‹ Le rouet des brumes; contesChapitre 10 sur 11 · L'IDEAL · texte numérisé non relu

L'IDEAL

Montaldo aimait à passer le mois de septembre à Paris à cause de la ville un peu déserte. Riche, désœuvré, misanthrope, il s'y livrait mieux à un dilettantisme d'une sorte très particulière : la flânerie, qu'il s'était mis à pratiquer comme un art, un art très subtil, prétendait-il, complexe et amer, qui avait aussi ses délices, ses affres, ses trouvailles. Quel émoi de diagnostiquer les passants, la mer des passants, la forêt des passants, qui seuls pouvaient consoler de ne pas vivre près de la vraie mer, près de la vraie forêt, et rendaient les grandes cités habitables. Donc, en ses sagaces promenades, il prenait plaisir à conjecturer

l'inconnu sur les visages, à sonder l'eau des yeux, à ausculter les âmes. Il y a ainsi bien des drames intérieurs, des mystères d'existence, des pensées qui jamais ne se formuleront, oti sournoisement s'insinuer avec le crépuscule. Car la fin dujour est propice à ces menues enquêtes mentales, comme l'est aussi la fin de l'été.

Il faut, en effet, pour ces enquêtes, des passants raréfiés, un ordre dans le tumulte, une dose de silence relatif, assez pour isoler l'imprévu des sensations et des rencontres. Aussi Montaldo avait pris l'habitude de sortir quotidiennement, vers le déclin de l'après-midi, en ce septembre de villégiature unanime oh Paris lui était plus cher. Il déambulait au long des quais, à travers les avenues, dans les Champs- Elysées qui n'étaient plus assourdis de trop de voitures, encombrés de trop de nourrices aux emphatiques rubans. Plus rien que de nobles allées contournées, des parterres aux fleurs déjà maquillées d'automne, de grands arbres qui tournaient aux laines multicolores des tapisseries. Et une solitude suffisante : peu d'enfants, quelques vieillards sur des bancs, des personnes songeuses et qui semblaient

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veuves, tout ce qui s'isole en ces abris de nature que Paris offre çà et là aux âmes blessées, à qui le bruit fait mal.

Montaldo flânait, au hasard.

Tout à coup il aperçut, marchant dans le même sens, une femme qu'il n'aurait pas remarquée peut-être sans un détail qui brusquement attira son attention sur elle. Mais n'est-ce pas toujours à cause d'un détail, à cause d'une nuance ou d'un signe, d'une intonation de voix, voire d'une déformation, qu'on distingue, et même qu'on aime une femme? Le détail auquel il fut sensible ici, c'est dans la chevelure de cette inconnue qu'il lui apparut. Elle était vraiment extraordinaire : rousse, mais d'un roux unique, inédit, invraisemblable jusqu'au miracle, un roux comme fait de tous les roux les plus héroïques : poils de lion, acajou des forêts en octobre, épis brûlés où s'est transsubstantié tout le soleil, cuivre du plat où saigne dans les siècles la tête de saint Jean-Baptiste. Auprès de ce roux-là, pâles étaient les chevelures souvenues des Primitifs : toisons des Eves de Van Eyck ou des Vénus du Titien, qui ondulent en frissons calmes. Et plus vains encore les quoti-

diens cheveux roux des passantes, rougis au henné. Et comme elle se nouait à ses tempes, lourde, immense, en écheveau tumultueux, en serpent charmé!

Montaldo n'avait d'abord que considéré, tout ébloui, cette prestigieuse chevelure. Quand sa curiosité dériva vers la femme, quelle pénible impression de la trouver vêtue si misérablement. Cette chevelure comme une torche royale! Et en dessous, un délabrement, une toilette triste comme un tombeau sans nom. Sa robe d'étoffe sombre était fanée, verdie. C'était la misère du pauvre honteux, la plus navrante, la plus inguérissable ; cette misère qui lutte avec l'aiguille, point à point, triomphe dans les lés, accule l'usure vers les plis, les coutures. Des bottines misérables aussi, défoncées, allant et venant dans la jupe, jusqu'au bord seulement, ayant peur de se laisser entrevoir, promptes à se cacher sous cette cloche. Mais le plus mélancolique, c'était son chapeau, par-dessus la triomphante toison : un chapeau tout petit, noir, avec quelques roses décolorées, l'air d'un vieux nid qu'un oiseau sentimental aurait faufilé d'un peu de fleurs dans

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les saisons anciennes et sur lequel, depuis, il avait longtemps plu.

Pourtant il fallait détailler, analyser, pour arriver à ces constatations de misère définitive. Dans l'ensemble, grâce à d'ingénieux rafistolages, à une menue patience indomptable, qu'on devinait, elle conservait encore une apparence de respectabilité, une allure bourgeoise, surtout qu'une subtile distinction l'ennoblissait, transfigurait sa toilette en ruine. Du reste elle portait même des gants, rafraîchis par combien d'hebdomadaires benzines.

Montaldo tout de suite s'intéressa vivement. Sa flânerie aujourd'hui se pimentait d'un mystère noble. Le problème paraissait compliqué. Il la suivait déjà, nouant les fils, rejointoyant les indices, pour reconstituer le roman de cette vie. C'était peut-être une jeune fille déchue, une orpheline se raidissant contre les coups du sort, le déclassement imprévu. Il imaginait un deuil, un célibat sans issue... Elle était jeune encore, vingt-cinq ans environ, et d'un charme que ses splendides cheveux et sa mélancolie n'étaient pas seuls à composer. Elle offrait ce

teint unique des rousses qui est moins de la chair que de la moelle de roseau, un miel frais. A fleur de la peau si fine, la géographie des veines, un réseau bleu qui se noue. Elle regardait droit devant elle, au loin, si loin par delà la vie, eût-on dit.

Attirante ainsi, elle était donc restée honnête, puisqu'elle était pauvre. Et quel mérite étant si pauvre! On devinait aussi qu'elle avait cherché du travail, mais seulement — ce qui est de droit naturel — dans le sens de ses aptitudes. Evidemment elle n'avait trouvé nul emploi d'elle-même, pas seulement de quoi vivoter mieux, s'habiller avec autre chose que les défroques des années mortes...

Et maintenant elle allait sans but, désemparée, à la dérive, parmi ce soir de septembre qui mourait dans ses yeux.

Montaldo n'avait pas cessé de la suivre, aimanté à la piste... C'était chaque fois, pour lui, la petite angoisse du chasseur qui file un gibier; lui aussi n'avait pas d'autre but que d'atteindre une vie, de tuer le mystère. Sa poursuite était désintéressée. Il prenait en pitié les libertins, les Don Juan médiocres qui peu-

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vent avoir cette pensée d'aborder une femme rencontrée et qui plaît. Lui ne l'abordait jamais, il la suivait seulement, pour qu'elle restât son rêve, son désir marchant devant lui.

Ainsi la flânerie demeurait pour lui un plaisir sans danger. Au lieu de vivre la vie des autres, il préférait le plaisir calme de l'imaginer. Il était seulement un constructeur d'hypothèses. Il avait l'attirance de l'énigme. 11 faisait de la psychologie avec des indices, comme on reconstituerait l'histoire avec des médailles trouvées dans le sol.

Aussi s'étudiait-il dans ses platoniques poursuites à être discret le plus possible. Pourtant si peu pressant et à distance, la femme aux cheveux roux l'avait vite remarqué. Toute femme honnête, qui est suivie, s'en aperçoit instantanément; c'est une impression de froid, comme si elle entrait dans l'ombre d'une tour. Celle-ci eut un effarement, le regard des chiens doux à qui on veut faire du mal.

Mais Montaldo, qui ne savait pas devoir lui être importun, coutumier d'imager sa flânerie par ces brefs romans, ces conquêtes, ces monographies de passants, continua à marcher

derrière elle, un peu plus à distance seulement. D'ailleurs, dès qu'on s'est mis à accompagner une femme, on s'obstine machinalement, peutêtre un fluide, une sorte d'hypnotisme. Il faut un grand effort, même quand on n'a nulle intention galante, pour s'arrêter, renoncer, bifurquer. Et après, on éprouve comme la perte d'un grand bonheur possible.

Montaldo suivit longtemps ainsi cette femme étrange, à travers les boulevards plus tumultueux où elle s'était engagée, les rues marchandes au bout desquelles elle lui apparaissait, intermittente, au loin ; tantôt perdue dans l'ombre du soir imminent, tantôt éclairée soudaine et précise sous le coup de lumière des magasins dont le gaz s'allumait. Parfois aussi elle avait l'air de rebrousser chemin, de venir au-devant de lui, mais c'était un jeu des glaces aux devantures où elle se reflétait.

Enfin elle obliqua, s'engagea dans une rue moins fréquentée. Montaldo hâta le pas, craignant de la perdre dans ce quartier s'enchevêtrant. Or, elle s'était arrêtée là et parut très contrariée en l'y voyant à son tour. Elle atten-

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dait au bord du trottoir, faisant quelques pas de long en large. Tiens ! Est-ce qu'il s'était trompé? Avait-elle un rendez-vous dans cette rue? Elle n'était donc pas vertueuse ? On aurait dit qu'elle attendait quelqu'un. Un vrai amour, alors, tout désintéressé, puisqu'elle était si pauvre? Il souriait d'un sourire un peu sceptique, prêt à détruire en lui ce portrait trop vite ébauché d'une héroïne chaste, pauvre et Hère. Il s'en voulait d'avoir été dupe d'imaginations sentimentales. Les pires soupçons lui vinrent. Il alla à l'extrême, ne croyant plus qu'au plus vil et au plus bas. Tout à coup, il la vit, semblait-il, se décider, traverser la rue et, de l'air dont on se jette à l'eau, pénétrer dans un magasin qui était en face et à la vitrine duquel il lut, en lettres d'or : « Marchand de cheveux! »

La curiosité de Montaldo grandit. Le cas, qui paraissait simple, se compliquait. L'inconnue n'était donc pas si pauvre, puisqu'elle allait faire un achat. Lequel? Est-ce un flacon d'essence dont on voyait, sous le verre, les échantillons variés? De quoi donner, par un

peu de parfum, l'illusion du luxe à celui qu'elle attendait? L'amour a de ces délicatesses de génie. Ou bien encore avait-elle oublié de se munir d'un peigne. — Oui ! elle en achetait un en ce moment — le petit peigne indispensable au rendez-vous pour faire rentrer dans l'ordre la chevelure trop épaisse et redevenue sauvage dans l'amour? Ainsi son diagnostic hésitait. Quelques moments après, il la vit sortir. Elle, en l'apercevant toujours là, dans la rue, le regarda, mais d'un air navré, cette fois, si bouleversé, et en même temps si suppliant. Une intuition s'établit entre eux. Il comprit qu'elle venait d'avoir un nouveau mécompte, d'apprendre quelque malheur, de toucher à la fin d'un grand espoir, et que par conséquent c'aurait été inutile d'insister davantage, et cruel désormais de la suivre. Donc elle s'éloigna seule et disparut dans une rue voisine, la taille tout à coup fléchie ; et elle lui aurait paru maintenant plus pauvre, sans sa chevelure qui continuait, au loin, à flamboyer comme un blason sur un catafalque.

Tentation du mystère I Qui s'arrêtera au bord d'un secret? Montaldo voulut savoir à

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tout prix. Et puisqu'il était impossible de la poursuivre, elle, et de demander quelque chose désormais à son chagrin sans paroles, il imagina de continuer son investigation auprès du coilîeurdontelle venait de quitter le magasin. Le moyen était facile : acheter quelque objet de toilette et trouver une transition pour parler d'elle. La transition, l'étalage lui-même la lui offrit. Il y avait là des cheveux à profusion qui expliquaient l'enseigne et la spécialité de la maison. Des inscriptions pompeuses sur de petits cartouches de papier doré : « nattes de premier choix; postiches en tous genres; frisures; perruques invisibles perfectionnées ». Dans les vitrines s'alignaient des chevelures de toutes couleurs et de tous les aspects : des écheveaux, des tresses, des gerbes, des boucles, tantôt comme de chanvre, frustes et dures, puis de vraies toisons vivantes, des crinières souples, de riches fourrures.

Il complimenta le marchand sur son choix abondant, sur telle natte d'une teinte délicieuse, d'un blond sans alliage.

Puis il hasarda : « La dame qui vient de sortir d'ici avait aussi une bien belle nuance de cheveux.

— Vous la connaissez? demanda le marchand.

— Non.

— Moi non plus. Figurez-vous qu'elle est précisément venue m'offrir ses cheveux. »

Montaldo eut un petit frisson. Quelque chose avait bougé dans le taillis du mystère. Une piste s'indiquait, pathétique. Au bout de l'ombre naissait une lueur livide. Il répéta, un peu ahuri du fait imprévu : « Vous offrir ses cheveux? »

— Parfaitement. Elle m'a demandé que je les lui achète. Je suis marchand de cheveux, n'est-ce pas 1 Alors le coiffeur devint prolixe ; il raconta qu'il lui arrivait parfois d'en acheter ainsi à des passantes, quand elles les ont fins, soignés. Mais c'était rare. Il avait ses fournisseurs qui vont dans les campagnes, en Savoie, en Bretagne. Là, on fait la chasse aux chevelures. Pour peu de chose, une femme se laisse raser la tête. Il n'est pas même nécessaire d'offrir de l'argent. Naguère un de ses amis partit avec des franfreluches, des brimborions de toilette, surtout avec une cargaison de parapluies achetés en solde. Il obtint en échange

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d'admirables chevelures. Dans tel villlage toutes les femmes, après son départ, furent sans cheveux, mais elles avaient chacune un parapluie de soie neuf.

Le marchand parlait, gesticulait, bavard et hilare, avec un fort accent du Midi, une gousse d'ail dans le mets.

Montaldo était vivement intéressé. Il songeait à cette moisson bizarre de village en village, à tous ces pauvres crânes hérissés, tels des champs d'éteules. 11 se représentait les ciseaux ayant le froid des faux, et comment on aurait faire pu avec ces toisons fauchées, toute une meule de cheveux...

Cependant, il ne perdit pas de vue l'objet plus précis de sa visite, son enquête obstinée sur l'inconnue, soudain captivante, qui l'avait amené là.

Il insista : « Mais cette dame aux incomparables cheveux roux qui sort de chez vous?

— Eh bien ! elle est sans ressources et elle a songé à sacrifier ses cheveux. Le cas est fréquent. C'est toujours un peu d'argent quand on est sans place et sur le pavé. Certes, il est très louable qu'elle ait songé à ce moyen honnête,

quand les autres sont si faciles pour une femme. Surtout qu'elle n'est pas laide. Et ses cheveux, comme vous dites sont incomparables.

— Alors, vous les lui avez achetés, et un bon prix?

— Pas du tout. C'est précisément parce qu'ils sont incomparables que j'ai dû refuser. J'aurais bien voulu l'aider, la pauvre femme. Mais que voulez-vous? Je ne tiens, en fait de cheveux, que l'article courant. S'ils eussent été châtains, l'affaire était possible, ou noirs, ou blonds, même rouges, mais d'un rouge fréquent et commun. 11 ne me faut pas des cheveux de nuance rare, mais des postiches qu'on puisse facilement assortir aux cheveux des clientes. Or, ceux de cette dame sont uniques. Je n'en ai jamais vu de pareils. Ils sont beaux, à coup sûr, mais trop beaux. Tenez I Voulezvous toute la vérité? Ils sont d'un placement impossible, »

Montaldo, en s'en retournant, demeura hanté par ce discours juste et pratique, hanté aussi par cette apparition qui n'avait pas surgi sans but dans sa flânerie. Il ne croyait pas au ha-

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sard. Rien n'est fortuit. Les passants sont employés pour un but qu'ils ignorent... Et chaque visage n'est que le masque humain d'une vérité éternelle qui chemine; Montaldo avait compris le symbole ; et il appela désormais, en lui-même, l'inconnue à la sublime chevelure du vrai nom qu'elle a pour le Destin qui s'en sert : la dame de l'originalité. C'était elle, vraiment, qu'il avait vue passer et suivie un long moment... Oui, elle était la Muse des génies, des annonciateurs, des fondateurs d'écoles, de sociétés, de religions ; la Muse des novateurs, la Muse enfin de tous les apporteurs de neuf, de tous ceux dont le grand malheur terrestre résulte de n'être pas pareils aux autres.

Muse répoussée et inemployée. Muse éternellement pauvre, parce que ses nobles pensées, couleurs des uniques cheveux roux, sont aussi d'une nuance trop rare, ne peuvent pas être assorties aux idées ordinaires et, comme disait autrement le marchand, sont, en définitive, « des pensées d'un placement impossible ».

Il y a souvent des ironies extraordinaires dans les destinées. Romain Gay était croquemort. Avec ce nom jovial, qui semblait le prédestiner à une existence de facéties et de bombances, il appartenait à l'administration des Pompes funèbres. 11 est vrai de dire qu'il n'y occupait pas l'emploi le plus pénible. Il était cocher de corbillard; ce qui vaut mieux qu'être un de ces valets funéraires, occupés sans cesse à charger et à décharger des cercueils comme des malles, dans la gare de l'Eternité.

Comment Gay avait-il abouti à cette étrange profession? Orphelin, élevé dans un hospice, il fut placé à quinze ans dans une ferme de la

banlieue, dont on expédiait le lait chaque jour à Paris. Un an après, il avait appris à conduire et menait lui-même la charrette vers les crémeries et les clients de la ferme. Mais c'était peu pour ses ambitions. Il rêvait davantage. Il alla solliciter la protection du directeur de l'hospice où il fut élevé; et, comme celui-ci avait des relations puissantes, il lui proposa un emploi dans l'Administration des Pompes funèbres. Gay n'osait pas tant espérer. Il escomptait une place de cocher chez des personnes riches; tout au plus, et c'était le plus hardi de son rêve, un poste de cocher dans l'Urbaine ou une autre Compagnie de fiacres — puisqu'il savait conduire et qu'il faut se choisir une carrière dans le sens de ses aptitudes. Mais ceci : cocher des Pompes funèbres; entrer dans une Administration aussi sérieuse, devenir en quelque sorte un fonctionnaire, un personnage de la préfecture et de l'Etat! Et porter un uniforme, un costume, dont le directeur lui avait dit qu'il datait de la Révolution française et fut dessiné par un peintre célèbre... (N'est-ce pas David qu'il avait dit, ou un autre nom dans ce genre)?...

Gay exulta, plana dans son orgueil. Au début, il n'en revint pas d'être arrivé à une pareille situation, lui, pauvre orphelin, petit valet de ferme sans avenir. Il habitait Paris maintenant. Il touchait des appointements, non pas un salaire, des appointements! Et il était beau. Certains jours surtout, quand il s'agissait d'un convoi des premières classes. Debout sur un siège, drapé et emphatique comme un trône, il régnait. Dans les glaces des devantures, il se regardait, se reconnaissait à peine, le bicorne en tète :

— Je ressemble ainsi à Napoléon, disait-il.

Il s'admirait, avec sa vaste redingote au drap mat, aux broderies d'argent, aux brandebourgs compliqués. Il luisait, attirait le soleil, resplendissait. Et ses hautes bottes, comme d'un conquérant! Les foules se rangeaient devant lui. Il voyait bien que tous les yeux convergeaient vers sa personne. C'est lui qui en imposait, communiquait au char cette majesté auguste. Et le fouet au manche d'argent, dans sa main, songeait — comme un sceptre...

Quand, par hasard, le convoi qu'il ouvrait avait à passer sous un arc de triomphe, celui

de l'Etoile ou de la porte Saint-Denis, Gay s'enorgueillissait plus que jamais, s'avançant dans un espace vide, devant les passants qui font la haie, haut juché, superbe, contemplé, touchant du front, presque, la sublime voûte, parmi le grand silence, l'odeur victorieuse des bouquets et des couronnes par jonchées; et il se croyait alors lui-même pareil aux triomphateurs pour qui ces arches de pierre furent bâties, et traîner, comme eux, à sa suite, quelque dépouille opime.

Sa profession lui valait aussi de fréquentes et gratuites libations. Surtout pour les convois de pauvres. Il n'y avait pas, ces jour-là, grand profit d'orgueil, ni joie du cérémonial. Mais il avait le bénéfice de quelques litres de vin à déguster, sous les tonnelles, dans la banlieue... C'est là que sont les cimetières des humbles. Ceux-ci fraternisent vite, ont le besoin de mettre du vin dans eurs larmes. Pendant l'inhumation, Gay abandonnait sa voiture vide, allait boire un coup chez le marchand de vin proche. Il y était bientôt rejoint par la famille du mort. On causait, on buvait ensemble, on s'attardait. S'il ne faisait pas trop mauvais, on allait s'as-

seoir au jardin. (0 Willette, vos croque-morts trinquant dans des bosquets d'octobre!) Gay aussi trinquait avec la veuve ou le veuf, avec les parents en deuil. Il en avalait, des litres de vin bleu, de vin blanc, et des absinthes, et des bitters, puisqu'on avait l'amabilité de le régaler. A son tour, quand les gens du convoi étaient partis, il offrait à boire à ses collègues. Il ne pouvait plus s'en aller; encore un peu, il aurait dételé ses chevaux et les aurait fait manger de l'avoine dans la cour, mené à une écurie voisine avec leurs housses noires. Il devenait bavard, facétieux, d'une gaieté débordante :

— Je m'appelle Gay ! criait-il en se frappant la poitrine. Et je le suis; je le suis de naissance. Je suis digne de mon nom !

Ses collègues commençaient à le trouver encombrant. Gay les interpellait :

— Qu'est-ce donc? Pourquoi avez-vous ces figures d'enterrement?...

Le soir, enfin, il se décidait à regagner Paris, à remiser le char funèbre. Il songeait : « La bonne journée! » se remémorant la promenade, les rasades sans fin, les conversations avec cette famille qui était très comme il faut,

et la veuve, assez bien conservée... Peul-êlre qu'il la reverrait. De tout le reste, c'est-à-dire du cercueil, des larmes, de la mort et du deuil, Gay n'avait rien retenu, ni rien vu. Oui I il comprenait maintenant que ses collègues fussent graves et soucieux. Les croque-morts, eux, touchent la mort; ils portent le cercueil; et alors il est bien difficile de ne pas songer à soimême et que la vie est courte. Mais, lui, Gay, était gai. Du haut de son siège, il ne voyait rien. Tout cela se passait derrière lui.

Et puis, le cocher des Pompes funèbres n'avait jamais vu un mort. Il n'en avait donc pas l'inoubliable vision, le dur effroi. Orphelin dès le bas âge, il ne se souvenait pas d'avoir vu mourir ses parents. Ensuite, à l'hospice où il fut élevé, dans la ferme dont il fut le valet, personne n'avait trépassé de son temps. Vraiment, c'était extraordinaire qu'à quarante ans il ne sût pas ce que c'était qu'un mort. Surtout qu'il en conduisait un, chaque jour, pour ainsi dire à son tombeau. N'était-ce pas un peu ridicule, cette ignorance, dans sa profession surtout? C'était une lacune, en tout cas. Gay considéra qu'il conduirait mieux peut-être, aux

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jours des galas de la mort, avec plus de majesté et un sentiment plus juste du cérémonial funéraire, s'il savait enfin ce qu'il faisait. Or, il l'ignora jusqu'ici, puisqu'il conduisait dans son char quelque chose dont il ne se rendait pas compte... Le sentiment d'une obligation professionnelle l'obséda. Et aussi une curiosité, qui devint grandissante. Il lui fallait savoir, voir un mort, enfin. Où? Gomment? Mais la Morgue, parbleu ! Un jour qu'il serait de ce côté, avec son corbillard vide, au retour d'un enterrement, il s'arrêterait, descendrait... Cette idée le hanta...

Il entra. Et, brusquement, la porte à peine franchie, dans un vestibule humide, il aperçut, face à face, derrière une baie vitrée, les cadavres. La secousse fut violente. Que n'avait-il été prévenu, acheminé peu à peu ! Mais cette soudaineté du spectacle! Ce fut comme une confrontation. Et les morts, en effet, avaient un air d'assassinés. C'est toujours ainsi que Gay, dans les romans-feuilletons des gazettes qu'il lisait, se figura les victimes des drames qu'on y raconte. Il y avait là, sur des dalles de pierres inclinées, où tombe l'eau d'infatiga-

bles robinets, trois cadavres d'inconnus, avec un tablier de cuir sur le corps nu : l'un avait le front troué d'une plaie, noyé qui fut blessé dans sa chute sans doute, ou par quelque gaffe de marinier, un autre homme, noyé aussi, horrible, tuméfié, gonflé; une femme, enfin, dont un œil était mal fermé, et qui regardait, de si loin, avec un œil si vieux, dans le visage pourtant jeune... Gay s'enfuit... Au dehors, il faillit chanceler, comme quand il avait trop bu chez le marchand de vin et que l'air l'achevait? Estce que l'épouvante grise aussi ? Quel vin de la mort avait-il bu, ce liquide dont le glou-glou emplissait le silence de la Morgue? Il trembla sur ses jambes. Il eut une grande peine à remonter sur son siège. Il essaya de se ressaisir, poussa ses chevaux, fit claquer son fouet d'un air fanfaron. Une indicible angoisse demeura en lui.

— Et c'est cela que je mène depuis des années 1

Un dégoût insurmontable lui vint de son métier. Dorénavant, il se représentait la mort, il la voyait. Il n'y eut pas jusqu'aux bouquets et couronnes, fanés par la veillée, dont le parfum

rance ne lui suscitât l'odeur présumée de la décomposition. Quand il passa encore, debout sur son siège, sous l'Arc de Triomphe de l'Etoile ou la porte Saint-Denis, qu'il franchissait, naguère si exultant d'orgueil, il sentit un froid lui tomber, des hautes voûtes, une humidité venir des sublimes pierres, comme s'il passait sous la porte basse de son tombeau... Et des peurs étranges, qui l'affolèrent : qu'un de ses chevaux, par exemple s'emballât! Déjà il voyait la course vertigineuse, le corbillard cahoté, puis versant, et la bière projetée, brisée, s'ouvrant, lui montrant, une seconde fois, le spectacle de la mort. Vision macabre! Supplice intolérable! Gay démissionna, lui si heureux et fier, à l'origine, quand il obtint le poste de cocher dans l'Administration des Pompes funèbres, si jovial et franc luron, quand il ignorait.

Il ne faut jamais rien vouloir approfondir...

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