes le 29 octobre : « Je suis extrêmement satisfait de mon excursion dans les provinces rhénanes : j'ai dh m'imposer une réserve absolue et ce n’est pas sans peine que j'ai écarté toute démonstration imprudente. L'affaire de l'archevêque est grave en elle-même mais, à part toute question religieuse, peut-être est-elle plus grave encore par ses résultats : une question politique, enveloppée de nuages depuis 1815, est venue se poser : pourquoi sommes-nous Prussiens ? Question qui finira pas dominer les esprits. On est déjà loin du point de départ ».

Ainsi ces grands politiques finissent par reconnaître que d'une question purement religieuse peut sortir une question politique de la plus haute importance.

Quelle admirable occasion pour la Belgique de tenir ferme dans l'affaire des 24 articles, pour la France de la soutenir ! Mais hélas ! il n'en est rien : Nothomb annonce en même tems à mon beau-père que la conférence a pris sa décision, que la dette payable à la Hollande est diminuée d'une manière insignifiante et que les territoires seront intégralement cédés. On criera en Belgique, mais je crains qu’on ne s'y batte pas. Quant à la France elle est si matérialisée, si betteravienne, st dominée par la plate servilité de son roi et de son gouvernement (du reste excellent à l’intérieur) qu'iln’y a rien à en espérer. Mais vraiment c’est dur de voir mépriser ainsi les plus belles occasions, et cela toujours pour finir par livrer des catholiques à des protestans, comme disait le Pape à Werner de Mérode mon beau-frère : sempre catholici a protestanti.

Une lettre du 30 septembre, insérée dans la Gazette de Munich, raconte de nouveaux traits qui démontrent que, seul de tous les évêques de la Prusse, M. de Sedlnit:ky, évêque de Breslau, persiste à ne rien

changer dans la pratique des mariages mixtes interdite par le Saint- Siège : aussi pourquoi Rome l'a-t-elle confirmé ? Elle a été bien avertie d'avance. Du reste on a acquis la preuve complète de l’authenticité de la protestation adressée à cet évêque par trente ecclésiastiques du décanat de Frankenstein, pour l'engager à s’adjoindre à ses vénérables collègues dans leur résistance aux usurpations de la puissance civile. La Gazette de Munich s’exprime à ce sujet en fort bons termes.

M. Wanepoël, l'intendant chef de la maison de Mérode, nous racontait un mot charmant qu'il a recueilli pendant son dernier voyage à Mérode et à Aix-la-Chapelle. Il y a eu presse, à ce qu’il paraît, pour retirer des fonds de la caisse d'épargne de cette dernière ville. Une vieille femme qui se montrait parmi les plus ardentes, interrogée par l'employé prussien si elle croyait que le gouvernement voulait les voler, dit : « Pourquoi pas ? vous nous avez pris notre archevêque, vous pouvez bien nous prendre aussi notre argent ».

Octobre.

Cette glorieuse et si providentielle affaire de Cologne continue chaque jour à produire de nouveaux et heureux résultats. Dans la séance du 18 octobre à la Chambre des Députés du Wurtemberg, une noble démonstration catholique a été faite par le Baron de Hornstein, pieux et courageux gentilhomme sur lequel j'ai depuis longtems les yeux fixés ; il s'agissait de voter sur l’ensemble d'un code pénal qui renfermait plusieurs dispositions hostiles à la liberté de l'Église, en attribuant au gouvernement le droit de destituer à son gré Les eccléstastiques catholiques. M. de Hornstein a déclaré que le clergé catholique ne pouvait être assimilé à unex polizeidienerin », qu'il tenait sa mission du Christ et non du gouvernement: « Beaucoup de laïcs et de prêtres sont morts de la mort des martyrs pour ces principes. Ma patrie bien-aimée me pardonnera si je compte pour rien les frais d’une session (rendue inutile par le refus de ce code) auprès de la l1berté de la conscience et de l’Église ».

Le Baron de Rassner et le Comte Reuttner ef un bourgeois, Wiest, sont les seuls, parmi un assez grand nombre de catholiques, qui aient eu le courage de s'associer à ce vote. Le vieil évêque de Rothenbourg, Keller, si décrié pour ses mauvaises mœurs et ses mauvaises doctrines, a voté pour le code, après quelques réserves insignifiantes, ce qui donna lieu au Baron de Hornstein de faire remarquer la distinction qu’il y avait entre les évêques du nord de l'Allemagne et ceux du midi. L'évêque répondit qu'il ne reconnaïssait pas cette distinction et qu'il n’y avait que des évêques catholiques et que, quant à lui, il serait toujours fidèle aux véritables principes de l'Église Catholique !!! Son digne acolyte, le doyen de Faumann, a voté comme lui.

L'archevêque de Fribourg, Demeter, dont on m'a dit beaucoup de bien en 1834 avant son élection, vient du reste de se ranger dans la

catégorie des évêques du Nord, etde se distinguer glorieusemeni de som collègue de Rothenbourg. Il a déclaré au gouvernement badois qu à l'avenir il agirait en tout conformément au bref du Pape adressé aux évêques de Prusse sur les mariages mixtes. Cette démarche a fait, disent les journaux anti-catholiques, un très grand effet.

Mon excellent ami Mgr Pfaff, évêque de Fulda, dont le diocèse comprend tout l'électorat de Hesse-Cassel et qui de tout temps a été le plus indépendant des évêques d'Allemagne, ne pouvait manquer à ses antécédens dans l'affaire des mariages mixtes. Aussi a-t-1l si bien résisté aux exigences de l'autorité civile, que le prince corégent s’est vu forcé de faire une ordonnance où, tout en renouvelant la défense de demander des engagemens relativement aux enfans à naître d'un mariage mixte, il ordonne qu’en cas de refus du prêtre catholique le prêtre évangélique le plus voisin célèbre le mariage. Au moins ici il n'y a pas de v10lence faite à la conscience du prêtre, bien qu'il y ait insulte à l'Eglise et à ses lois. Et tout cela se fait par une simple ordonnance, dans un pays qui a des états très libéraux, et pasun de ces beaux libéraux ne réclame. Toutefois une lettre de mon ami Müller, de Cassel, m'apprend que les catholiques sont satisfaits de cette décision qui les laisse libres, et qu'ils sefélicitent bien d'avoir une constitution qui empêche l'arbitraire, bien que les pmlosophes de Mumich appellent cela un morceau de papier.

FRANCE

Octobre et novembre.

On entrevoit une lueur d’espérance relativement à la ruine si désirable de ce monstrueux édifice d’hypocrisie, de mensonge et d'exploitation sacrilège et pécuniaire de la religion, que M. de Genoude a élevé dans sa Gazette de France, ses traductions de la Bible, des Pères de l'Église, etc. Comme il arrive ordinairement en ce monde (...), ce n’est pas uneindignation généreuse et troplégitime contre l'abus effroyable qu’il fait du catholicisme qui armera contre lui les catholiques: mais, quoi qu’il en soit, il sera puni par où il aura péché. C’est à propos de la réforme électorale, de ce tison de discorde et surtout de désordre qu'il a jeté en avant et qui a été adopté avec une si touchante sympathie par toute la presse /ibérâtre, que le parti royaliste semble vouloir se détacher de lui. Cette réforme, qui conduit logiquement au suffrage universel, leur paraît une application par trop stricte du principe de conduite qu'ils suivent tous plus ou moins, et qui consiste à amener le bien par l'excès du mal ou le triomphe de la légitimité, qu’ils regardent comme le seul ordre possible, par le désordre et le bouleversement du pays. Henri de Bonald, fils du célèbre philosophe, déclare ouvertement

dans la France que les prédications réformistes de M. de Genoude sont le charlatanisme le plus complet. D'un autre côté, la Revue du XIXe siècle, journal des légitimistes ralliés, des {orties modernes, renferme une série d'articles signés: «un ancien député», sur le passé de M. de Genoude et l’abominable déloyauté de toute son existence, qui ne peuvent manquer d’exciter toute l'attention de ses lecteurs. La Presse les reproduit en partie. Le Journal des Débats publie, de tems à autre, des articles foudroyants contre les démonstrations mystiques et prophétiques de la Gazette en faveur de cette fameuse Réforme. Enfin, l'orage gronde: éclatera-t-il? je crains bien quenon. Ce prêtre indigne continuera longtems encore à abuser de la parole de Dieu, à exploiter les grandes vérités du catholicisme au profit de son avidité mercantile, de son ambition et des préjugés égoïstes de son parti. Certes le Catholicisme n’a pas aujourd’hui de plus grand ennemi que lui. Enfin, que la volonté de Dieu soit faite !

I0 novembre.

Il paraît certain que nos troupes vont évacuer Ancône. Quoique l'occupation de cette place soit à peu près la seule démonstration de notre vigueur à l'étranger, cependant il faut se féliciter, religieusement parlant, de cette évacuation. On n’osera pas dire, comme la Gazette l'année dernière pour expliquer les bonnes relations du Saint-Siège avec la France actuelle, que Ze Papeest sous le canon d'Ancône.

17 novembre.

Je reçois une lettre très gracieuse de l’évêque de Saint-Flour, Mgr Marguerye, qui m'apprend que les Bernardins de Mende, que j'avais protégés et secourus l’hyver dernier, et pour qui j'avais obtenu cent francs de la Reine, sont des intrigans non reconnus à Rome, en brouille avec leur évêque, etc. (Je suis d’autant plus étonné de cette prévenance de Mgr de Saint-Flour qu’il est ou était fort carliste et que j’ai dit beaucoup de mal de lui au Roi et au garde des Sceaux).C’est très fâcheux : je réponds au prélat par .l’expression sincère de mes regrets sur ces dissensions si fâcheuses entre l’épiscopat et les nouveaux ordres monastiques, dont le rétablissement graduel excite tous les huit jours une explosion de fureur dans la presse Zibérâtre. Le Siècle surtout se distingue par ses invectives contre la coupable tolérance du ministère à l'égard des vœux perpétuels, etc...

22 novembre.

Une lettre de mon beau-père m'annonce que le Roi Léopold, prenant en considération la demande que je lui ai adressée au camp de Beverloo il y a 3 mois, s’est décidé à appeler le général Skrzynecki dans son armée. Immense et bienheureuse nouvelle dans les circonstances où se trouve la Belgique. Reste à savoir comment le tirer de sa captivité actuelle à Prague. Je vais y consacrer tous mes soins. S’il réussit à en sortir et si la guerre éclate pour cette question des 24 articles, il n’y aura paseu, depuis larévolution de Juillet, un événement plus fécond et plus heureux pour le Catholicisme que cette présence d’un véritable soldat du Christ à la tête d une armée combattant pour la liberté! Et moi aussi j'en serai,s il plaît à Dieu !.. Mais il n’est que trop à craindre que nous ne réussi- TONS pas.

Le même jour, une lettre de l’abbé de Solesmes vient apporter l’affliction à côté de cette grande joie. Nos pauvres Bénédictins vont on ne peut plus mal. Salvandy leur a retiré la subvention de 4.000 francs que Guizot leur avait accordée pour laGalhaChristana. C'était plus de la moitié de leur pauvre revenu. Le garde des Sceaux a déclaré dans une lettre à l’évêque, du 17 août dernier, qu'il était déterminé à les dissoudre comme ennemis de la dignité épiscopale. Mgr Bouvier a eu le bon esprit de refuser cette intervention du bras séculier. Mais il n’en continue pas moins sa guerre contre leurs droits et privilèges : Rome est mal disposée, quoiqu’elle ait prescrit une réconciliation provisoire et extérieure sans préjuger le fond de la cause. Il est déplorable que le rétablissement des ordres religieux entraîne dès à présent cette lutte ancienne et toujours renouvelée entre l’épiscopat et les réguliers.

24 novembre.

Admirable article de l'Univers sur l'effet qu'a produit sur M. de Talleyrand l’affaire de Cologne, qu’il a jugée d’après lesermon sublime de Fénelon pour le sacre de l’archevêque de Cologne. Il montrait ce volume à tous ceux à qui il pouvait parler de cette affaire et il n’est pas douteux, dit l’auteur de l’article (sans doute l'abbé Dupanloup), que cet événement n’ait fortement contribué à sa conversion. C’est plaisant au moins. Les passages qui l’ont le plus frappé sont ceux-ci : « L'Église continue à dire aux empereurs chrétiens ce qu’elle avait dit aux empereurs idolâtres : nous ne sommes point à craindre pour vous el nous ne vous craignons pas. nulle puissance humaïne ne peut forcer le retranchement impénétrable de la liberté d’un cœur ».

L’évêque du Puy, Mgr de Bonald, vient de publier un mandement vraiment parfait pour recommanderà son clergé l'étude de l’archéologie chrétienne, le respect et la consécration (sic) des monumens

religieux et l’unité de style dans la réparation des églises. Il entre à ce sujet dans les détails les plus justes et les plus importans. C’est ce qui a été fait de mieux en ce genre jusqu’à présent. Je puis sans vanité me féliciter d’avoir donné l'impulsion à ce mouvement encore bien peu étendu, par mon article de la Revue des Deux Mondes du mois de novembre dernier. Mais, comme de raison, personne ne l’admet : au contraire l’Umivers dans son numéro du rer décembre [par ] article de M. G. de Br.[ ?1}, me reproche l'injustice et la violence de mes invectives.

28 novembre.

Lettre de Lacordaire qui se joint à moi pour déplorer la mauvaise marche suivie par l’abbé de Solesmes. En revanche son œuvre à lui est comblée de bénédictions : son évêque de Meaux lui est tout dévoué et lui a trouvé une maison : il a eu une entrevue avec le garde des Sceaux qui l’a écouté et lui a parlé avec la plus grande bienveillance. Il a déjà huit coopérateurs dont le plus distingué, le plus charmant est Buchez, l’un des auteurs de l’Histoire parlementaire de la révolution, principal rédacteur de cet Européen qui a publié des articles si merveilleux en faveur du moyen âge Catholique. J’ai toujours espéré qu’il deviendrait tout à fait Catholique, mais je redoute le venin démagogique dont il est infesté. La société de Saint-Vincent-de-Paul à Metz a vendu 3.400 portraits de Lacordaire ! Comme de raison, M. l’archevêque de Paris, désolé des progrès d’une œuvre qui va sans lui et sans les Bourbons, écrit à Rome contre Lacordaire : mais il faut espérer qu’on ne l’écoutera pas.

EXTÉRIEUR

20 novembre.

Il vient quelquefois à l'Église des consolations inattendues : il en est ainsi de l'Espagne, dont l'état hideux ne semble offrir, surtout au porni de vue religieux, que les plus cruelles misères. Hé bien ! là aussi un homme de cœur s'est trouvé pour dire la vérité à l’orgueilimmonde de l'esprit du mal. Le comte de Las Navas, espèce d’Isambert prussien, qui transporte les allures religieuses du roi de Prusse au milieu de ses doctrines d’une démagogie effrénée, ayant dans la séance des Cortès du 19 ou 20 novembre fait un discours violent contre Rome, où il avouait hautement le désir d'un schisme, le duc de Frias (ce petit bossu grand d'Espagne que j'ai vu si souvent à Paris), président du Conseil des ministres pour l'instant, a relevé ces audacieuses paroles avec autant d'énergie que de courage : il a dit tout haut que les Christinos éfaient et devaient être tout aussi catholiques que les Carlistes, que ce n'était pas une guerre de religion ; que le catholicisme était par-

1. Le « ? » est de Montalembert qui n’a pu identifier l’auteur.

faitement conciliable avec une sage liberté ; que,quant à lui, il ne les séparerait jamais. Voyez son discours tout au long dans le Moniteur du 1eT décembre. Il a eu d'autant plus de courage à parler ainsi, que les tribunes ont poussé des clameurs furieuses contre lui. Punsse Dieu lui tenir compte au milieu des difficultés de sa position, de cet effort en faveur de l'Église.

Novembre.

On parle beaucoup d'une déclaration de Mgr Lupkhe, évêque suffragant d'Osnabrück, dans le Hanovre, du 2 juin dernier, où il déclare qu'on doit refuser la communion comme à des pécheurs publics à tous les catholiques engagés dans un mariage mixte, qui ne feraient pas élever tous leurs enfans dans le catholicisme. Cela se trouve bien sous le régime de ce roi Ernest, l’un des plus acharnés persécuteurs de l'Église et l'une des idoles de nos prétendus catholiques légitimistes. Cela contraste avec les dispositions assez serviles de Mgr Frics évêque de Hildesheim.

Le gouvernement Badois a répondu à l'archevêque de Fribourg (v. 18 oct.) qu'ilne ferait rien pour s'opposer à sa résolution, mais qu'il soutiendrait tous les prêtres évangéliques qui béniraient les mariages mixtes sans condition. Il n'y a pas de mal à cela.

FRANCE

12 décembre,

Arrivé hier à Paris, j'ai une longue conférence avec Lacordaire qui me lit les deux premiers chapitres de l’admirable mémoire qu'il compose sur le rétablissement des Frères Précheurs : c’est parfait de tout point. Il me donne en outre de très précieux détails sur l’hostilité de l’archevêque contre lui, de M. Dupanloup qui a déclaré ne pas vouloir se charger de la direction spirituelle des jeunes gens qui consulteraient Lacordaire, puis du changement graduel, imperceptible mais réel, qui se fait dans la politique du clergé et dont les légitimistes se plaignent. Je lui cite le mot de M. de Vaulchier à Werner de Mérode: « Je serais bien fâché de voir M. de Montalembert se fixer en Franche-Comté, il y grandirait trop la position du clergé. Ce clergé est déjà trop fier, trop orgueilleux et très ingrat : il se détache de nous, cependant nous nous sommes perdus pour lui. Mais quand cela reviendra, cela sera bien différent et il s’en apercevra ». Nous nous applaudissons de la ruine commencée de l'édifice monstrueux du charlatanisme de Genoude et de la Gazette, commencée, dis-je, par la création de l'Europe monarchique qui réagira contre l'hypocrisie démocratique de cette vile Gazette, puis aussi par la publication de l’his-

toire biographique et authentique de la Gazette et de Genoude dans la Revue du XIXE siècle par M. Capot de Feuillade.

13 décembre.

M. Baïlly vient me voir, me révèle plusieurs faits curieux qui me démontrent la toute-puissance des Jésuites. À Amiens surtout, ils font tout ce qu’ils veulent : l’évêque nouveau, M. Miolland, est tout à fait dominé par eux. L'Univers est toujours dans la même position : je vais faire mon possible pour l’en tirer. On semble reconnaître en général la prudence de la voie qu’il suit, les nouveaux évêques surtout, non par conscience mais par tactique. Mais les Jésuites, après l’avoir longtems choisi pour leurscommunications, ne les envoient plus qu’à l’Ami de la religion. Un intrigant nommé Delandine a voulu acheter l'Univers avec 25.000 francs de la Duchesse d'Angoulême et d’autres sommes provenant des Rois de Naples, Sardaigne, etc. Heureusement Bailly, le vertueux Bailly était là pour imposer silence à ses propres inclinations et conserver libre le seul organe indépendant de la religion en France.

14 décembre.

Malgré mes préoccupations de la Question Belge, je trouve le tems d'aller chez le garde des Sceaux et j'ai avec lui une très curieuse conversation. Il commence par se plaindre amèrement de l’intolérance de l'évêque de Clermont qui a refusé les sacremens à M. de Montlosier, qui vient demourir, quoiqu’ileût fait une déclaration des plus explicites de son attachement à à l'Église et de son regret de l’avoir offensée dans ses écrits : le texte que donne le Commerce est très explicite et bon. Cette conduite de l’évêque de Clermont (nouveau choix : M. Féron) paraît vraiment ridicule et détestable : il faut voir les explications qu'il donnera. M. Barthe s'exprime en assez bons termes sur la difficulté qu’il y a pour lui à intervenir dans ces affaires quoique le vœu public le réclame, puis parle longuement de Lacordaire, qu’il SONGE A FAIRE ÉVÊQUE, et des ordres religieux, sur ma réponse que Lacordaire est décidé à se faire dominicain… Ici je vois le fond de sa pensée : il croit les congrégations impopulaires, forcées à la clandestinité, ne pouvant remplir. le vide que laisse l'ignorance de la masse du clergé : il craint les Jésuites et déclare qu’il est résolu à les empêcher d’avoir des établissemens d’instruction. Il refuse de se poser sur le terrain de la liberté religieuse où je veux le conduire ; il dit, ce qui n’est que trop vrai, que les passions du peuple comme l'opinion des légistes sont contraires à la liberté religieuse, entendue ainsi, comme aussi'contraires à la liberté d'enseignement.

‘Il me raconte de pitoyables détails sur les tergiversations de Farchevêque de Paris dans l’affaire del’ondoiement du Comte de

Paris : prétendue inspiration subite de l’abbé Quentin qu'il avait envoyé auprès du garde des Sceaux et qui suggère l’idée d’employer l'archevêque lui-même, pour cette affaire comme venant de lui Cantin (sic) !!! mensonges insérés dans l'Univers, l’'Ami de la religion. Peu de résultat quant à l'Univers.

EXTÉRIEUR

14 décembre.

On reçoit la nouvelle de la condamnation du curé de Sainte-Ursule de Cologne, M. Bekkers, à cinq ans de prison et dix ans de surveillance sous le prétexte d'avoir excité par ses sermons les troubles du mots d'octobre à Cologne. Tant mieux. plus il y aura de victimes et plus La résistance sera acharnée.

FRANCE

15 décembre.

Déplorables détails sur le refus des sacremens au vieux Montlosier ; c’est un pharisaïsme révoltant comme presque tous les actes de notre pauvre épiscopat, mais qui fournit un prétexte à des passions bien plus révoltantes encore. Pillages à Reims à cause d’un prédicateur qui parle de Napoléon et de Pie VII. Nos libéraux se mettent définitivement à la queue du Roï de Prusse.

L'abbé Gerbet va partir pour Rome. Tant mieux. Il empêchera le Pape de le confondre avec l’abbé Boyer comme il l’a fait dans sa dernière entrevue avec Werner. Il nous raconte un mot dit par l’abbé Dupanloup il y a peu de temps chez M% de Lambertye en Lorraine, parlant de lui et de Lacordaire : « Ces hommes sont des hommes empoisonnés ; je les poursuivrai à outrance, et de toutes mes forces ».

18 décembre 1838.

Alarmé par la révélation d’un maître des requêtes, qui a dit avoir été chargé de dresser la lettre du garde des Sceaux à Rome contre le projet de rétablissement des Dominicains par l’abbé Lacordaire, je vais demander à M. Barthe de me dire franchement ce qui en est. Il croyait déjà l'abbé Lacordaire Dominicain. Il s’est borné à écrire à l'ambassadeur de France à Rome pour protester contre l'établissement officiel de l'Ordre en France tel qu’il avait été sottement annoncé par l'Univers. Du reste, sans être hostile aux ordres religieux, il n’y comprend pas grand’chose; il a toujours peur des Jésuites et m’annonce la suppression définitive de leur maison clandestine à Amiens. Il s'attend à une discussion violente à l’occasion du clergé. La déplorable affaire de l’évêque de Cler-

mont et de M. de Montlosier aura des suites désastreuses : il y aura à ce qu’il paraît un appel comme d'abus au Conseil d'État. Je m'élève contre cette vieillerie gallicane. Il la défend, uniquement comme expression du blâme gouvernemental, par des raisons assez satisfaisantes. Il me répète à plusieurs reprises : 7e ne suis pas gallican. Enfin je suis comme toujours assez content de lui : c’est encore ce que nous pouvons avoir de mieux.

Le discours de la Couronne prononcé hier à l'ouverture des chambres semble malheureusement provoquer une discussion religieuse, par deux phrases, du reste très convenables, sur l’érection de l'évêché d'Alger et le baptême du Comte de Paris.

20 décembre 1838.

J'apprends que le séminaire de Saint-Sulpice, sanctuaire du gallicanisme et de l’immobilité routinière, ne veut même pas admettre l'Univers gratuitement. Ce pauvre Univers, si inoffensif et si nul. Mais ces gens-là ont l'instinct du bien et de la vie pour la fuir et l’anéantir quand ils le peuvent. Ce sont les mans de la mort. Aussi à quel pitoyable état ont-ils réduit le clergé de France ! Science, talens, éloquence, vertu même et sainteté éclatante, ils ont tout énervé et cela au moment où tout cela était le plus nécessaire et le plus facile. |

Tous les renseignements de Clermont démontrent l'abus révoltant commis par l’évêque. Mais pourquoi au lieu de l’intervention anormale du Conseil d'État,n’en pas appeler au Métropolitain et de là au Pape qui certainement donnerait tort à l'évêque : ce serait un admirable moyen de populariser le Saint-Siège en France.

26 décembre 1838.

Séance réconfortante à la Chambre des Pairs — à propos de l'affaire de Clermont, attaques révoltantes de Villemain et de Cousin contre le clergé, et en faveur des prétendues libertés de l'Église Gallicane : je leur réponds de mon mieux et avec assez de succès, en appliquant le mot si heureux de mon beau-frère : « L'Église n’est pas une administration des Pompes funèbres » — Villemain réplique en se targuant de l'exemple de Louis XIV et de Bossuet ! Quelle honte pour les Gallicans qui ont toujours ces deux noms à la bouche, de les voir toujours invoqués contre l'Église.

Le garde des Sceaux a assez bien parlé — il me dit en particulier qu’il a les plus grandes craintes sur l’issue de la discussion à la Chambre des Députés. f

Admirable brochure de Cormenin contre le Conseil d'État et son appel comme d'abus.

Après un trop long intervalle, signalé par le cruel et honteux mécompte du parti Catholique en Belgique i, par la conversion si remarquable des républicains de la fraction Buchez et Roux et par le départ de l’abbé Lacordaire pour aller faire son noviciat de Dominicain à Rome, je reprends ce journal où j'aurais pu chaque jour inscrire les détails les plus intéressans, sij’en avais eule temps et la bonne volonté.

15 mai.

Hier soir j'ai assisté chez M. Thiers (après le double échec qu'il vient d’essuyer par la formation du ministère sans lui et par la nomination de Sauzet à la présidence) à une discussion religieuse des plus curieuses. M. Salvador, juif haineux et auteur de plusieurs ouvrages contre le Christianisme, soutenait qu'il fallait un nouveau développement religieux, que les faits de l’histoire du Christianisme étant démontrés faux (par lui !!!), sa morale et son influence en étaient nécessairement altérées. M. Cousin, qui veut à toute force passer pour Catholique, professait avec assez de courage mais du ton le plus pédant son attachement au Christianisme, sa croyance à tout ce que les Conciles avaient déclaré, mais non pas les Papes, parce que ce grand penseur n’est point partisan du gouvernement personnel !1!. M. Léon Faucher, fameux publiciste libéral, affirmait avec une arrogance amusante, que le Christianisme ne suffisait plus aux lumières de la société moderne ; que ledit Christianisme avait bien pu donner l’idée de cause mais qu’il manquait au monde celle de substance, que le Christianisme ne pouvait fournir, et sans quoi rien ne pouvait marcher. À ces grotesques parades, Thiers répondait avec un bon sens merveilleux et un esprit charmant. « Quant à moi, je suis pour la vieille religion, le Christianisme tout entier, rien de plus, rien de moins. Quand je vois tous ces beaux messieurs d’aujourd’hui qui m apportent une nouvelle religion dans leur poche, avec leur mouchoir, et qui me l’offrent, je leur dis : Gardez, mes chers amis, votre nouvelle religion, et donnez-moi seulement un peu plus de foi à la vieille... voilà ce qui me manque ! Je ne puis pas dire comme Cousin que je crois à tout ce que les Conciles ont décidé, mais je désire de toute mon âme y croire sans réserve. Je suis persuadé que le monde ne peut pas subir une nouvélle religion. Je me suis beaucoup occupé de ces matières : ce que je vais dire va paraître bien orgueilleux, maïs c’est ma conviction intime : JE DÉFIE L'ESPRIT HUMAIN DE PRODUIRE UNE VÉRITÉ

TCe parti était au pouvoir quand la Belgique dut renoncer par le traité de Londres (19 avril 1839) au Limbourg et au Un Fons Voir supra ch. VII, $ III, pp. 330.

OU UNE BEAUTÉ QUI NE SOIT PAS DÉJA DANS LE CHRISTIANISME. » On se récria généralement contre cette déclaration si franche et si juste. Salvador dit qu’il y avait plusieurs manières d'entendre le Christianisme. « Eh bien! dit Thiers, par Christianisme j'entends le Catéchisme des petits enfans.. voilà ce que j’admire et ce que je mets au-dessus de tout. J'admire profondément l’Église, N. S. Père le Pape et tout cela ». Voilà textuellement ses paroles qui furent pour moi une vraie jouissance.

Cela me rappelle que, l’année dernière, quand je dînai chez lui avec Carné, il nous dit que, dans la grande lutte du moyen âge, son instinct le portait à donner raison aux papes contre les empereurs. Il nousraconteensuite, de la manière la plus intéressante, son entrevue avec le Pape. « Quand je vis ce vieillard tout blanc, je me suis senti plus ému que je ne l’aurais été à la vue de tous les potentats, rois, empereurs ou autres : je sentais qu’il était plus grand qu'eux : il n’y a qu’un homme au monde que j'aurais mieux aimé voir : c’est Napoléon ! »

Pendant que la lumière se fait ainsi d’elle-même dans les intelligences les moins préparées, ceux qui en sont les dépositaires naturels remplissent curieusement leur mission.

M. l'archevêque de Paris répondait il y a un mois à l’abbé Combalot qui lui proposait la création d’une maison de prédicateurs : «il faut attendre : nous sommes à la veille de grands événemens. Saint Liguori est apparu à un de ses anciens religieux et lui a prédit que Paris serait brûlé avant le jour de sa canonisation fixée au 26 mai»!!! Il vient d’expédier à Rome son homme de confiance l’abbé Tresvaux, afin d’agir de toutes ses forces contre le projet de l’abbé Lacordaire, actuellement novice Dominicain à la Quercia, près Viterbe, et aussi pour inspirer la défiance contre les nombreuses conversions de républicains qui ont eu lieu dernièrement. Cet abbé Tresvaux a fait tous ses efforts pour détourner le jeune Requéd{at) d'accompagner Lacordaire à Rome.

Le mémoire de Lacordaire sur le rétablissement des frères précheurs a obtenu le plus grand succès et n’a pas éveillé une seule critique patente. Mais on s’en dédommage bien dans l'ombre. On prétend : même que l’abbé Dupanloup, grand vicaire, n’a pas craint de dire en chaire à Saint-Thomas-d’Aquin que « Lacordaire était sur le bord de l’abîme et qu’il ne manquerait pas de s’y précipiter ».

Dieu veuille que Lacordaire donne un glorieux démenti à toutes ces prédictions en prolongeant son noviciat, et sa retraite, en ne se roidissant pas contre les obstacles, en apprenant à bien porter le

1. L'écriture primitive indique « et même l’abbé Dupanloup etc. », les mots « on prétend que » sont ajoutés d’une autre encre postérieure ainsi que deux points d’interrogation en marge.

joug qu'il doit un jour enseigner et prêcher aux autres ! Dieu nous donne à tous un redoublement d’humilité et de charité !

ver

Je suis à peu près décidé à prendre la direction supérieure de l'Univers, seul journal quotidien en Europe qui défende exclusivement le catholicisme. Je donnerai 25.000 francs pour combler le déficit actuel. Il en faudrait autant pour assurer sa durée pendant une année, mais on ne trouve ni actionnaires ni abonnés. En fait de rédacteurs, Dulac et Saint-Chéron suffisent. Nous verrons si le bon Dieu permet que mon sacrifice ne soit pas stérile.

Juillet-septembre !.

Je reprends cette chronique après une trop longue interruption. Il y a longtemps que le Saint-Siège s'occupe sérieusement des affarres religieuses de Pologne et.de l'oppression de plus en plus cruelle qui y pèse sur le catholicisme et plus encore sur les Grecs-Umis. Le Comte César Plater,monami et frère, s’est rendu à Rome, àla fin del'année dernière, pour y donner à la cour de Rome tous les détails authentiques et positifs sur la série des mesures adoptées par l’empereur Nicolas pour décatholiciser la Pologne. Après bien des difficultés il a réussi merveilleusement à prendre pied à Rome, à se faire écouter par le Cardinal Lambruschinr et les principaux personnages, enfin à pouvoir faire au gouvernement Pontifical toutes les communications nécessaires. Dès le 29 octobre dernier, une commission avait été instituée par le Saint-Père pour examiner à fond cette affaire : elle était composée des cardinaux Lambruschini, Franzoni, Sala, Justiniani, Pacca, Matter, Maï, Mezzofanti, Polidori, Barberini, Fesch et Rivarola, Mgrs Cadolini, Acton, Tosti et Palma, le P.Roothan, général des jésuites, Le P. Jansen et M.Theiïner, oratorien el protestant converti, parfaitement au fait de l'affaire qui a été nommé rapporteur. La première séance a été tenue le 8 janvier de cette année. Le Comte Plater muni des instruchions et des renseignemens les plus détaillés par le Prince Czartoryski a agi avec autant de prudence que de zèle : l’ambassadeur de Russie a demandé plusieurs fois son éloignement de Rome de la manière la plus solennelle, mais on n’a jamais pu l'obtenir : il a continué à présenter des notes et à transmettre des détails qui, sans lui,ne seraient jamais arrivés à la connaissance du Saint-Siège. Il a rendu compte de ses opérations et de leurs résultats au Prince Czartoryski, dans une série de rapports dont plusieurs m'ont été communiqués. Le dernier, numéro 7, en daie du 8 juillet 1830 contient les faits suivants, que j'extrais d’une manière très abrégée.

1. À partir de cet endroit la page de gauche n’est plus réservée à la rubrique « extérieur ». Après un paragraphe sur la Pologne, on retrouvera des « affaires de l’intérieur » etc. Pour plus de clarté nous continuons à imprimer en italiques ces notes sur le catholicisme à l’étranger.

8 Junllet.

1° Il avait été résolu que, dans le consistoire du 8 juillet où le Pape a prononcé sa dernière allocution sur l'affaire de l'archevêque de Posen, on parlerait aussi de la position religieuse de la Pologne : on y a renoncé après de nouvelles résolutions, parce qu’on n’a pas voulu méler les deux affaires. Néanmoins, il paraît que le Saint-Père a pris la résolution définitive et irrévocable de faire une manifestation publique à cet égard, et qw'il y a été décidé surtout par l’ukase du 12 Mars dernier.

20 Le cabinet autrichien ne donne pas le moindre appui à Rome dans cette affaire. Les jésuites, au contraire, ont montré le zèle(le) plus loua ble et le plus inébranlable.

3° L'empereur dé Russie a soumis à l'approbation de Rome la nomination de Mgr Pawlowski au poste de métropolitain de Mohilew et celles de Mer Kilongiewicz à Vilna, Mgr Jomaszewshi à Varsovie et Mr. Thadée Lubianski à (Vialisz) 1. Rome n'a encore rien décidé : elle ne peut compter que sur un seul de ces quatre prélais.

49 Enfin on paraît suffisamment éclairé et informé sur tous les points ; le dénouement définitif sera plus ou moins rapproché selon les circonstances. |

Septembre.

Quant aux affaires de l’intérieur, je ne saurais revenir sur les divers événemens qui intéressent l’Église dans ces derniers temps. A la fin de Mai j'ai eu avec le nouveau garde des Sceaux, M. Teste, une conversation très intéressante sur le choix des évêques. Il à paru comprendre et goûter tous mes argumens : mais y a-t-il bonne foi de sa part ? y aura-t-il persévérance ? J'ai fortement appuyé le projet de remplacer Mgr de Pins, archevêque-administrateur de Lyon dont le siège devient vacant par la mort du cardinal Fesch : ce grand acte a été heureusement consommé et a été une véritable défaite pour le vieux parti rétrograde et carliste qui opprimait à Lyon l'intelligence et le dévouement du clergé. J'avais proposé à M. Teste de le remplacer par Mgr Gousset, évêque de Périgueux : et il m'avait donné à ce sujet les espérances les mieux fondées. Toutefois, pendant mon séjour en Angleterre, il a nommé le Cardinal d’Isoard. Il est toujours question de Mgr Gousset pour être coadjuteur de ce dernier. La nomination de M. Sibour au siège de Digne est aussi de très bon augure : malheureusement il faut plutôt l’attribuer aux relations personnelles qui ont existé entre lui et M. Teste qu’à un sentiment profond des besoins de l’Église chez celui-ci.

Depuis, M. Teste a fait un fort mauvais discours sur l’enseignement religieux, dans la discussion du budget : M. Villemain, mon

t 1. Il s'agirait plutôt de Kielce.

ancien ami, l’a surpassé de beaucoup en insolence et en aigreur contre la liberté d’enseignement. A cette occasion je lui ai écrit, le 3 août, une lettre de remontrance et de rupture dont on trouvera le brouillon dans mon portefeuille de correspondance : elle contient l’énumération de quelques faits particulièrement oppressifs de son administration depuis qu’il est ministre de l'instruction publique.

Il m'a répondu, le 3 octobre, d’une manière peu concluante mais assez gracieuse ; je lui ai répliqué par une autre lettre du 13, qu'on trouvera aussi dans mes papiers, et dans laquelle je réfute ses assertions mensongères, qu'on veut détruire l'enseignement laïc et que la religion et la loi défendent aux petits Séminaires autre chose que l’éducation des ecclésiastiques futurs.

Tout annonce que cette fameuse loi sur ou plutôt contre la liberté d'enseignement sera proposée à la session prochaine : grâce à l’apathie des évêques; à l’incurable aveuglement politique de la majorité des catholiques, cette loi ne servira qu’à river les chaînes de la religion en France.

Août-septembre.

Pendant le voyage que j'ai fait durant ces deux mois en Champagne, Bourgogne et Franche-Comté, j'ai recueilli de trop nombreuses preuves de l’abus perpétuel que plusieurs évêques font de leur pouvoir, aujourd’hui sans bornes depuis la suppression des officialités, des exemptions monastiques, etc. Quelle différence entre ce funeste système et les sages prescriptions des anciens jours, témoin ce décret d’un synode tenu en Allemagne en 1609 : « Suspensiones judiciales (et aujourd’hui elles ne sont pas même judiciales) in personas ecclesiasticas in quas solas cadunt, cum moderatione at non nisi gravt et justa de causa tum demum pronuntietur, quando, ut supra de excommunicatione constituimus, alia ibidem recensita remedia deficiunt. Nam si ita frequentes sint clericorum ab executione ordinum et officiorum suorum suspensiones, et cura populi commissi negligitur et conscientiae clericorum non sine maximo scandalo, et sacramentorum irreverentia variis censuris et irregularitatibus intricantur » (cité par le Catholique de Spire, numéro de septembre 1839 ex const. synod. 1609 III, n° 13).

L'évêque d’Autun (Mgr d'Héricourt) se conduit d’une manière indigne à l'égard du diocèse de Dijon : il avait recueilli ses sujets les plus distingués pendant l’odieux régime de M. Rey et maintenant que M. Rivet, le nouvel évêque, les réclame il a refusé de les rendre, et a traité l’abbé Foisset qui venait les réclamer, avec la plus grande hauteur. Puis toujours l'emploi arbitraire et absurde de l’interdit : il a déclaré interdits ipso facto tous ceux de ces jeunes gens qui sortiraient de son diocèse pour rentrer dans le leur. Ce

même évêque a pour système de déplacer immédiatement tous les curés qui plaisent à leurs paroissiens, système qu’il a mis en pratique de la manière la plus bizarre il y a quelques mois à Sully chez les Mac-Mahon. Comme la Comtesse lui faisait un grand éloge de son nouveau curé, malgré les signes que lui faisait le grand vicaire placé derrière l’évêque, celui-ci répartit aussitôt : « qu’il regrettait beaucoup d’être obligé de lui ôter ce curé » : pas d’autres explications : ce ne fut que par le grand vicaire que Mme de Mac- Mahon apprit ensuite que c'était son système ! |

Je passe sous silence l’épouvantable état du diocèse de Saint- Claude, déchiré par les disputes de l’abbé Pelier de la Croix avec l’évêque et gouverné par cet évêque (M. de Chamon) d’une manière vraiment brutale, témoin sa conduite envers l’abbé Droz, l’abbé Waille, curé d’Arinthod, etc., etc. C’est un légitimiste forcené qui ne parle jamais à ses prêtres quand ils dînent chez lui, qui prétend qu'il n’y a presque plus d’honnéêtes gens « même parmi les évêques », ce qui veut dire presque plus de légitimistes. Hélas ! il n’y en a que bien trop.

Avec des systèmes pareils, il n’est pas étonnant qu’un sourd mécontentement ne s'élève de jour en jour davantage dans le clergé. C’est ce qui arrive. Un des symptômes les plus frappans est l’ouvrage des frères Allignols desservans dans les Vosges, sur la nécessité de donner aux desservans l’inamovibilité. Ce livre, assez bien accueilli et écrit avec un certain talent, a éveillé les justes inquiétudes des évêques. M. de Bonald, évêque du Puy et M. de Marguerye, évêque de Saint-Flour ont écrit à l'Univers pour dire que s’il en était ainsi, ils renonceraient à administrer un diocèse quelconque en France : il est possible que, dans les circonstances actuelles, l’inamovibilité absolue soit dangereuse; mais ce qu’il faudrait faire sans délai, ce serait de rétablir les officialités afin d'éviter ces monstrueux abus de l’interdit, etc. lancé ex abrupto et souvent sans cause légitime.

Septembre-octobre.

Je ne fais que signaler ici la grande lutte entre l'Univers et la Gazette sur la soumission au pouvoir établi, lutte qui excite le plus grand intérêt jusque dans le Journal des Débats et la Gazette d’Augsbourg, lutte qui commence la scission du parti légitimiste et l'émancipation, définitive j'espère, desa meilleure fraction. La fureur de la presse légitimiste de Paris et de province est à son comble, mais ses invectives ne servent qu’à mieux faire connaître l'Univers. On verra tous les détails de cette lutte dans la collection dudit Univers : pour résultat matériel, loin de perdre des abonnés, il en gagne frois cents. Le résultat moral est bien plus important. Comme me l’a dit le Marquis de Vogüé plus tard : «Vousnous avez porté un coup que nous ne vous pardonnerons jamais : vous avez

brisé l’unilé de notre parti. Vous avez déchiré et enlevé la moitié de notre drapeau ».

Le départ de l'archevêque de Posen de Berlin, si bien combiné, sa captivité à Colberg, puis la réunion monstrueuse des Grecs-Unis au schisme russe par l’empereur Nicolas, sont des événemens publics sur lesquels je n'ai pas besoin de m'étendre. Ils sont utiles en ce qu'ils élargissent de plus en plus la brèche qui sépare désormais la politique de l'Église de celle des monarchies absolues. C’est le but où semblent tendre de plus en plus les événemens de ce siècle : grâces en soient rendues à Dieu. Il en était vraiment temps.

Mon beau-frère Werner de Mérode, qui est attaché à l'ambassade de Vienne,m'écrit des choses vraiment curieuses sur les dispositions des Catholiques de ce pays-là ; d'abord l’exaspération des Polonais restés fidèles, contre le Pape et ses complaisances pour le despotisme, et par contre-coup contre moi qui ai défendu et glorifré, selon eux, avec une exagération révoltante, la conduite récente de ce Pape. Ps il raconte des détails malheureux sur la tenue des jésuites à Vienne, leur affection invétérée pour la Russie, parce qu’elle représente l'oppression complète tandis qu'ils combattent la Prusse qui mêle ‘à son despotisme certaines tendances intellectuelles qui les vrritent. Je crains fort qu'iln'y ait quelque chose de vrai dans ce jugement sévère. Dieu veuille que la conduite de plus en plus violente de ce type accompli du despotisme éclaire enfin tant d’esprits aveuglés. — On trouvera dans mon portefeuille cette lettre si curieuse de Werner (du 11 novembre) ainsi qu'une autre du 27 octobre ou il raconte la joie béate affichée par les absolutistes soi-disant catholiques, parce que l’empereur semble consentir à ce que les enfans à naître de sa fille et du duc de Leuchtenberg soient catholiques 1. Cela leur paraît une compensation plus que suffisante pour les trois ou quatre millions d’âmes qu’il vient de dérober à la vérité et à l'unité.

11 décembre.

Allocution du Pape sur la destruction violente de l’Union en Pologne. J'avoue qu’elle me semble pâle et bien au-dessous de ce qu'elle aurait pu être. Mais enfin c’est déjà un premier pas, une première démarche contre cette puissance colossale de la Russie qui éblouit et étourdit toutes les puissances de ce monde. Dieu conduit tout pour le mieux. Ayons confiance et patience.

Décembre.

La nomination de Mgr de Bonald, évêque du Puy, à l’archevêché de Lyon, est vraiment un événement heureux et important ; d’a-

1. Ici Montalembert a écrit en marge, postérieurement : « il n’en a rien été ».

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bord parce qu’elle exclut à tout jamais M. de Pins et sa clique oppressive ; puis parce que M. de Bonald est de tous les évêques de France celui qui comprend le mieux les besoins nouveaux. Dans une conversation que mon beau-père revenant de Rome a eue avec lui, ce prélat a manifesté les dispositions les plus sages, les plus antipathiques au système adopté par le Légitimisme. Il approuve tout à fait la ligne suivie par l'Univers, sauf quelques écarts dans l'expression.

31 décembre.

Enfin, l’année se termine par la mort des deux hommes les plus influens de l’Église de France, Mgr Gallard, archevêque de Rheims, et surtout Mgr de Quélen, archevêque de Paris. Je m’abstiendrai de juger ces deux hommes si haut placés, même dans ces pages confidentielles. Je dirai seulement que leur mortme semble unsignal de délivrance pour l’Église de France : ils ont tous deux, mais surtout le dernier, fait un mal infini. Avec eux ne disparaîtra pas malheureusement cet esprit étroit, idolâtre d’une race humaine, et ennemi de toute vie intellectuelle, dont ils étaient les représentans suprêmes, chacun dans leur camp séparé ; mais il recevra par leur mort une blessure grave.

A peine M. de Quélen a-t-1l rendu le dernier soupir, que son chapitre si longtemps opprimé donne un premier signe de vie et d'émancipation, en confiant l’administration du diocèse à M. Affre, coadjuteur nommé de Strasbourg, le seul qui, dans le conseil de M. de Quélen, lui tint souvent tête. MM. Jammes, Dupanloup, Surat, en un mot toute cette clique adulatrice et oppressive qui a si longtemps étouffé tous les germes du bien, sont impitoyablement écartés : pas un des hommes de confiance de M. de Quélen n’a part à l'administration du diocèse. Picot lui-même, dans l’ Am de la Religion, n'a pas assez de tact pour cacher le dépit et la surprise que cause généralement cet heureux changement.

Mars.

A mon retour à Paris, je trouve naturellement tous les esprits catholiques préoccupés principalement du choix de l’évêque de Paris. Mes relations fréquentes et déjà anciennes avec M. Thiers, président du Conseil, puis la grande cordialité et confiance que me témoigne le nouveau garde des Sceaux M. Vivien, me mettent à même de savoir beaucoup de choses sur la manière dont cette nomination se prépare. Mais d’abord je veux rendre ici un nouveau témoignage à M. Thiers : dans une conversation que M. de Carné et moi nous avons eue avec lui peu de jours après son avènement, nous lui avons reproché le choix de Vivien comme ministre des cultes,

et de Cousin comme ministre de l’Instruction publique. Après ñous avoir rassurés sur leurs dispositions personnelles (d'une manière confirmée en ce qui touche à Cousin par tout ce qu'il a dit dans la discussion des enfans à la Chambre des Pairs),il parle de lui-même et dit : « Quant à moi je suis papiste ; je ne le dis pas tout haut parce qu’on m'en voudrait trop : mais je le suis : je déteste le gallicanisme que je regarde comme un acheminement au protestantisme ». Puis, il nous raconte sa curieuse entrevue avec le provincial des Jésuites (le P. Renaud) alors qu'il était ministre de l’intérieur et les assurances de protection et de tolérance qu'il leur donna : la vérité de tous ces détails m’a été confirmée par le provincial actuel, le P. Boulanger.

Pour en revenir à l’archevêché de Paris, on paraît être aussi loin de conclure que le lendemain de la mort de M. de Quélen. M. de Rambuteau, préfet de la Seine, me dit qu’il avait bien supplié le Roi de s'occuper d’avance de cette nomination dès que l’état désespéré de M. de Quélen a été un fait connu : maïs le système de temporisation l’a emporté et maintenant on ne sait plus pour qui se décider. M. le garde des Sceaux me dit : « Chaque parti est assez influent pour faire écarter le candidat du parti opposé, mais pas assez pour faire triompher le sien. M. de Bonald, arch. nommé de Lyon, qui serait sous tous les rapports le meilleur choix, ne veut pas accepter. Le Cardinal de la Tour d'Auvergne, que le Roï désire et préfère, ne veut et surtout ne peut pas, attendu son âge et son incapacité totale. M. Gousset, évêque de Périgueux, qui eût été excellent, a été écarté sous prétexte de mauvaise tournure (comme si la tournure du Roi était si belle !) mais au fond parce qu’on le suspecte d'affection pour les anciens amis de M. de la Mennais et que c’est là un crime qui ne se pardonne jamais. Il a été aussi question de M. Blanquart, évêque de Versailles, de M. Bouvier, évêque du Mans, etc. Les candidats les plus probables sont : 1° M. Mathieu, archevêque de Besançon, extrêmement poussé par le faubourg St-Germain et par l’internonce Garibaldi, qui me le recommande avec instance chaque fois que je le vois : ce serait à mon avis un choix détestable :il a ruiné le diocèse de Besançon et maintiendrait celui de Paris sous le joug de la coterie haineuse et arriérée qui l’a si longtemps opprimé : mais grâce au ciel le Roi n’en veut pas. 20 M. de la Croix d’'Azolette arch. d’Auch, grande médiocrité mais qui figure sur toutes les listes, à ce que m'a dit le garde des Sceaux qui semble pencher pour lui. 3° M. Giraud, évêque de Rodez, dont plusieurs personnes disent beaucoup de bien, qui paraît avoir du nerf, de l'esprit et un zèle sincère ; il vient de publier un mandement sur le cabaret qui est bon. Enfin : 4° M. Affre vicaire général administrateur actuel du diocèse et coadjuteur nommé de Strasbourg. Faute de mieux c’est celui que je préférerai : seul dans le conseil de M. de Quélen, il a défendu M. Lacordaire, bien qu’il ait écrit autrefois un livre gallican contre M. de la Mennais. Il se montre animé

des meilleures intentions envers MM. de Salinis, Combalot, etc. L'abbé de Solesmes, qui vient de passer trois semaines ici, le trouve excellent. Il aime la science, le travail : son mandement sur le Carême est certainement le plus remarquable qu’on ait encore publié depuis bien des années. Enfin, il a surtout le grand mérite de détester la coterie et de l’avoir provisoirement abattue.Il paraît que. plusieurs curés le redoutent à cause de sa trop grande fermeté : mais c’est un titre de plus selon moi. Les carlistes de toutes les nuances le repoussent avec énergie : son plus grand crime est d’avoir dit dans son premier mandement, après la mort de M. de Quélen,que celui-cicn’avait pas toujours été heureux dans les moyens qu'il avait choisis pour faire le bien » !! On voit jusqu’à quel point l’adulation est poussée dans le monde clérical, puisqu'on regarde comme un attentat de s'exprimer en ces termes sur une administration aussi absurde que celle de M. de Quélen.

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