‹ Le rosaire au soleilChapitre 1 sur 22 · L'ANNONCIATION · texte numérisé non relu

L'ANNONCIATION

« ... Je vous salue, Marie, pleine de grâce, le Seigneur est avec vous ; vous êtes bénie entre foutes les femmes, et Jésus lejruit de vos entrailles est béni.

« Sainte Marie, mère de Dieu, priez pour nous, pauvres pécheurs, maintenant et à l'heure de notre mort. Ainsi soit-il. »

Et la jeune fille contemplait la Mère de Dieu, et reprenait :

« ,,, Je vous salue, Marie,., »

et continuait de la contempler, et recommençait encore :

« ,,, Je vous salue, Marie... »

à la manière d'une source qui mire le ciel et qui ne se lasse point de murmurer.

« ...Je vous salue, Marie.,. »

Et, comme c'était au printemps, les prairies

souriaient parce que les fruifif^rs en fleurs sont lf?s sourires des prairies. Et, ctUic deux Je vous salue, montait un soupir vers l'Immaculée de Lourdes qui, sur sa robe, conservait encore deux filets du ciel qu'elle avait traversé pour venir jusqu'à nous : sa flottante ceinture d'azur.

« .., Je vous salue, Marie.,, »

Cette brise intérieure qui s'exhalait des lèvres de Domiuica les faisait bouger avec douceur. Les cils, tellement longs et toutTus qu'on les eût pris pour l'ombre qu'ils faisaient, s'abaissèrent sur la lumière noire du regard doux et dur comme celui d'un oiseau. Le nez était aqrdîin. la joue rcmde. îa bouche éclatante de pureté. Sur le coquillage de l'oreille ondulait une chevelure si foncée que seul le ciel provençal avait pu la peindre.

Le corps était presque un peu trop puissant pour cet âge, dix-huit ou vingt ans, mais gracieux. Il formait une belle coorbe agenouillée. C'était le port d'une guerrière, d'une jeune sœur de Judith.

Son chapelet terminé, Dominica le ramassa dans le creux de sa main et continua de méditer. Elle reporta vers Jésus-Christ la nuit vivante de «es veux

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qui jusque-là n'avait point quitté la Vierge. Il était en croix sur Tautel de la grotte enfumée, constellée, grésillante et parfumée de cire. Elle prit, comme sujet d'oraison, le verset de saint Jean : « Et moi quand j'aurai été élevé de terre, f attirerai tous les hommes à moi... »

S'arrêtant à ce texte, elle s'attendrit comme le cierge sous le cœur de feu qui le couronne en le consumant. Les hommes ne cessaient point d'être attirés vers l'Auteur de la vie. Ils allaient à lui depuis deux mille ans et chacun gardait la Foi, l'Espérance et la Charité indéfectibles. Il n'était point possible que la Promesse faillît à la mère en deuil, au père qui a perdu sa place, au mari qu'on outrage, à l'enfant qui regarde avec tristesse et indifférence l'iniage d'Epinal que lui présente le docteur.

Le Fiis de l'Homme les attirait particulièrement là, par l'intercession de Celle qui est la consolatrice des affligés et le salut des infirmes. Le Seigneur n'était point descendu de son gibet, malgré l'exhortation des bourreaux du Calvaire, et c'est ainsi qu'il aimantait ce monde et le nourrissait de sa présence réelle.

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Et Doîninica se sentait appelée par Lui, telle une abeille par le miel, telle une source par la mer, telle une fleur par le tourbillon. Et pourtant, jamais elle u'avait souflert ni dans son âme, ni dans son corps, et il semblait qu'elle ne pût s'appliquer en rien les ang-oisses et les plaies du crucifiement. L'insondable Amour faisait toutefois signe, du haut de la cruelle Poutre, à cet enfant qui s'endormait à l'ordinaire dans un précieux lit rapporté d'une île lointaine par un g^rand-oncle qui la chérissait,

« J'attirerai tout à mol.., »

Elle vit venir dans la grotte un cardinal dont la chevelure semblait retenir un peu de la lumière du Thabor, et la robe un flot du sang de Dieu. Il s'agenouilla et, par la Mère, il s'adressa au Fils.

Zq fut ensuite un pauvre soldat colonial, hépatique, plus jaune que son épaulette, édenté, émacié, l'air pas malin, mais d'une rude apparence de droiture et de courage, encore qu'on pût le croire à la veille de la mort.

Il était attiré lui aussi.

Puis un homme, un veuf sans doute, tenant par la main un enfant d'une douzaine d'années. Le

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père et le fils, en grand deuil, venaient d'enlever leurs chapeaux de feutre dur, trop larges pour eux. On comprenait que la femme n'était plus là pour les accompagner dans les magasins ; que ces coiffures, ils les avaient achetées pour suivre l'enterrement. Ils étaient laids, d'une laideur sacrée que Dieu contemple, faite de souffrance. Le père semblait se dire : la vie est dure. Et le fils : il s'est passé tant de choses, en peu de jours, depuis la mort de maman, que je ne comprends pas bien pourquoi nous sommes ev 'i manches, pourquoi j'ai mis ces bottines neuves. Ahl c'est pour aller voir' Notre-Dame de Lourdes...

Dominica les vit baiser le roc luisant, puis ils disparurent. L'enfant portait en bandoulière un petit bidon.

Ceux-là aussi étaient attirés.

Qui pouvait être cette infirme dont on poussait la voiture? Elle pleurait, la tête dans ses mains. Sa capote de crêpe, couleur de suie, était comme un nid crevé par où ressortait Tétoupe des cheveux gris. Son corsage rejoignait mal la robe dont une lie pendait. On l'arrêta en face de la Mère très pure. Alors elle découvrit son visage que brûlait

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un cancer, et elle mit les bras en croix, élargissant les mains comme pour réclamer le clouement à la Vierg^e vêtue de ciel, à la fleur des gaves bleus de ma Bigorre natale. -

Celte misérable était attirée.

L'air était doux comme du miel à Tentour de la grotte. La révolte faisait silence. La douleur se changeait en amour. C'était l'impression unique au monde et qu'il faut appeler : la paix de Lourdes.

« J'attirerai tout à moi... » se répétait Dominica mentalement. Et qui donc, sinon Vous, aurait pu prononcer une telle parole dont vous faites, et dont vous êtes, la preuve ? Quel acte de foi plus pratique formulerions-nous? Qui est-ce qui pousse tant d'être si divers dans votre voie, sinon Vous en les y attirant?

Dominica revint à l'hôtel à onze heures, et, après déjeuner, elle se mit à l'une des fenêtres du rez-dechaussée. 11 y avait, en face, un humble restaurant devant les portes duquel, sur le trottoir, on avait dressé des tables parce que la journée était assez clémente pour que l'on pût manger au dehors. La jeune fille reconnut, qui allaient prendre leur

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repas, cet homme et ce petit garçon, vêtus de noir et coiffés de chapeaux trop larges, qu'elle avait aperçus à la grotte. Le père appuya le gros pain sur son cœur et coupa deux tranches rondes. Ils avaient noué leurs serviettes, de crainte de se tacher, et ils gardaient le chapeau sur la tête.

Le soleil comme une échelle d'or descendait du ciel, et aucun poète qui a chanté la jeune fille n'eût assez vanté la puissante grâce de Dominica. Elle tenait une fleur bleue épaisse, je crois que c'était une jacinthe, que venait de lai donner un jeune homme qui l'aimait, venu aussi ^our ce pèlerinage et descendu au même hôtel.

— Que regardez-vous? lui demanda-t-il, en se rapprochant d'elle.

— Cet homme et ce petit garçon.

Il jeta sur eux un regard distrait, sur elle un regard interrogateur et un peu triste, et :

— Mon service me réclame aux piscines.

— Au revoir, fit-elle, en lui tendant la main. Et il s'en alla.

Doucement elle appuyait son nez charmant contre la fleur bouclée, dont elle roulait la tige entre

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ses doigts, et continuait de regarder les deux pauvres hères. On leur avait servi un plat de ^iande et ils trempaient avec lenteur des morceaux de pain dans la sauce de leurs assiettes. On leur apporta autre chose qu'ils mangèrent avec le même soin, ils faisaient un silence qui était comme une louange à Dieu. Les déshérités de ce monde ont une façon de se taire. L'enfant avait posé sur la table son petit bidon d'eau de Lourdes. Par instants il le caressait. A un moment, il eut un sourire d'une innocence angélique et, regardant son père, il lui dit :

— L'eau est toute fraîche, on la sent au travers...

Domînica observait rextréme maigreur et l'air soucieux du père. Il pouvait avoir quarante ans. Une de ses chevilles, qu'il laissait voir au-dessus de la tirette verte d'une bottine à élastiques, dénotait l'affaissement physique.

Tandis qu'il réglait, le repas fini, la note à l'intérieur de l'auberge, le petit garçon demeurait sei.l sur le trottoir. Il aperçut Dominica. Elle lui souiit et lui tendit sa fleur qu'il alla prendre.

— Pourquoi êtes-vous ici ? demanda-t-eiie.

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— Maman est raorle. C'est pour que papa ne metire pas.

— Comment vous appelez-vous ?

— Pierre Purand, mais on dit aussi : Petit- Pierre.

— Vous êtes trop bf>iine, mademoiselle, fit en se découvrant le père qui ressortait de la gargote. C'est vous qui avez donné cette belle fleur à mon enfant. As-tu remercié ?

— Merci, mademoiselle.

Comme Thomme toussait:

— Remettez votre chapeau, monsieur, dit Dominica. Vous aussi, Petit-Pierre.

— Ma femme est morte, mademoiselle. Nous sommes de Bordeaux. J'étais imprimeur.

li dit cela comme s'il avait entendu l'interrogea tî n, mental cette fois, de la jeune fille qui visiblem nt s'intéressait à eux.

Elle réfléchit un moment, puis î

— Moi, j'habite Marseille et je m'appelle Domin-ca... Petit-Pierre ?... Est-ce que vous me donnerez votre adresse pour que je vous envoie des cartes postales, quand je serai de retour en Provence?

— Oh ! oui, mademoiselle.

Lt ne; AIRE AU SOLEIL

Le père fouilla dans sa poche et tendit à Dominica une carte où Ton lisait : Etienne Durand, typographt^ 28^ rue Tarride, Bordeaux,

Il dit :

— J'ai dû interrompre mon travail... Ma santé..» Votre serviteur, mademoiselle...

Dominica les reg-ardait partir. Ses yeux dont tant de jeunes gens épiaient, pour s'enchanter, le regard magnifique, mais presque toujours calme, suivaient avec une expression d'amour infini ces deux parias du bonheur qui disparurent.

Ce fut seulement alors qu'elle s'avisa de ceci, dont elle se fit un reproche : que la jacinthe qu'elle venait de donner à Petit-Pierre, c'était l'homme qui ne vivait que dans l'espoir de l'épouser qui la lui avait cueillie. Mais elle n'arrêta point sa pensée plus longtemps sur cette étourderie, ou cette ingratitude. Elle alla retrouver sa mère et ses deux sœurs dans ce salon banal de l'hôtel qui lui déplaisait tant, surtout aux heures où certains brancardiers tapotaient, moins épris de leurs malades que des belles héritières.

Les vêpres de ce jour d'Annonciation sonnaient

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