IO ['ODYSSEE D'UNE FILLE
Les filles, la jupe relevée, montrant leurs jambes, laissant entrevoir un bas blanc à la lueur terne de la lumière nocturne, attendaient dans l'ombre des portes, appelaient, ou bien passaient pressées, hardies, vous jetant à l'oreille deux mots obscurs et stupides. Elles suivaient l'homme quelques secondes, se serrant contre lui, lui soufflant au visage leur haleine putride; puis, voyant inutiles leurs exhortations, elles le quittaient d'un mouvement brusque et mécontent, et se remettaient à marcher en frétillant des hanches.
J'allais, appelé par toutes, pris par la manche, harcelé et soulevé de dégoût. Tout à coup, j'en vis trois qui couraient comme affolées, jetant aux autres quelques paroles rapides. Et les autres aussi se mettaient à courir, à fuir, tenant à pleines mains leurs robes pour aller plus vite. On donnait ce jour-là un coup de filet à la prostitution.
Et soudain je sentis un bras sous le mien, tandis qu'une voix éperdue me murmurait dans l'oreille : « Sauvez-moi, monsieur, sauvezmoi, ne me quittez pas. »
Je regardai la fille. Elle n'avait pas vingt ans, bien que fanée déjà. Je lui dis : «Reste avec moi. » Elle murmura : a Oh ! merci. »
L'ODYSSEE D'UNE FILLE. 2.1 I
Nous arrivions dans la ligne des agents. Elle s'ouvrit pour me laisser passer.
Et je m'engageai dans la rue Drouot.
Ma compagne me demanda :
— Viens-tu chez moi?
— Non.
— Pourquoi pas? Tu m'as rendu un rude service que je n'oublierai pas.
Je répondis, pour me débarrasser d'elle :
— Parce que je suis marié.
— Qu'est-ce que ça fait?
— Voyons, mon enfant, ça suffit. Je t'ai tirée d'affaire. Laisse- moi tranquille maintenant.
La rue était déserte et noire, vraiment sinistre. Et cette femme qui me serrait le bras rendait plus affreuse encore cette sensation de tristesse qui m'avait envahi. Elle voulut m'embrasser. Je me reculai avec horreur, et d'une voix dure :
— Allons, f.. -moi la paix, n'est-ce pas? Elle eut une sorte de mouvement de rage,
puis, brusquement, se mit à sangloter. Je demeurai éperdu, attendri, sans comprendre.
— Voyons, qu'est-ce que tu as?
Elle murmura dans ses larmes :
— Si tu savais, ça n'est pas gai, va.