‹ Le rouet des brumes; contesChapitre 11 sur 11 · LA VIE D'UN PORTRAIT · texte numérisé non relu

LA VIE D'UN PORTRAIT

Un été que j'avais fui la chaleur et la fatigue de Paris pour aller passer de nouveau quelques semaines dans ma Bruges familière, me rafraîchir les yeux à l'eau de ses canaux tranquilles, faire provision de silence dans le calme de sesrues, remonter vers le passé par les escaliers de ses pignons et recommencer à être la proie de ses douces cloches, je fus conduit chez un musicien qu'on me disait épris d'art, de belles choses. Il habitait, en effet, une demeure curieuse, un de ces vieux hôtels à façade historiée d'un quai désert. Les pièces spacieuses de ce logis, ameublement sobre, étaient garnies çà et

là d'instruments de musique : une cithare sur une console, un orgue aux longs tuyaux comme enfermant une eau de rythmes toujours prête à couler, une harpe dépliée en forme d'aile. Il y avait aussi, sur les murs, des tableaux anciens, de vieux portraits. Un de ceux-ci attira surtout mon attention. C'était le portrait d'une béguine, d'une de ces religieuses vivant en communauté dans ce béguinage sis aux portes de la ville, ne faisant que des vœux temporaires, gardant leurs cheveux sous la cornette, et libres de quitter le couvent pour se marier ou d'y rentrer quand le monde leur devient hostile et triste.

La béguine de ce portrait, au moment où elle avait été peinte, devait être au milieu de sa vie. Maintenant encore on retrouvait un reste de jeunesse dans ce visage; mais les yeux du portrait en paraissaient si mélancoliques, si pleins de rêves fanés! Le nez était mince, comme étiré par un grand souci. Et les lèvres avaient l'air de vouloir taire un secret; elles s'étaient rejointes et semblaient un fermoir de silence. Pour augmenter cette impression d'automne, la patine du temps avait mis des jaunes de soleil d'octobre sur la face et sur

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les linges de la conielle qui l'emprisonnait jusqu'aux tempes et jusqu'au bord des sourcils.

Ce portrait m'avait frappé par son air de tristesse et de renoncement.

Mon hôte s'en aperçut et, sur l'interrogation muetle de mes regards, répondit :

— C'est le portrait de ma bisaïeule.

— Tiens? Comment cela se peut-il? Elle fut religieuse?

— Oui, béguine. Elle entra au béguinage, au milieu de sa vie; elle porta le voile quelques années; puis rentra dans le monde. C'est toute une histoire douloureuse et étrange...

Etrange, en eiïet, telle que mon hùte me la raconta, l'histoire de cette femme du portrait, qui fut sa bisaïeule. Elle était née à la fin du siècle dernier, dans cette même ville de Bruges, où les familles demeurent, comme les fleuves restent fidèles à leurs rives...

Devenue veuve en plein amour et toute jeune encore, elle aurait dépéri de chagrin sans sa dévotion sincère et vivace qui lui fut un sou-

tien, un allégement à sa peine. Elle pria, elle alla s'abîmer des heures entières dans l'église de Notre-Dame où, à force de songer à l'époux mort, elle finissait presque par le revoir, par le reposséder, comme à force de regarder l'hostie avec foi, on finit par y voir le visage de Jésus... Et puis, pour se reprendre à la vie, elle avait une enfant, jolie fillette qui lui demeurait comme le gage de l'absent, le souvenir de ses trop courtes années de bonheur. Et le délicieux nom de cette fillette : Clytie 1 un nom frais comme un jet d'eau qui monte; un nom qu'ellemême balbutiait de façon si drôle avec un zézaiement, vers la quatrième année, quand des amis lui demandaient comment on la nommait : « Clytie! Clytie Débonnaire », faisait la petite, répétant son nom, s'amusant elle-même de sa musique, facile à ses lèvres d'enfant...

A quinze ans, Clytie, qui était presque une jeune fille, très élancée, précoce, les cheveux ayant déjà cessé d'être des nattes et ramenés en coiiï'ure nouée sur la tête^ finissait son éducation au couvent des Ursulines où elle était demi-pensionnaire. Sa mère, madame Débonnaire, allait souvent la prendre, le soir, à sept

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heures ; c'était l'heure où les demi-pensionnaires étaient libérées et rentraient dans leurs familles. Quand elle-même se trouvait empêchée, elle envoyait Barbe, la vieille servante, avec toutes sortes de recommandations, d'instructions minutieuses. Madame Débonnaire, austère et de religion sévère, veillait avec un soin inquiet sur sa fille. Elle la rêvait, elle la voulait toute pure, toute ignorante. Il ne fallait pas qu'une rencontre, un spectacle de la rue, des images, une conversation, pussent jeter une ombre sur cette innocence de vierge. Que son âme reste une neige jusqu'au jour oij s'y avanceront les pieds permis de l'époux chrétien!...

Or, un jour, madame Débonnaire reçut un billet de la supérieure du couvent des Ursulines qui la priait de ifenir la voir pour une communication importante. La veuve fut troublée par cette incident dans sa vie calme, comme l'eau des canaux par une pierre qui tomberait parmi leur silence. Aussi alla-t-elle au couvent dès le lendemain. La mère supérieure, après l'avoir fait attendre au parloir un long moment, qui lui parut un siècle, entra enfin. Elle lui fit toutes sortes de congratulations sur sa respec-

tabilité, ses vertus, puis, s'acheminant à lui parler de sa fille, la petite Glytie, qu'elle avait à sa garde, se dévoila tout à coup. Oui! c'est bien à regret qu'elle s'y décidait. Elle ne pouvait plus garder dans son établissement mademoiselle Glytie. Elle avait donné le mauvais exemple à ses compagnes. Elle était devenue un scandale au couvent.

Madame Débonnaire avait jeté les bras au ciel.

— Mais, ma sœur; c'est impossible! Glytie est un ange.

Alors la mère supérieure raconta que l'ange avait été tentée. Oui! tentée! Gar c'était le démon sans doute, cet homme qui l'avait épiée, capturée du regard. Il logeait dans une maison voisine du couvent. Malheureusement les murs de la pension n'étaient pas assez hauts. Et, pendant les récréations, cet homme, ou plutôt ce démon, avait attiré l'attention de mademoiselle Glytie vers la fenêtre où il se tenait en observation. Il a fini par lui jeter des billets, que la pauvre enfant a ramassés et lus, sans qu'ils lui brûlent les doigts, sans qu'ils lui brûlent les yeux, comme des choses venues de l'Enfer.

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— Mais, ma mère, ce sont des calomnies sans doute, la vengeance de quelque compagne...

— Non, madame, je l'ai moi-même prise sur le fait...

Madame Débonnaire s'effondra; elle éclata en sanglots.

— D'ailleurs, reprit la supérieure, nous allons, si vous le voulez, interroger mademoiselle Glytie elle-même.

Quelques instants après, la jeune fille faisait son entrée dans le parloir. Avec ingénuité et simplicité, elle avoua. Elle voulait se marier. L'homme était un officier, il lui avait dit qu'il l'aimait, qu'il voulait l'épouser. Elle raconta même que, un soir, s'en revenant avec Barbe, il l'avait abordée et même fait un bout de chemin avec elle...

La religieuse et la mère se regardaient, confondues, épouvantées.

— Est-ce qu'il y a du mal à cela? demanda Glytie, avec une si ravissante candeur que madame Débonnaire soudain s'apaisa, la regarda avec une irritation décroissante.

— D'ailleurs, ajouta Glytie, dont les yeux neufs se brouillaient d'une petite pluie de

larmes, je n'aurai jamais d'autre mari que lui.

Clytie fut donc renvoyée du couvent; mais elle demeura ferme dans son idée.

Mme Débonnaire avait pris des renseignements sur l'officier. C'était un capitaine fort connu en ville, un brillant cavalier du reste, le commandant Van Zylen, qui guerroya durant toutes les années de lEmpire. Il avait gagné la croix sur le champ de bataille de Waterloo, dans l'armée du roi de Hollande.

Certes, Clytie était bien jeune. D'autre part, sa mère aurait désiré pour elle un mari plus calme, un homme plus rassis que ce traîneur de sabre.

Mais Clytie s'obstinait. Elle pleurait des journées entières; elle ne mangeait plus; dès l'aube, elle se levait, allait s'endormir au son des cloches dans le jardin ; elle maigrissait ; elle dépérissait à vue d'œil.

Mme Débonnaire dut finir par consentir.

Le capitaine Van Zylen lui avait écrit pour lui manifester ses intentions et lui demander la permission d'être reçu chez elle. Elle avait d'abord laissé sa lettre sans réponse, irritée de ces procédés vis-à-vis d'une famille élevée et consi-

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dérée comme la sienne. Elle craignait aussi quelque pensée intéressée de la part de l'oflicier qui avait, sans doute, prévu quelque belle dot...

Devant le désespoir de Clytie, et sa santé déjà compromise, elle ne résista plus. Quelques semaines après les fiançailles furent officielles. Le pressentiment de Mme Débonnaire ne devait que trop se réaliser. Quand il s'agit de fixer les apports, le capitaine se montra exigeant. Il savait que la mère de Clytie possédait quelque fortune. Il louvoya d'abord pour l'amener à se dessaisir d'une grosse part. La mère était prudente. Elle se défendit.

Bientôt ce fut la guerre; un marchandage cynique. On fit un contrat précis qui exaspéra le capitaine. Mais il était trop tard pour reculer. D'abord la somme obtenue de cent mille francs était déjà un capital sérieux ; puis, d'ailleurs, nécessaire à l'officier qui se trouvait dans des embarras d'argent imminents. Le mariage eut donc lieu. Les discussions d'intérêt avaient été si vives que la pauvre Mme Débonnaire n'assista pas à la cérémonie; elle donna son consentement par écrit, tant elle redoutait déjà le

capitaine, et cette voix d'autorité avec laquelle il avait l'air, par moments, quand il se fâchait, de commander une fusillade.

Quand sa fille l'eut quittée, pour ainsi dire volée à son affection, la pauvre Mme Débonnaire se trouva plus définitivement veuve et comme sans enfant. Si seule 1 Et seule après avoir eu des affections, de chères amours dans sa maison et dans son cœur. Rien n'est plus triste que la déchéance, la ruine, quand on a connu le luxe. Quoi de pire aussi que la solitude quand on a connu le bonheur, quand on a eu un foyer?

Mme Débonnaire se trouva trop seule! Dans sa demeure vide, elle allait de chambre en chambre, cherchant Clytie, cherchant son mari mort dont le souvenir rajeunissait, dont le départ redevenait contemporain du départ de sa fille. Celle-ci également était comme morte pour elle. Et tous les morts ont le même âge dans l'éternité; tous les absents sont au même plan dans l'absence.

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Cette fois encore, la piété la sauva, la réconforta. Et puisqu'elle était seule, elle irait au béguinage de Bruges où l'on accueille les veuves. C'était un sûr asile, un bon port pour la barque qui a trop souffert de la mer.

Elle prit le voile un dimanche qui était celui de Pâques, dans la petite église du béguinage pleine de cierges et de chants d'orgue ; elle vécut dans l'oubli du passé, en paix relative et suffisante, dans le couvent des Huit-Béatitudes, avec une quinzaine d'autres béguines qui composaient ce couvent. Sa ferveur religieuse s'y accrut. Elle trouva dans la prière de précieux baumes et son exemple devint édifiant pour toute la communauté. En plus de ses vertus, comme elle était d'une famille importante, elle fut proposée pour la dignité de Grande Dame, qui est le titre de la supérieure du béguinage. Selon un usage immémorial on garde dans la maison-mère le portrait de toutes les Grandes Dames du béguinage ; on exécuta le sien, ce portrait qui subsiste d'elle aujourd'hui chez son descendant, à Bruges, et qui nous fit entrevoir le drame de sa vie en ses yeux spacieux et sa bouche amincie.

Les Béguines dont Tordre est peu sévère mènent une vie mi-laïque, mi-religieuse. Elles reçoivent des visites à leur gré dans les petits couvents où elles se sont isolées. Ah ! les doux petits couvents qui sentent bon le linge frais, les bouquets d'autel et la cire des cierges. Mme Débonnaire s'y trouvait lénifiée, peu à peu cicatrisée du mal que lui avait fait la vie. Sa piété lui faisait revoir en pensée son mari mort dont elle avait l'air de se rapprocher un peu, maintenant qu'elle s'acheminait à son déclin, et qu'elle avait renoncé à tout. Mais les dernières blessures lui étaient plus cruelles : cette séparation d'avec le ménage de sa fille, l'attitude du capitaine âpre et que des besoins d'argent rendaient féroce. Il avait même défendu à sa femme, tout d'abord, de revoir encore sa mère. Mais Glytie n'avait pas cessé de visiter Mme Débonnaire à l'insu de son mari. Surtout que bientôt elle eut besoin de ce refuge, de cette consolation. Car vite la petite Glytie, pauvre enfant fragile mariée à seize ans —

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comme elle l'avait voulu — se trouva bien malheureuse. Le capitaine était violent, viveur, prodigue. Un vrai soudard I Un héros, d'ailleurs, qui, durant les guerres de l'Empire, avait fait des prodiges sur les champs de bataille, enlevé des redoutes, forcé des villes. Gomment dès lors s'habituer à la régularité d'une vie de garnison, en province ! Il se battait en duel, pour se distraire. Plus de vingt fois il avait été sur le terrain, pour des querelles futiles. Le jeu qui aussi l'accaparait, remplaçait par ses fortes émotions celles de la guerre. Il avait ainsi accumulé des dettes. Et Glytie reconnut bientôt que tout ce manège avec lequel il l'avait captée, tandis qu'elle était une ignorante petite pensionnaire, n'avait eu d'autres hns qu'un mariage riche pour se libérer un peu et atermoyer un moment la meute de ses créanciers. Quelques mois après, il ne restait plus rien de sa dot. Alors son mari l'obligea à une mendicité permanente auprès de sa mère. Quand elle revenait les mains vides, il la battait. Il poussa l'audace jusqu'à aller un jour lui-même au béguinage, faire une scène à sa belle-mère qui laissait ainsi son ménage en

de cruels embarras pour garder par devers elle un argent dont une religieuse n'a plus que faire. Mme Débonnaire songeait à l'avenir qu'il fallait assurer, dans la perspective de catastrophes inévitables. Elle refusait. C'était la fortune des enfants ; car, dans l'intervalle, deux filles étaient nées. Le capitaine, alors, entrait en fureur; il frappait la table du parloir du plat de son sabre, pendant que la pauvre béguine vieillissante levait des yeux désespérés sur le crucifix de cuivre imageant le mur blanc, avec l'angoisse que le bruit de la dispute ne franchît le silence et ne fît scandale dans la communauté, avec aussi la peur de la mort, comme si elle eût été une des femmes en proie à la soldatesque, de la châsse de Sainte Ursule, à l'hôpital de Bruges.

L'histoire du malheureux jeune ménage ne fut pas longue. La pauvre Glytie, maltraitée, minée de chagrin, mourut trois ans après son mariage, à dix-neuf ans, laissant deux petits orphelins. Quant au capitaine, il en prit vite son parti. Il demanda son changement de garni-

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son pour Amsterdam, tout au nord de ce royaume des Pays-Bas qu'il servait. Il lui était impossible d'emmener, d'élever ses enfants. Il les envoya le jour de son départ à leur grand'mère, à la pauvre béguine qui, depuis la mort de sa fille et sachant la maison de son gendre fermée pour elle, s'était retournée plus désespérément vers Dieu. Voici qu'on lui apportait ces deux pauvres petits, qu'elle avait à peine entrevus, que leur père osait abandonner, laissait là sans un regard en arrière, et auxquels il ne penserait sans doute jamais plus. Ils étaient là devant elle, comme deux orphelins recueillis dans la neige, comme deux enfants trouvés. Mme Débonnaire sanglota d'une douleur qui aurait pu dire : « Voyez s'il est une douleur comparable à la mienne! » Que faire? Mettre les enfants en pension chez des mercenaires, à la campagne? Oh! non : pas de mains étrangères autour de ces fragilités qui étaient comme le testament et les reliques de sa propre fille, la chair et le sang de l'infortunée Glytie. Les garder près d'elle? Mais c'était impossible au béguinage, incompatible avec l'état de célibat de la communauté dont l'âme

maternelle ne peut aller qu'à tisser des dentelles, à broder des langes pour le seul enfant Jésus.

Alors la consciencieuse béguine prit une grande décision qui fut dure à son cœur mais lui parut voulue par Dieu lui-même. Elle quitta le béguinage, abandonna le voile, réintégra la vieille demeure où elle avait vécu autrefois. Elle s'y réinstalla, reprit son identité mondaine. A peine de temps en temps eut-elle, au début, une sensation de nudité, de froid aux oreilles, de neige ventilant l'ouïe, pour avoir vécu avec une cornette aux linges strictement clos. Mais bientôt ce fut comme un rêve, ce laps de trois années passées au béguinage déjà presque oublié. Elle se sentait reportée en arrière, comme rejetée vers l'autre rive du fleuve de sa vie. Crépuscule du soir qui illusionne, est de la couleur du crépuscule du matin. N'est-ce pas maintenant qu'elle vient de devenir veuve? Ces deux tout petits enfants, sans plus de parents, ne sont-ils pas les siens? D'autant plus que pour les habiller, elle avait repris le trousseau qui avait servi à sa fille, les robes de Glytie enfant, conservées intactes

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dans (les armoires. L'une des petites orphelines s'appelait Blanche ; l'autre s'appelait Rose. Or Blanche ressemblait à sa mère d'une façon presque effrayante. Les mêmes yeux d'un bleu comme mouillé; la même bouche à l'ourlet sinueux. C'était vraiment Glytie enfant, Clytie reparue, au point que l'aïeule en sanglotait parfois, de douleur, et presque un peu de joie puisque le miracle de la ressemblance lui donnait une minute, en lui rappelant la morte, l'illusion des chers recommencements !

Rose aussi était jolie, mais brune, tout le type de son père ; les yeux noirs et clairs du capitaine, son profil dessiné d'un trait. Auraitelle son humeur? L'aïeule tremblait de la moindre impatience de l'enfant, comme d'un signe révélateur. Aussi, malgré toute sa volonté d'être juste, elle ne pouvait s'empêcher de moins aimer Rose; et elle évitait de l'habiller, elle, avec les robes de Clytie enfant...

Les années s'écoulèrent, monotones, dans cette mélancolique Bruges. La petite Blanche

et la petite Rose grandirent autour de l'aïeule.

Tristes enfants! L'aïeule était morose. Ainsi tel vieux canal, au long d'un quai de la ville, demeure inégayé, taciturne; et les jeunes peupliers croissant de chaque côté sur ses bords ne le désaffligent pas !

Vie uniforme et plane aussi, comme celle du canal, où descendent des soirs toujours pareils!

Mme Débonnaire éleva ses petits-enfants en douceur, en piété. Quand elles arrivèrent à leur dixième année, elle les prépara avec zèle à leur première communion. Ce grand jour blanc fut presque le seul événement de cette vie grave. Il coïncida avec un incident qui soudain troubla davantage encore l'aïeule. Le père des enfants, qui n'avait plus donné signe de vie depuis des années, lui écrivit. Il lui demandait de voir ses filles et, puisque la distance qui les séparait était si longue, puisqu'il ne voulait pas, d'autre part, retourner dans cette Bruges si provinciale oh il avait laissé quelques mauvais souvenirs, il lui proposait de faire elle-même une partie du voyage, de lui amener les enfants dans quelque ville intermédiaire, à Dordrecht par exemple, où on se rencontrerait à l'hôtel. L'aïeule trem-

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bla. Tout l'autrefois de douleurs, d'émois, revécut. Cette demande cachait-elle encore un piège? Avait-il de nouveaux ennuis d'argent? Pourtant il annonçait en même temps qu'il était devenu colonel. Ses allures de matamore et de soudard n'avaient donc pas nui à son avancement? 11 devait toucher à présent une belle solde. Peut-être s'était-il amendé? L'âge avait-il amélioré cette âme trop ardente et faite pour les hasards ! Elle examina le cas en conscience. Elle ne se jugea pas le droit de priver le père de voir ses enfants, d'autant plus que son confesseur consulté semblait voir dans ce retour un dessein de la Providence pour ramener le coupable se purifier à l'innocence de ses enfants.

Alors, orientée par ce conseil, Mme Débonnaire eut une idée, admirable d'émotion et de grâce touchante. Elle accepta le rendez-vous offert, et partit pour la ville lointaine, emportant dans une malle les robes de premières communiantes des lillettes, voulant les montrer ainsi à leur père oublieux, toutes blanches, virginales, angelisées de mousseline, comme deux célestes lys offerts en calice à ses larmes repen-

tantes. L'entrevue que Mme Débonnaire avait rêvée émouvante et réconciliatrice fut banale. Pourtant les enfants étaient délicieuses ainsi, transfigurant la froide chambre d'hôtel, devenue par elles comme une antichambre du Paradis. L'aïeule elle-même avait natté et lissé et partagé leurs chevelures en bandeaux de madone : la chevelure de Blanche qui était d'or comme celle de Glytie ; la chevelure de Rose qui était sombre comme celle de son père.

Mais le voile les uniformisait, enfants pareilles, enfants du même mariage malheureux auquel l'heure présente allait remédier. Les enfants se tenaient coites, attendant l'arrivée de leur père que l'aïeule leur avait dit revenir de longs voyages, de nécessaires expéditions dans les colonies hollandaises qui l'avaient trop longtemps séparé d'elles. Rose et Blanche étaient joyeuses. Elles allaient voir leur père ! Est-ce qu'il était beau? Il était colonel, leur père? Est-ce qu'il viendrait avec son uniforme brodé? Est-ce qu'il y avait beaucoup d'or àl'uniforme de colonel? Et ses décorations, est-ce qu'il les aurait mises? Combien en avait-il de décorations ?

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Mme Débonnaire était clans l'angoisse. Elle priait Dieu et la Vierge, sentant que la minute était solennelle, dicisive, pour elle et les deux enfants.

Le colonel arriva enfin. 11 entra brusquement dans la chambre d'hôtel. Il était en bourgeois, vieilli, un peu grisonnant déjà. Il eut un bonjour froid pour Mme Débonnaire et se tournant vers les fillettes :

— Qu'est-ce que c'est que ce carnaval ?

Les fillettes rougirent; l'aïeule essaya d'expliquer qu'elles venaient de faire leur première communion.

— « Allons, relevez donc ces voiles, que je vous voie ! » fît le colonel ; et il s'approcha, se mettant à les inspecter, comme un front de troupes, les regardant l'une après l'autre.

Mme Débonnaire tremblait.

Il regarda surtout Rose, frappé lui-même de sa grande ressemblance avec elle : ses cheveux noirs, l'arête vive de son nez, la ligne brusque de son profil.

— « Ça, c'est bien ma fille, je la reconnais, nt-il. Mais l'autre?... »

Et il regardait Blanche, la cadette, d'un air indifférent, incrédule.

Mme Débonnaire tressaillit, croyant qu'il insinuait on ne sait quoi sur cette naissance, sur la pauvre Clytie qui avait été l'honneur, la pureté, la sainteté...

Le colonel souriait maintenant d'un air gaillard. « Elle n'est pas mal non plus, cette petite Blanche, mais vraiment elle n'a pas l'air d'être ma fille. »

Les deux enfants ainsi brusquées et qui attendaient un père bien gentil, bien tendre, et beau et chamarré d'or, s'étaient mises à pleurer.

Il y eut une détente. On commanda le dîner. A table, le colonel raconta aux fillettes ses campagnes, son haut fait à Waterloo qui l'avait fait décorer par son roi.

Mais, sitôt après le repas, il déclara qu'il devait repartir. 11 brusqua les adieux, promit d'écrire, de revenir bientôt. Ainsi s'acheva, sans résultat pour les enfants, cette journée tant escomptée. Elles reprirent plus tristes le chemin de Bruges, surtout la petite Blanche dont son père s'était occupé à peine. Mais

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l'aïeule, qui l'aimait plus que Rose, la compensa, lui baisa le front avec des baisers doubles.

Mme Débonnaire vieillissait. Sa santé s'était altérée, minée par de trop durs chagrins. Une inquiétude secrète la préoccupait sans cesse : si elle mourait avant que Rose et Blanche fussent majeures, celles-ci pourraient être contraintes par leur père de retourner auprès de lui; et alors qui sait? Cette fortune qui était la tranquillité assurée de leur existence, cette fortune qu'elle avait jalousement défendue et gardée pour qu'elle fût la dot des enfants ou leur permît de vivre selon leur rang, peut-être que leur père s'en emparerait ou, du moins, s'en ferait remettre une partie pour liquider sa situation toujours obérée et précaire. Non ! cela était impossible. Mme Débonnaire se raidissait. Dieu lui-même ne voudrait pas ce malheur! Il la laisserait vivre jusqu'à l'instant voulu, jusqu'à l'âge de leur majorité, après quoi elle-même demanderait à Dieu de la reprendre et, lasse d'une existence d'incessants

chagrins, dirait la parole du vieillard Siméon : « Maintenant, Seigneur, congédiez votre servante ! »

Rose et Blanche ne se suivant qu'à dix mois d'intervalle, approchaient de leur vingtième année. Depuis l'époque de leur première communion, elles n'avaient revu leur père qu'une seule fois, un été que son régiment était aux manœuvres dans les environs de Bruges. Mais il s'était montré indifférent, lui qui, d'ailleurs, avait été comme en dehors de leur vie. N'est-ce pas l'habitude qui crée les liens subtils des cœurs? N'est-ce pas de vivre ensemble qu'on se complète l'un par l'autre? Le lierre n'est ami et presque parent du mur que parce qu'il y a développé et pour ainsi dire incrusté son feuillage.

Aussi Rose et Blanche ne songeaient presque jamais à leur père. C'était un étranger, rencontré deux ou trois fois comme au hasard, et dont le visage était vague, délayé par l'absence. Mais l'aïeule, par contre, pensait toujours à lui. Elle ne pensait qu'à lui. Elle en avait gardé l'obsession, presque la terreur, depuis ses scènes, ses violences pour obtenir de l'argent,

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les minutes où il frappait de son sabre la table du parloir, dans le placide béguinage. Maintenant encore, maintenant qu'elle sentait la mort en chemin, Mme Débonnaire n'avait qu'une crainte, un retour offensif de sa part, celle d'une arrivée brusque, de la velléité de lui reprendre ses filles en vue de l'héritage proche.

Plût à Dieu qu'elle pût se prolonger jusqu'au moment de la majorité des enfants! Mais qui peut tenter d'atermoyer la mort? Qui oserait espérer de reculer son tombeau ? Mme Débonnaire l'osa. Elle pria fermement. Sa piété d'ancienne béguine lui était revenue. Elle entreprit des neuvaines. Elle eut des accents, des larmes, des prières, qui devaient troubler Dieu luimême. Elle ne voulait pas mourir trop tôt. Elle ne trépasserait qu'après l'heure révolue, quand il serait trop tard pour déranger le sage établissement des deux enfants, qui avait été l'œuvre et le but de sa vie. Car elle avait fait promettre à Rose et à Blanche de continuer à vivre ensemble, après sa mort, rien qu'à elles deux, de résister surtout à toute manœuvre de leur père qui chercherait peut-être à les reprendre. Cela, il le fallait à tout prix. L'aïeule Texigea; c'était

sa suprême volonté de mourante. Rose et Blanche promirent, firent serment, jurèrent solennellement sur des choses saintes.

Mme Débonnaire désormais fut tranquille.

Déjà Rose était majeure. Blanche allait l'être dans quelques semaines. L'état de la malade empirait de jour en jour. Certes, sa fin était proche. Elle ne paraissait plus en peine. Il semblait qu'elle eût reçu un avertissement invisible, un signe céleste, qui l'avait rassurée toute, — et qu'elle sût à coup sûr qu'elle ne mourrait pas trop tôt. Il y a ainsi, parfois, des intelligences entre la créature et le Mystère, une connivence entre l'âme et les choses, une secrète intervention de Dieu qui se laisse deviner en des pressentiments comme le soleil derrière les nuages.

En effet : Mme Débonnaire atteignit, tout exténuée et si livide qu'elle était, de la couleur de la terre, le jour anniversaire de la naissance de Blanche. Ce fut pour elle une joie immense, un délire de reconnaissance qui s'épancha en hymnes balbutiantes. Blanche! l'adorable Blanche, qui ressemblait à Glytie! Majeure! Elle était majeure aujourd'hui! Comme sa sœur

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Rose! Toutes les deux étaient Scauvéesl Elles allaient pouvoir rester à deux, libres, maîtresses d'elles-mêmes et de leurs biens, dans la maison familiale.

L'émotion fut-elle trop forte? Ou bien l'aïeule n'avait-elle obtenu que ce strict répit, ce délai unique? Vers le milieu du même jour elle entra en agonie. Elle délira doucement tout l'aprèsmidi et jusqu'au crépuscule, rouvrant par instants les yeux où passait une sorte de crainte, une lueur pareille à une exhalaison, une angoisse brève comme s'ils avaient pear de voir entrer par la porte quelqu'un d'autre que la mort, qui était attendue. Mais rassurée par la solitude de la chambre, elle retombait à de puériles divagations encore un peu conscientes sans doute, car elle répétait sans cesse avec la monotonie d'un refrain : Majeures! avec l'exaltation d'un chant de délivrance et de péril écarté : Majeures! avec la cadence diminuée d'une cloche dont la sonnerie se ralentit à petits coups : « Majeures! Majeures! » et qui va bientôt s'éteindre, absorbée et bue dans l'air spongieux du silence...

Or, le surlendemain, le colonel, qui avait été

averti, par des amis, du décès de l'aïeule, arriva. Il entra en maître, cette fois, voulut s'installer dans la demeure comme chez lui. D'un ton de commandement, il causa avec ses filles de leur départ à hâter, du mobilier à faire transporter. Mais Rose et Blanche, toutes deux à la fois et comme si elles parlaient avec la même voix, déclarèrent qu'elles ne le suivraient point.

— Nous verrons bien, fit le père irrité.

— Jamais, répondit Rose; nous l'avons promis à grand'mère.

Et Blanche murmura : « Oui, je suis majeure aussi; nous avons juré que nous resterions ici, à nous deux. »

Le colonel eut un éclair, supputa mentalement. C'est vrai! Blanche aussi était majeure; infortuné père coupable qui avait presque oublié la date de naissance de ses enfants! Oui! toutes deux étaient libres de leurs actes à présent. C'est leur aïeule qui les avait élevées ainsi dans la haine de leur père. Il eut un mouvement de rage.

— Et dire qu'il n'y a que quarante-huit heures que vous m'avez échappé !

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Rose et Blanche avaient tremblé devant ce commencement d'une de ces colères terribles dont Mme Débonnaire leur parlait autrefois et qui lui avaient laissé de si tragiques épouvantes.

Mais le colonel, accablé de son impuissance, devant le fait accompli, pris de remords peutêtre à sentir ces âmes fermées, ces volontés froides, ces banquises d'indifférence que le propre hiver de son cœur paternel avait accumulées durant vingt ans, s'en alla le soir même, tel qu'un passant qu'on ne reverrait jamais plus, pendant que Rose et Blanche étaient retournées veiller l'aïeule, reposant entre des cierges, calme, souriante, comme si elle voyait à travers ses paupières d'albâtre transparente son rêve réalisé dans la maison silencieuse et sauvée pour jamais de l'Ennemi !...

Ainsi vécut la bisaïeule de mon hôte de Bruges; telle fut la vie douloureuse de la femme de ce portrait ancien, portrait de béguine aux linges emmiellés par la patine du temps, que je vis un jour dans sa vieille demeure, là-bas, parmi les cythares, l'orgue, la harpe en

forme d'aile que son Ccaprice de musicien rassembla.

Ah! le drame muet de cette existence! Ah! la pauvre destinée humaine ! Quelles tristes histoires, tous les vieux portraits raconteraient si leurs bouches peintes pouvaient parler! Et comme ils nous décourageraient de vivre !

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