L'AMI DES MIROIRS
La folie, parfois, n'est que le paroxysme d'une sensation qui, d'abord, avait une apparence purement artistique et subtile. J'eus un ami, interné dans une maison de santé, où il mourut d'une mort dramatique que je dirai tantôt, dont le mal commença de façon anodine et par des remarques qui ne semblaient que d'un poète.
A l'origine, il eut le goût des miroirs ; rien de plus.
Il les aimait. Il se penchait sur leur mystère fluide. Il les contemplait, comme des fenêtres ouvertes sur l'Infini. Mais il les craignait aussi. Un soir qu'il était rentré de voyage, après ses longues absences coutumières, je le trouvai
chez lui, anxieux. « Je repars cette nuit même, me dit-il.
— Mais vous comptiez, cette fois, passer l'hiver ici?
— Oui; mais je repars tout de suite. Cet appartement m'est trop hostile... Les lieux nous quittent davantage que nous les quittons. Je me sens un étranger dans ces chambres, parmi mes propres meubles, qui ne me reconnaissent plus. Je ne pourrai pas rester... Il y a un silence que je dérange... Tout m'est hostile. Et tout à l'heure, en passant devant la glace, j'ai pris peur... C'était comme une eau qui allait s'ouvrir, se refermer sur moi ! »
Je ne m'étonnai pas, sachant mon ami d'humeur sensitive, connaissant, au surplus, ces impressions du retour, dans des pièces closes, parmi la poussière, l'odeur de renfermé, le désarroi, la mélancolie des choses qui sont un peu mortes durant l'absence... Tristesse des fins de fête ! Soirs de rentrée, après l'oubli du voyage. 11 semble que tous nos vieux chagrins, restés au logis, nous accueillent...
Je compris donc la sensation éprouvée au retour par mon ami et que tous subissent plus
l'ami des miroirs 31
ou moins, à devoir reprendre leur vie trop quotidienne... Puisqu'il était libre et riche, il était naturel que le caprice de l'heure en décidât... Pourtant il ne repartit pas. Quelques jours après, je le rencontrai. Il était souffrant, me dit-il.
— Pourtant vous avez excellente mine...
— Vous le dites pour me réconforter. Mais je me vois dans les glaces, aux devantures... Tenez I vous n'imaginez pas combien j'en suis agacé, combien j'en souffre. Je sors. Je me crois bien portant, guéri. Les miroirs me guettent. 11 y en a partout, maintenant, chez les modistes, les coiffeurs, les épiciers même et les marchands de vin. Ah! ces maudits miroirs? Ils vivent de reflets. Ils sont à l'affût des passants. On va, on ne prend pas garde. Et voilà soudain qu'on s'y voit, le teint mauvais, maigri, les lèvres et les yeux comme des fleurs malades. Ce sont eux qui nous prennent nos couleurs vives, peut-être. C'est de les avoir colorés que nous sommes pâles... La santé que nous avions se perd en eux comme un beau maquillage dans de l'eau...
J'avais écouté mon ami parler comme s'il se
plaisait une fois de plus à ces jeux subtils de conversation où il excellait. C'était un causeur unique... abondant quoique précieux. Il voyait des analogies mystérieuses, des corridors merveilleux entre les idées et les choses... Sa parole déroulait dans l'air des phrases ornementales qui allaient souvent finir dans l'inconnu. Mais, cette fois, il ne sembla pas céder à des fantaisies, à un dilettantisme de désœuvré visionnaire. Il parut réellement inquiet, angoissé des signes de la maladie que les miroirs des devantures lui attestaient.
Je lui dis : « Tout le monde a mauvaise mine dans ces glaces. On s'y voit déformé, blême ou livide, les lèvres exsangues ou violettes... On s'y aperçoit cagneux ou obèse, trop long ou trop large, comme dans les miroirs concaves et convexes des foires. On y est toujours laid. Mais elles mentent. Et nous n'y sommes laids que de leur laideur, et pâles que de leur maladie...
— Peut-être, répondit mon ami, devenu rêveur, l'air un peu réconforté; ce sont des glaces de mauvaise qualité, des glaces pauvres; et c'est pour cela, alors, qu'elles ne peuvent nous
l'ami des miroirs 33
montrer nous-mêmes qu'avec une santé appauvrie... »
Sans le vouloir ma conversation eut une influence décisive sur les idées et l'existence de mon ami. Convaincu que les glaces des devantures n'étaient point véridiques, il voulut avoir chez lui des miroirs sincères, c'est-à-dire des miroirs parfaits, d'un tain irréprochable, capable de lui exprimer son visage intégral, jusqu'à la plus minime nuance. Et comme le témoignage d'un seul ne suffisait pas, ne prouvait rien, il en voulut plusieurs, d'autres encore, où sans cesse il se mira, se compara, se confronta. Un goût grandissant des riches miroirs lui vint, par haine de ces miroirs pauvres des devantures, miroirs hypocrites, miroirs malades qui l'avaient fait se croire malade luimême. Il en commença, sans s'en douter, une collection... Glaces dans des cadres anciens, Louis XV et Louis XVI, dont l'ovale d'or fané cerclait le miroir comme une couronne de feuilles d'octobre la margelle d'un puits... Glaces dans une bordure en verre de Venise. Miroirs entourés d'écaillé, de métaux ciselés,
de guirlandes en marqueterie. Glaces dans des boiseries de trumeaux. Toutes sortes de glaces, rares, anciennes, originales. Quelques-unes étaient bien un peu verdies par le temps. On s'y voyait comme dans des pièces d'eau. Mais mon ami n'en souffrit plus, comme des glaces de devantures. 11 était averti, maintenant. Il en tenait compte et s'y regardait comme un autre lui-même, projeté hors du temps, en voyage dans le passé... Il se voyait dans un recul, tel qu'il serait plus tard, tel qu'il devait apparaître déjà à ses amis, plus vague et pâli par l'absence — car il se confinait chez lui...
Les glaces des devantures l'agacèrent trop décidément, lui enlevèrent tout espoir de santé... Maintenant dans ses propres miroirs, neufs et conformes, il avait bonne mine, le teint clair, les lèvres rouges.
— (( Je suis guéri, me dit-il, un jour que j'étais allé le visiter. Regardez, comme je me porte bien dans mes miroirs. Ce sont les miroirs des rues qui me rendaient malade... Aussi je ne sors plus...
— Plus jamais?
— Non ; on s'habitue.
l'ami des miroirs 35
Mon ami parlait avec calme, un détachement nostalgique. Je croyais encore à un de ces badinages subtils et ironiques où son humeur étrange se plaisait parfois. Sinon, il était évident que mon ami devenait fou. Pour me rendre compte, j'essayai de le ramener à la réalité la plus prosaïque.
— Et les femmes, dans cette claustration totale, vous qui les aimiez, en suiviez parfois, dans les rues?
Mon ami prit un air mystérieux, regarda une à une toutes ses glaces, anciennes ou neuves.
— Chacune est comme une rue, dit-il. Toutes ces glaces communiquent comme des rues... C'est une grande ville claire. Et j'y suis encore des femmes, des femmes qui s'y sont mirées, vous comprenez, et qui y demeurent à jamais... Des femmes du siècle passé, dans mes glaces anciennes, des femmes poudrées et qui ont vu Marie-Antoinette... Certes je suis encore des femmes... Mais elles vont vite, ne veulent pas se laisser aborder, me dépistent de miroir en miroir, comme de rue en rue. Et je les perds. Et je les accoste parfois. Et j'y ai des rendezvous... »
Bientôt mon ami donna les signes définitifs d'un dérangement mental. Il perdit la conscience de son identité. En passant devant les glaces, il ne se reconnaissait plus et, cérémonieux, se saluait. Il perdit aussi la conscience du fonctionnement des miroirs. Certes, il les aimait toujours, accrut même sa collection, en suspendit partout, les uns vis-à-vis des autres, de façon à ce que les murs de sa demeure, reculés au delà d'eux-mêmes, fissent des chambres indéfinies et miroitantes. Voyage sans fin de soi, au-devant de soi-même ! Mais mon ami ne comprenait plus les reflets. Non seulement il considéra comme un étranger sa propre personne reflétée, mais il lui sembla qu'au lieu d'être une image, elle offrait la réalité physique d'un être. Et à cause de tant de miroirs, juxtaposés et en face les uns des autres, il se trouva que la seule silhouette du solitaire fut multipliée à l'infini, ricocha partout, engendra sans cesse un nouveau sosie, s'accrut aux proportions d'une foule innombrable, d'autant plus inquiétante que tous semblaient jumeaux, copiés sur le premier qui demeurait isolé et séparé d'eux par on ne sait quel vide...
l'ami des miroirs 37
A ce moment, je rencontrai mon ami chez lui pour la dernière fois. Il paraissait heureux, et me dit en me montrant tous ses riches et rares miroirs, ses glaces profondes, où il se répercutait comme la voix dans une grotte à mille échos : « Voyez! je ne suis plus seul. Je vivais trop seul. Mais les amis, c'est si étranger, si différent de nous ! Maintenant, je vis avec une foule — où tout le monde est pareil à moi. »
Peu après, il fallut l'enfermer, pour quelques excentricités qui avaient causé des rassemblements et un scandale à ses fenêtres. Il se montra docile, très doux, seulement navré de n'avoir plus, au lieu de sa collection de miroirs, que la glace unique de sa chambre de malade. Mais il s'en fît une raison bientôt. Il l'aima, elle seule, autant qu'il avait aimé toutes les autres... Il la regardait, et s'y salua encore. Il prétendit y voir des choses merveilleuses, y suivre des femmes qui allaient l'aimer. Comme la maladie empirait et qu'il se trouvait fiévreux assez souvent, il disait : « J'ai trop chaud. » Puis, une minute après : « J'ai trop froid. » Et il claquait des dents. Un jour, il ajouta : « Il
doit faire bien bon dans la glace. Il faudra que j'y entre un jour ». Ceux qui le veillaient n'avaient point entendu. Ils étaient habitués à ses mystérieux soliloques. Et puis on ne se méfiait guère de ce malade si doux, si docile et qui ne semblait fou que d'avoir de trop beaux rêves...
Un matin, on le trouva, ensanglanté, le crâne ouvert, râlant, devant la cheminée de sa chambre... La nuit, il s'était élancé contre le miroir, pour vraiment y entrer, y aborder les femmes qu'il y suivait depuis longtemps, se mêler à une foule où chacun lui ressemble, enfin !
Par ces soirs abrégés de septembre, des couples passent devant mes fenêtres, nombreux, incessants, hâtifs, au long du boulevard solitaire. On dirait qu'ils viennent de s'évader. Ils ont fui les rues voisines oi^i il y a du bruit, des passants affairés, des tramways, des cafés, pour entrer dans ce calme soudain d'une avenue presque déserte. Imprévu rafraîchissement! De vastes arbres, sur le clair-obscur des trottoirs, dessinent des anses d'ombre. Les amants se succèdent. Ils cherchaient des quartiers moins fréquentés. Et tout à coup, c'est comme la campagne qui s'ouvre devant eux. Les talus des fortifications ébauchent des profils de collines.
On entend un bruissement d'herbes et de feuilles. Le vent vient de plus loin. Sont-ils en voyage? Ah! ce besoin d'isolement de ceux qui s'aiment. Ils vont s'appartenir, enfin! Il y a des choses que les amants ne sentent et ne se disent qu'en face de la nature et en face du soir.
Les couples vont. Il en débouche sans cesse. C'est un passage incessant. Les uns sont en marche depuis un moment, sans doute. D'autres s'abordent précisément devant ma demeure. C'est une rencontre discrète, un furtif serrement de main, avec quelque chose de mystérieux, comme des conjurés échangeant un mot de passe, avec quelque chose aussi de religieux, comme d'officiants se donnant l'accolade. Aussitôt ils repartent, dans le sens où marchait l'un ou l'autre, sans perdre de temps, graves et précis, comme s'ils étaient attendus on ne sait où. Tous offrent les mêmes signes. Couples identiques! Pauvre argile humaine que tout à coup l'amour possède et qu'il sculpte en des attitudes pareilles... On voit ainsi, sur les routes qui avoisinent les côtes, tous les arbres convulsés de la même manière, comme si le
vent de la mer les avait façonnés lui-même selon un module unique. Ainsi des êtres qui avoisinent l'amour... Tous ces couples du soir se ressemblent, font les mêmes gestes pour ainsi dire. Chaque fois, l'homme marche au bras de la femme. Pourquoi? C'est l'indice du commencement des liaisons. L'homme se fait humble. Il a l'air d'abdiquer. Son bras est insinuant et se glisse sous le bras de la femme, approche du sein. Est-ce une tactique de conquête lente? Est-ce une reconnaissance instinctive de la dépendance et du servage? Humilité de l'amour de l'homme ! Au lieu d'offrir le bras, il l'accepte. Acceptation d'infériorité, attitude du lierre sur le mur. C'est lui qui s'appuie, se laisse mener. Il n'est pas le maître. Elle, elle est toujours la maîtresse^ comme le langage lui-même le confirme inconsciemment. Mais l'amour, au début, égalise, neutralise cette lutte de générosité. Les amants — quoique l'homme ait abdiqué, en prenant le bras de la femme — cheminent du même pas. C'est même le signalement le plus clair de tous ces couples qui déambulent maintenant sous mes fenêtres, parmi le soir tombant. Leurs pas s'accordent.
11 y a une harmonie idéale dans leur marche. Oh ! miracle de l'amour, qui rend pareils ! Les parfaits amants en arrivent à se ressembler, même physiquement. Leurs pensées sont en concordance. Souvent, tandis qu'ils demeurent silencieux, ils pensent la même chose sans se le dire. Et l'entente de l'esprit fait l'entente des mouvements. Chaque amant est soi-même, et l'autre, en même temps. — « Tu es ma vie! » se disent-ils, réciproquement, c'est-à-dire ta pensée est ma pensée, et aussi ta marche est ma marche !
Unité du couple.
Aussi, tous les deux ressentent en même temps et de la même manière. En ce moment 011 le jour tombe, les amants vont, non seulement pareils plastiquement, mais mentalement. Couples du soir, qui cheminez si graves I Ils parlent peu. Leurs voix ne s'entendent pas, toutes confidentielles. Les talus des fortifications se foncent, menacent. Des troupeaux de bœufs et de moutons passent, se hâtant vers on ne sait quel abattoir.
Des clairons nostalgiques, au loin, s'éplorent. Sans doute que les amants aiment ces
mélancolies, puisqu'ils ont choisi de s'acheminer par ici. Ils pressent le pas. Le soleil meurt. On dirait qu'ils ont peur d'être incorporés par l'ombre, oh ils ne se verront plus. Couples du soir, à la même marche balancée, à la même rêverie sévère! Tous semblent presque tristes à présent. Est-ce à cause du soir? Est-ce à cause d'eux-mêmes?
Moi, je les regarde, je les accompagne, je les épie, je les envie, je les achève, je les reconstitue, comme des énigmes, les mosaïques rapportées d'un même tombeau. Quelques-uns portent un signalement clair d'eux-mêmes et de leur liaison. D'autres fois, l'identité est plus douteuse. Quel mystère passionnant ont ces problèmes qui passent. Une seule page nous est donnée du roman qui a commencé on ne sait comment... Joie subtile de le recomposer, d'en imaginer les débuts et la fin !
C'est simple, parfois. Voilà un couple du peuple : la femme en corsage de coton rose, très brune, alerte et ardente, sans doute l'aînée d'une nombreuse famille, là-bas, en quelque rude faubourg ouvrier. Son printemps la tour-
mente. Il est visible qu'elle n'y mettra pas beaucoup de façons quand le soir sera total, et s'étendra dans l'herbe, sur ce durlit de nature... L'homme est quelque terrassier, revenant de sa lourde besogne sale. Une tenace poussière jaune tache sa figure, ses mains, le velours bleu de son vêtement. Mais sous la poussière, quand même, rient ses yeux verts, luisent ses dents toutes blanches, brûle la flamme blonde de sa moustache. On voit bien qu'il n'aura qu'à plonger son visage dans l'eau pour l'en retirer frais et franc, beau vraiment de jeunesse et de sang populaire. Pourtant, eux, non plus, ne sont pas gais.
Ils sont graves. C'est la première fois peutêtre qu'ils se sont donné rendez- vous et vont seuls. Alors, c'est la première fois qu'ils se mettent à penser. Ils songent à l'avenir : la vie dure, les enfants, le maigre salaire. Ils ont déjà peur. Moi-même, attristé, je continue leur sort. Aujourd'hui, c'est le beau mensonge : les baisers goulus, du vin blanc et des friandises, tantôt, sous la tonnelle d'un marchand de vin, là-bas...
La plupart des autres couples sont plus com-
pliqués. Ce sont des jeunes gens sans individualité précise, des commis, des employés, des artistes, accouplés avec des ouvrières, des modèles, des institutrices, et aussi, parfois, des passantes qu'ils ont abordées, un jour, par hasard, et desquelles ils ne savent rien. Les femmes surtout offrent des types variés, complexes. 11 y en a qui sont de petites amantes de seize ans, dont on devine les seins à peine mûrs, des seins comme des citrons, sous leur collet de drap. D'autres de trente à quarante ans, des veuves, des femmes divorcées qui furent malheureuses ; ce sont les « recommenceuses », les sentimentales inguérissables, qui espèrent toujours et, après vingt liaisons, se figurent qu'elles n'ont jamais encore trouvé le juste amour.
Ah! tout ce qui se cherche, s'offre, se perd, se trompe, passe à côté du bonheur! Est-ce qu'on a jamais pu choisir ses amours? C'est la destinée qui combine et contient tout, depuis l'éternité. Voilà un nouveau couple qui passe. Qu'est-ce qui l'a uni? Quel hasard rapprocha ces deux amants? La jeune femme est si confiante ! Elle marche obliquement, de façon à
précéder un peu son amant, à voir un peu son visage dont elle s'imprègne, qu'elle reflète pour ainsi dire. Est-ce ainsi que les amants en arrivent à se ressembler, comme la mer ressemble au soleil, quand elle le mire et le boit? L'amant, cette fois, marche d'un pas désaccordé, plus rapide. Il a pris aussi le bras de la femme, mais pour contourner sa taille. Étreinte d'un serpent qui s'insinue, sans franchise. Cet homme fait mauvaise impression. 11 a quelque chose d'ambigu. La figure est sournoise. Il ne se montre que de profil, en causant. Il continue à marcher selon son propre pas. Sa compagne ne s'en aperçoit guère. Elle est trop confiante. Quel songe bref, sera le sien ! Elle croit en lui. Elle n'a qu'un mot aux lèvres « Toujours ! » Et lui, sans doute, médite déjà la rupture. Il veut celle-ci, comme bien d'autres femmes, mais pas pour longtemps. Il faut rester libre, surtout! Ahl quel malheur est en suspens I Pauvre amante qui ne voit rien, ne craint rien, marche comme dans une fête, d'une marche balancée en un mouvement de berceau, le berceau qu'elle est déjà, peut-être! Mais alors — pour éviter la honte à l'humble
ménage sévère d'employés que sont ses parents — c'est vers la mort qu'elle s'achemine avec cet air extasié de somnambule, vers la Seine, vers la Morgue...
Fatalité de l'amour ! Il y en a toujours un des deux qui aime le plus.
Couples du soir, qui se leurrent eux-mêmes ! En en moment, leurs marches s'accordent. Mais bientôt chacun va se remettre à cheminer à sa manière. Pauvres amants, dont l'un recommence vite à marcher selon le pas rapide de la vie, tandis que l'autre veut continuer à marcher selon le pas traînant de l'amour. Malheur à qui s'obstine! Malheur à qui aime trop! L'Amour et la Mort se communiquent, par des corridors mystérieux, et on aboutit si vite de l'un à l'autre. La nudidé de l'amour habitue à la nudité de la mort. Cette pensée m'obsède à présent, tandis que les couples s'enfoncent dans l'ombre grandissante... L'amante extasiée de tantôt, qu'accompagne l'amant sournois, ne pourra certes se résigner à la chute d'un si haut rêve. Une llamme étrange était dans ses yeux. Elle est de celles qui tuent, plutôt que de renoncer. Et je vois sa chevelure claire au
loin, qui luit encore sous le chapeau sombre, plus allumée et comme rouge à cause du couchant... Tache de sang, déjà née, et qu'elle seule ne voit pas encore...
Un autre couple approche, tout jeune. La femme pleure. Ah! qu'est-ce qu'ils ont donc, tous ces couples du soir, pour être graves ou tristes ainsi ! Ceux-ci sont des amants contrariés, à coup sûr. Ils se racontent de nouveaux ennuis, l'opposition des parents, l'impossibilité de s'appartenir. Ah I que le nom de la mort ne tombe pas parmi leurs paroles ! La tentation serait trop forte. Enivrement brusque de songer qu'on pourrait s'unir et puis mourir. Passer de
la volupté à la mort, sans se désenlacer. Etre certains ainsi de ne jamais s'aimer moins! Il semble que ces amants-ci également ont du sang sur eux. Le couchant rouge les éclabousse. Ils sont déjà marqués.
Au même moment, sur le boulevard solitaire,, reparaissent les longs troupeaux, qu'on mène dans le soir vers un abattoir proche et que j'ignore... Ainsi que les couples, les bœufs ont une marche cadencée, les moutons sont signés d'une croix tragique. C'est l'harmonie
mystérieuse du destin qui les , fait se croiser ainsi, dans le même chemin, à la même heure, avec tous ces amants, qui ne sont eux-mêmes qu'un troupeau éparpillé, en route vers la douleur et le sang.
Aussi, lorsque le soir est définitivement tombé, parmi l'ombre oi^i tout se fond, oi^ les talus s'effacent, couleur de la nuit, si, par hasard, un dernier couple s'entrevoit encore, devant mes fenêtres, il me semble apercevoir l'Amour et la Mort enlacés, couple immortel, qui se hâte au fond du crépuscule, tandis que les clairons nostalgiques recommencent, comme embouchés par la grande lune rouge qui se lève.
La Muse erra par la ville tumultueuse, suivie et entourée par la troupe blanche de ses cygnes... Les pauvres oiseaux royaux s'embarrassaient de leurs ailes qui pendaient comme des gouvernails de chaloupes dans la vase d'un port d'où la marée a reflué. Et nulle eau pour renflouer les cygnes! Pas de fleuve ventilant la ville de sa large circulation d'air. Pas même une frêle rivière ni un lac où les cygnes auraient pu se donner l'illusion de voguer, recommencer ce qui est leur vie naturelle et leur état normal. Ils se traînaient sur les durs pavés... Leurs ailes étaient poudreuses, leur duvet sali par la poussière des grand'routes. La Muse les fouail-
lait, les poussait devant elle dans l'espoir de trouver enfin pour eux une eau de salut avant la fin de la journée. Et en guise d'aiguillon, elle maniait un roseau devenu silencieux, qui, naguère, fut sa flûte aux résonances divines. Maintenant le chant y dormait comme dans un étui... La Muse, elle aussi, souffrait, d'abord de la souffrance des cygnes, puis de la sienne. Elle allait, comme une mendiante. Elle était pauvre. Des haillons la couvraient. Aussi personne ne soupçonna sa royauté, en exil dans une époque vile. Les foules à son passage rirent, plaisantèrent... Des quolibets tombèrent comme des pierres sur la neige de ses cygnes impressionnables. On les supposait échappés de quelque baraque de la foire, ménagerie humble d'un ours inofîensif exhibé avec des cygnes terriens.,. Elle-même donna l'impression aux passants d'une bohémienne, dépenaillée et qui n'inspire pas confiance. Seuls, quelques artistes, çà et là, remarquèrent sa chevelure surhumaine, splendeur rousse, forêt d'octobre où les dieux habitent...
Elle se sentit à bout d'espoir... Qui lui ferait accueil, apaiserait sa faim etlui donnerait asile?
Jadis, pour entendre son chant et celui de ses cygnes, les rois la conviaient dans leurs palais, donnaient l'or de leurs cassettes... Aujourd'hui personne ne s'inquiétait d'elle... Il n'y avait plus de rois... Et le peuple n'entendait rien aux jeux subtils du rythme... La Muse se trouva définitivement seule, abandonnée, lasse, inutile... Etait-ce l'heure, enfin, où tout se consomme ?
Un marchand, dont l'attention venait d'être attirée par son grand dénuement, soudain l'interpella du seuil de sa boutique :
— Vous cherchez quelque chose?
— De quoi vivre — ou ne pas mourir...
— C'est le plus difficile, quand on n'est pas raisonnable.
— Gomment? Que voulez-vous dire?
— Oui, reprit le marchand, d'un ton devenu autoritaire et méprisant. Vous n'êtes même pas intéressante. Vous compliquez inutilement votre existence avec cette troupe de cygnes, qui est un luxe suranné, voire une anomalie. Est-ce que j'entretiens des cygnes, moi! Et les autres habitants de la ville, le font-ils? A quoi vous servent ces oiseaux? Ils chantent parfois, dites-
VOUS. Mais que vaut ce chant naturel, qui n'est pas, comme la voix des chanteuses, discipliné par les Conservatoires, et qu'on ne peut même pas utiliser pour l'Opéra? Si vous étiez seule, vous pourriez vous tirer d'embarras. Quand on est femme ! Surtout que vous avez de beaux cheveux... Croyez-moi, abandonnez vos cygnes. Ou, plutôt, tirez-en profit... En tant que chanteurs, ils sont inutiles et ne valent rien. Mais vendez-les. On les tuera. Leur duvet représente une somme sérieuse. On en fabrique, vous le savez, des oreillers qui sont moelleux et recherchés. Car ils donnent de beaux rêves. Qui sait? C'est de reposer sa tête parmi la dépouille molle des cygnes, qu'on a des songes, peut-être, qu'on entend des voix, qu'on plane durant le sommeil, au-dessus des réalités, qu'on s'envole, en un mot! C'est pourquoi les oreillers des riches sont en duvets. Donc, vendez vos cygnes. Réalisez-les en gains immédiats, plutôt qu'en un chant illusoire, qu'on n'entend jamais, qu'à la minute où ils meurent... Soyez pratique, enfin !
La Muse s'enfuit de la ville hostile, la ville
sans âme et sans fleuve, où ses beaux cygnes avaient pensé mourir. Elle dépassa les banlieues, atteignit les premiers champs, oii sont des maisons de campagne, des châteaux blancs. Elle recommença à se sentir mieux d'accord avec le décor. Ses cheveux rouges s'appareillaient aux feuilles des vignes vierges touchées par octobre... Pourtant elle demeura en peine de ses cygnes. Ils étaient de plus en plus anxieux ; la poussière chargeait leurs ailes. Ils étaient devenus une grisaille. Où trouverontils de quoi redevenir eux-mêmes? Un canal, un étang, une mare quelconque, pour recommencer à appareiller l'un vers l'autre I Ils sont comme des navires ensablés, échoués dans une anse que la marée n'atteint plus. Et c'est la mort prochaine, la dislocation des ailes et des duvets, comme d'une coque blanche, si l'eau ne revient pas... La Muse chemine, désespérée et comme folle, dans le silence de la campagne. Ses yeux interrogent l'horizon. Nulle rivière n'est à espérer, ni même un de ces minces canaux d'irrigation qui coupent, çà et là, les prairies vertes, comme des chemins de miroirs. Rien que des plaines monotones, des moissons
OÙ le vent, parfois, se cabre. Pourtant un château blanc s'entrevoit, entre des rangs de peupliers, au loin. Ses fines tourelles, vêtues d*ardoises, luisent, violettes, de la couleur des pigeons qui boivent au bord des gouttières. Un vaste parc s'étend, défendu par une grille dorée, dont les barreaux, là-bas, étincellent au couchant... On dirait une haie de soleil... La Muse reprend espoir, se hâte, pousse devant elle la troupe épuisée de ses cygnes, les oriente du bout de son roseau muet devenu un aiguillon... Enfin, elle arrive, appelle au secours, demande asile... Les cygnes, à bout d'efforts, ouvrent leurs ailes, heurtent de leur poitrail le sable des allées comme s'ils espéraient le creuser et aboutir à l'eau nécessaire, qu'ils devinent, tout au fond... La troupe lamentable s'avance, suit l'allée tournante. Soudain la Muse et les cygnes, tous à la fois, poussent un cri où il y a de l'espoir, de la détresse, de la supplique, de la joie. Un vaste lac est apparu, de l'autre côté du château, grande nappe d'eau, glauque et moirée... C'est donc le salut... Les cygnes fiévreux veulent s'élancer. La Muse s'avance vers le perron, où elle va intercéder...
La châtelaine, à ce moment, apparaît et, d'un regard, elle a tout compris... Va-t-elle héberger cette mendiante? Peut-être qu'elle pourra la tolérer en quelque coin du château, et accueillir ses cygnes, mais à condition qu'ils acceptent la vie en commun dans le grand étang... La Muse regarde, comprend, se désole... Ses pauvres cygnes ! Va-t-elle leur infliger cette déchéance ? Ils sont fiers. Ils ne veulent qu'une eau oi^i il y ait le seul reflet de leur blancheur et le voyage d'eux-mêmes au-devant d'eux...
— Ils seront très bien là, insiste la châtelaine. . . Il y a déjà des canards, des poules d'eau, des sarcelles...
— Oui! mais mes cygnes sont fiers. Ils n'aiment que d'être entre eux...
— On n'a pas le droit d'être si difficile, quand on sollicite, reprit la châtelaine avec un peu d'impatience.
— Soit! mais je les connais, mes grands oiseaux. Ils mourraient de cette promiscuité.,.
— La belle affaire, éclata la châtelaine, définitivement irritée. Mais qu'est-ce donc que vous vous imaginez? Vous voudriez sans doute un lac à part, pour vos cygnes, avec une mar-
gelle d'argent... Se croient-ils de race divine, vos pauvres cygnes? Et supérieurs à tous les autres oiseaux? Pourtant j'ai là des canards, des sarcelles, des poules d'eau, aux colorés plumages, cent volatiles, qui acceptent très bien de vivre ensemble dans la même eau. Et ils ont des ailes aussi, cependant! Et ils sont agréables, eux, plus agréables que vos cygnes, toujours dédaigneux... Et ils sont même utiles, puisque à la fin on peut les manger. »
La châtelaine ajouta encore : « C'est donc par pure générosité que je consentais à ne pas les chasser, et par pitié pour vous, qui avez faim et errez sans gîte. Pour prix de cette hospitalité, vous m'auriez donné vos cygnes : après tout, cela ne fait pas mal dans un étang... »
La Muse, comprenant le marché sournois, et, qu'à condition de les domestiquer ^ elle et ses cygnes, on les accueillerait là, se remit en route, navrée et fière quand même, marchant encore une fois du côté de la ville.
Dans une rue déserte, la Muse, qu'escortaient toujours ses cygnes exténués, fut abordée par un bel adolescent qui la suivait déjà depuis un
long moment, depuis la minute o\x elle avait franchi la limite de la banlieue, rentrant dans la ville... Il était pâle. Ses cheveux longs tremblaient. 11 la regarda de ses yeux grands et fiévreux. Il lui dit :
— Vous êtes belle. Je voudrais vous aimer.
— M'aimer? Moi qui suis si pauvre, et qui ne pourrais que vous entraîner à jamais dans ma pauvreté...
— Vous avez des cheveux de reine... Il y a tout For des couronnes dans vos cheveux...
— Vous êtes un enfant, reprit la Muse. Que ferions-nous, si nous nous aimions! Mourir ensemble, n'est-ce pas? J'ai déjà assez de peine avec mes cygnes...
— Je les aimerai aussi...
— Mais qui êtes-vous donc?
— Un poète !
La Muse, à bout de force et d'espoir, s'attendrit. Elle sentit que celui-ci, du moins, l'aimait profondément. Ses yeux se posaient sur elle comme des caresses...
— Viens avec moi, dit l'adolescent...
La Muse le suivit, jusque devant une haute maison noire, où ils s'engouffrèrent ensemble
dans des escaliers raides, ascensionnèrent, parvinrent à un logement nu, sous les toits... L'adolescent frémissait d'amour, d'angoisse, d'attente délicieuse...
— Je t'aime, dit-il. Il y a si longtemps que je t'attends ici... » Et il devint pressant... Il écarta les haillons... Une gorge enchanteresse lui apparut. Alors il connut le mystère de son art. La Muse lui enseigna le rythme par le battement de ses seins — pareil au battement de la mer et des astres, — lui enseigna aussi les rimes par les boutons jumeaux de roses-thé, les couronnant. Elle lui livra toute sa chair secrète. Les linges un à un tombèrent... Oui! cette fois, on Faimait, pour elle-même. Pur émoi du poète pauvre qui ne veut que les baisers de la Muse... Les cygnes, autour d'eux, frémissaient, dans l'attente d'on ne sait quoi... Alors le miracle s'accomplit. Tandis que la Muse se montrait nue enfin, cédant au sincère amour, les linges à ses pieds s'élargirent en une nappe blanche, de plus en plus fluide... Ils déferlèrent, devinrent de petits flots caressants et dociles... Ce fut bientôt, parla chambre, une eau fraîche et courante... Les cygnes se ren-
flouèrent, se mirent à voguer avec des frissons pathétiques qui remplirent le silence d'une musique d'argent. Miracle de l'amour!... La Muse étreignit l'adolescent qui s'extasia : « Je savais bien que nous serions sauvés... Qu'il ne me faudrait pas tuer mes divins oiseaux pour livrer leur duvet au marchand tentateur, ni les obliger à déchoir dans la promiscuité de l'étang du château... Toujours il se trouve dans la ville un pur poète qui se met à m'aimer d'un amour assez pur et désintéressé pour que le prodige se renouvelle, que le linge soit changé en eau, et pour qu'ainsi mes cygnes ne meurent pas, que leur race dure et que la Poésie soit immortelle ! »
Ils étaient arrivés depuis quelques jours dans la ville morte. Leur départ de Paris avait été brusque comme une fuite. Ils s'étaient décidés tout à coup, las des cachotteries, des mensonges, rapides échanges, brefs baisers — toute cette misère de l'adultère, dont un vrai amour a honte, comme un roi qui, pour être sauf, s'habille en mendiant. Leur passion était noble et oserait s'avouer. Elle, elle quitterait son mari; lui, quitterait sa femme, puisque la malchance avait voulu qu'ils fussent mal mariés l'un et l'autre. Ils rétabliraient leur destinée. Et ce fut fait ainsi.
Maintenant, ils se possédaient, enfin !
Et c'était bien ce qu'il fallait, un pays nouveau pour leur vie nouvelle. Tout recommença. Oui! Rien n'avait été. Ils s'apparurent déjeunes mariés, couple assorti, qui se suffit et, comme dans toute passion absorbante, veut autour de lui de la solitude et un silence où il ne s'entende plus que soi seul.
Ils avaient choisi une ville morte, mise à la mode par des livres et des enthousiasmes de voyageurs, tout là-bas, au Nord, dans des brumes. Cela semblait si loin, et c'était si près. Ils s'étaient trouvés rendus, après une journée à peine de chemin de fer. Paris fut tout de suite si lointain. Et si lointaine aussi leur vie quittée? Ah! ce subit recul de l'absence et du voyage! Comme tout était différent ici : les passants, les maisons, la couleur de l'air, le ciel au-dessus des toits, un ciel bas, très rapproché, aux nuages modelés, et qui avait l'air d'un ciel de tableau. Décor unique, finesse de l'atmosphère aux gris d'argent, patine des siècles sur les vieux murs — toute une merveille changeante pour des yeux de peintre. Lui s'était dit qu'il travaillerait là, dans la
retraite, à transposer ces paysages de ville, incomparables. Matière vierge. Et quelle gloire d'être le peintre de tout cela!...
Les amants s'étaient installés dans une vieille hôtellerie, sur la Grand'Place, vis-à-vis du Beffroi. Ils l'avaient choisie à cause de son ancienneté, du pignon aux fins escaliers bordant la façade en briques roses rejointoyées par du plâtre aux frais galons blancs. Et puis ils avaient lu que le grand Michelet, voyageant, y était descendu, il y a soixante ans. Celui qui écrivait sur l'Amour et la Femme des pages pleines d'éclairs et de caresses y serait là, invisible, dans l'air des miroirs, comme une présence souriante, un bon patron...
Douceur des premiers temps passés ensemble! Ils s'étaient conquis. Ils prirent conscience d'eux-mêmes. Ils prirent conscience de la ville. Ce fut un grave enivrement...
Les journées s'écoulaient monotones. Mais est-ce que le vrai bonheur n'est pas monotone ? Ils allaient, au long des quais où songe une eau inanimée. Ils se regardaient parfois, du haut des ponts, dans cette eau des canaux. Eau vide, où il n'y avait qu'eux deux... Leurs vi-
sages étaient rapprochés l'un de l'autre, et se reflétaient, mais tout pâles, tout lointains, dans un recul pareil à celui de l'absence ou du souvenir. Mirés, ils apparaissaient si tristes! On aurait dit qu'ils s'affligeaient de n'être déjà qu'un reflet, une image éphémère qui vacille et va sombrer jusqu'au fond...
Une grande mélancolie planait. Et leur amour en prit quelque chose de plus alangui et de plus tendre. Ce fut comme l'amour qu'on éprouve avant une séparation. Ce fut comme un amour dans un pays où il y a la guerre, dans une ville oij il y a des épidémies. Amour fort, de se sentir proche de la mort. Ici la mort régnait... On aurait dit de la ville qu'elle était le Musée de la Mort. Lui croyait chaque jour se mettre au travail. Mais à quoi bon faire œuvre de vie, créer, dans ce silence où tout se décompose? Il avait admiré avec une émotion extasiée les tableaux des Primitifs conservés là : triptyques d'Annonciation et de Crucifiement, châsses aux médaillons fins comme des miniatures, portraits des donateurs agenouillés sur les volets — chefs-d'œuvre définitifs des vieux peintres dont les doigts touchèrent à
Dieu, comme des prêtres! Ils avaient peint — comme on prie.
Qu'essayer après eux? L'inutilité de l'effort apparaissait. Et aussi le leurre de la gloire, la rapidité des jours, la cruauté de la vie qui a moins pitié des êtres que des choses, et conservait là, intacts, tous ces visages peints, tandis que les visages de chair étaient devenus on ne sait quelle boue et quelle poussière indiscernable I
Les amants usaient les journées en de lentes promenades... 11 leur arrivait d'entrer dans quelque église. Mais ici encore l'obsession mortuaire recommençait... Le sol était couvert de grandes dalles funéraires, tombeaux d'évêques, de fabriciens, de paroissiens illustres, dont les noms, titres, dates de naissance ou de décès, s'étaient peu à peu effacés sous les pas des siècles... Et ils avaient l'impression que leur amour marchait parmi la mort.
Même durant les nuits, leurs nuits ponctuées d'infmissables baisers, ils s'énervaient parfois du carillon qui, du haut du Beffroi, en face d'eux, recommençait tous les quarts d'heure à sonner. Tintement lent et vague, qui
semblait venir de si loin, du fond de l'enfance et du fond des âges... C'était comme la chute d'un bouquet mort, un automne de sons s'eiïeuillant sur la ville... Les amants écoutaient, — inquiets d'on ne sait quoi. Leurs baisers s'arrêtaient. Est-ce que la ville religieuse en voulait à leur amour? Et de trop vivre, en ces heures pâmées, provoquaient-ils la mort dont c'est ici l'empire? Hésitantes, leurs lèvres se reprenaient, après le carillon tu. Un long moment, les baisers gardaient un goût de cendre morte...
Le carillon aussi leur fut comme le voisinage décourageant de la mort...
L'amante s'ennuyait. C'est elle qui avait eu l'idée de venir là. Tous les amants ont ce désir de la solitude pour se mieux posséder. Ils se créent l'un à l'autre un nouvel Univers où ils ne sont plus qu'à deux. Mais ceux-ci avaient compté sans la mort qui, ici, tout à coup s'interposa... Oui! leur amour marchait sur de la mort. Tout mourait sans cesse dans la ville morte. L'amante, en fine Parisienne qu'elle était, initiée par le goût des parfums, avait le
sens raffiné des odeurs, une éducation subtile de l'odorat.
Ici tout sentait la mort... Au long des quais, les murs séculaires suintaient... Odeur salée de vieilles larmes ! Les antiques façades tachées d'humidité faisaient songer à un tatouage vénéneux. Dans les églises, il flottait un relent de moisi, d'encens aigri, de nappes fanées dans une armoire de la sacristie dont la clef est perdue depuis des siècles. Odeur de la mort, éparse et unanime dans tous les quartiers de la ville. C'était comme si on avait ouvert quelque part des cercueils de momies — ou rouvert le vieux tombeau des siècles morts...
L'amante souffrit de cette senteur obstinée qui lui enlevait chaque jour un peu plus la joie de vivre. Surtout que son amant aussi semblait se déprendre peu à peu d'elle et de tout. Leurs baisers s'espacèrent. Le carillon, la nuit, ne les importuna plus. Ils dormaient sans s'étreindre, avec leur amour entre eux, déjà froid et immobile, comme l'eau des canaux entre les quais de pierre... Elle lui disait, le voyant ennuyé et sans but : « Pourquoi ne travailles-tu pas ?
— « Demain. »
Il répondait toujours : « demain. » 11 faisait des projets, choisissait un site favorable, commençait une esquisse, puis cessait, ajournait encore. Il se sentait mal entrain, lui qui crut si bien travailler, ici, s'enthousiasma d'abord pour ces arrangements d'eaux, d'arbres et de tours, sous un ciel d'argent, unique. Rendre cette lumière! Etre le peintre de cette ville morte comme Turner le fut de Venise.
Voilà un idéal d'impressionnisme et bien moderne ! Il pensait ainsi à l'origine. Par quel sortilège, en séjournant davantage, se mit-il — après avoir admiré, adoré, ces Primitifs de la race — à en subir peu à peu l'influence? Les tons s'obscurcirent sur sa palette, comme si l'ombre de ces morts s'y allongeait. Les gestes de son dessin se figèrent. Il commença à peindre aussi des vierges, des peseurs d'or, des donateurs. Il imita les vieux maîtres. Peu après, il en arriva à ne plus faire que les copier. Il semblait que tout autre idéal d'art que le leur fût sacrilège ici. Dérision que de vouloir être soi, au milieu d'eux I C'était la pauvreté d'un cierge qui brûle au soleil... Le peintre fut
vaincu. Les morts, ici encore, triomphaient. La mort avait raison de la vie... La ville morte fana Fart nouveau, comme elle avait fané l'amour nouveau.
Les amants se sentirent de plus en plus dépris d'eux-mêmes et de tout. L'homme apparut si changé! 11 était morose, s'ennuyait... Il ne se plaignait pas, mais des regrets s'éploraient dans ses yeux. Sa vie ancienne le ressaisissait. Quand sa compagne, parfois, parlait de Paris, vite il l'interrompait, comme pour éloigner une tentation qu'il ne pourrait pas continuer à dominer... Une grande froideur s'accrût entre eux. Ils se semblèrent détachés l'un de l'autre, et presque indifférents. Et dire qu'ils avaient tant désiré, durant des mois d'amour clandestin, s'appartenir ainsi, tout à fait, jour et nuit... Pourtant rien n'était arrivé, aucune désillusion l'un sur l'autre, par une existence confondue et l'intimité totale. Aucun heurt non plus, et nulle querelle.
Qu'est-ce donc qui se passa en eux ? L'amant maintenant sortait sans cesse et toujours seul... Il s'absentait des après-midi entières, rentrait tard, se couchait sans parler. Un soir il an-
nonça qu'il avait reçu une lettre de Paris. Son marchand de tableaux lui écrivait : une affaire importante et qu'il faudrait traiter en personne,
— « Ne mens pasl Tu ne m'aimes plus. Et tu veux partir », dit l'amante d'une voix résignée, qu'aucune irritation intérieure ne fonçait, triste seulement, comme on l'est de l'irrémédiable.
L'amant n'essaya pas de nier :
— « Oui ! c'est la faute de la ville! » La femme acquiesça, pâle et morne :
— (( Ce n'est pas de notre faute. La Mort ici fut plus forte que l'Amour. »
Et ils demeurèrent dans un long silence, songeant à la ville morte, à leur passion morte, à eux-mêmes qui se faisaient l'effet de s'être suicidés ensemble au paroxysme de leur amour, et de devoir maintenant, ressuscites comme Lazare, recommencer à vivre, — chacun de son côtél
Il y a tout un domaine mystérieux et négligé, limbes des sensations, clair-obscur de la conscience, région équivoque où trempent pour ainsi dire les racines de l'être. Il s'y noue des analogies étranges, des rapports volatils qui lient nos pensées et nos actes à telles impressions de la vue, de l'ouïe, de l'odorat. Pour avoir rencontré une femme dont les yeux sont gris, l'homme du nord, tout à coup nostalgique, s'en retourne au pays natal. De même une orange qu'on épluche, parfois, suffit pour susciter toute l'atmosphère d'un théâtre. Et ceci encore : pour avoir respiré, sur un trottoir en réparation, l'été, l'odeur de l'asphalte
qui bout dans sa cuve, nous partons pour la mer, avides de grands ports où le goudron sent bon aux quilles brunes des vaisseaux. Et ceci : les réverbères ophtalmiques, dans le brouillard, font rêver d'altruismes, de dévouements humanitaires, d'un legs pour un hospice ou une clinique des yeux...
C'est seulement par une suggestion de ce genre que peut s'expliquer le cas du peintre X. .. dont le crime stupéfia, il y a quelques années, ses amis et l'opinion. Il déchargea les six coups d'un revolver sur sa femme, lui si fier et si doux, et que personne n'aurait jamais cru capable de ce crime lâche.
D'autant plus qu'il n'avait pas agi précipitamment, au cours d'une querelle, par une de ces brusques démences irréfléchies, qui déterminent moins un meurtre qu'un accident... Il avait projeté, presque prémédité, l'attentat... Lui-même en prison ne démêla pas l'obscure manigance.
Il se repentit, pleura, se rappela, espéra. Car la victime n'avait pas succombé tout de suite.
Depuis des jours, elle agonisait, mais sans
possibilité de salut, marquée à la gorge par deux blessures de sang caillé, qui semblaient déjà les scellés de la mort... Le prisonnier était tenu au courant par un gardien complaisant, que renseignaient le quotidien bulletin de santé... des gazettes. Pas un jour, il n'y eût de l'espoir. A la fin de la semaine, la malheureuse mourut. Alors subitement, le prisonnier vit clair, s'expliqua son crime, remonta de l'effet à la cause, élucida la minute décisive, qui, soudain, lui avait inculqué son criminel projet... Oui ! il la revivait, cette minute, toute fixée dorénavant et précise à jamais... C'était dans la banlieue, le soir, là où commencent les premiers champs ; un train passa, noir, avec la terrible lanterne rouge de la locomotive... Le prisonnier, maintenant, se rappela les circonstances, tout le détail... Oui! c'était sa défense! Il n'était pas coupable, peut-être... Aussi fît-il choix d'un avocat, en désignant un, qu'il avait connu un peu, autrefois; et, dès le lendemain, il put converser avec lui dans le parloir de la prison.
— Vous aimiez pourtant votre femme ? interrogea le défenseur.
— Ohl oui! je l'aimais! Et je l'aime encore! Le prisonnier pleura. Un instant après, il se ressaisit, il dit comme s'il se parlait à luimême, d'un air de somnambule « : C'est étrange, ce phénomène de la mort. Elle efface tout ce qui est proche, immédiat ; et tout ce qui est laid. Elle met tout, de suite, dans un tel recul, et ne laisse subsister que ce qui fut beau et tendre. Tout mort s'idéalise. Moi je ne vois plus que nos bons jours, le temps où nous nous aimions, où elle fut bonne, passionnée, affectueuse. Nos commencements ! » Le peintre éclata en sanglots, si sincères et pathétiques que l'avocat lui-même fut ému. Il demanda d'une voix timide :
— Elle vous a trompé? Vous avez trouvé des preuves certaines...
— Ah! plût à Dieu qu'elle eût pris un amant, reprit le peintre, tout à coup raffermi dans ses idées et la voix nette. La femme est fragile. C'est le péril d'une minute. Cela, certes, je lui aurais pardonné. Car j'aurais moins souffert de ce grand coup de couteau que des millions de coups d'épingles dont elle m'a blessé à toutes les secondes de notre vie en commun depuis
ces dix dernières années. Ah! certes nous nous sommes aimés ardemment et prodigieusement pendant les premiers mois. Puis, elle s'est déprise de moi. Névrosée et détraquée d'ailleurs, elle a conçu un agacement de moi, du moindre de mes gestes, de mes mouvements, de mes intonations, du bruit que je faisais, du silence que je gardais, de la façon dont je mangeais, buvais, riais, marchais, tournais ma moustache, bâillais ou me mouchais. Je ne pensais plus qu'à cela. Je n'étais plus moi. J'étais en proie à elle! J'en étais arrivé à devoir exercer sur moi-même une surveillance de tous les instants, contrôlant et disciplinant mes mouvements les plus instinctifs, pour ne pas provoquer ses remarques ou ses colères. Car elle s'emportait tout de suite, et pour des riens. Quoi que j'énonçasse, elle me contredisait, me réfutait avec irritation, me prenait en pitié, finissait en concluant à mon incurable sottise. J'ai du talent pourtant. Je me suis fait un nom dans la peinture. Elle n'hésitait pas à dire que si j'étais quelque chose, c'était grâce à elle, à ses conseils, à sa clairvoyance, parce qu'elle m'apprit à vivre et me sauva d'être un obscur et un raté. . .
Le prisonnier s'arrêta une seconde, de l'air las dont on s'assoit au milieu des ruines. 11 avait cheminé dans ses pires souvenirs... L'avocat écoutait, cherchant ce qui pourrait convenir à la défense.
— Vous comprenez maintenant, reprit le peintre, que je lui aurais mieux concédé un amant que cet acharnement après moi !
Hélas! elle me fut fidèle implacablement! Fidèle à m'asservir, à me tourmenter, à me traiter en enfant et en captif, à m'écraser de son mépris, de ses colères déchaînées, de son orgueil. Et cela, avec mes propres mots, mes anciens gestes, mes idées simplement retournées par elle afin de me contredire — toute ma personnalité entrée jadis en elle, assimilée, incorporée. Et c'était une fois de plus la monstrueuse révolte de la créature contre son créateur. Car cette femme, c'est moi qui l'ai créée. Je l'avais trouvée, à l'origine, intelligente, mais sans culture ni pensée propre. Moi seul, j'ouvris son cerveau, ses yeux, tout son être, à la vie supérieure, à l'art, aux hautes émotions, à la nature, de même que j'avais ouvert son sexe à l'amour! Seul j'apportai de
la lumière, dans les mystérieux corridors du fond d'elle-même que sans moi elle eût ignorés à jamais peut-être. Seul je lui donnai les clés qui ouvrent les portes du mystère et de l'infini. Après quoi, elle me frappa avec ces mêmes clés magiques, qu'elle me devait!...
— Tout cela n'explique pas votre crime, interrompit le défenseur. Ce sont les ressentiments d'une âme justement fière, mais aussi les petites misères de la vie conjugale, qui sont inévitables et communes à tous.
L'avocat, qui était un peu lettré, ajouta d'un air satisfait : « Balzac a même fait un livre làdessus ».
— V^ous avez raison, reprit le prisonnier. C'est insuffisant pour excuser mon crime, même pour l'expliquer.
Mais il y a autre chose, dont je ne me suis pas rendu compte sur le moment même, mais qui s'est tout à coup précisé, imposa son évidence, ici, en prison, le jour où j'appris le décès de ma malheureuse femme. Non! je ne voulais pas la tuer. Jamais je n'avais songé à la possibilité d'un crime contre elle.
J'étais résigné, tout à fait, n'attendant que
de ma mort la fin de ces minimes supplices quotidiens...
Même le fatal jour, pas une fois l'idée du meurtre ne traversa mon esprit, avant la minute décisive que je vais vous dire, où cette idée m'apparut, en un éclair, tout à coup despotique, inéluctable, implacable, comme née avec moi, consubstantielle à mon âme et déposée en elle de toute éternité! Certes, ce jour-là, et plus que jamais, j'avais souffert. Après de nouvelles violences, j'étais sorti, le cœur déchiré, les yeux noyés d'insurmontables larmes. Ah! être seul! loin de la ville, des hommes, de la réalité, de la vie! Je courus par la banlieue, loin, très loin, là où les premiers champs commencent... La nuit venait... Je ne pensais plus à rien, désemparé, hagard, veule, comme un homme échappé à un incendie, à un coup de grisou dans la mine... Tout à coup un train passa.
Le peintre avait prononcé cette phrase d'un ton étrange, sinistre. L'avocat sentit sur son visage comme un grand souffle glacé, le souffle d'une porte qui s'ouvre et qui va laisser passer le mystère qu'on attend... Instinctivement, il
redoubla d'attention, tandis que son client poursuivait :
— Un train, vous entendez bien. Dans le soir déjà noir, un train, noir aussi. Il passa avec un bruit de désastre, poussant un cri déchirant. Moi, je ne remarquai qu'une seule chose : la lanterne au-devant de la locomotive. Elle était rouge, d'un rouge affreux comme une blessure fraîche, une blessure ronde et énorme... La nuit parut une blessée. C'était du sang, celte grande tache rouge ! Oui ! la plaie saignait, mais à peine; le sang se caillait; puis soudain il sembla que le sang de cette lumière débordait; la plaie rouge s'agrandit, se rapprocha, éclaboussa mes yeux, mes mains, tout mon corps, toute la campagne. Plaie immense! Est-ce que la nuit allait mourir? Or, à la même seconde, je conçus l'idée du meurtre. Aussitôt, je perçus que j'avais assez souffert, que ma femme était trop acariâtre vraiment, et trop cruelle ! En même temps je la revis — elle que la campagne me faisait oublier — mais ayant, sur elle aussi, une tache comme la lanterne de la locomotive. La lumière rouge m'achemina tout de suite au sang. Equation instantanée 1
Je vis déjà la blessure, pareille au disque grandissant... l'instant d'auparavant, ce crime m'aurait semblé impossible; il m'apparut inévitable et imminent, d'ailleurs,..
Vous savez le reste, conclut le prisonnier. Je ne suis pas coupable. Il y eut là un effet des plus insondables analogies, des plus occultes puissances de l'inconscience... Je n'ai rien prémédité, ni même voulu. La faute en est au convoi, dont la lanterne m'a réellement suggestionné. C'est à la lettre que j'ai vu rouge.
Car malgré tout, j'aimais ma femme, acheva le peintre dans un nouveau sanglot. Et je l'aime encore! Ah! cette pitié de mort qui efface toutes les laideurs ! Je ne la revois plus qu'avec ses robes du commencement, avec son âme du commencement!
L'avocat, en se retournant, songea qu'un tel système de défense serait bien compliqué devant un jury de bourgeois positifs. Les raisons mystérieuses des actes, la fatalité, l'hypnotisme, la suggestion, sont encore non admises en justice, et d'une démonstration, au surplus, impossible. Il plaiderait la folie de l'accusé, ce
qui devenait, d'ailleurs, de plus en plus sa conviction. Peut-on admettre que le rouge d'une lanterne lui ait suggéré le rouge d'une blessure, et qu'il ait tué par la faute d'un convoi? Un accès de démence était plus vraisemblable, et seule compréhensible pour la justice des hommes. Le reste regardait les poètes — et Dieu ! L'avocat sourit. Il venait, fier d'être un peu lettré, de penser intérieurement, et répéta tout haut, avec un geste de cour d'assises : « Dieu aussi est un poète 1 »
C'avait été un amour immense que cet amour de Dorothée. Quelle lumière brusque dans sa vie grise, sa petite vie d'orpheline, toujours seule avec son aïeule qui l'éleva, dans la maisonnette à pignon, proche de la cathédrale! La maisonnette aussi était grise d'avoir toujours sur elle toute l'ombre de la tour. Un moment, il y avait fait clair à cause de l'amour entré. Mais l'amour était sorti, si vite ! Ce fut un de ces misérables essais de bonheur, une de ces tendresses de la dix-huitième année où une jeune fille se livre toute, dans un élan, sans savoir. Mais Dorothée n'était pas de celles qui oublient et recommencent des expériences.
Inguérissable, elle sourit, pleura, se désespéra, espéra contre tout espoir...
Elle garda à son doigt la bague des jours d'amour, comme si le fiancé n'était qu'absent et pouvait revenir. Jamais elle n'avait songé à l'ôter fût-ce une minute. Des années avaient coulé. Mais le fiancé reviendrait peut-être. L'anneau continuait à luire, à peine un peu pâli. Elle y attachait un sens superstitieux. Sa destinée était liée à la bague. Celle-ci lui demeurait comme un talisman, un feu fidèle, la petite lueur d'or d'un phare à la grève de sa main nue, qui pouvait ramener l'absent... Il lui semblait qu'en quittant sa bague elle aurait quitté l'espoir. Et elle voulait espérer encore...
Un jour, il arriva que la foudre s'abattit sur la tour delà cathédrale, la tour à jour, évidée, attifant le ciel comme d'une dentelle. Rien de l'architecture elle-même ne fut atteint. Le tonnerre avait été, d'un trait, s'engouffrer dans le gros bourdon du clocher, celui des guerres, de l'incendie et des dimanches. Il s'y précipita comme la foudre apprivoisée dans un puits. La cloche, instantanément, s'était brisée, morcelée, déchiquetée, émiettée. Aussitôt, ce fut un
grand effroi dans la ville. On y vit un signe de la colère de Dieu. Déjà, des épidémies avaient sévi. Et, cette fois, des habitants du voisinage prétendirent avoir entendu, au moment où la cloche s'était brisée, un vaste rire, un rire dispersé, comme si le démon s'en était enfui... Même les gargouilles du portail avaient semblé bouger. La cloche était maudite. Il ne fallait pas songer à en utiliser le bronze pour la refonte d'un nouveau bourdon. Et, en grande hâte, on alla jeter dans le fleuve les débris de la cloche, dont la rouille et le vert-de-gris parurent du soufre et du feu, Tévident tatouage de l'Enfer.
Pourtant, le clocher ne pouvait pas rester muet désormais. La cloche sonnait l'heure et les événements multiples. La ville prenait par elle conscience du temps, conscience d'ellemême. La ville écoutait les pulsations de l'heure dans les rouages de la tour comme celles de son propre cœur... Quand la cloche ne sonna plus, ce fut, tous les jours suivants, comme si le cœur de la ville s'était arrêté. La ville s'apparut morte.
Une grande tristesse plana, et aussi un grand effroi. Il importait de conjurer le ciel, qui s'était manifesté par un tel éclat de colère. Car des
épidémies allaient recommencer peut-être. On décida de refondre au plus vite un gros bourdon. Mais où trouver les fonds? La dépense était considérable. Alors, les chanoines de la cathédrale et les magistrats de la ville, en ayant discuté, tombèrent d'accord sur une décision qui, en assurant le bronze nécessaire de la cloche, ferait en même temps de celle-ci quelque chose d'expiatoire. Un avis annonça aux habitants que des chars parcourraient la ville et qu'ils étaient invités à y déposer toutes sortes d'objets en métal, qu'on fondrait ensuite pour l'exécution d'une cloche nouvelle qui serait ainsi l'œuvre de tous.
Au jour dit, les chars sortirent .Ils avaient été bénits par l'évêque, pavoises aux couleurs de la ville. Des chevaux caparaçonnés les menèrent, escortés par des valets et des hérauts. Les trompettes déchiraient l'air de leur cri d'or. Les clochettes des paroisses tintaient. Il y eut dans toute la cité un élan admirable. On croyait faire acte de civisme et acte de foi. Les uns pensaient apaiser Dieu irrité; les autres doter la ville d'une cloche d'un tel métal, d'un tel volume, qu'elle en illustrerait la tour, créerait
dans l'air un si vaste cri qu'il ferait mourir les oiseaux de mauvais augure et reculer le tonnerre.
Sur les places publiques, dans les quartiers riches, à travers les ruelles populaires, les chars passèrent, assaillis de riches offrandes. Les habitants attendaient aux fenêtres, sur les trottoirs, au seuil des demeures ; ils lançaient dans les chars toutes sortes d'objets de métal; des chandeliers, des bassins de cuivre, des plats d'étain. L'or et l'argent aussi ruisselèrent : de l'argenterie, des bijoux, des hochets, des coupes. La générosité fut unanime. Les patriciennes, du haut des balcons, des jardins en terrasse, défaisaient leurs colliers, leurs pendants d'oreilles. On vida des écrins séculaires. L'évêque, du perron de son palais, lança sa crosse dans un des chars. Même les plus humbles se dépouillèrent. Tout cela tombait, s'entassait, se bossuait, se bosselait, cimetière de métaux, immense ossuaire qui allait renaître sous une forme auguste et capable de traverser des siècles.
Elan unanime et contagieux I La foule parfois devient une — non seulement pour le crime, mais pour la foi, le zèle, la joie, l'œuvre. Et
ceux mêmes qui n'y songeaient guère entrent dans le projet...
C'est ce qui arriva pour Dorothée.
Quand les chars, à la fin de leur itinéraire, passèrent devant sa demeure, chargés de leur immense butin qu'on continuait à grossir, elle pensa tout à coup — et elle n'y pensait pas, une minute auparavant — qu'elle devrait bien, elle aussi, accorder quelque offrande. Mais quoi donner? Sans savoir pourquoi, elle regarda sa bague qui, toute proche, semblait s'offrir. La bague consentait, était prête à la quitter. Vieux souvenir, désormais inutile! Dernier anneau d'une chaîne perdue ! Pourquoi garder le cruel bijou qui lui remémorait son triste amour fini ! Les chars passèrent. Des objets y pleuvaient de toutes parts, parmi des cris, des bruits, toute une griserie de foule. Tentation brusque et violente... Dorothée frissonna, résista, se révolta dans sa chair et dans son âme. Son attachement superstitieux pour la bague réapparut. Elle était toujours le signe de son espoir, un talisman pour le retour encore possible. Donner la bague, c'aurait été renoncer tout à fait, acquiescer à l'oubli.
La tentation insista. C'était fini d'espérer. Tant d'années avaient coulé. Le fiancé ne reviendrait jamais plus. Aujourd'hui, c'est pour Dieu et pour la ville que chacun se dépouillait. Avait-elle le droit de s'abstenir? Encore une fois la petite bague s'offrit, bijou inutile, souvenir douloureux. Alors, sans savoir comment, dans un geste brusque, involontaire pour ainsi dire, tout à coup l'anneau glissa du doigt, vola, s'envola jusque dans le vaste char où, à la même minute, il se confondit, sombra, comme la coupe du roi de Thulé dans la mer...
Instantanément, Dorothée comprit que c'était fini d'attendre. Le recommencement d'amour qu'elle espérait encore, et qui pouvait être, ne serait plus. C'est elle-même qui venait de se supprimer la dernière chance. Le fiancé était mort pour elle. Elle avait créé V irrémédiable .
Et, comme la bague allait entrer dans la cloche, l'Amour de Dorothée entra dans le Souvenir.
En effet, en jetant sa bague, Dorothée croyait s'en délivrer. La bague ne fit que changer de forme. Son chagrin aussi. Dorothée le vit bien quand, six mois après, le gros
bourdon de 14.000 livres se mit en branle.
Il avait fallu un long temps. On creusa une vaste fosse dans le terre-plein attenant à la cathédrale (ancien emplacement du cimetière) ; on fît appel aux souffleurs afin de maintenir une température élevée pour la fonte du métal, et il y eut même un concours entre eux, où le gagnant reçut une médaille et un chapeau orné de rubans. C'est un fondeur renommé qui la coula. Aussi, quels beaux concerts quand elle fut inaugurée, avec une robe de dentelle, comme un enfant à son baptême, et des parrains illustres. Tocsins, sonneries, lentes volées, allègre carillon, la cloche nouvelle résuma toutes les destinées qui étaient en elle, tinta tout le jour. La maisonnette à pignon de Dorothée en était toute secouée. La Délaissée écouta, songea, se revécut... La cloche représenta tout son amour.
Elle fut gaie et pleine de soleil comme le temps des premières rencontres. Elle fut violente comme le baiser, lointaine comme l'absence, inexorable comme le souvenir. Toute sa vie s'ébruitait, là-haut... La cloche savait tout. Est-ce à cause de la bague qui, fondue,
avait été une petite larme d'or qui pleurait maintenant dans la cloche et pleurerait de longs siècles ?
Dorothée s'attendrit, entendit sa bague dans la cloche...
Mais la bague avait consenti à mêler son peu d'or à tout le bronze anonyme du bourdon. Ainsi le chagrin d'amour de Dorothée, à cette minute, ne lui apparut plus distinct ni personnel, mais confondu avec l'universelle tristesse de la vie.
L'autre jour, je reconnus, de dos, marchant devant moi, mon ami X... qui descendait l'avenue. On le devinait joyeux, à sa marche allègre, aux mouvements vifs de sa canne, avec laquelle il dessinait dans l'air des arabesques, conformes peut-être aux lignes de sa main et contenant sa destinée... Au bout d'un moment, je m'aperçus qu'il suivait une femme. Quoi, lui? Un homme fin et sérieux, intelligent et répandu, séduisant encore et qui aurait pu, dans le monde et les salons, s'assurer des bonnes fortunes.
Jamais on ne lui connut de liaison, ni même
de flirts. Il était marié, d'ailleurs, et on le croyait fidèle, tout simplement. Donc il s'inquiétait des passantes. Je me disais bien que son cas devait être plus compliqué. Cependant, avec sa nature subtile, il était difficile de lui supposer du vice bas, une sensualité sans choix. Au bout de l'avenue, il s'arrêta, comme s'il renonçait, et soudain obliqua de mon côté... Nous nous rencontrâmes presque face à face.
— Ah! je vous y prends, lui dis-je. Vous suivez les femmes.
— Certainement; et je ne sors même que pour cela...
Mon visage trahit sans doute un peu d'étonnement ou un air de méfiance devant la possibilité d'une ironie. Il jugea bon d'insister, comme si son explication était plausible et qu'il fût nécessaire, dès lors, de la produire.
— Oui! reprit-il; tout le monde chasse en cette saison. Moi je ne suis pas chasseur. Je chasse ici. Les grandes capitales sont des forêts. Les femmes sont un gibier multiforme et pullulant... Chaque après-midi, je sors, je pars en chasse. Je m'assure du bon état de mes gants,
de mon chapeau, de toute ma toilette, comme un chasseur de son fusil et de ses chiens... Et j'ai Fémoi, la délicieuse angoisse d'attendre, de guetter, de suivre, d'atteindre — comme le chasseur. Et la même variété que dans le gibier. Il y a des femmes qui volètent dans la rue avec des frissons de volatiles, qui passent dans leur robe colorée de faisan, qui se montrent et se perdent parmi la foule comme un lièvre parmi l'herbe, qui fonceraient en fureurs de sanglier à la première approche. Poursuivre tous ces gibiers! Suivre toutes ces femmes! Et, comme le bon chasseur, tout de suite charger son fusil comme il le faut, changer de munitions, adapter le projectile, modifier son tir. Du petit plomb ou du gros plomb, il faut cribler ou faire balle. Accoster par un mot admirable ou vite jeter quelques mots courts et prestes qui engourdiront comme une aile la voix qui voudrait protester... Du coup d'œil, par conséquent, un grand sang-froid. Reconnaître instantanément la qualité d'une femme, comme on reconnaît la nature du gibier au bruit de son passage, encore invisible, dans le silence...
— Et moi qui vous croyais un mari fidèle, m'écriai-je, amusé et un peu stupéfait.
— Je le suis, répondit mon ami, et très matériellement. Ceci est une autre affaire. Le vrai chasseur ne mange jamais le gibier qu'il tue. Il n'aime pas le gibier, ni perdreau, ni faisan, ni lièvre, ni chevreuil. Moi je ne possède jamais les femmes que je suis — ou que je chasse, si vous voulez. La chasse est un plaisir cérébral, une joie nerveuse qui se suffît. Tout le plaisir est dans ce qui précède et ce qui suit. S'habiller, s'équiper, partir, s'embusquer, dépister le gibier, le forcer, le découvrir, avoir toutes les petites curiosités, la tactique, le guet, l'émoi, l'incertitude du succès, le passage à portée qui ne durera qu'une seconde et d'oii tout dépend ; puis, après, la vanité satisfaite, le compte des pièces abattues, et le récit exagéré, à d'autres, de ses exploits... Voilà les secrètes ivresses de la chasse et toutes pareilles, qu'il s'agisse de femme ou de gibier... L'instant du coup de fusil est peu de chose...
— Vous êtes très spirituel, observai-je à mon ami. Mais cela ne me paraît que de l'esprit et une fantaisie ingénieuse.
— C'est une réalité. Je fais ce que je vous dis, je mourrais d'ennui à circuler seul dans la rue, si je n'avais pas trouvé ce sport. J'occupe ainsi mes promenades. Je ciiasse, vous dis-je. J'en aurais, moi, des histoires de chasse à raconter!... Et les mésaventures, les hasards de la poursuite, la volupté du petit danger quand on force le gibier jusqu'au gîte! Gela m'est arrivé, plus d'une fois. La poursuite d'une femme aussi excite, enfièvre; on ne s'arrête plus... Et alors je pénétrais, derrière celles que j'avais suivies, dans des maisons o\i elles habitaient peut-être, dans des hôtels où je ne savais si, étrangères, elles étaient descendues ou si, complaisantes, elles m'entraînaient. Il y faut une adresse souple, un flair subtil. Tout de suite juger, et agir. Suivre tantôt de près, tantôt de loin, un moment bref ou lent. Sourire ou prendre un air langoureux. S'offrir sentimental ou conquérant. Poursuivre jusque dans les escaliers ou attendre devant les fenêtres. Il y a des femmes à aborder dans des rues écartées, d'autres dans la cohue du boulevard. Il faut entraîner celle-ci dans un passage et celle-là dans un fiacre. J'ai procédé ainsi, avec des nuances savantes et
efficaces... Mille subterfugesl Et tout cela jusqu'à la limite seulement de la certitude, la minute où la femme suivie acquiesçait. Une docilité immédiate, un rendez-vous prochain consenti, ou seulement un enjouement aimable présageant quand même la réussite finale, c'était assez, dans un cas comme dans l'autre, pour me satisfaire. Aussitôt je quittais la partie. C'est-à-dire que je me dérobais à l'entretien, à la promesse de se revoir, ou à l'accomplissement, selon les cas, qui, en somme, n'étaient que les trois étapes d'une réussite, dont la garantie seule m'importait, et me suffisait dès qu'elle m'était donnée. Je vous ai déjà dit que le vrai chasseur ne mange pas le gibier qu'il tue... Moi aussi, je ne tiens pas aux femmes que j'ai atteintes...
Mon ami se tut. Il regardait au loin, de son œil gris déjà braqué, comme si une nouvelle proie surgissait. A cause de ce qu'il venait de me dire, je remarquai pour la première fois combien son œil clair était gris, d'un gris d'acier, du gris qu'a le canon d'un fusil... En même temps ses narines avaient frémi. On eût dit le nez d'un chien de chasse flairant une
piste. Il me parut vraiment qu'il était ce qu'il disait. Tout un appareil de chasse résumé en lui. Au loin passaient des femmes, aux grâces de volatiles, en effet, dans leur robe colorée de faisan — tout un gibier offert 1
Pourtant le récit de mon ami m'avait troublé et inquiété pour lui. Qu'est-ce que cette excitation sans but, cette débauche cérébrale? Voilant d'un sourire mon impression fâcheuse, je la lui transmis un peu, cependant :
— Prenez garde, lui dis-je. C'est un plaisir qui peut devenir dangereux. Il y a là une manie étrange, une nuance de sadisme, peut-être.
— En tout cas, reprit-il, je ne suis pas le seul. Les grandes capitales sont pleines de chasseurs comme moi. Parfois quand j'ai suivi une femme depuis un moment, je m'aperçois que nous sommes trois ou quatre à marcher derrière elle et autour d'elle. C'est comme dans une battue. Le gibier passe entre plusieurs fusils. D'ailleurs toutes les sortes de chasses, et des goûts très divers. Il y a des spécialistes aussi. Les uns n'aiment qu'un certain genre de femmes, des brunes ou des blondes, la svelte aux maigreurs d'arbuste, la grasse aux chairs
de bel animal. Il y en a qui ne suivent que des rousses. D'autres, celles qui jeunes ont déjà les cheveux blancs. Les femmes en deuil ont leurs amateurs, dans les jardins publics où leurs crêpes noirs s'accordent si bien avec les feuilles mortes. Tel n'est à l'affût que des veuves... Ce sont les chasseurs qui aiment à achever le gibier déjà blessé. Car ici aussi, il y a toutes les variétés de chasseurs. Celui qui poursuit les jeunes vierges correspond au chasseur qui ne se plaît qu'à chasser les canards sauvages. Celui qui s'obstine après la passante sévère correspond au chasseur de sanglier...
— Et combien de pièces au tableau, demandai-je à mon ami? S'il y a tant de chasseurs dans la forêt des grandes villes, le faible gibier féminin doit beaucoup succomber.
— Oui! on a fait une statistique. Parmi les femmes accostées, et qui cèdent, la proportion est de une sur quatre. Il y a dans ce chiffre une part notable pour les provinciales et les étrangères que la fièvre de Paris affole, et qui tournoient, s'aveuglent, tombent facilement. Du reste tout cela tient à peu de chose, à un mot, à une minute, à la destinée, à l'adresse de
l'homme. Car c'est ici surtout que l'analogie du chasseur est frappante. Il en est de la femme comme du gibier : on la manque aussi facilement qu'on la prend.
Le Poète avait flâné tout le jour, à travers rénorme capitale en fièvre, désœuvré et seul. Dans le crépuscule qui tombait, sous un ciel de rayons jaunes et qui s'acidulent, il se sentait plus seul. Il n'avait rencontré personne. Il n'avait eu le courage d'aller chez personne. La foule affairée, rentrant dans ses demeures, proches ou lointaines, le froissait, l'ignorait. Comme il s'apparut abandonné ! Et il allait, se parlant à lui-même : « Oui ! le Poète est seul. Qui de tous ceux-là pense aux choses qui m'occupent? Qui regarde en ce moment le ciel de Passion et de vinaigre que je regarde? Ah! la Foule ! la Foule ! Elle est le nombre et je
suis l'Elite. Elle appartient aux faits ; moi à la Loi. Elle se passionne pour le désordre des événements ; moi pour l'ordre de l'Univers. Ah ! comme je suis différent de la Foule, et des autres, et de tous ! Je suis exceptionnel, unique. Je suis seul. Je suis l'être dépareillé. Je suis le grand célibataire — mais Dieu l'est aussi !... ))
Le Poète continua sa marche, heurtée par d'incessants passants. Le soir s'aggravait. Après le ciel de Calvaire, l'éponge des rayons jaunes, la suprême rougeur d'une nuée en sang ouverte par la Lance, la nuit venait, avec toutes les épines de l'ombre à son front. Le Poète, plus morose, se demanda par quelle mystification nouvelle il pourrait, ce soir-là, distraire son intolérable ennui et se venger sur quelqu'un, enfin, de l'incompréhension universelle qu'il sentait en ce moment peser plus que jamais sur lui et l'isoler dans une île de ténèbres parmi ces houles humaines en remous. Car il était devenu un mystificateur, rusé, inventif, et plein de passion pour son vice. Certes, c'avait été, à l'origine, moins par haine de la foule et douloureux caprice de son spleen. Ce fut sur-
tout parce qu'on ne le comprenait jamais. 11 se sentait en exil dans la vie. Il marchait vraiment parmi des étrangers. Il ne parlait pas la même langue que les autres. Sa conversation paraissait inintelligible et ridicule. Alors, il conçut qu'il fallait se mettre en garde contre la Bêtise qui pourrait rire de lui, ne le comprenant pas. Car le rire est, dans ce cas, l'expression de l'incompréhension. Donc, il fallait prendre l'offensive et, le premier, se moquer. Oui ! c'est ainsi qu'il était devenu un mystificateur — par légitime défense!
Depuis, il y avait pris goût. C'était devenu un entraînement, un jeu de son ennui, un sport mental. Car il y a, chez le mystificateur, quelque chose de la psychologie de l'inventeur. Il a trouvé un tour nouveau. Réussira-t-il ? Dans la pensée, comme sur le papier, tout s'exécute à souhait. Théoriquement, c'est bien. Mais dans la pratique? Réalisera-t-on son invention (et la mystification en est une) ? Il faut qu'elle réussisse.
Alors, l'accomplissement seul importe, pour rien, uniquement pour la preuve...
C'est pourquoi le Poète, après tant de mys-
tifications laborieuses vis-à-vis des imbéciles puissants, et qui ne furent que pour se venger, se défendre, en arriva à des mystifications désintéressées, plutôt des expériences, pour lesquelles les inoffensifs et même les simples lui servaient d'instruments...
Ainsi, ce soir-là, sous ce ciel de Golgotha où des étoiles maintenant enfonçaient leurs clous de cruauté, il eut tout à coup une idée nouvelle qui inonda de joie son visage morne, tandis qu'il passait devant une humble vitrine. C'était la boutique d'un marchand de charbon, noire comme un four éteint d'usine... Mais, dans le fond, une petite pièce exiguë apparaissait toute claire, claire de la lampe, de la nappe mise, des verres et de la vaisselle d'un repas, claire aussi de l'invisible rayonnement des demeures où il fait heureux. Un enfant blond mangeait entre un homme et une femme.
Le Poète entra. Le marchand aussitôt s'en vint vers lui, obséquieux, plus joyeux à cause du client advenu, attendant la commande. Le Poète examinait. Des analogies lui venaient... Il regardait dans les gros blocs de houille les mystérieux ramages, pareils à ceux du givre
sur les vitres... C'était comme de la gelée en grand deuil... Tout à coup, il demanda :
— C'est à vous tout ce charbon ?
L'homme fît signe que oui, ne comprenant
pas.
— Et toutes ces bûches alignées ?
L'homme acquiesçait encore, croyant l'acheteur indécis.
— Et cela, c'est du coke, c'est de la braise ? Ils vous appartiennent aussi?
Le Poète considérait avec soin toutes les marchandises entassées, supputant les chances de son invention nouvelle, encore cachée, tâchant de présager le résultat dont l'accomplissement allait commencer à la minute où il le voudrait ; puis, soudain, il se décida, dévisagea le charbonnier et dit :
— Comment, c'est à vous tout cela? Et vous ne vous asphyxiez pas ?
Le Poète était sorti. Sur le trottoir d'en face, protégé par l'obscurité, il épia un long moment. Il put suivre la scène muette à travers les vitres. Le marchand n'avait plus bougé, comme cloué sur place, fasciné par l'encombrement noir de la boutique, regardant déjà le charbon,
le coke, l'anthracite comme des instruments de mort, avec une expression de terreur sur le visage. Il repoussa hors de sa vue les bûches proches, comme si c'étaient des bois de justice. Au fond, la pièce exiguë était toujours claire. La femme attendait, l'enfant blond continuait d'appeler avec sa bouche, avec ses yeux aussi, appelants comme d'autres bouches. Le marchand ne regarda plus de ce côté. Il semblait regarder en lui-même, où des mots irrémédiables venaient d'entrer, écrivaient déjà sa destinée. II se remit à considérer les marchandises ténébreuses qu'il vendait et que le singulier visiteur avait énumérées lentement, avant d'indiquer l'usage meilleur qu'on en pourrait faire. . . Le Poète exultait. Cette fois encore, il venait de trouver décidément un bien bon tour. Son invention avait réussi. Il continua à observer du dehors... Le marchand, visiblement, se trouvait déjà influencé par lui. Il demeurait immobile, dans la boutique. On eût dit qu'il ne pouvait plus rejoindre les siens, se reprendre à la joie, à la simplicité de la vie, à sa famille heureuse autour de la lampe et du repas du soir... Le Poète ricana : — « Le Poète ennemi des
familles ! » — Et il s'éloigna, parlant tout haut en un étrange soliloque : « Oui ! je lui ai communiqué le Goût du Néant... » Et il médita sur ce que l'idée de la mort a d'enivrant. C'est l'attirance du gouffre, la douceur homicide du mancenillier. Dès qu'elle a surgi, on n'y échappe plus. Même au sommet du bonheur. Ainsi les amants : que, dans le paroxysme des baisers, l'idée de la mort, une seconde, s'interpose entre eux, leur amour aussitôt n'aura désir que de mourir. Le lit est déjà un tombeau ; et il n'y a plus d'hésitation que sur le mode de suicide...
De même le marchand regardait déjà le charbon comme la mort, tournant toujours le dos aux siens, c'est-à-dire tournant le dos à la vie, comme si instantanément le pessimisme du passant inconnu lui en avait fait comprendre l'inanité et l'amertume.
Et le Poète s'éloigna, ravi de sa mystification nouvelle, de cette plaisanterie apparente dont il s'amusa, dans le soir tombé, à dégager l'idée et le symbole, très profonds.
Quelques mois après, le Poète flânait par hasard du même côté, à l'heure douloureuse
du crépuscule, qui était son heure favorite. 11 reconnut la petite boutique où il était entré un soir, mais toute changée, semblait-il. Les volets de la devanture étaient clos. Elle avait l'air inoccupée. Une ancienne affiche, collée sur la porte, avait jauni, s'était déchiquetée, offrait maintenant la ressemblance d'un visage découpé et qui grimace. Le marchand de charbon n'habitait donc plus là ? Le Poète se remémora sa conversation, le conseil ironique qu'il avait donné. Est-ce que, vraiment, il lui avait communiqué, jusqu'au bout, le Goût du Néant? Il fallait savoir. Le Poète sonna. Personne ne vint ouvrir. Alors, il s'adressa aux voisins, interrogea adroitement. Les uns ne savaient rien. D'autres se taisaient. A la fin, une vieille femme, qui fut liée avec le marchand et sa famille, raconta tout. Les pauvres gens! Ils furent bien malheureux. Un beau jour, sans qu'on sût pourquoi, le marchand se mit à négliger ses affaires. Toujours des humeurs noires ! Gela lui avait pris tout d'un coup. Il sortait sans cesse, passait des heures chez le marchand de vin, buvait, buvait. Il rentrait ivre. Et, alors, c'étaient des querelles. 11 frappait sa femme.
Nul client n'osait plus entrer chez eux. Et ce furent des dettes, la saisie, la grande misère. Dans ses moments lucides, le marchand disait : « Oui! on m'a jeté un sort. Je croyais qu'il n'y en avait plus que chez nous, à la campagne, des jeteurs de sorts, et pour les bêtes seulement. Il y en a maintenant dans les villes. Je le reconnaîtrais bien, le mien, mais il ne reviendra plus. »
— Et la fin? interrogea le Poète haletant, avec l'angoisse de l'inventeur qui ne sait pas encore si l'expérience a réussi complètement.
La femme répondit :
— Il s'est asphyxié avec son dernier boisseau de charbon...
Le Poète fut satisfait de la logique du destin, n'éprouva nul remords, puisqu'il n'avait fait que rejeter, au hasard, sur quelqu'un — qui représente la Foule — une des innombrables malédictions dont celle-ci l'a chargé.
Il reprit sa marche, parmi ce nouveau soir de rayons jaunes et de Crucifiement, un soir tout pareil à celui o\i il avait déjà passé ici. Et ce soir lui rappela Jésus à qui la foule préfère toujours Barrabas.