‹ Le rouet des brumes; contesChapitre 4 sur 11 · L'INCONNU · texte numérisé non relu

L'INCONNU

Ce fut une grande et extraordinaire nouvelle qui éclata un dimanche dans ce village du Nord : « Ursule, la folle, est enceinte ! »

On se la raconta de porte en porte. La plupart n'y croyaient point. Gomment ? l'idiote du 'village? La pauvre grotesque, au visage hébété, au corps difforme, moins femme qu'animal et se dodelinant comme un ours, éternelle vagabonde des rues et des champs? C'était impossible. Nul homme n'aurait voulu. Pourtant, on affirmait le fait. La bonne histoire! Ce furent des rires sans fin, des plaisanteries obscènes. Les voisins allaient s'interroger les

uns chez les autres. Les passants s'interpellaient en de joyeux cris :

— Est-ce par l'opération du Saint-Esprit?

— Non ! c'est le diable assurément.

En effet, instantanément, le village tout entier avait pensé, dans la même minute, la même chose : « Qui est-ce? » — Les uns par simple curiosité ou méchanceté. C'était un aliment tout trouvé pour le désœuvrement et la malignité publique. Un mystère à éclaircir, et un mystère qui fleurait le scandale! Une histoire ténébreuse, à coup sûr, et où chacun pourrait nourrir l'espoir de compromettre son ennemi, de répandre contre lui le soupçon et la dénonciation anonyme ! Joie de faire du mal ou de se venger ! Cruel plaisir de remuer des linges sales! Mille cancans allaient enfiévrer les monotones veillées.

— Qui est-ce? — Tout le monde se posa la même question, quelques-uns non par goût du scandale, mais par réelle indignation contre un événement si honteux. Il fallait trouver le coupable et le punir par la réprobation unanime, car c'était bien un coupable, et un infâme, puisque la pauvre folle, après tout, avait la

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simplesse désarmée des enfants et la sorte d'inviolabilité des choses de la nature...

A la sortie de la grand'messe, des groupes se formèrent, conversèrent longtemps sur la Place, parmi des chuchotements, des rires, des grivoiseries, des airs effarouchés.

Soudain, quelqu'un cria : « Tiens! la voilà qui arrive. »

En effet elle descendait la rue en pente qui conduit à l'église, forme indécise entre les maisonnettes basses aux tuiles d'un rouge de géraniums, aux volets blancs et verts, elle-même tout en grisaille dans ce décor criard.

Chacun, cette fois, la dévisagea plus attentivement et au point de vue de ce que, maintenant, on savait... Le corps était anormal, une hanche relevée, ce qui lui donnait la marche déshabituée des marins et l'air un peu ivre. La face était bestiale, de par le nez écrasé, la bouche qu'un mouvement nerveux tirait sans cesse, comme une ficelle. Seuls des yeux clairs, humides et vastes, demeuraient comme un reste d'humanité, une pitié du destin, dans cette ébauche de visage... Elle s'appuyait sur son habituel bâton, car, quand les enfants du

village lui jetaient des pierres — comme à un oiseau — elle le brandissait, faisait mine de vouloir courir et les battre, mais, impuissante, elle continuait ses pas mous et sans cesse trébuchants dans l'écheveau brouillé de sa volonté. Ce jour-là, sa marche parut plus clopinante encore à cause d'un des pieds qui allait sans chaussure. Elle avait perdu en route un soulier, sans s'en apercevoir. Et elle en semblait plus incomplète encore...

Elle approcha. Il y eut des remous parmi les groupes, des rires, des appels, tout un hourvari... Chacun regarda avec des yeux inquisiteurs. En effet, la robe élimée apparut plus courte, par devant, et se relevant sur les pieds dépareillés...

Pourtant, personne ne voulut y croire. Elle était trop horrible, vraiment. Une vieille femme observa d'un air entendu : « C'est une tumeur. » Un homme se détacha d'un des groupes, disant : « Je vais lui parler. »

On vit Ursule tomber en arrêt, prise de peur. La ficelle invisible tira la bouche dans une grimace pire. Le corps trembla, du tremblement épileptique de l'ours.

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L'homme demandait : « Eh bien, c'est-il vrai? Dis-moi qui est le père... je te donnerai des sous. »

Elle ne répondit rien. Il insista : « Qui estce ? » Mais la folle sembla ne rien comprendre. Seuls, les yeux, un peu humains, supplièrent. Elle se dégagea de l'entretien comme s'il fallait rompre des entraves et s'éloigna, indécise, découpant son corps caricatural en ombre violette sur la Place du village pleine de soleil, tandis que les enfants, interrompant leurs jeux, recommençaient à lui jeter des pierres, comme à un oiseau !

Quelques mois après, Ursule, la folle, accoucha, en effet. Jusque-là, on avait ri, incrédule, d'ailleurs, et ne trouvant que matière à quolibets, à plaisanteries, à histoires grasses et propos graveleux dans cette maternité paradoxale. Quand on vit l'enfant, l'instinct humain de la foule s'éveilla — et la pitié. Les voisins accoururent. Tout le village arriva, remplit la maisonnette où Ursule vivait avec Marie Nimy, une vieille tante septuagénaire, qui l'avait recueillie. Chacun voulut voir l'enfant. Tous les

habitants collaborèrent à la layette. Pauvre innocent! Il reposait rose et doux. On ne pouvait rien savoir maintenant, sinon qu'il était conformé de façon normale. Aucune difformité; mais cela se manifeste plus tard, à l'époque de la croissance, comme il advint pour sa mère. Chose lamentable : celle-ci, pas une minute, n'avait pris garde à l'enfant. Aucune lueur n'avait traversé sa cervelle de nuit, réveillant l'instinct maternel. On lui montrait l'enfant, on le lui donnait à baiser, on essayait de le poser sur ses genoux, mais vite il fallait l'en retirer. Elle l'aurait rejeté, comme un paquet de chiffons. Hérédité terrible et presque inévitable que celle d'une telle mère ! Le pauvre enfant, endormi là, serait sans doute un jour pareil à elle. Ah! c'est un crime d'avoir donné la vie à ce qui ne pouvait être qu'un monstre. Quel est le coupable? Maintenant, on ne plaisantait plus. On s'indignait. On éprouvait une sorte de remords. La folie est une enfance. La folle vivait sous la protection du village, pour ainsi dire. Elle fut la toute-faiblesse. Et quelqu'un en avait abusé.

— Qui est-ce? — L'interrogation revenait

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toujours, tourmenta tout le monde. On chercha, on questionna le voisinage. On interrogea la vieille Marie Nimy. Est-ce que des hommes y étaient reçus? Quelles relations avait-elle? Ursule ne livra-t-elle aucun indice, nulle piste possible? On l'interrogea elle-même. Mais elle ne comprenait guère. Les mots n'avaient pas de sens pour elle. C'étaient des sons, si confus, aboutissant à son esprit comme les bruits sans paroles du vent dans les arbres ou de l'eau contre les arches des ponts.

Et elle tâchait d'imiter le son des mots. On lui montrait l'enfant. Puis, espérant une association d'idées dans son chaos, on demandait : (( Qui est-ce? » Elle répondait par des cris inarticulés, quelque chose qui n'a rien d'humain et n'est qu'un bruit d'objet : grincement de clé, tic-tac d'horloge, glou-glou de bouteille...

Il fallait savoir pourtant.

On alla chez le curé. — « C'est un crime », dit-il. Il en parla du ton qu'il aurait eu si on avait assassiné quelqu'un dans le pays. Mais il jugea le malheur irréparable, inconnaissable. On parlementa auprès de lui pour qu'il inter-

vînt, aidât les recherches. C'était un prêtre mystique et visionnaire. Les choses humaines l'intéressaient peu. Il répéta : « C'est un grand malheur », et déjà sa voix semblait lointaine, ses yeux regardaient ailleurs.

La curiosité publique, elle, ne renonça pas si vite à savoir. Il y eut maintenant, dans le village, une foule de gens sans cesse occupés à chercher, à interroger, à rejoindre des indices, à vérifier des renseignements, à établir une enquête. Un point était acquis. D'abord : ce n'était pas un passant de hasard, car nul étranger n'avait été signalé au moment voulu. C'était donc un homme du village, qui se cachait, bénéficiait des circonstances, narguait la conscience publique, lâche et infâme... Pourtant, on ne le découvrait point...

Un jour, Ursule faillit elle-même éclaircir l'affaire. On l'avait vue se diriger tout à coup vers un jeune homme qui passait, l'air clairvoyante, extasiée; elle avança les mains vers lui, elle voulut prendre les siennes, essaya de sourire, ébaucha des gestes obscènes, comme si elle le reconnaissait. Aussitôt, l'incident fut connu. Son nom courut de porte en porte. Le

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misérable ! On l'épia. Le lendemain et les jours suivants, Ursule recommença son manège, enhardie et provocante. Elle le suivit, l'attendit devant sa demeure. Le village jubilait. On avait enfin découvert le secret. Il fut décidé d'organiser un charivari contre le coupable. Or, voilà qu'au même moment, Ursule tourna ses obsessions vers un autre, un homme jeune aussi, qu'elle guetta, accompagna d'une pauvre mimique indécente. Puis, peu après, ce fut un troisième, et un autre, un autre encore. Ursule se mit à assaillir tous les hommes de ses agaceries amoureuses. Elle les dévisageait, essayait des attouchements, leur riait de son triste rire cassé comme celui d'un visage dans une eau oh on a jeté des pierres...

Étrange phénomène ! Partiel déchirement de ses ténèbres intérieures ! Elle resta insensible à la maternité, et elle avait perçu l'amour; elle ne comprit pas l'enfant, et elle avait senti l'homme... A présent, dans son instinct réveillé de femme, elle allait à ceux qui sont jeunes et qui sont beaux...

Le village ne chercha plus. La folle était une folle. Il ne fallait attacher aucune importance

à ses simagrées. D'autant plus qu'à ce moment l'enfant mourut. Ce fut tout de suite comme si rien n'avait été. On s'était indigné surtout à cause de lui. Tout était rentré dans l'ordre. L'effervescence d'Ursule elle-même n'avait duré qu'un moment. Elle ne sortit presque plus, retombée à l'apathie, à une vie presque animale, sauf ses grands yeux tristes, encore un peu humains, mais inutiles et qui n'avaient même pas vu son amant d'un seul soir de pleines ténèbres...

Aussi, quand quelque voisine, plus tard, s'obstinait encore, par hasard, à interroger, sur l'événement passé, la vieille tante Marie Nimy : (( Qui est-ce? » celle-ci, branlant la tête, répondait de sa voix usée : « Ce n'était le bâtard de personne. »

Cet automne-là, Mme Cantin fut toute surprise et extasiée de ce qui se passa en elle. Octobre était doux, d'une grâce finissante, tiède encore. Des marronniers avaient refleuri parmi le parc entourant sa demeure, une sorte de château, dans la banlieue d'une petite ville industrielle. 0 joie d'un grand jardin qui vous rend à la nature, à l'herbe, aux feuilles, à l'eau, à toutes les choses élémentaires I Mme Cantin, maintenant surtout, se trouva d'accord avec le jardin. Elle-même venait d'avoir quarante ans, mais au lieu de lui sonner le déclin et l'approche de l'hiver, cet anniversaire lui fut comme une reviviscence. Des roses remontantes

refleurissaient aux rosiers; elle se sentit au cœur un épanouissement pareil. Les couchants étaient vermeils durant ces soirs. Est-ce d'eux que sa bouche fut plus rose, comme si elle l'avait fardée avec leur pourpre rajeunie? Le jardin s'exaltait. Dans l'étang, les nuages versatiles jouaient, changeaient de robes... Les fruits mûrs, dans les arbres riaient, mettaient des nudités rouges d'enfants. Mme Gantin, dans ce temps-là, ne vécut plus qu'au jardin. Elle attendait, avec une impatience qu'elle ne connaissait plus, l'arrivée du soir, l'heure où rentrerait son mari. Jadis, elle avait ainsi guetté chaque soir, avec impatience, même avec fièvre, ce retour. Comme c'était long d être sans lui! Et tous les jours, invariablement. Il se rendait, chaque matin, à son usine, qui était la fortune pour eux, mais l'absorbait trop, décidément. La jeune mariée — après un tel mariage, qui fut tout d'amour ! — aurait voulu l'avoir à elle, sans cesse, à toutes les minutes. Pour abréger l'absence, elle allait à sa rencontre, jusqu'à l'usine, presque. Ensuite, elle s'était résignée, assagie, aimant toujours son mari, mais d'une tendresse calmée, répartie aussi. Car elle avait

maintenant trois filles, trois grandes filles, toutes pareilles, du même teint frais, de la même chevelure blonde, d'un blond de miel ou d'ambre, si ressemblantes qu'après avoir appelé la première : Rose, parce qu'il semblait impossible de ne pas la nommer ainsi, on baptisa les suivantes des noms analogues de Rosine et de Rosette. Elles étaient comme trois heures, se suivant, d'une même journée. Elles marchaient sans cesse ensemble, se tenant enlacées. Elles semblaient n'être qu'une seule vie. Surtout qu'elles eurent ce caprice tendre de vouloir toujours être habillées de même, avec la couleur d'étofTe, la façon des robes, la forme et les fleurs du chapeau, textuellement semblables. Elles allaient, côte à côte... On ne savait pas où chacune commençait et finissait...

Mme Cantin avait aimé ses filles avec une tendresse passionnée. Ce fut autant de moins pour le mari. Or, voilà qu'elle venait tout à coup d'éprouver on ne sait quels effluves nouveaux, une reprise de trouble en sa présence, des frissons ressuscites dans sa chair, une impatience de l'attendre, le soir, comme les premiers mois de leur mariage. Gela coïncida

avec une absence de quinze jours qu'il avait faite, un voyage à l'étranger pour un chemin de fer dont son usine devait fournir le matériel. Ce fut long comme un siècle. Elle se sentit seule, malgré ses filles. La nuit, elle ne dormit pas, dans le lit vide... Au retour, éclata ce renouveau d'amour qui maintenant brûlait, durait, s'attardait comme le tiède automne dans le jardin. Elle comprit la complicité de la saison. Elle se trouva de connivence avec les roses remontantes. Ivresse des recommencements!

C'est la joie des amants qui se reprennent après s'être querellés! C'est la joie de ceux qui se retrouvent à la fin de l'absence ! Mais est-ce qu'on ne se quitte pas toujours un peu? On se quitte, dès qu'on se désenlace. Or, entre tous les recommencements, le plus enivrant est celui qui annule les années, illusionne sur l'âge, ressuscite entre deux êtres l'émoi initial, l'électricité des sens qu'on croyait blasés, le mystère d'eux-mêmes, qui est comme l'obscure alcôve excitante de l'Amour. Mme Cantin éprouva de nouveau les tressaillements profonds... Découvertes incessantes de l'amour, qui dure, tant qu'il se renouvelle...

Après vingt ans de mariage, tout à coup, comme dans une aventure, son mari s'étonna, s'extasia, se rassasia d'elle. Et leur octobre fut comme un second printemps. Même il arriva qu'une rose remontante s'annonça aussi pour leur foyer. Rose tardive, rose de ce bel automne lascif et complice, une rose de plus, après Rose, Rosine et Rosette, une fleur imprévue, et qu'on rattacherait — comment ? — au bouquet uni et harmonieux des trois jeunes filles déjà grandes ?

Mme Gantin avait d'abord douté encore, mais l'évidence se fit pour elle-même. Rientôt elle se ferait pour les autres. Alors, elle songea à ses filles, elle s'inquiéta. Elle interrogea son mari : « Faudra-t-il le leur annoncer? »

Mme Gantin, à la pensée de ses filles, se sentait prise d'on ne sait quelle pudeur, d'une gêne, d'un peu de confusion. Elle rougit désormais en leur présence, comme si son cas était anormal et que ce fût honteux, à son âge, de céder encore à ces sensualités. L'amour a sa saison. Elle était, à rebours, comme la jeune fille à peine pubère et déjà enceinte qui défaille devant

l'honnêteté de sa mère. Elle, elle souffrait devant l'innocence de ses filles. La même question lui revint sans cesse, indécise de savoir s'il valait mieux se taire jusqu'au bout.

— Elles le comprendront d'elles-mêmes, disait le mari.

— Qui sait? répondait Mme Cantin. Elles sont restées si innocentes !

Si innocentes, en effet. Aucune n'avait été mise en pension. Toute leur instruction s'était faite à la maison, sous les yeux de leur mère, par des institutrices, des professeurs spéciaux. Aucun contact; nulle de ces promiscuités qui souvent initient et souillent. Une atmosphère de réserve et de religion les avait entourées. Elles avaient la pudeur des jeunes roses auxquelles elles ressemblaient et qui servirent à les nommer : Rose, Rosine, Rosette, si ressemblantes entre elles qu'on n'aurait presque pas pu les distinguer sans leur âge inégal : Rose avait dix-huit ans; Rosine, seize ans; Rosette, la dernière, la petite Rose, treize ans seulement. Mais toutes pareilles, néanmoins; habillées identiquement ; avec des cheveux blonds qui semblaient les trois parts d'une

même chevelure indivise. Le même caractère aussi, tendre, franc, sensible. Elles allaient, se tenant toujours enlacées, les bras passés à la taille l'une de l'autre. Groupe unique, et si harmonieux ! On aurait dit qu'un même ressort les faisait marcher. C'étaient les trois voiles d'un même navire. Elles étaient toujours d'accord, sentaient de la même manière, aimaient les mêmes musiques, mettaient tout en commun.

Ce fut, dans ce temps-là, le petit tourment de Mme Gantin d'ignorer si ses filles se doutaient de quelque chose. Car sa situation était devenue apparente... Maintenant, elle rougit davantage en présence de ses filles. Elle s'en tint à des peignoirs flottants, imagina des gestes enveloppeurs, comme si c'était une honte qu'elle devait leur cacher, un péché dont il ne fallait pas troubler leur innocence. Oui ! Elles étaient innocentes. Mais innocence n'est pas ignorance. Savaient-elles quelque chose du mystère des sexes et de la maternité? Se rendaient-elles compte de l'événement prochain? Ou fallait-il les en avertir? A coup sûr. Rosette, qui n'avait que treize ans, devait être restée ignorante de

tout. Mais l'aînée, Rose, avait dix-huit ans. Pouvait-elle la supposer ingénue comme Agnès ? Elle avait dû voir souvent, dans ses promenades, même parmi leurs relations, des femmes enceintes, et faire des réflexions. La grossesse, après tout, est une chose voyante. La seconde, Rosine, avait seize ans. A cet âge-là, Fesprit travaille; elle, non plus, ne devait plus ignorer. D'ailleurs, ces trois sœurs si ressemblantes, si unies, pensaient de même, se disaient tout. Rose devait savoir; par conséquent Rosine. Mais alors Rosette, la plus jeune, devait savoir aussi? Cette pensée fit mal, sans qu'elle sût pourquoi, à la mère. Comment? Sa petite Rosette troublée à cause d'elle, dans le calme de son âme non déveloutée, de sa pudeur intacte! Et comme elle ne comprendrait pas tout, elle en concevrait pour sa mère une sorte de dégoût et d'horreur, comme s'il lui était révélé qu'elle eût des parents sans pudeur, touchant à ces choses honteuses du corps sur lesquelles elle-même fermait les yeux, pour les ignorer, quand elle changeait de linge.

Mme Cantin s'alarmait douloureusement. Surtout que, à ce moment, Rosette parut

inquiète, triste, plus pâle. Elle l'interrogea : (( Qu'as-tu? » . Elle questionna ses sœurs. Toutes répondirent qu'il n'y avait rien. La mère sentit bien, cependant, que l'événement était en jeu, troublait ces jeunes esprits. Mais à quel point? Encore une fois, elle voulut tout avouer, le proposa à son mari.

« Mais non! laisse les choses aller. Tout se dénoue de soi-même. »

Un soir, Mme Cantin s'attardait sous une tonnelle du jardin, après la journée chaude... Il faisait bon, en ce coin, sous la voûte de verdure qui y mettait la fraîcheur et la lumière glauque, — la lumière d'éclipsé — d'une nef d'église. A cause des feuillages épais, on y était comme invisible. Elle rêvassait là, renversée dans un fauteuil de jonc, lasse du poids grandi de son amour, son amour du dernier automne né dans ce jardin, sa rose-remontante complice de celles du jardin. Elle pensait à son accouchement, qui était proche. Elle songeait à ses filles, à Rosette surtout, dont le chagrin, qu'elle n'osait pas éclaircir, et lié sans doute à sa situation, empirait. Tout à coup, elle vit apparaître, au bout de l'allée, ses trois filles marchant sur

un rang, se tenant l'une l'autre par le bras enlacé à la taille, comme à l'habitude. Le même mouvement les animait. On aurait dit une seule vague, déferlant un peu plus d'un côté, à cause de la taille plus haute de l'aînée. Elles causaient d'un ton de confidence, allaient et venaient dans le chemin. Elles ne virent pas leur mère qui, espérant se renseigner, se tint coite, abritée par les feuilles compactes de la tonnelle. Des bouts de conversation arrivèrent jusqu'à elle. Rosette, la cadette, pleurait. Elle disait :

— Si! je suis sûre que maman est malade! Vous ne voulez pas me le dire. Elle a une grave maladie. J'ai bien vu son ventre. Et elle est laide ainsi! Je n'aime pas que maman soit laide...

Rosette eut des sanglots ; Rose, l'aînée, la consolait :

— Mais non, je t'assure. Ce n'est rien. Ce sera bientôt fini. Attends quelques semaines... mère sera comme auparavant. Mais ne lui en parle pas, surtout.

Rosine, la seconde, confirma :

— Rose a raison. Ne pleure plus, Rosette. Et le groupe harmonieux allait, venait d'un

même mouvement unifié de vague qui se déplace, qui se défait et se refait.

Mme Cantin, muette, retenant son souffle, pleura de joie, d'émotion, d'émerveillement sous la tonnelle. Ainsi Rose et Rosine savaient; Rosette ignorait. Avec quel exquis scrupule, les aînées avaient tu le mystère pour la plus jeune. Désormais, Mme Cantin rougit davantage devant ses filles^ de savoir qu'elles se rendaient compte.

Elle s'absorba, s'isola avec Rosette qui, elle, ne soupçonnait rien.

Heureusement que l'événement se précipita, abrégea ce vrai supplice quotidien pour la mère, de se sentir, devant ces grandes filles, cette sorte de honte, un malaise d'âme, une gêne physique que chaque jour accroissait.

Mais dès que le nouveau-né fut là, il ne lui coûta plus rien de le montrer à ses trois filles, d'en parler, de s'en extasier, de s'en enorgueillir. L'enfant avait pris tout le péché.

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