‹ Le rosier de Madame HussonChapitre 10 sur 15 · SCENE II · texte numérisé non relu

SCENE II

II s'approche de la jeune femme qui lit avec attention Cil Blas, et d'une voix douce :

— Me permettez-vous, madame, de me rappeler à votre souvenir?

M"^ de Chantever lève brusquement la tête, pousse un cri, et veut s'enfuir. II lui barre le chemin, et, humblement :

— Vous n'avez rien à craindre, madame, je ne suis plus votre mari.

M""^ DE Chantever. — Oh! vous osez?

Après... après ce qui s'est passé!

M. DE Garelle. — J'ose. . . et je n'ose pas... Enfin. . . Expliquez ça comme vous voudrez. Quand je vous ai aperçue, il m'a été impossible de ne pas venir vous parler.

M'"'" DE Chantever. — J'espère que cette plaisanterie est terminée, n'est-ce pas?

M. DE Garelle. — Ce n'est pomt une plaisanterie, madame.

M""^ DE Chantever. — Une gageure, alors, à moins que ce ne soit une simple inso-

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lence. D'ailleurs, un homme qui frappe une femme est capable de tout.

M. DE Garelle. — Vous êtes dure, madame. Vous ne devriez pas cependant, me semble-t-il, me reprocher aujourd'hui un emportement que je regrette d'ailleurs. J'attendais plutôt, je l'avoue, des remerciements de votre part.

M"*^ de Chantever, stupéfaite. — Ah ça, vous êtes fou? ou bien vous vous moquez de moi comme un rustre.

M. DE Garelle. — Nullement, madame, et pour ne pas me comprendre, il faut que vous soyez fort malheureuse.

M""" DE Chantever. — Que voulez-vous dire?

M. DE Garelle. — Que si vous étiez heureuse avec celui qui a pris ma place, vous me seriez reconnaissante de ma violence qui vous a permis cette nouvelle union.

M""' DE Chantever. — C'est pousser trop loin la plaisanterie, monsieur. Veuillez me laisser seule.

M. DE Garelle. — Pourtant, madame, songez-y, si je n'avais point commis l'infamie de vous frapper, nous traînerions encore aujourd'hui notre boulet. . .

M'"'' DE Chantever, blessée. — Le fait est que vous m'avez rendu là un rude service!

M. de Garelle. — N'est-ce pas? Un service qui mérite mieux que votre accueil de tout à l'heure.

M DE Chantever. — C'est possible.

Mais votre figure m'est si désagréable. . .

M. DE Garelle. — Je n'en dirai pas autant de la votre.

M"'" DE Chantever. — Vos galanteries me déplaisent autant que vos brutalités.

M. DE Garelle. ^- Que voulez-vous, madame, je n'ai plus le droit de vous battre ; il faut bien que je me montre aimable.

M""' DE Chantever. — Ça, c'est franc, du moins. Mais si vous voulez être vraiment aimable, vous vous en irez.

M. DE Garelle. — Je ne pousse pas encore SI loin que ça le désir de vous plaire.

M'"*" DE Chantever. — Alors, quelle est votre prétention?

M. DE Garelle. — Réparer mes torts, en admettant que j'en aie eu.

M""' DE Chantever, indignée. — Comment?

en admettant que vous en ayez eu? Mais vous perdez la tête. Vous m'avez rouée de coups et vous trouvez peut-être que vous

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VOUS êtes conduit envers moi le mieux du monde.

M. DE Garelle. — Peut-être!

M'"'' DE Chantever. — Comment? Peutêtre?

M. DE Garelle. — Oui, madame. Vous connaissez la comédie qui s'appelle le Mari cocu, battu et content. Eh bien, ai-je été ou n'ai-je pas été cocu, tout est là! Dans tous les cas, c'est vous qui avez été battue, et pas contente...

M'"'' DE Chantever, se levant. — Monsieur, vous m'insultez.

M. DE Garelle, vivement. — Je vous en prie, écoutez-moi une minute. J'étais jaloux, très jaloux, ce qui prouve que je vous aimais. Je vous ai battue, ce qui le prouve davantage encore, et battue très fort, ce qui le démontre victorieusement. Or, si vous avez été fidèle, et battue, vous êtes vraiment à plaindre, tout à fait à plaindre, je le confesse, et...

M""*" DE Chantever. — Ne me plaignez pas.

M. de Garelle. — Comment l'entendezvous? On peut le comprendre de deux façons. Cela veut dire, soit que vous méprisez ma pitié, soit qu'elle est imméritée. Or, si la

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pitié dont je vous reconnais digne est imméritée, c'est que les coups... les coups violents que vous avez reçus de moi étaient plus que mérités.

M""" DE Chantever. — Prenez -le comme vous voudrez.

M. DE Garelle. — Bon. Je comprends.

Donc j'étais avec vous, madame, un mari cocu.

M"" de Chantever. — Je ne dis pas cela.

M. de Garelle. — Vous le laissez entendre.

M'"'" DE Chantever. — Je laisse entendre que je ne veux pas de votre pitié.

M. de Garelle. — Ne jouons pas sur les mots et avouez-moi franchement que j'étais. . .

M""*^ DE Chantever. — Ne prononcez pas ce mot infâme, qui me révolte et me dégoûte.

M. DE Garelle. — Je vous passe le mot, mais avouez la chose.

M""" DE Chantever. — Jamais. Ça n'est pas vrai.

M. de Garelle. — Alors, je vous plains de tout mon cœur, et la proposition que j'allais vous faire n'a plus de raison d'être.

M'"'' DE Chantever. — Quelle proposition?

M. DE Garelle. — II est inutile de vous la dire, puisqu'elle ne peut exister que si vous m'aviez trompé.

M""^ DE Chantever. — Eh bien, admettez un moment que je vous ai trompé.

M. DE Garelle. — Cela ne suffit pas. II me faut un aveu.

M""*" DE Chantever. — Je l'avoue.

M. DE Garelle. — Cela ne suffit pas. II me faut des preuves.

M°"^ DE Chantever, souriant. — Vous en demandez trop, à la fin.

M. DE Garelle. — Non, madame. J'allais vous faire, vous disais-je, une proposition grave, très grave, sans quoi je ne serais point venu vous trouver ainsi après ce qui s'est passé entre nous, de vous à moi, d'abord, et de moi à vous ensuite. Cette proposition, qui peut avoir pour nous deux les conséquences les plus sérieuses , demeurerait sans valeur si je n'avais pas été trompé par vous.

M''''^ DE Chantever. — Vous êtes surprenant. Mais que voulez-vous de plus? Je vous ai trompé, na.

M. DE Garelle. — II me faut des preuves.

M'"*' DE Chantever. — Mais quelles preuves voulez-vous que je vous donne? Je

n'en ai pas sur moi, ou plutôt je n'en ai plus.

M. DE Garelle. — Peu importe où elles soient. Il me les faut.

M""' DE Cha.ntever. — Mais on n'en peut pas garder, des preuves, de ces choses-là... et..., à moms d'un flagrant délit... (Après un silence.) II me semble que ma parole devrait vous suffire.

M. DE Garelle, s'inclinant. — Alors, vous êtes prête à le jurer.

M'^"' DE ChaNTEVER, levant la main. — Je le

jure.

M. DE Garelle, sérieux. — Je vous crois, madame. Et avec qui m'avez-vous trompé?

M""" DE Chantever. — Oh! mais, vous en demandez trop, à la fin.

M. DE Garelle. — II est indispensable que je sache son nom.

M'"*" DE Cha.ntever. - Il m'est impossible de vous le dire.

M. DE Garelle. — Pourquoi ça?

M'"'' de Chantever. — Parce que je suis une femme mariée.

M. de Garelle. — Eh bien?

M""^ DE Chantever. — Et le secret professionnel?

M. DE Garelle. — C'est juste.

M""^" DE Chantever. — D'ailleurs, c'est avec M. de Chantever que je vous ai trompé.

M. DE Garelle. — Ça n'est pas vrai.

M""^ DE Chantever. — Pourquoi ça?...

M. de Garelle. — Parce qu'il ne vous aurait pas épousée.

M*"^ de Chantever. — Insolent! Et cette proposition?...

M. de Garelle. — La voici. Vous venez d'avouer que j'ai été, grâce à vous, un de ces êtres ridicules, toujours bafoués, quoi qu'ils fassent, comiques s'ils se taisent, et plus grotesques encore s'ils se fâchent, qu'on nomme des maris trompés. Eh bien , madame , il est indubitable que les quelques coups de cravache reçus par vous sont lom de compenser l'outrage et le dommage conjugal que j'ai éprouvés de votre fait, et il est non moins indubitable que vous me devez une compensation plus sérieuse et d'une autre nature, maintenant que je ne suis plus votre mari.

M"'"' DE Chantever. — Vous perdez la tête. Que voulez-vous dire?

M. de Garelle. — Je veux dire, madame, que vous devez me rendre aujourd'hui les heures charmantes que vous m'avez volées

quand j'étais votre époux, pour les ofTrir à je ne sais qui.

M""' DE Chantever. — Vous êtes fou.

M. DE Garelle. — Nullement. Votre amour m'appartenait, n'est-ce pas? Vos baisers m'étaient dus, tous vos baisers, sans exception. Est-ce vrai? Vous en avez distrait une partie au bénéfice d'un autre! Eh bien, il importe, il m'importe que la restitution ait lieu, restitution sans scandale , restitution secrète, comme on fait pour les vols honteux.

M""- DE Chantever. — Mais pour qui me prenez-vous?

M. DE Garelle. — Pour la femme de M. de Chantever.

M""' DE Chantever. - Ça, par exemple, c'est trop fort.

M. DE Garelle. — Pardon, celui qui m'a trompé vous a bien prise pour la femme de M. de Garelle. II est juste que mon tour arrive. Ce qui est trop fort, c'est de refuser de rendre ce qui est légitimement dû.

^-yjmc j3p. Chantever. — Et si je disais oui. . . vous pourriez. . .

M. DE Garelle. — - Mais certainement.

M°"^ DE Chantever. — Alors, à quoi aurait servi le divorce?

M. DE Garelle. — A raviver notre amour.

M"'*" DE Chantever. — Vous uc m'a\ cz jamais aimée.

M. DE Garelle. — Je vous en donne pourtant une rude preuve.

M'"*" de Chantever. — Laquelle?

M. DE Garelle. — Comment? Laquelle?

Qiiand un homme est assez fou pour proposer à une femme de l'épouser d'abord et de devenir son amant ensuite, cela prouve qu'il aime ou je ne m'y connais pas en amour.

M""*^ DE Chantever. — Oh! ne confondons pas. Epouser une femme prouve l'amour ou le désir, mais la prendre comme maîtresse ne prouve rien... que le mépris. Dans le premier cas, on accepte toutes les charges, tous les ennuis, et toutes les responsabilités de l'amour; dans le second cas, on laisse ces fardeaux au légitime propriétaire et on ne garde que le plaisir, avec la faculté de disparaître le jour où la personne aura cessé de plaire. Cela ne se ressemble guère.

M. DE Garelle. — Ma chère amie, vous raisonnez fort mal. Quand on aime une femme, on ne devrait pas l'épouser, parce qu'en l'épousant on est sûr qu'elle vous trompera, comme vous avez fait à mon égard. La

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preuve est là. Tandis qu'il est indiscutable qu'une maîtresse reste fidèle à son amant avec tout l'acharnement qu'elle met à tromper son mari. Est-ce pas vrai? Si vous voulez qu'un lien indissoluble se lie entre une femme et vous, faites-la épouser par un autre, le mariage n'est qu'une ficelle qu'on coupe à volonté, et devenez l'amant de cette femme : l'amour libre est une chaîne qu'on ne brise pas. — Nous avons coupé la ficelle, je vous offre la chaîne.

M""' DE Chantever. — Vous êtcs droIe.

Mais je refuse.

M. de Garelle. — Alors, je préviendrai M. de Chantever.

M'"*^ DE Chantever. — Vous le préviendrez de quoi?

M. DE Garelle. — Je lui dirai que vous m'avez trompé !

M'"^' de Chantever. — Que je vous ai trompé. . . Vous. . .

M. DE Garelle. -- Oui, quand vous étiez ma femme.

M""' DE Chantever. — Eh bien?

M. DE Garelle. — Eh bien, il ne vous le pardonnera pas.

M""' DE Chantever. — Lui?

M. DE Garelle. — Parbleu! Ça n'est pas fait pour le rassurer.

M""' DE Chantever, riant. — Ne faites pas ça, Henry.

Une voix dans l'escalier appelant Matliilde.

M""" DE Chantever, bas. — Mon mari!

Adieu.

M. DE Garelle, se levant. — Je vais vous conduire près de lui et me présenter.

M""" DE Chantever. — Ne faites pas ça.

M. de Garelle. — Vous allez voir.

M"'*" DE Chantever. — ■ Je vous en prie.

M. DE Garelle. — Alors acceptez la chaîne.

La Voix. — Mathilde!

M'"'' DE Chantever. — Laissez-moi.

M. DE Garelle. — Où vous reverrai- je?

M'"" DE Chantever. — Ici, — ce soir, — après dîner.

M. DE Garelle, lui baisant la main. — Je

vous aime. . .

Elle se sauve.

M. de Garelle retourne doucement à son lauteuil et se laisse tomber dedans.

Eh bien! vrai. J'aime mieux ce rôle-là que le précédent. C'est qu'elle est charmante.

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tout à fait charmante, et bien plus charmante encore depuis que j'ai entendu la voix de M. de Chantever l'appeler comme ça « Mathilde», avec ce ton de propriétaire qu'ont les maris.

La Revanche a paru dans le Gil-Blas du mardi i8 novembre 188^.

L'ODYSSEE D'UNE FILLE

L'ODYSSEE D'UNE FILLE.

OUI, le souvenir de ce soir-là ne s'effacera jamais. J'ai eu, pendant une demi-heure, la sinistre sensation de la fatalité invincible; j'ai éprouvé ce frisson qu'on a en descendant aux puits des mines. J'ai touché ce fond noir de la misère humaine; j'ai compris l'impossibilité de la vie honnête pour quelques-uns.

II était minuit passé. J'allais du Vaudeville à la rue Drouot, suivant d'un pas pressé le boulevard oii couraient des parapluies. Une poussière d'eau voltigeait plutôt qu'elle ne tombait, voilant les becs de gaz, attristant la rue. Le trottoir luisait, gluant plus que mouillé. Les gens pressés ne regardaient rien.

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