‹ Le rouet des brumes; contesChapitre 6 sur 11 · L'ACCOMPLISSEMENT · texte numérisé non relu

L'ACCOMPLISSEMENT

Les fous ne sont pas à plaindre. Souvent ils ne font ainsi que se réaliser. Ils deviennent ce qu'ils rêvaient d'être et n'auraient jamais été. Ils voient, enfin, ce qu'ils attendaient. Leurs projets arrivent. Ils vivent leurs songes. C'est comme leur intime avènement, car leur manie est conforme à ce qui fut leur désir le plus aigu, leur plus secrète nostalgie. L'ambitieux, dans le délire des grandeurs, atteint vraiment ses hautes visées : il possède des richesses sans fin, il commande à de vastes peuples, il ne correspond plus qu'avec des souverains. Celui que trop de pitié exalta parvient tout à coup, s'il tombe en démence, à l'état mystique très

parfait; et la monomanie religieuse lui rend effective la présence de Dieu, la possession des paradis... Ainsi toujours la folie réalise le but choisi par chacun. Elle pousse jusqu'au bout, dans le sens où on inclinait. Elle intervient comme une pitié pour ceux dont la destinée trop exigeante ne pouvait aboutir. Et, par elle, souvent, on s'accomplit soi-même.

Ceci est devenu une conviction pour moi depuis cette étrange histoire à laquelle je fus mêlé, durant une villégiature, en une région de forêts et de montagnes où j'aimais à passer l'été. Endroit solitaire jadis mais aujourd'hui envahi par la foule. A proximité, il y avait un village où de petites hôtelleries et pensions de famille s'étaient inaugurées, depuis l'ancienne année où j'avais déjà vécu là. Maintenant les chemins n'étaient plus tout à fait vides. Il y avait parfois des promeneurs sous les hautes futaies. Un jour, je rencontrai une jeune femme que je connaissais pour l'avoir un peu fréquentée, à mon premier voyage. Elle s'appelait Mlle d'Angis. Elle était du pays et en habitait une des villes. Elle aussi aimait ces sites presque intacts encore, sans chemins de fer, d'une beauté

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sauvage, avec des torrents, des mélèzes, aux bras de suppliants, des rochers où il y a des visages. Nous causâmes un peu. Elle était installée avec sa vieille mère dans une des petites hôtelleries du village. Presque chaque jour elle venait peindre à l'endroit oCi je la trouvai, assise devant un chevalet, la palette à la main :

— Gela vous amuse, la peinture? lui demandai-je.

— Oui! Et puis cela aide à vivre.

Mlle d'Angis avait eu un petit soupir, une vague tristesse montée d'elle, vite expirée, comme ces bulles que je vis, dans le même moment, crever à la surface d'une mare contiguë, et qui montent d'on ne sait quel trouble du fond de l'eau.

Je l'examinai. Gomme elle avait changé depuis l'époque de mon premier séjour ! Quelques années suffisent pour faner les visages les plus suaves... Dans ce temps-là, sans être belle, elle était charmante. Peut-être avait-elle la grâce de ce qu'on sait fragile et éphémère. Rousse, elle possédait ce teint diaphane, cette chair, d'une subtile nuance un peu verte, des

rousses, ton d'une azalée blanche dans un jardin ou du linge qui blanchit sur une pelouse. Et de fins détails : un si bleu carrefour de veines, aux poignets! Maintenant tous ces charmes frêles avaient disparu. Quoi? si vite! Elle devait à peine avoisiner la trentaine. Pourtant elle donnait déjà la sensation de la vieille fille. L'azalée blanche avait jauni, avait bleui par places. Le carrefour de veines s'embrouillait. Seuls, les cheveux restaient magnifiques, et si d'accord avec le proche octobre de la forêt où nous étions ! Nuance intermédiaire entre le soleil de l'été et les feuilles mortes de l'automne. Toison d'or rouge, splendeur qui s'attarde.

Je la revis souvent, dans tous les coins de cette forêt, oi!i je passais moi-même mes journées, sous la fraîcheur des vieux ombrages. Elle était toujours devant un chevalet, assise sur un pliant, peignant infatigablement de petites toiles qui, souvent, offraient un tableau différent. Elle enlevait un paysage en quelques séances.

— Ne regardez pas! c'est horrible! Jisaitelle, quand je m'approchais — c'est du com-

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merce. Il faut vivre I Je n'ai pas de quoi faire de l'art.

En effet; j'avais appris le douloureux roman : le suicide de son père, quand elle avait vingt ans, mourant ruiné, endetté, par suite de spéculations malheureuses et d'une grande industrie mal gérée. Il avait voulu se sauver de la banqueroute et de la prison. Mlle d'Angis, après une adolescence de luxe et de plaisirs, resta seule avec sa mère. Celle-ci était inapte à tout, la santé détruite, d'ailleurs, par une telle catastrophe. Alors la jeune fille mit à profit les arts d'agrément qu'on lui avait enseignés. L'hiver, elle donnait des leçons de musique, à la ville. L'été, elle venait peindre, en cette forêt, des tableautins, dont la vente assurait leur existence. Elle vieillit vite à ce métier, avec l'usure, en plus, de leur déchéance qui avait brisé son avenir. Charmante et distinguée, mais pauvre et un peu déconsidérée dans l'esprit bourgeois par la chute du père, personne ne songea jamais à la demander en mariage... Elle avait longtemps espéré, malgré tout. Aujourd'hui elle n'espérait plus. Voilà pourquoi elle avait tant changé !

Seuls ses cheveux d'or survivaient, eût-on dit.

— Gomme ils sont beaux, vos cheveux, hasardai-je un après-midi. Et, en effet, ils flamboyaient devant moi, ils éclataient, parmi ses mélancolies, comme le soleil dans les ruines.

— Vous vous moquez de moi, dit-elle. Je suis une vieille femme ou, pis encore, une vieille fille.

Elle avait prononcé ce mot : « vieille fille », d'un ton soudain glacé et sinistre, du ton dont un malade dit : « Je suis perdu. »

— Mais non, repris-je; vous êtes très jeune ; vous vous marierez.

Elle éclata en un sanglot.

Depuis, nous nous revîmes souvent. Moi, je suis grave devant la vie. Elle, elle était triste. Une noble amitié nous lia. Nous en étions arrivés à causer très intimement, à nous dire les choses les plus sincères de nous-mêmes, à nous ouvrir Tun à l'autre cette dernière chambre de l'âme où d'ordinaire chacun vit seul.

Mais toujours notre conversation, après des détours, aboutissait au même point, c'est-àdire à elle-même, à sa vie manquée et close, au rêve d'un foyer qui, déjà mort, s'obstinait

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en elle, devenait une idée fixe... Plus d'une fois, elle avait cru réussir... Il y eut des rencontres, des amourettes, une grande passion même, qui échoua aussi. Est-ce qu'on épouse une fille sans dot? Elle me raconta tout, me cita les noms, me précisa les lieux et les circonstances, pour que je n'en pusse pas douter. Elle y mettait un amour-propre, le reste d'une coquetterie rallumée au passé. Chaque fois, à ces souvenirs, elle s'exalta. Sa voix devenait stridente, ses gestes tumultueux, ses yeux troubles comme si elle regardait au loin, trop loin! Je ne remarquai pas d'abord l'étrangeté subite de son allure. Un soir, comme elle rangeait toile et pinceaux pour le retour, elle m'interrogea brusquement :

— L'autre jour, vous m'avez dit que je me marierais! Me connaissez-vous un parti?

Elle en arriva à ne plus me parler que de mariage : ceux qu'elle avait dû faire, celui qu'elle attendait, et le plus vite possible. Elle se complut dans ce sujet unique, avec un émoi, une fébrilité qui décidément me parurent inquiétants.

Un soir, comme je la ramenais vers le vil-

lage où elle résidait, elle s'exalta avec une amertume et une frénésie définitives.

— Oui! vous ne savez pas, vous ne pouvez pas comprendre, ce que j'ai souffert, ce que je souffre. Vous avez eu des maîtresses, à votre guise. Maintenant vous êtes marié... Mais le célibat! N'avoir personnel N'être à personne! Moi, j'attends, j'ai toujours attendu; j'ai la folie d'attendre encore... Je suis vierge. Et c'est horrible! C'est trop fatigant, à la fin. Ma chair n'en peut plus d'être seule... Je me suis embrassée moi-même dans les miroirs pour avoir l'illusion de rencontrer une bouche. Le soir, dans mon lit, j'ai étreint mon oreiller comme si c'était un corps. Mourrai-je sans savoir le frisson du baiser, qu'on reçoit — et des baisers qu'on donne. Il semble que ma bouche en fourmille, de baisers ! Ils m'étouffent parfois... Et je baise mes mains, mes bras, ma poitrine, tout ce que je peux. Je me regarde... Je regarde la solitude de mon corps...

J'avais fait un mouvement involontaire d'émoi, de surprise, devant l'audace de cette confidence, rendue plus étrange par la mimique exaltée de Mlle d'Angis et la fièvre brusque

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qui farda ses joues. J'éprouvais une gêne. Je voulus changer de conversation. « Quel beau soir! » fis-je, montrant les sapins de cette extrémité de la forêt, entre lesquels la brume montait déjà. « Ils rêvent dans de Fencens! » Mlle d'Angis ne m'avait même pas entendu. Elle continua son idée, scandant les mots : (( Comprenez bien où j'en suis ; je regarde la solitude de mon corps I »

Quelques jours après, on vint me chercher. Mlle d'Angis était devenue folle, brusquement. Elle courait, toute nue, dans la forêt. On espérait que mon influence pourrait l'amener à se rhabiller, à regagner le village, où on prendrait les mesures nécessaires. Je me remémorai notre dernier entretien, si étrange. Aujourd'hui elle défaillait enfin, de ce trop long célibat! Mais la folie en même temps lui réalisa son rêve d'amour et d'étreintes. Quand je pus l'approcher, elle me parla de celui qui était venu, l'avait épousée, la trouvait belle, lui rendait ses baisers, admirait ses seins, dont les grappes désormais pourraient mûrir, admirait aussi son corps, tout son corps... Ainsi la folie.

encore une fois, fut pour elle la réalisation de son plus profond rêve, et comme l'accomplissement d'elle-même, dans le sens qu'elle choisit. Car comment expliquer autrement que cette jeune femme distinguée, pudique — et vierge! — se soit mise nue, sinon parce que la folie lui fit croire qu'elle s'était mariée, enfin ! — et alors elle se déshabilla comme dans l'amour...

En somme, les fous ne perdent peut-être que la raison des autres choses pour s'adonner exclusivement, et jusqu'au paroxysme, à celle qui leur importe le plus.

UiNE PASSANTE

Dronsart, en traversant le jardin du Luxembourg, s'attarda un moment, conquis aux splendeurs d'octobre, aux vieux arbres parant l'horizon de rousses tapisseries, au ciel, par-dessus, où s'écroulaient des palais d'apothéose, des escaliers de verre, une vaste cendre rose. Le soir venait, pourpre et gris, auguste comme la lin d'un règne. Dronsart se sentit atteint par cette nostalgie de l'automne et du jardin. Il s'arrêta devant le bassin dont le jet d'eau retombait sans cesse, désir incontenté !

Son esprit surexcité noua d'autres analogies. Le cuivre des feuilles mortes, craquant sous ses pas, lui évoqua celui des cors dans la forêt

aux feuillages rouges. Et, à cause de l'antithèse des couleurs, il eut l'attention plus attirée sur une femme en noir — et parce qu'elle était en noir — parmi ces dorures et ces enluminures du vieux jardin, qui se continuaient en lui. Toilette sobre et sombre, sans pourtant qu'elle fût en deuil.

On aurait dit qu'elle avait pris soin d'élaguer toute couleur claire. Pas un ruban gai. Nul bijou. Ni même une fleur à son chapeau. Il semblait impossible que ce ne fût pas intentionnel, et afin d'être vêtue selon ses pensées. Car elle apparaissait pensive, pâle dans ses étoffes obscures comme la statue du Demi-Deuil au bord d'une allée. Elle était assise sur un des bancs de pierre. Elle regardait au loin, les arbres, le couchant, plus loin encore, on ne sait où, au-delà de la vie... Dronsart s'était senti tout de suite attiré, conquis à son air las. Etaitelle triste d'un chagrin réel, ou subissait-elle seulement les veuvages de l'heure?

Il y a des nerfs qui s'apitoyent, sont des fils sensitifs ob. s'enfilent toutes les larmes des choses... Dronsart avait fixé un regard hardi, encore que tendre, sur la jeune femme. Elle

détourna les yeux. Il insista, tournoya autour du banc, se décida enfin, vint s'asseoir à côté d'elle. De près, elle se révéla plus émouvante. Le ciel, les escaliers de verre, la cendre rose étaient dans ses grands yeux. Elle offrait une bouche au dessin sinueux et comme modelée dans un fruit. Sa fine oreille avait des complications de coquillage. Ses cheveux cuivrés résumaient la splendeur jaune du jardin d'automne. Et ci, et là, des taches de rousseur sur les joues, premières feuilles mortes en fuite... Très pâle, d'un teint frêle et blanc, derrière lequel il y avait comme une lumière, la lumière qui brûle dans l'intérieur des veilleuses.

Dronsart, très excité, la regarda, considéra ses mains fines aux carrefours de veines, sa taille mince d'où bombait une gorge sans accalmie. Elle montait et redescendait comme le jet d'eau, en face d'eux, inquiète aussi... Dronsart, un moment, rencontra ses yeux, les retint, s'y appuya. Les yeux de l'inconnue acquiescèrent. Car les yeux parlent, se font comprendre comme les bouches. Alors Dronsart, pardonné d'avance, osa lui parler. Timide

essai. Balbutiements. Paroles qui traînent. Lèvres attardées, quand déjà les cœurs, noués par la destinée, se sont rejoints et reconnus ! Dronsart parla du beau soir, de ses grands yeux, des solitudes de la jeunesse...

— Vous avez l'air triste aussi? demanda-t-il à la jeune femme.

— Oui !

— Et où allez-vous, ce soir?

— Nulle part.

— Vous n'avez pas d'amour?

— Oh ! surtout ne me parlez pas d'amour ! Ne prononcez plus ce mot-là!

Elle eut l'air bouleversée.

— Vous retournez chez vos parents, alors?

— Ne me questionnez pas, je vous en supplie, dit-elle, plus triste.

Une brume monta dans ses yeux. Sa gorge sans accalmie accéléra son battement. Elle ajouta :

— Je ne m'en retourne nulle part. Je ne connais plus personne. Si vous voulez, nous passerons la soirée ensemble. Mais vous ne m'interrogerez pas. Vous parlerez ; vous direz des choses belles et tristes, très doucement. Et

VOUS ne me demanderez plus rien sur moimême.

— Votre nom, seulement, il faut bien que je vous nomme de votre nom, puisque déjà je voudrais vous tutoyer. C'est étrange! On dirait qu'il y a longtemps, de longs mois, que nous nous connaissons.

— Mon nom! Je n'en ai plus. Je voudrais avoir un nouveau nom pour vous, un autre nom, rien que pour nous deux et entre nous deux... Donnez-moi vous-même un nom, comme si je naissais !

Elle eut une pause et se reprit avec mélancolie : « Comme si je renaissais! »

A ce moment, des fillettes passaient, jouant dans Fallée, se renvoyant des volants. L'une appela l'autre : « Nel ! Nel ! »

— Tiens, il est joli, ce nom-là, dit brusquement l'inconnue. Nel, c'est Nelly sans doute... On ne sait pas... Tant mieux... Appelez-moi, Nel.

Deux années s'étaient passées depuis le premier soir où Dronsart avait emmené l'inconnue, sans résistance, dans son petit appartement.

Tout de suite, elle s'y était sentie comme chez elle, s'installa, trouva son coin.

Le temps avait coulé. Dronsart l'appelait toujours Nel. Ils se remémoraient souvent ensemble le crépuscule de la rencontre, les beaux arbres jaunes, le jet d'eau montant et retombant comme sa gorge — et le joli nom jeté par les fillettes comme un volant, avec leurs raquettes. . . Nel avait perdu son air triste. Elle souriait, riait, toujours un peu grave. Elle semblait heureuse. Dronsart était aussi heureux. Certains jours, il se demandait comment finirait cette aventure, commencée comme une fantaisie d'un soir et qui était déjà une longue liaison. N'importe ! il ne se sentait pas la force actuellement de briser ce lien cher; ni la force surtout de rejeter dans la vie celle qui l'avait quittée comme la mer. Avait-elle bien l'air d'une naufragée, ce premier jour, dans le jardin du Luxembourg ! Mais de quels naufrages? Depuis deux ans qu'il vivait avec elle, il n'avait rien su, rien appris, rien deviné. Nel sans cesse demeura impénérable. Quand il risquait de la questionner encore sur son passé :

— Non ! laisse-moi! suppliait-elle.

Et elle paraissait inquiète, comme si on voulait rouvrir des blessures dont elle ne souffrait plus.

Dronsart ne connut rien d'elle. Pas même son vrai nom.

— Je suis ta Nel, disait-elle avec de tendres câlineries. J'ai un nom rien que pour notre amour. Tu dois être content que je ne sois pas la même pour toi que pour les autres. D'ailleurs, il n'y a plus que nous. Tu m'es tout l'univers?

Nel l'enlaçait, frémissante, tendre, passionnée. Dès le premier soir, Dronsart l'avait découverte ainsi, toute docile aux frissons sensuels, ni trop experte, ni trop ingénue, vite pâmée en de muets désarrois qui ne laissaient rien deviner des initiations premières.

Un mystère intact l'enveloppa. Jamais une minute elle ne transgressa ce silence strict oh elle semblait s'être oubliée elle-même. A rebours des autres femmes qui s'inventent des histoires compliquées, une enfance riche, des liaisons considérables, mais mal abouties, celle-ci demeura hermétique.

Dronsart n'en fut pas même à construire sur des indices, des signes, des éléments épars et

qui, rejoints, prennent un sens, aboutissent à une figure. Il n'apprit rien, ne démêla aucun détail. Jamais une parole échappée, un mot qui est une clé, ouvre des portes closes vers les corridors plus clairs et les grandes salles de la certitude... Il y a des mots qui révèlent soudain quelle enfance on eut; et quelles amours. Avait-elle grandi à Paris, à la campagne? Gomment aima-t-elle? Certes, elle avait eu des liaisons; elle n'était pas vierge. Mais jusqu'à quel point? Avec qui? Quelles sortes d'amants, qu'on aurait dû pouvoir reconstituer ? Car la plupart des hommes ont des expressions, des habitudes professionnelles. Et les femmes, tout de suite, s'en influencent. Nel, pourtant, n'avait gardé aucune trace de personne, ni de rien. Il semblait à Dronsart qu'elle datât de lui. C'était comme si lui-même l'avait créée dans l'Eden jaune du vieux jardin, ce soir d'octobre. Nel! Elle était sa Nel ! Elle avait pris ce nom pour lui. Et ce soir-là, elle était morte à son vrai nom, à son passé à tout le reste...

Ils étaient heureux. Nel, pâle et délicate, tomba malade, d'un fluxion de poitrine, tout de suite grave. La lumière de veilleuse, der-

rière son teint blanc, baissa. Elle apparut mate, du ton plombé de la neige qui va fondre. Nel était en danger. Alors, Dronsart s'alarma du mystère jamais éclairci, de son identité toujours celée. Elle avait des parents vivants encore, sans doute, puisqu'elle était jeune. Un mari aussi, qu'elle quitta, peut-être? Ne fallait-il pas les informer? Qui sait si elle-même, en ces suprêmes journées où on récapitule sa vie, ne songeait pas à les revoir, sans oser le dire, le demander? Dronsart se décida à l'interroger.

— Ne voudrais-tu pas ta mère auprès de toi pour te soigner? As-tu quelqu'un que tu veuilles voir?

— Ah! je vais donc mourir? s'exclama Nel avec un cri déchirant...

Elle se retourna du côté de la muraille, n'ajouta pas un mot... Dronsart l'entendit, un long temps, qui pleurait doucement sous les couvertures.

Le soir seulement elle recommença à parler :

— Dis que je vais guérir! que je vivrai encore I Nous étions si heureux!

Elle ajouta, comme en reproche :

— Tu m'as encore interrogée!

— Mais non ; tu as mal compris.

— Que t'importe, reprit Nel d'un ton presque solennel. Même si je meurs, n'est-ce pas mieux ainsi! Notre amour n'aura pas eu de nom, nul autre nom que le nôtre. Je ne fus cette Nel — c'est-à-dire moi-même — que pour toi. Et ce sera le meilleur de ta vie. Te rappelles-tu, dans les musées où tu me conduisais, nous nous arrêtions souvent devant les portraits sous lesquels il y avait la mention : Inconnu. Et nous rêvions longtemps. Mon amour sera cela, plus doux d'être cela...

Nel mourut. Dronsart, inconsolable, sanglotant, ne sachant rien d'elle, pas même son état civil, ne put que jeter le nom de Nel, tout mouillé de larmes, à l'employé du bureau des décès, mécontent et qui exigeait des dates, l'âge, la filiation.

Car Dronsart ignorait tout de celle qui fut son amante durant deux années. Mais, se souvenant de leur dernière conversation, il marqua sa croix au cimetière de cette mélancolique et véridique inscription : « Inconnue » , comme si les cimetières étaient vraiment aussi des musées, les Musées de la mort !

11 y eut, une année, un grand émoi et une grande affliction, le dimanche des Rameaux, dans un des doux béguinages de la Flandre. L'heure de la grand' messe approchait. La cloche, dans la tourelle à jour, tintait, si frêle qu'elle avait l'air de dérouler au vent comme une fumée de sons. Quelques fidèles du voisinage, arrivaient déjà, doux vieillards, femmes dont les mantes de drap oscillent aussi comme des cloches... Des béguines commençaient à sortir de leurs petits couvents, s'acheminaient aux offices.

Or, à l'église, sœur Dorothée-des-Anges, la sacristine, allait et venait dans une inquiétude

grandissante. Le fleuriste de la banlieue, oii depuis si longtemps elle se fournissait, n'avait pas apporté, ce matin-ci, la provision de buis habituelle. Elle s'était rendue chez lui, cependant, huit jours auparavant, pour le lui rappeler expressément. Il n'avait pas pu l'oublier. Qu'était- il advenu? Un malheur, à coup sûr, pour lui ou quelqu'un des siens. Sœur Dorothée-des-Anges était bien contrariée. Elle désespérait maintenant de le voir arriver. Il fallait, cependant, des branches de buis à tout prix pour les cérémonies du rituel de ce jour, et aussi pour approvisionner le béguinage, les fidèles d'alentour, qui y comptaient.

Alors, elle s'abandonna à une résolution extrême. Elle se rendit en hâte à la maisonmère qui est le couvent occupé par la Grande- Dame à l'un des angles de l'enclos. Elle lui fit part du mécompte et de la nécessité urgente; il n'y avait qu'un remède : envoyer l'ordre, de couvent en couvent, de couper le buis dont sont ornés, suivant la coutume, tous les petits jardms oii, docile et vernissé, il ourle les sentiers, forme des initiales de patronnes, des Sacré-Cœur percés d'un glaive de verdure. Ce

fut, d'abord, une vraie désolation; car elles y tiennent à leurs jolis jardins, ces béguines! Ils satisfont leur goût d'arrangement et d'ingéniosité. Leur dessin correspond au dessin de leurs dentelles. C'est fait aussi avec des rosaces, des transitions menues, des fonds de rêve, des corolles ouvertes ou demi-décloses. Travail fragile et minutieux, travail parallèle... Leurs dentelles sont comme des vitraux blancs, aux floraisons de givre; leurs petits jardins sont des vitraux de couleur...

Vite on se résigna, par obéissance et pour ne pas déplaire à Dieu. Au couvent des Huit-Béatitudes, au couvent de l'Amour-de-Dieu, dans tous les importants couvent de la communauté, l'ordre fut exécuté sans retard. On coupa les plants de buis à ras du sol, on les entassa dans les corbeilles d'osier de Touvroir.

Mince moisson que celle de chaque jardinet, assez pourtant pour qu'il apparût tout dénudé. Alors, les béguines songèrent à un sacrifice pareil, consenti par elles-mêmes, le jour où on avait coupé leur chevelure... Et leur petit jardin leur devint plus cher. Ce fut comme s'il entrait en religion ce jour-là.

Or, tandis que tous les grands couvents avaient fait le sacrifice immédiat de leurs parures de buis, il y eut un long conciliabule dans un tout petit couvent, le couvent de la Miséricorde, situé au bout d'une des ruelles tournantes. C'était un des plus soignés de l'enclos, d'une propreté éblouissante. Les cuivres de la porte luisaient comme ceux qui sont à la poupe des bateaux dans les canaux. Les vitres étincelaient, tendues de fraîche mousseline, si fraîche qu'on eût dit des voiles de premières communiantes. Le plâtre rejointoyant les briques roses mettait des galons blancs sur la façade. Demeure presque irréelle à force de patient entretien. Petit logis conservé sous un verre qui s'évaporait sans doute à la venue de chaque passant. Couvent de féerie et de songe... Quand apparaissait une béguine à l'une des fenêtres, on s'étonnait. C'était moins une cornette qu'un vol entrevu, des ailes de linge en route pour le ciel. Le miracle d'un tel entretien était dû à sœur Monique, qui n'habitait là qu'avec deux autres béguines. Ainsi, à trois seulement, le parfait rangement et la propreté parfaite étaient possibles. C'est elle qui avait ce

goût jusqu'au scrupule et l'inculqua à ses plus jeunes compagnes. Elle entretenait son couvent comme une conscience. La moindre poussière l'offusquait comme le péché véniel des meubles. A plus forte raison répudiait-elle le désordre, une négligence qui salit ou dérange, tout accroc modifiant l'ordre immuable de cette demeure qui en avait pris un aspect d'éternité, comme déjà hors du temps, sans trace de corporalité et de vie. Aussi, quand arriva l'ordre, là aussi, d'avoir à couper les buis du jardin pour la cérémonie de la bénédiction des Rameaux, sœur Monique fut atterrée, d'abord. Mais, une minute après, elle avait pris une décision. Jamais elle ne pourrait se résoudre à tout à coup bousculer et détruire son jardinet qui était aussi charmant, soigné, correct, fixé pour ainsi dire, que le reste de l'habitation. Elle se donna vite de spécieuses excuses. Elle n'avait que très peu de buis, formant un Sacré- Cœur dans le parterre du centre. Qu'ajouteraient ces quelques branches au grand tas moissonné dans tous les autres jardins du béguinage? C'était comme ajouter un cierge parmi les étoiles du ciel... Elle s'abstiendrait, sans

dommage pour personne. Nul ne s'en apercevrait. Donc, elle communiqua aux deux autres sœurs qui vivaient avec elle sa ferme intention, leur recommandant un secret absolu... Ainsi leur cher jardin serait sauvé du massacre! Elle l'avait trop soigneusement bêché, ratissé, ensemencé, planté, arrosé sans cesse de ses propres mains pour qu'on lui demandât maintenant de le dévaster en un instant. C'était trop cruel vraiment. C'était lui demander de mutiler son enfant. Et sœur Monique, indignée, en se rendant à la grand'messe, crut, sur les autres portes, d'un vert de prairie, voir une croix de sang comme il y en avait eu en Judée pour le massacre des Innocents...

A la grand'messe, ce fut très touchant. Les béguines processionnant, sous leurs longs voiles blancs, reçurent chacune de l'officiant un rameau de buis bénit. Elles exultaient, tenant en main la seule branche rendue du jardin sacrifié, mais heureuses du don fait à Dieu, du don fait aux autres, car des laïques se mêlèrent à leur cortège, doux vieillards, femmes en mante, fidèles du voisinage, aux mains de qui s'éparpillèrent leurs jardins. Joie

de se donner ainsi! Le curé du béguinage en prit texte pour son sermon; il parla avec émotion de cette grâce de Dieu qui voulut mettre à l'épreuve leur bonne volonté. Or, toutes avaient répondu à l'appel céleste, aucune n'avait manqué. Toutes sacrifièrent le buis de leurs jardins. Beauté du sacrifice, qui apparaissait symbolique! Ce Sacré-Cœur de verdure, c'était aussi leur propre cœur. Et Dieu demande qu'on en agisse toujours ainsi : se créer un cœur vivace, puis le donner aux autres!

Sœur Monique avait écouté le sermon avec un émoi grandissant. « Aucune n'avait manqué! » Certes, le curé du béguinage ignorait, mais Dieu savait. La béguine comprit soudain la laideur de sa faute. Auparavant, on se donne de bonnes raisons, on se leurre avec des prétextes et des mensonges. C'est une ruse du démon qui colore le péché, qui farde son affreux visage. A présent, elle se rendait compte. D'abord, elle avait désobéi à l'ordre hiérarchique de la Grande-Dame, ce qui est déjà grave. Mais surtout elle avait mal agi envers Dieu. Elle refusa le buis de son jardin pour le

service des autels. Quelle honte! Avoir lésiné avec l'église, avoir fraudé Dieu! Sœur Monique se jugea une grande coupable. La branche de buis bénit qu'elle avait reçue de l'officiant, durant la procession de la grand'messe, lui tourmentait la main maintenant comme un remords. Elle n'osa pas la garder, la rapporter chez elle. Elle s'en vint la déposer devant le reposoir de la Vierge, offrande expiatoire parmi les bouquets et les vases en vermeil. Elle alluma un maigre cierge, expiatoire aussi, sur la herse de fer forgé où brûle sans cesse un luminaire intermittent.

Quand elle réintégra son petit couvent de la Miséricorde, Finquiétude de sœur Monique ne fit que s'accroître à la vue du jardinet sauvegardé où le Sacré-Cœur de buis éternisait ses méandres verts. Il allait falloir se cacher de tous les yeux, les jours suivants, défendre sa porte contre toute visite inopportune, ne rien laisser transpirer du secret caché là. Pourvu que les deux jeunes béguines qui vivaient avec elle ne fussent point indiscrètes! Elle leur fit mille recommandations, au grand mécontentement de ses compagnes. Celles-ci avaient protesté

dès le début, ne voulaient pas désobéir. Maintenant elles s'ennuyaient de la responsabilité commune, du remords à porter ensemble. Une aigre dispute s'éleva. Elles firent de dures reproches à sœur Monique. Celle-ci s'en faisait bien d'autres à elle-même. Même son cher jardinet ne la consola pas. Elle le regardait avec horreur, comme son tentateur, la cause et l'occasion de sa chute. Le démon s'était habillé de fleurs pour perdre son âme. C'est le serpent du Paradis terrestre qui ondulait là, en forme de Sacré-Cœur, avec toutes ses écailles de buis.

Sœur Monique, qui était vieille et souffrait d'une très ancienne maladie de cœur, passa ce dimanche dans une grande angoisse.

Elle se jugea en état de péché mortel. Elle se crut perdue aussi de réputation, car on apprendrait sa désobéissance dans le béguinage. Le soir, elle se coucha pleine de malaise. Et le lendemain, ses deux compagnes, ne la voyant pas levée à l'heure habituelle, la trouvèrent morte dans son lit.

Quand la Grande-Dame, le curé, les autres béguines, appelés vite au secours, pénétrèrent, ce fut une immense stupéfaction de voir le

Sacré-Cœur de verdure intact dans le jardinet !

« Sœur Monique n'avait pas donné son buis ! »

La nouvelle causa un grand scandale. Sœur Dorothée-des-Anges, surtout, la sacristine, en fut indignée. Toutes les sœurs se signèrent. Cette mort subite était une punition de Dieu. Chacune répétait avec effroi : « Elle n'avait pas donné son buisi » On la jugea damnée, ou tout au moins, pour bien longtemps, au Purgatoire.

Or, tandis qu'on avait fait sa dernière toilette, étendu le corps sur le petit lit aux rideaux de percale lilas pâle, placé dans ses mains un crucifix de cuivre, on voulut mettre sur la commode, près d'elle, suivant la règle, une branche de buis trempant dans l'eau bénite. Sœur Monique, elle, n'avait pas osé rapporter son rameau de l'église. On demanda tour à tour à chaque béguine voisine d'offrir le sien. Toutes refusèrent, prises de peur ou gardant rancune à celle que Dieu châtia. A la fin, il fallut se résigner à aller prendre, dans le jardinet même de sœur Monique, une branche de son propre buis, qu'on mit dans un verre d'eau à côté du

cadavre. Elle n'avait pas voulu toucher à son jardinet; c'est la mort qui y toucha! Et la place où on dut entamer le buis, dans le Sacré-Cœur du parterre, apparut soudain béante comme une blessure, la blessure inévitable dont sœur Monique était morte.

Chaque fois qu'octobre revient, je me remémore presque avec effroi le moment pareil où, les vacances finies, je retournais moi-même au collège. Triste échéance! Morne saison qui, du lointain des années, me considère, avec les yeux blancs d'une statue sur un tombeau! Ceux qui étudièrent dans les lycées de Paris ne savent rien de ces douleurs. Ici, par les portes et les vitres, il arrive quand même un peu des bruits de la grande ville, un peu des plaisirs, des musiques, du vice aussi dont la curiosité adolescente s'enivre — enfin de quoi donner envie de vivre.

Mais, en province, là-bas, les grands collèges

religieux, si moroses et si gris! Le mien était clos comme un séminaire. Et, tout autour, la ville morte s'affligeait dans le concert en larmes de ses cloches. Il y avait une cour centrale, un terre-plein nu comme une grève où la mer retirée a laissé sa tristesse. Pas même l'animation de quelques arbres. Seul, dans un pignon, le cadran implacable d'une grande horloge, dont les aiguilles se cherchaient, se quittaient; les sonneries de l'heure tombaient sur nous, si plaintives, quelles en semblaient obscures! On eût dit une pluie de fer et de cendres. Existence invariable et morne, sous les hauts murs de cette cour interceptant le soleil ! C'est là que mon âme, toute jeune, s'est déprise de la vie pour avoir trop appris la Mort!

La Mort ! C'est elle que les prêtres qui furent nos maîtres, installaient parmi nous dès la rentrée. Nous arrivions de la maison paternelle avec nos jolis trousseaux de linge neuf et frais. On y mêla le poêle des catafalques, son velours noir aux ganses jaunes. Nous ne pensions qu'à tout à fait grandir, apprendre, pour enfin marcher seul, aimer, conquérir le monde, vivre !

On nous enseigna à nous préparer à bien mourir.

Et tout était mortuaire, comme à dessein! Même les promenades que les pensionnaires faisaient une après-midi, chaque semaine. Nous sortions en longue file, trois par trois, menant une course rapide à travers la ville, au long des canaux d'eau inerte, dans les quartiers déserts de rÉvêché, pour aboutir au plus vite à des banlieues navrées, oi^i sont les cimetières. Presque chaque fois nous rencontrions un corbillard, grande voiture drapée, avec des croquemorts coiffés de tricornes noirs et sinistres. Les chevaux, dès le faubourg atteint, étaient mis au trot... La voiture filait, tanguait, sur les pavés inégaux. Ah! quelle angoisse pour le pauvre mort, à qui ces durs cahots pourraient faire mal!... De quelque côté que notre bande d'enfants se dirigeât, aux quatre coins de la ville, elle aboutissait à des cimetières, si désolés en cette province austère qui n'a pas l'art d'attifer les tombes. Nulle part ces fleurs vives, ces nœuds de rubans, cette bimbeloterie funéraire, ces perles blanches qui semblent des larmes mises en bouquet... Rien que les noires cheve-

lures des saules, les sapins géométriques, une ordonnance de fatalité et d'abandon.

J'avais la sensation que nous étions nousmêmes conduits en troupeau à la mort; la sensation obscure qu'a peut-être l'agneau, marqué de la croix rouge, qu'on dirige vers l'abattoir... Et nous allions, chassés hâtivement au long de la route du soir par un long prêtre osseux, noir comme un chien de berger... C'est ainsi qu'on nous vicia pour jamais la joie de la Nature. Les eaux vives, le vent qui s'ébroue dans les blés, les oiseaux, le grand espace, le ciel aperçu tout entier, les bêtes aux nobles lignes, les arbres dont le feuillage fait un bruit de foule, rien ne m'enchante, rien ne me donne l'ivresse de vivre. Je ne peux plus voir dans la campagne que la terre finale.

La MortI Plus encore qu'en ces mélancoliques promenades, nous la sentions nous environner durant les offices religieux. Surtout au temps de la Retraite annuelle, qui avait lieu quelques jours après la rentrée d'octobre, comme s'il fallait tout de suite remettre notre enfance en présence de l'Eternité, qui seule importe.

Celte Retraite était prêchée d'ordinaire par un prédicateur étranger et consistait en quatre jours de sermons, de méditations, d'exercices pieux terminés par une confession et une Eucharistie générales. Le prêtre, en chaire, nous tenait des discours lugubres et véhéments sur la brièveté de la vie, la mort inévitable, l'horreur du péché ; puis, avec des circonlocutions prudentes que quelques-uns entendaient pleinement, que d'autres, demeurés plus chastes, ne s'expliquaient qu'à peine, l'orateur sacré parlait du sixième et du neuvième commandement. Le sermon sur l'Enfer surtout, qui était de tradition, m'est demeuré un souvenir cruel : c'était chaque année, le soir, dans l'église déjà noyée d'ombre, que le prédicateur entamait le sujet redoutable. Peinture tragique et rouge : on nous montrait un abîme tout à coup entr'ouvert, un brasier éternel, des corps vêtus de feu, des bras tatoués de brûlures, des bouches suppliant après une goutte d'eau, une larme de Dieu, pour se rafraîchir — et qui ne viendra jamais. L'obscurité régnait. A peine quelques cierges allumés et qui, dans un courant d'air, allongeaient et déplaçaient des

flammes. Nous étions terrifiés. Il y avait déjà le rouge de l'Enfer autour de nous. Et la voix du prédicateur s'entendait seule... Lui-même était rentré dans les ténèbres, faisait partie des ténèbres... C'était comme si la bouche de l'ombre avait parlé... Et elle apostrophait, d'un ton inquisiteur. Chacun de nous semblait désigné, menacé. Elle disait : « Voilà votre sort, si vous mourez ! Vous n'aurez plus que des habits de feu. Or il y a des cas de mort subite à tout âge. »

Et nous tremblions déjà comme d'un frisson d'agonie...

A cause de notre jeunesse, nous nous sentions peu menacés, malgré ces incessants rappels de la mort. Pourtant il y avait des malades souvent, parmi nous. On les menait à l'infirmerie, la chambre dont les fenêtres avaient des rideaux de coton blanc, deux fenêtres, les dernières du haut bâtiment longeant la cour... L'infirmerie! Comme ce mot nous sonnait triste ! Nous la considérions comme l'antichambre de l'Eternité. Nous regardions avec effroi ses deux hautes fenêtres, chaque fois qu'un de nous était devenu malade,

avait dû s'aliter. Presque en tout temps, d'ailleurs, on y apercevait quelque pâle élève, pour une migraine, un mal de dents, portant un bandeau blanc aux joues ou au front, qui s'appuyait aux vitres. De loin, d'en bas, dans la cour, quelle mélancolie de voir, à des visages jeunes, ce bandeau de frimas, ce pansement de neige ! C'était comme si la guerre avait passé... On aurait dit de petits blessés et qu'il y avait du sang sous ce linge!

Durant ces sombres années, il y eut soudain une éclaircie, une embellie merveilleuse, une assomption de lune céleste entre les peupliers noirs. On voulait nous initier à la mort. Notre adolescence s'mitia d'elle-même à l'amour. Gomment eut lieu la révélation? Par un livre. Je n'en oublierai jamais l'indicible enchantement. La bibliothèque du collège était sévère, soigneusement triée, émondée, puritaine, irréprochable. Rien que des vies de saints, des ouvrages d'histoire, des récits de voyage... Il s'y trouva aussi, par on ne sait quel hasard, les Harmonies poétigues et religieuses. On ne pouvait lire qu'une demi-heure, le soir, à la fin de

l'étude. Magique apparition, au long du mystérieux livre, qui se mit à chanter entre mes doigts comme une musique... Lamartine!... Son visage apparut dans le blanc des pages, beau comme un dieu... Un autre visage surgit près du sien : Elvire! leurs cheveux se mêlaient... La Méditerranée les entraînait sur sa grève... Les vers un à un murmuraient. Ils déferlaient... C'étaient des vagues bleues. Moi aussi j'allais, frôlé par ces vagues... Où étais-je? Le rêve m'emmenait en voyage... Les grandes lampes de la salle d'étude versèrent une pâleur de clair de lune... Leurs lourds abat-jour eurent l'air d'un halo. Elvire! C'était donc elle, l'amour! Ah! son visage, ses cheveux du noir de la nuit; sa chair brune, couleur d'ananas, comme l'ont les filles du Midi; et le parfum de cette chair, qui devait fondre également sur les lèvres! Lamartine le savait — puisqu'il l'avait embrassée.

C'était cela l'amour? Et quoi encore? Trouble ineffable... Qu'est-ce donc qu'ils nous parlaient de la mort, ces prêtres mornes? Il y a d'abord l'amour! Ah! quand viendra-t-il pour nous? Elvire était en chemin. Nous songions à des

baisers... Nous songions aussi, en tremblant un peu, à ce mystère des seins, mal connu, mal vu sur des statues, entr'aperçu dans des promenades, au buste nu des nourrices. Vision excitante!... Nous en avions le cœur comme arrêté dans la poitrine. Nous étions essoufflés, ainsi que d'une course ou d'un grand saisissement. Les seins d'Elvire? Est-ce que Lamartine les avait touchés, y mit les mains — la bouche peut-être, comme nous faisions à nos gourdes, Tété? Elvire! Nous lui comparions des jeunes filles entrevues aux vacances, une petite cousine venue chez nos parents avec les siens, et qui nous avait regardé, en rougissant. Elle était rose, elle. Elvire était brunie. Mais elle, aussi, avait un corsage bombé, que nous n'osions pas regarder — sans doute les mêmes seins qu'Elvire...

0 cette première révélation de l'amour! La petite fièvre qui nous farda les joues... Nous n'avions plus conscience du temps ni du lieu... Nous rêvions... Nous dérivions... Nous suscitions des images passionnées mais non impudiques. Car l'imagination intervenait seule encore. Nous étions demeurés chastes, assez

pour vite nous alarmer de ces mirages, de l'amour, d'Elvire, de la cousine qui lui ressemblait. La crainte religieuse vite réapparaissait, la crainte du péché, le péché par mauvaises pensées et mauvais désir, oti nous venions peut-être de glisser, le péché mortel... Et l'idée de la mort revenait, la peur de la mort, qui faisait bientôt enfuir l'Amour!..

Car plus que l'Amour — un rêve trop lointain! — la mort fut une réalité... Surtout qu'un de nos compagnons tomba gravement malade. Il dut retourner chez ses parents. Quelques semaines après, on nous annonça qu'il était mort. Instantanément chacun pensa à la voix du prédicateur de la Retraite : « On meurt à tout âge. Prenez garde d'être damnés. Vous aurez des habits de feu dans l'Enfer ». Est-ce que notre malheureux compagnon était sauvé? Ou bien avait-il déjà des habits de feu! Il avait rencontré Elvire, alors, qui était morte aussi... Etait-elle damnée ou sauvée, elle? Leur souvenir se confondit... Est-ce elle ou lui qui manquait à cette place inoccupée, parmi les bancs? Personne ne consentit à la prendre. Oh !

ce vide qui nous devint insupportable !...

C'était comme si on avait fait une ouverture à une haie en fleur pour passer un cercueil. Trou béant. N'allait-on pas combler cette fosse? Il fallait effacer l'absence. Chacun trembla. Nul ne voulut remplacer le mort. Il sembla ainsi garder sa place, se continuer parmi nous...

Sinistre emblème! Toujours la Mort fut présente au milieu de notre adolescence. Ah! ces années où il aurait fallu nous apprendre à aimer la Vie et où on ne s'occupa qu'à nous familiariser avec la Mort. Collège trop religieux! Et, tout autour, une ville trop morte ! A force d'avoir peur de la mort, tout se transposait, prit un sens funéraire, même l'Amour qui s'en vint vers nous avec la ressemblance d'Elvire morte...

A tel point que, dans ce temps-là — pauvres enfants que nous fûmes! — même quand le bourdon du beffroi s'entendait, que ses sons vastes tombaient, il nous semblait que c'était pour combler le silence — à la façon des pelletées qui comblent une fosse.

LES CHAINOINES

L'évêque était mort. Sa fin fut vaillante comme sa vie. Sur son lit d'agonie, après avoir reçu les saintes huiles, mis en paix sa conscience et prêt à paraître devant Dieu, monseigneur Prat demeura ferme, perspicace et presque jovial, en présence des grands vicaires et chanoines sévères, de ses domestiques, de son fidèle valet de chambre, qui pleuraient. Lui se remémorait. Il remerciait la Providence. Sa vie avait été bonne, belle, mouvementée, selon son rêve. Il avait mené de grands combats à coups de crosse, contrfe les mécréants et les libres-penseurs. Ses œuvres avaient couvert le diocèse d'une moisson de couvents et

d'hospices. Il avait connu aussi la popularité, presque la gloire. Il se rappelait maintenant dans tous ses détails sa carrière de députéévêque, ses voyages à Paris, la jolie « garçonnière » qu'il avait, là-bas, au faubourg Saint-Germain, et ses succès oratoires, les jours de triomphe à la tribune où ses mains pastorales avaient des frissons d'ailes, où ses mains pâles avaient un planement de colombe, la colombe du Saint-Esprit au-dessus de l'assemblée comme au-dessus de la mer.

Monseigneur Prat se ressouvint. Il s'exalta, exulta, essaya encore des gestes oratoires... Assis sur son lit, presque râlant, le corps étançonné par des coussins, il demeura, jusqu'au bout, allègre, joyeux, presque combatif. Il tenait en main un grand crucifix d'ivoire; et il le maniait, le faisait glisser et jouer entre ses doigts, le lançait, le rattrapait, le balançait, en mille jeux inconscients, comme ferait, avec un coupe-papier, le liseur nerveux d'un nouveau livre...

Les chanoines, sévères, s'offusquèrent. Ils auraient bien voulu reprendre le crucifix sacré

au moribond irrévérencieux. Mais ils n'osèrent pas. Tenace et autoritaire envers eux, l'évêque leur inspirait encore de la crainte au seuil de son tombeau... Ses yeux s'allumèrent d'éclairs suprêmes. Il parlait encore, très lucide, et vite, faisant mille recommandations. Avec un sourire malicieux dont ils ne comprirent pas, à ce moment, la perfidie, il fit approcher le grand vicaire et lui dit, à mots haletants : « Testament... Là... Tiroir du secrétaire... Olographe... Pas notaire... Demain... Lirez aux chanoines demain I » Et il trépassa aussitôt, comme si, après cette communication, il n'avait plus qu'à se réfugier dans la mort. Et le grand crucifix, échappé à sa main, chavira, tomba sur sa poitrine, où il parut s'endormir aussi, comme un ami sur le sein de l'ami.

Une grande douleur éclata parmi le peuple, qui aimait monseigneur Prat pour ses largesses, sa rondeur, sa vaillance. Dans la ville et tout le diocèse, il y eut une réelle affliction des cœurs. Les cloches des paroisses sonnèrent, tracèrent dans l'air des chemins noirs qu'on eût dit encombrés de pleureuses...

A Tévêché, dans le salon d'apparat, monseigneur Prat, le corps embaumé, revêtu de ses habits pontificaux, fut exposé sur un lit de parade, une sorte de vaste estrade illuminée de cierges, où se relayaient, pour la veille, des groupesdeséminaristes. Ceux-ci, aussi, aimaient leur évêque. Il avait su captiver ces jeunes prêtres, lui-même, insouciant comme l'est la jeunesse, ne doutant de rien, s'en remettant au hasard et à Dieu, lyrique et confiant. Par contre, les chanoines vécurent en perpétuel conflit avec leur évêque, irrités de le voir ainsi irréfléchi, trop audacieux, si bavard, sans nulle diplomatie, et ne calculant pas plus ses pensées que ses dépenses. Dans quel état allaient-ils trouver l'administration du diocèse?

Le lendemain, conformément à la dernière volonté de Sa Grandeur, le grand vicaire réunit, dans la salle du conseil de Tévêché, le chapitre des chanoines de la cathédrale pour leur donner lecture du testament de monseigneur Prat, trouvé, en effet, dans le tiroir, qu'il avait indiqué, de son secrétaire...

Dès les premières lignes, ce fut une stupeur. L'évêque avouait ses finances obérées.

Ce testament était un relevé de comptes, très précis vraiment pour l'esprit désordonné qu'on lui avait cru. Il s'était trop engagé, dans des œuvres multiples : notes d'architectes, pour des hospices de vieillards et d'enfants, des couvents nouveaux; emprunts pour les écoles diocésaines, qui lui avaient tant coûté, au temps des luttes contre l'enseignement laïc. En regard, il exposait son actif : trois cent mille francs de fortune personnelle, qu'il laissait pour acquitter un peu les sommes dues; puis il énumérait son mobilier, ce qu'il possédait à Paris dans cette « garçonnière » du faubourg Saint-Germain.

Le grand vicaire qui lisait le testament, s'arrêta... Il était suffoqué... La colère faisait trembler sa voix; et la honte aussi d'un pareil état de choses tout à coup révélé.

— « Quel scandale! » osa dire un des plus jeunes chanoines, traduisant d'un coup les sentiments de tous.

Alors les autres s'enhardirent. Les exclamations se croisèrent...

— Il nous a dupés !

— C'était un sot!

2ù8 LE ROUET DES BRUMES

— Un coquin.

— Deux millions de dettes !

— Qu'allons-nous faire?

— La faillite! Un diocèse en faillite!

Le grand vicaire reprit la lecture du testament : « Dans mon appartement à Paris, il y a quelques objets de valeur dont la vente permettra d'augmenter encore un peu l'actif de ma succession : c'est-à-dire les éditions rares de ma bibliothèque, des premières éditions de Bossuet, de Racine, de Ronsard ; et mes œuvres d'art, mes tableaux : j'ai deux dessins de Latour qui valent bien trente mille francs et un Delacroix qui doit valoir le même prix. »

Là-dessus, il y eut une explosion parmi les chanoines : « Un Delacroix! Il achetait des tableaux, et il ne payait pas les maçons! Est-ce pour cela qu'il quêtait, dépouillait les fidèles ! » Encore une fois, les exclamations se croisèrent. Le grand vicaire continuait déjà : « J'ai dix bagues pastorales dont quelques-unes avec des pierres rares. Ceci suffira (sans qu'on en fasse mention dans le compte général) pour solder par préciput, le compte de mon éditeur, qui publia en œuvres complètes les dix

volumes de mes discours parlementaires, mandements et sermons. »

Les chanoines s'exclamèrent de nouveau et plus violemment. Il y eut un rire qui courut comme l'écume sur la mer.

— Ses œuvres complètes !

— Pas un exemplaire ne s'est vendu...

— C'est plagié partout...

— Oui! duLacordaire, du Bourdaloue...

Les rancunes, la longue inimitié, éclatèrent.

Le vin rouge des ambitions, longtemps comprimé par l'autoritaire évêque, tourné en fiel et en vinaigre, ruissela des cœurs débondés... Une mare de haine stagna. Ce fut un grand silence stupéfait.

Les ricanements reprirent :

— Et ses bagues pour payer ses livres!

— Dix bagues, comme une femme !

— Des cadeaux, peut-être...

— Qui sait la vie qu'il menait, là-bas, à Paris? dit l'un des plus vieux chanoines, le doyen du chapitre, celui qui avait compté sur le siège épiscopal, quand monseigneur Prat fut nommé à sa place, par suite de quelles intrigues et compromissions dans les antichambres

des ministres de la République!... » Et le rancunier chanoine continua: « Un appartement ! Estce qu'un saint évêque ne descend pas plutôt dans un couvent, chez un prêtre, à la rigueur dans un hôtel d'ecclésiastiques... Mais un appartement! »

— Une garçonnière! interrompit le plus jeune chanoine, avec une voix stridente.

— Oui ! comme les viveurs !

— Qui sait? Il recevait des femmes peutêtre...

— C'est là que l'argent du diocèse aura passé...

Alors ce fut une tempête de cris, de rires, d'imprécations, d'ironies, tout un charivari qui remplit la salle du conseil, battit les murs, menaça d'enfoncer les portes et d'aller submerger, dans le salon voisin, monseigneur Prat immobile sur le lit de parade. Le grand vicaire, hypocrite et prudent, fit le signe du silence à l'assemblée en délire : « Prenez garde ! » Et les chanoines se méfièrent des séminaristes proches qui, eux, furent dupes de leur évêque et le veillaient tout en larmes.

Monseigneur Prat eut des funérailles so-

lennelles. Tout le monde officiel y assista, louangea cette grande figure politique et religieuse : évèque et député, il avait été surtout un grand patriote. Le peuple aussi le pleura, encombra les rues où les réverbères allumés, voilés de crêpe, évoquaient des cœurs d'or, des oiseaux de lumière venus du ciel et qui auraient pris le deuil. Et quelle émotion, quand le mort passa, toujours couché sur le haut lit de parade de l'évèché! Il reposait, le visage découvert, regardant le ciel d'où tombaient les tocsins. Visage impassible, et moins beau de la beauté de la mort que d'un calme d'éternité... C'était lui-même, devenu un marbre. Emoi de voir ainsi promener le mort, la face nue, de Févêché à la cathédrale! C'était la coutume en cette province, restée attachée aux vieux usages. L'obit fut célébré en grande pompe. L'orgue déploya tous ses velours noirs ; mille cierges étincelèrent, leur cire livide comme la mort; et le goupillon des absoutes aspergea l'assistance de gouttelettes froides, un dernier éparpillement de larmes.

Après quoi, la cathédrale étant évacuée, les

lourdes portes closes au verrou, les sacristains apportèrent le cercueil de l'évêque devant le lit de parade qui, durant l'office, avait constitué le catafalque. Et, selon la coutume aussi, les chanoines s'apprêtèrent à la mise en bière de Sa Grandeur.

C'étaient eux, et eux seuls, qui devaient remplir ce suprême office. Ils enlevèrent le cadavre et le transbordèrent dans le cercueil; puis retirèrent les coussins où il s'appuyait pour l'allonger horizontalement. A ce moment un spectacle extraordinaire s'offrit. L'Evêque demeura assis, en suspens et d'aplomb cependant, droit sur son séant. Le corps, vite placé dans cette position à la minute de la mort, s'était refroidi ainsi. Maintenant il n'y avait plus moyen de l'étendre, de supprimer cet angle, d'ouvrir le compas effrayant qu'il faisait lui-même. 11 demeurait assis, au bord de son cercueil... On essaya de l'incliner, de le coucher. Il résista. Les chanoines se regardèrent, interloqués, bientôt furieux. Il semblait les narguer, les déher encore... Alors le plus jeune des chanoines se décida; il appuya, des deux mains, sur la poitrine du mort, le prit

aux épaules, le força à loucher, clés omoplates, le fond de la bière, comme fait un lutteur avec son adversaire vaincu. On entendit un craquement sinistre... Alors tous les chanoines intervinrent... Ils s'attaquèrent au cadavre, retirèrent, le bousculèrent, l'aplatirent à même le cercueil de plomb... Ils plièrent les mains jointes. Le grand vicaire, sans se baisser, jeta, par-dessus, la crosse en or qui vint frapper le mort au visage. Enfin on rabattit, à grand bruit, le couvercle, mais comme il fermait mal, comme le corps et la tète, à cause de la longue position verticale, se redressaient encore, les chanoines, pesant d'un unanime effort, avec des rires étouffés et une grande rancune satisfaite, tous ensemble, sur le cercueil s'assirent.

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