‹ Le romantisme politique de Montalembert avant 1843Chapitre 84 sur 394 · I. LA PRESSE QUE LIT MONTALEMBERT · texte numérisé non relu

I. LA PRESSE QUE LIT MONTALEMBERT

Le

Montalembert porte une attention particulièrement vive à la presse, dont avant longtemps il se servira. L'opinion n'est-elle pas en régime représentatif une reine, qui s'exprime et se forme dans les journaux devenus comme une « nécessité constitutionnelle » : ? Ils contiennent plus de pensée que d’informations, rédigés pour une nombreuse élite qui, loin d’être blasée, croit à leur vertu. Montalembert lit le Moniteur officiel, la Quotidienne gouvernementale, assez déconsidérée, à l’occasion le Drapeau blanc ou la Gazette de France, réactionnaires, l' Ami de la religion et du roi, gallican, les feuilles de gauche.

Il montre sa dilection pour le Globe que Cornudet lui envoie quand il voyage ?. Le Globe, né en septembre 1824, est exclusivement rédigé par des très jeunes que Guizot, Cousin, de Broglie protègent seulement. Doctrinaires, ils avaient pré-

1. André-Vincent : Les idées politiques de Chateaubriand, p. 189. 2. Mie de Lallemand : Montalembert et ses amis.…., p. 43.

tendu créer du neuf, réserver leur dédain et leur horreur : pour ce qu’ils estimaient « routine de gauche ou de droite » : l'Encyclopédie, la haine antireligieuse, la dévotion à la monarchie bourbonienne... Primitivement littéraire, sans esprit d'école, le Globe est ouvert, discrètement, aux romantiques qui resteront d’après lui «maîtres du champ de bataille» si seulement le pouvoir cesse de patronner, par une irrésistible « sympathie pour la routine et l’immobilité », les académistes abâtardis.

Le. Globe professe sans réserve la foi libérale : « qui peut prévoir les magiques résultats de la liberté et de la concurrence ? Nos pères prévoyaient-ils, quand on affranchit leur industrie, qu’en moins de cinquante ans naîtraient les merveilles dont nous sommes témoins aujourd’hui ? M. Canning lui-même peut-il se flatter de prévoir à quelle prodigieuse prospérité il conduit sa nation ? Telle est la nature de ce mobile, que sa puissance est incalculable et pour ainsi dire infinie. Quel avenir est donc réservé aux plaisirs du goût si jamais les arts sont affranchis à leur tour ? ! »

. Le Globe avait pris pour philosophie celle de l’Université, l’équipe des Normaliens du Globe ayant Cousin pour maître. Rares y étaient les agressions contre le catholicisme, encore que Lamennais citât fréquemment cette feuille comme exemple de libéralisme antichrétien 5. De Rémusat venu du monde politique donnait au Globe une teinte plus rouge par son attachement à la Révolution, mais lui-même avouait « plus de colère que de haine contre la Restauration » et ses amis jugeaient préférable à un bouleversement une adaptation de la monarchie séculaire à la liberté. Tous s'étaient formé sur la Révolution un jugement selon Mme de Staël et « vouaient la liberté dégagée des souvenirs du désordre ». En matière d'économie politique, le Globe vulgarisait Adam Smith.

1. Thureau-Dangin : Le parti libéral.…., p. 221 (pp. 217 à 264 plusieurs paragraphes sur le Globe). Sur la fondation du Globe, cf. Ch. H. Pouthas : Guizot pendant la Restauration, Livre III, ch. xt, $ III.

2. Le Globe : article daté du samedi 23 avril 1825 et intitulé « De l'indépendance en matière de goût : de l'intervention du gouvernement dans les lettres et les arts ».

3. Des progrès de la Révolution…., par Lamennais, chapitre 1.

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Sur ce dernier point, sur d’autres plus immédiatement graves, les « vieux libéraux » se séparaient des globistes, notamment en fait d’anticléricalisme. Ou plutôt les globistes font parmi les libéraux figure d’isolés, voire de traîtres, quand ils défendent les jésuites en 1828. Le Journal des Débats, modéré de ton le plus souvent, le Messager des Chambres, le Courrier Français rédigé par Carrel sont jusqu’en 1830 les principaux autres journaux libéraux, avec le Constitutionnel. Thiers charge cette dernière feuille, puis le National, de ses formules explosives : « le roi règne et ne gouverne pas » 1 (1829). Voisin des doctrinaires par la pensée, il garde sa vive indépendance. Il montrera sa puissance en juillet 1830.

Montalembert critique âprement le Courrier ; à ce propos il déclare à Cornudet le 23 juillet 1829 : « ... le libéralisme tel qu'il existe en France me répugne de plus en plus tous les jours » ?. C’est la conclusion d’une suite de reproches précédemment exprimés à d’Herbelot qui avait répondu «... vous me semblez traiter un peu durement (l'opposition) du Cowrner. Vous l’accusez d’industrialisme, je crois à tort. » ?.

Malgré cette opinion indépendante, la constitution en 1828 d’un front des gauches, dans lequel le Globe prend sa place normale, entraîne Montalembert à sympathiser ardemment, somme toute, avec l’opposition. Mené par les extrémistes, ce front lutte par tous les moyens pour abattre Martignac. Son succès encourage les révolutionnaires. Le Consthituhonnel hausse le ton. Thiers, en l’absence prolongée des Chambres, dirige un mouvement d’opinion de plus en plus fort : habilement il crie : « Vive la Charte » et amène petit à petit le public à traduire (A bas les-Bourbons » 4! 1688 est à l’ordre du jour, et la passion, ajoute Thureau-Dangin, empêchait de se demander « si cette analogie. n’était point un trompe-l'œil ».

Le National est créé qui fera, pour une grande part, la révolution de Juillet. Le Globe, devenu peu après grand quotidien politique, reste modéré et les plus froidement ardents des

1, Dans son discours parlementaire du 14 mars 1846, Thiers revendiqua la paternité de cette formule.

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