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Veuve, elle se cloîtra tout à fait. Et dans risolement, elle-même pâle de la grande pâleur, elle sembla se modeler en statue grave, aux yeux sans regard, aux gestes immobiles — telle une statue funéraire, gardienne du tombeau. C'avait été brusque et effroyable, cette mort d'un mari aimé passionnément naguère. Il s'était suicidé un matin d'automne, dans son cabinet de travail, avec un revolver, menu comme un jouet... Pas de drame bruyant. La détonation ne s'entendit même pas. Comme on venait le prévenir à l'heure du déjeuner, on le trouva affaissé sur la table où il écrivait d'habitude... Rien qu'une petite mare de sang, déjà
bue, sur la page non commencée et toute blanche... Tache dentelée et carminée. On aurait dit une feuille rouge des arbres de l'avenue touchés par octobre, qui serait entrée par la fenêtre et tombée là. Ce fut une grande stupéfaction que cette mort volontaire en ce ménage jeune, riche, sans calamités et qui semblait vivre uni.
« Pourquoi s'était-il suicidé? » Personne ne pouvait répondre à l'étrange question. On essaya des suppositions, on colporta des calomnies. Seule la veuve comprenait, savait le motif héroïque et invraisemblable. Elle avait entendu souvent son cher mort se plaindre et souffrir de ses insuccès littéraires. Il se jugeait méconnu, l'apparition d'un premier livre ne l'ayant pas rendu célèbre du coup. 11 disait avec amertume : (( Parce que je suis riche, on me traite d'amateur. » Parfois, il ajoutait : « On me rendra justice après ma mort! » C'est pour cela qu'il s'était tué. La veuve le sentait bien, il avait fait ce sacrifice — le sacrifice de Ja vie, de la fortune, du bonheur et d'elle-même — à son violent appétit de la renommée. C'était criminel, mais sublime aussi, après la première
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expérience qui fut fâcheuse, il ne se sentait plus le courage de publier, dans les mêmes conditions, ses autres livres, toute une œuvre compacte, une série de manuscrits écrits avec des effusions ruisselantes et un lyrisme qui piaffa sur le papier... Encore une fois, des méconnaissances annuleraient son effort. Son œuvre était belle et méritait la gloire. Mais la gloire ne s'accorde qu'aux morts. Il accepta de mourir. La veuve s'enferma dans le cabinet de travail de l'héroïque défunt, toujours intact... L'officiant était parti du sanctuaire, mais un dieu y demeurait, le dieu créé par lui dans l'hostie consacrée. Blancheur du papier, pareille à celle du pain azyme, et qu'on transsubstantie aussi. La veuve mania les précieux manuscrits, les classa. Il y en avait de tous les genres : des romans, des essais sur l'amour, des pensées, de la philosophie, voire des études morales et politiques, des drames aussi... Durant des journées entières, elle les déchiffra, en fit des copies nettes et pompeuses... Elle ne sortit plus guère.. ^ Aussi pâle que son mort, elle continua à vivre avec lui. Ses portraits s'accumulaient autour d'elle : des photographies sur
tous les meubles, à tous les âges ; puis un pastel, grandeur nature, sur un chevalet, avec son teint olivâtre, sa bouche de raisin bleu, ses yeux nostalgiques. On aurait dit qu'il vivait, allait parler, remercier la fidèle compagne occupée à préparer sa gloire immanquable et proche. La veuve s'exaltait : « C'était un génie! » Puis elle s'attendrissait, s'enorgueillissait, se répétait elle-même comme la meilleure consolation : « Oui! je suis la veuve d'un grand homme. » Elle se décida à publier vite cette œuvre admirable et immense. L'écrivain y avait sacrifié son existence. Il fallait tout de suite lui payer ce salaire de la gloire qu'il attendait, là-bas, avec une face affligée et des mains impatientes, de l'autre côté de la vie. Donc la veuve consulta des amis, des écrivains aussi, sur le meilleur mode de publication de ces chefs-d'œuvre posthumes. Elle leur lut des fragments, attendit les éloges, força l'admiration : « N'est-ce pas que c'est sublime? » Jamais elle ne trouva qu'on fût au diapason voulu. Seul, un vieil ami, un soir qu'elle lui avait lu un chapitre de fragments philosophiques, la satisfit, quand il proclama : « C'est un nouveau Pascal. » Veuve de
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grand homme! Elle exulta, voulut publier tout en même temps, le même jour, afin qu'éclatât l'œuvre dans son ensemble écrasant... Cathédrale bâtie pour les siècles dont tous les échafaudages tomberaient à la fois... On la dissuada de ce projet... Une publication successive, volume par volume, à intervalles réguliers mais distants, vaudrait mieux pour en imposer à la foule oublieuse de nos temps... 11 en fut fait ainsi; et un premier livre posthume parut, dans une indifférence et un silence, d'ailleurs, unanimes.
La veuve ne pouvait manquer de se reprendre à la vie. Elle était trop jeune pour demeurer l'ange des ruines, trop belle et riche pour ne pas susciter des convoitises... Chez des parents, la seule maison oii elle allât pour se reposer un peu de ses absorbants travaux de copies et d'épreuves, elle rencontra plusieurs fois de suite un homme, élégant d'ailleurs, dont les regards insistants offraient l'amour, la fin du deuil, le recommencement de tous les espoirs... Peu à peu il déplaça les gestes immobiles de la statue funéraire.
Quand il l'avait regardée, la veuve éprouvait
celte sensation d'avoir soudain une rose rouge parmi ses crêpes noirs, immuables. Cela la troubla, gênée comme d'une inconvenance, mais frémissante aussi comme du printemps proche. Elle se surprit, le matin, entraînée à des rêveries. Elle prolongea le temps de sa toilette, s'essaya de nouvelles coiffures, un peu lasse de ses habituels bandeaux rigides... Et toujours la sensation de la rose rouge, quand elle passait sa robe noire, la rose rouge revenue, de plus en plus présente...
Et elle pensait à la rencontre de la veille, chez les parents où elle passa la soirée... Certes, cet homme se déclarait vis-à-vis d'elle, par mille nuances certaines, quoique indicibles. Mais c'était impossible ! Elle avait à travailler, à veiller la mémoire et la gloire de son cher mort. Il y fallait un long zèle pour lequel toute sa vie suffirait à peine. Elle retourna s'enfermer dans le cabinet de travail, honora les portraits, déchiffra les manuscrits embrouillés, continua le dépouillement des papiers sans fin, ordonnança des copies calligraphiées. Désormais, cependant, elle eut des distractions... Sa main se fatigua plus vite... Ses regards s'aimante-
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rent aux fenêtres, vers les arbres reverdis de l'avenue. Elle dériva en des rêveries, se remémora des conversations et des rencontres, songea à cet homme nouveau entré dans sa vie et qui voulait empêcher la fidélité de son culte. . . Alors elle se rejeta à son travail, reprenant la plume, écrivant; puis, s'interrompant, se mettant à lire tout haut la page recopiée : « Tiens, c'est moins bien, ceci ! » Le texte la désillusionna, maintenant. La pensée lui en apparut banale, les mots décolorés... Un voile obscurcit le génie. L'esprit de la veuve, peu à peu, fut habité par le doute...
Son trouble grandit en même temps que son intérêt pour l'homme qu'elle rencontrait chez ses parents. Elle l'y vit davantage, de façon plus familière. Un jour son hommage muet se déclara en aveux brûlants, en supplique émue.
— Vous êtes trop jeune et trop belle pour vivre toujours avec la mort !
La veuve se fiança. Un seul scrupule, à ce moment, obscurcit sa joie de renaître à l'amour, à la vie. Qu'allait-elle faire de tous ces manuscrits ? Du moment qu'elle se remariait, il n'était plus convenable, il serait indélicat,
même inconvenant, vis-à-vis de son second mari, de s'occuper du premier et de le rendre célèbre. Surtout qu'en quittant son nom, elle n'avait plus aucun titre à s'y intéresser, ni même aucun droit. Si encore il eût eu vraiment du génie! Mais elle commençait à voir qu'elle fut leurrée par un mirage ; par sa douleur et sa confiance. Elle accepta, sans contrôle, la garantie du sang, cette caution du suicide, pour certifier la foi dans l'immortalité de l'œuvre laissée. Mais le pauvre mort s'exalta sans doute par un orgueil solitaire. Elle aussi, dans la suite, s'exalta. Quel prisme que les larmes ! Elle avait lu ainsi, et s'abusa. A présent le texte apparaissait lui-même. C'était médiocre, en somme... Alors, sans scrupule, et puisqu'il ne fallait pas humilier son nouveau mari en ayant l'air d'attacher du prix à ce qui venait de l'ancien, elle emporta, un soir, toute une pile de manuscrits et alla les jeter à la vSeine, comme un petit cadavre d'enfant, comme quelque chose de mort et qui n'était pas né viable.
Remariée, la veuve se voua avec ardeur à la réussite de son mari. C'était un savant, un
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polygraphe prolixe, écrivant sur toutes matières, l'histoire, les sciences morales et politiques, collaborant à des revues graves. Sa femme jugea qu'il lui faudrait se pousser à l'Institut. Et tous deux s'attelèrent au projet : on donna des dîners utiles, on invita les académiciens influents, on fréquenta les salons officiels. Que d'affaires! Ce fut un tourbillon organisé. La veuve se multiplia, élabora des tactiques et des combinaisons. Puis des visites incessantes, oi^i elle posait des jalons vers le but. Pourtant dans cette existence si occupée, des remords, par moments, lui vinrent. Elle s'en voulut d'avoir détruit les manuscrits du mort. Si, vraiment, c'étaient des chefs-d'œuvre? Elle y pensait surtout, les jours où elle avait éprouvé quelque échec dans ses manigances, quelque recul dans la réussite de cette candidature à l'Institut, si désirée. C'était la faute un peu de son mari. Elle, elle se dépensait. Mais lui, s'aidait si peu. C'aurait été plus facile avec l'autre... Il se serait imposé, lui ! Car, au fond, peut-être bien qu'il en avait, du génie? Le remords d'avoir détruit ses manuscrits recommença, lui devint intolérable. C'est un crime, dans ce cas, qu'elle
commit. Un crime contre la mort qui avait échangé sa vie contre la gloire; un crime également contre la société, qui a besoin du Beau et du Rêve quotidien, comme du pain I A la fin, elle n'y tint plus, voulut savoir à tout prix, calmer ses craintes et son lancinant regret. Elle avait gardé dans son secrétaire quelques feuillets du mort, plus intimes, des notes sur l'amour, et qui lui avaient semblé, naguère, inspirées par elle. Un soir, elle se décida à consulter son mari, à le prendre pour juge, un juge qui, en étant de son avis, l'absoudrait d'un acte ignoré par lui, dont elle s'inquiétait trop sans doute. Elle alla prendre les feuillets et dit d'un air nonchalant :
— Tu sais, il écrivait... aussi.,. J'ai retrouvé quelques pages, l'autre jour.
— Ah!
— Veux-tu que je te les lise? Cela ne t'ennuie pas?
Elle lut, en effet. Mais, sans le vouloir, sans le savoir sans doute, elle déjoua tous les artifices de l'écrivain. Elle rusa avec le texte. Sa voix eut des italiques pour souligner les fautes, se hâta aux meilleurs passages, dissimula les
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beautés réelles, précipita la fin dans un débit monotone, où les mots s'en allaient en troupeau hagard dans une brume. Pourtant elle se crut de très bonne foi, jugea qu'elle avait fait de son mieux, s'attendrit dans une hypocrisie sincère dont elle fut dupe elle-même. A la fin, elle dit :
— N'est-ce pas? C'est franchement mauvais I
— Oh ! oui !
Depuis, la veuve vécut quiète, libérée de tout remords, heureuse de son nouveau sort, fîère de son second mari qu'elle poussait à tous les honneurs, satisfaite surtout d'être débarrassée de l'autre, dont elle songeait, maintenant, à part elle : « C'était un raté ! »