TROISIÈME LETTRE SUR L'ARISTOCRATIE
Paris, ce 28 février 1840.
ist Combien je voudrais avoir le loisir de continuer à mon aise avec toi notre discussion sur l’aristocratie. Je me félicite au reste extrêmement de ce que tu l’as entamée : elle m'a été fort utile : elle m’a porté à raisonner et à motiver par des réflexions prolongées les convictions qui étaient chez moi plutôt à l’état d’instinct que de démonstration. À l'inverse de la plupart des discussions, elle nous a plutôt rapprochés qu'éloignés l’un de l’autre. Nous sommes parfaitement d’accord sur le fond des choses, car tu résumes admirablement l’horreur que m’inspire la société actuelle, qu’elle a détruit la corporation, l'Église et la famille, et qu’elle n’a laissé subsister que l'individu et l'État. C’est parfait ; mais comment,
quand on juge si bien les choses, ne pas remonter un peu à leur origine, et ne pas voir que c’est justement et uniquement les progrès de la démocratie qui ont amené cet état de choses qui s’est au-
jourd’ hui identifié avec elle en France et partout. Partout en effet
où la démocratie fait des progrès, c’est-à-dire dans tous les pays
de l’Europe, on voit s’affaiblir graduellement la religion, l'esprit
et les lois fondamentales de la famille et enfin les corporations. Ces
dernières surtout sont souverainement incompatibles avec la dé-
mocratie parce qu’elles impliquent toujours une hiérarchie, une
échelle sociale, au lieu d’une table rase, et c’est ce que la démocratie ne peut pas souffrir. On en a un exemple bien frappant dans l’A-
mérique actuelle où, depuis 60 ans d’existence nationale, il n’a pu
se former qu'une seule corporation, la Banque des États-Unis,
qui est depuis dix ans l’objet des plus virulentes attaques de la part des ultras démocrates, y compris les présidens Jackson et Van Buren et qui, défendue uniquement par les whigs ou aristocrates, ne peut pas manquer de périr. Ici, quelques voix hardies, à la vue des épouvantables catastrophes de l’industrie moderne,
ont demandé le rétablissement des jurandes et des corporations
industrielles. Il faut voir quelle clameur de haro s’est élevée dans les journaux démocrates de toutes les nuances contre les malencontreux inventeurs de cette idée : et ces journaux avaient parfaitement raison, car toute corporation, quelque obscure qu’elle soit, est une protestation vivante en faveur de la stabilité, de la tradition, du PRIVILÈGE et, par conséquent, un moyen de résistance contre la toute-puissance mobile de la volonté populaire et contre . l'égalité. Tu crois peut-être que les corporations religieuses pourroient coexister avec la démocratie française, parce que celle-ci tolère ou tolérerait quelques couvens isolés et inconnus. Mais je t'attends au jour où les ordres religieux auraient pris une consistance réelle et sérieuse ; c’est alors qu’on verrait se réveiller les jalouses furèurs de la démocratie, n’y eût-il d’ailleurs pour les exciter que les intérêts du fisc, si intéressé à maintenir la mobilisation perpétuelle du sol d’après les principes modernes. Apparemment, tes couvens auront besoin de champs comme tous les autres Français et, en durant, ils feraient durerles champs sans changer de. main : ils tomberaient alors sous le coup des mêmes argumens qui ont fait proscrire les substitutions, même à deux degrés, s’il faut en croire les discussions officielles du code civil dans le conseil d'État de l’an VIII. Ce qui me désole en toi, mon cher ami, c’est ton insensibilité absolue aux leçons de l’histoire : je reconnais bien le génie de la démocratie, qui faisait dire au journal la Tribune,
en 1833, que les encouragemens donnés par M. Guizot à l'étude de l’histoire étaient une déclaration de guerre aux principes démocratiques. Ta prétention de vouloir concilier le maintien de la démocratie actuelle avec le rétablissement des corporations est en contradiction avec la logique et l’histoire de la démocratie pendant
seize siècles. L'histoire démontre invinciblement que jamais les corporations municipales, industrielles ou même religieuses n’ont pu fleurir que dans les pays où elles s’appuyaient sur la première de toutes les corporations, c’est-à-dire, un patriciat, une noblesse héréditaire. Je te défie de me citer un seul exemple du contraire.
Le moyen âge est l’époque où toutes les corporations ont commencé et c’est l’époque par excellence de l'aristocratie : l’Angleterre est aujourd’hui le seul pays où les corporations soient réellement vivantes et influentes, et c’est aussi le seul où il y ait encore une aristocratie. Certes, la Constituante savait parfaitement ce qu'elle faisait lorsqu'elle abolit coup sur coup, et par les mêmes motifs, la noblesse, les provinces, les jurandes, foutes les corporations et les monastères de toute espèce : elle savait bien que tout cela se tenait et se tiendra toujours. De même que la démocratie,
la centralisation comme forme politique, l’industrialisme comme forme sociale, le panthéisme comme religion sont toutes les conséquences et corollaires d’un même principe. Comme tu le remarques fort justement, la divergence qui existe entre nous se réduit à«une espèce d’augure sur la forme future de la société », et j’ajouterai sur les remèdes à apporter à ses maux actuels. Mais en fait d’augure, lequel est le plus sage de celui qui déduit de l'expérience du passé ses prévisions pour l’avenir, ou de celui qui se réfugie dans une utopie possible mais qui n’a jamais existé, pour ne pas rompre avec les préjugés de sa jeunesse. Eh bien ! je me fonde sur l’expérience de six mille années que le monde a vécu jusqu’à présent, pour dire que dans toute société la liberté modérée et durable, la politique élevée et durable (parce qu'après tout c’est la durée qui est le critérium de tout, même de la vertu), que ces deux biens suprêmes sont proportionnés à la prédominance d’un élément hiérarchique et aristocratique ; et, en outre, que cet élément est inséparable de l’hérédité. Vouloir comme toi une aristocratie sans hérédité, c’est contredire l’expérience et l'instinct du genre humain ; l’analogie que tu crois pouvoir déduire de l’épiscopat et des élections monastiques me semble pécher par la base, par l’excellente raison que les évêques et les abbés ne peuvent avoir ni enfans ni propriété personnelle. Or tu ne veux pas, je pense, astreindre tes magistrats aux vœux de chasteté et de pauvreté. L’hérédité tient aux entrailles de la société parce qu’elle est la base de la famille : c’est sur elle que sont fondés, depuis le commencement du monde,
les trois faits fondamentaux de la société : la famille, la propriété et la royauté. Pourquoi donc ne serait-elle pas une des bases, et la plus naturelle, du pouvoir politique ? Cela est si vrai que je te défie de me citer un seul argument contre l’hérédité de l'aristocratie,
qui ne porte avec une égale force contre l’hérédité de la royauté et de la propriété. Cela est encore si vrai que de nos jours nous voyons tous les hommes de ce qu’on appelle une opinion avancée,
s'attaquer, maintenant que tous les privilèges aristocratiques sont
détruits, à la royauté, à la propriété et à la famille. Témoins les saint-simoniens, M. de la Mennais, Madame Sand e éuti quant. Ce n’est pas à un théologien tel que toi qu’il est besoin de rappeler l’excessive importance attachée dans l’Écriture sainte à la transmission du sang, puisque Dieu lui-même a commencé la promulgation de sa loi par la généalogie humaine de son fils. Ce qui s'est montré avec une telle force dans l’histoire sacrée, s’est manifesté également chez tous les peuples de l’antiquité comme du monde chrétien. Le triomphe du Christianisme n’a pas apporté la moindre modification dans cette tendance universelle de toute société bien organisée vers l’aristocratie héréditaire. Et pourquoi ? parce qu'il est dans la nature qu’un père désire et s'efforce de transmettre à sa descendance, avec son nom et ses propriétés, le plus précieux de ses biens : savoir son influence et son pouvoir social. C’est même là le plus noble but que puisse se proposer une ambition humaine : «je travaille pour mes enfans ». C’est là le cri de la nature partout. Est-ce donc un si beau progrès que de parquer l’ambition, le talent, la gloire, dans l’égoïsme individuel, de les fairemourir avec l'individu au lieu d’en faire une substitution et un dépôt pour l’avenir. Qu’y gagne-t-on, même sous le rapport de la capacité ? Ne vaut-il pas mieux que le plébéien illustré puisse dire comme le bon maréchal Lefebvre aux courtisans de la restauration : «Moi ausst je suis un ancêtre ?» Est-ceque, par hasard, la France actuelleet l'Amérique sont gouvernées par des hommes plus distingués, plus désintéressés, plus généreux que l’Angleterre, ou que ne l'était la France elle-même avec tous les abus de l’ancien régime ? Est-ce que Colbert, Louvois, Chatham, Canning ne valent pas M. Thiers et M. Passy ? Je nomme à dessein quatre bourgeois pour te montrer que l'aristocratie héréditaire n’exclut en rien les hommes de talent nés hors de son rang : au contraire,on peut remarquer que les aristocraties ont presque toujours été gouvernées par des nov homines comme les appelait Cicéron, lui-même enfant adoptif de l'aristocratie romaine. La Chambre des Pairs d'Angleterre ne compte pas 50 membres issus des anciennes familles normandes, contre quatre cents fils de parvenus illustrés par leurs talens ou leurs services. En 1780, sur les 36 Ducs et Pairs de l’ancienne monarchie, il y en avait au moins la mostié dont les ancêtres n'étaient anoblis que depuis un ou deux siècles. Il ne s’agit donc nullement de parquer le genre humain dansdescastes éternellement séparées, mais il s’agit de savoir s’il ne vaut pas mieux grandir les enfans et leur donner une puissance indépendante en considération de leurs pères, que de tout rabaiïsser et de tout rapetisser comme on fait aujourd’hui. Il ne s’agit pas non plus de décréter l’immortalité des aristocraties pas plus que celle des dynasties, il est bon que les unes et les autres soient parfois renouvelées, mais il en faut toujours des nouvelles à la place des anciennes. Élever l'exercice du pouvoir à la dignité d’une chose de famille, au lieu d’en faire la
PIÈCES JUSTIFICATIVES 539 proie éphémère de l'intrigue et de la médiocrité, voilà le problème à résoudre. Donner l'illustration d’une race entière pour but aux efforts d’un individu, me paraît, je l’avoue, une plus heureuse combinaison que de tout concentrer dans la vie de cet individu. Les descendans de Colbert et de Louvois sont aujourd’hui, ou du moins étaient hier, des grands seigneurs : les fils de M. Périer et de M. Thiers ne seront rien. Quel profit y a-t-il à cela pour la France ou pour l’humanité ?
Avec ton système, ta suppression complète de l’hérédité politique, il faudrait supposer que le mouvement de 1789 a été plus puissant, plus légitime et plus universel que l’introduction même du Christianisme dans la société humaine. Pour moi j’admets la révolution française comme un acte de la justice divine, comme une insurrection motivée par d'énormes abus et glorifiée par des luttes sublimes : mais je ne saurai jamais croire qu’une révolution souillée par les crimes les plus effroyables dont la mémoire des hommes ait gardé le souvenir, et qui a eu comme caractère distinctif la haine de Dieu et de son Église, puisse renouveler d’une manière salutaire et permanente les instincts et les besoins de la société humaine. Dieu te préserve, toi prêtre, toi religieux, d’une pareille aberration ! Dieu te garde de t’exalter, au sein de la solitude et de l’absence, dans le culte exalté de ce qui peut bien n'être qu’une violente maladie du genre humain ! Certes, la France est pour longtemps encore destinée à subir cette maladie, mais il est permis d’entrevoir déjà plusieurs symptômes d’une guérison lointaine. Pour moi je ne connais personne, à l'exception de quelques jeunes gens sans expérience, qui, en abjurant l’incrédulité, n'ait abjuré en même temps la foi en la démocratie. Je te citerai seulement, parmi les collaborateurs del’Umivers, Carné qui a écrit quatre gros volumes en l’honneur des classes moyennes, Louis Veuillot et Roux-Lavergne, l’ex-ami de Buchez, tous deux anciens républicains. Je te citerai encore M. Odilon Barrot qui disait hier à la salle des conférences de la chambre des députés : « Je commence à douter qu’on puisse constituer un gouvernement représentatif sans aristocratie ».
J'ai été extraordinairement confirmé dans mes impressions à ce sujet par la lecture récente du célèbre ouvrage de Tocqueville sur la démocratie en Amérique. Cet écrivain ne doit pas t'être suspect, car il passe pour l’apologiste le plus habile et le plus moral de la démocratie, il déclare même que le catholicisme doit s’accorder avec cette forme sociale mieux qu'avec toute autre, ce qui semblerait indiquer que pendant 1800 ans l’Église, toujours alliée avec la royauté et l'aristocratie, n’a jamais su quels étaient ses véritables intérêts ou bien que l’époque actuelle, la plus démocratique de l’histoire, serait aussi la plus catholique (grande illusion assurément ou bien grande ignorance). Mais quel tableau il trace de cette démocratie, dans le pays du monde où elle s’est présentée
avec les conditions les plus favorables, où, à la grande différence de notre France, elle n’a jamais commis de crimes et s’est toujours appuyée sur la religion. Il déclare formellement qu'elle a anéanti l'esprit de famille, qu’elle a produit l’abaissement et l’asservissement le plus complet de l’intelligence aux passions de la foule, en même tems qu’une cupidité effrénée. « Je ne connais pas, dit-il, t. II, p. 133, de pays où il y a moins de véritable indépendance d'esprit et de liberté de discussion qu’en Amérique »,et plus loin : « je ne connais pas depays où l’amour de l’argent tienne une plus large place dans le cœur humain». Il déclare, t. II, p. 135, que «la démocratie en général est incompatible avec la générosité, la poésie, la gloire et les grandes entreprises ». Il démontre, avec une effrayante logique, que la démocratie moderne, en nivelant tout, prépare la société à un despotisme tel que le monde n’en a jamais connu jusqu’à présent : l'Amérique y échappera longtemps à cause des conditions spéciales où elle se trouve, et surtout à cause de l’absence de toute force militaire, mais la France ! ... Il échappe parfois à son âme généreuse et vraiment impartiale des cris douloureux comme ceux-ci : « j’aperçois que nous avons détruit les existences individuelles qui pouvaient lutter séparément contre la tyrannie. A la force quelquefois oppressive mais souvent conservatrice d’un petit nombre d'hommes a succédé la faiblesse de tous. la division des fortunes a diminué la distance qui séparait le pauvre et le riche : mais en se rapprochant ils semblent avoir trouvé des raisons nouvelles de se haïr. Je cherche en vain dans mes souvenirs; je ne trouve rien qui mérite d’exciter plus de douleur et plus de pitié que ce qui se passe sous nos yeux. — Il existe dans le cœur humain un goût dépravé pour l'égalité qui porte les faibles à vouloir attirer les forts à leur niveau et qui réduit les hommes à préférer l'égalité dans la servitude à l’inégalité dans la liberté ».
De tout quoi je conclus que j’ai bien quelques droits de maintenir l’opinion qui a soulevé tes premières objections, savoir : que le génie de la démocratie moderne est, un génie infernal, et je ne saurais assez t'exhorter à te mettre en garde contre un esprit qui a été combattu par tous les grands législateurs depuis Solon jusqu’à Napoléon, réprouvé par tous les vrais philosophes depuis Platon jusqu’à de Maistre, et flétri par tous les génies supérieurs depuis Homère jusqu’au Dante.
Je finis par un trait destiné à corroborer ma réfutation de l’incroyable assertion par laquelle, dans ta première lettre, tu prétendais attribuer à la noblesse française l’origine du gallicanisme. Tu te souviens sans doute des fameux discours du cardinal du Perron aux États généraux de 1614, si souvent cités dans le M émorial, l'Avenir, etc. Eh bien ! j’ai trouvé dernièrement les deux discours faits à la même occasion par les orateurs de la noblesse et du tiers état. Tandis que la noblesse, par la bouche de son Président, le
Baron de Beauffremont déclare se rallier aux propositions du clergé sur la suprématie de Rome et l’amissibilité du pouvoir temporel, le tiers état par la bouche de Miron, prévôt des Marchands, supplie « S. M. de vouloir bien déclarer qu’elle n'avait pas d'autre supérieur sur terre que Dieu ».