Le Rousset
Tout à coup la paillasse farcie de feuilles de maïs craquilla au dressement d'un buste ; et dans la veule diffusion de l'aube surgit une dure tête serrée d'un mouchoir crassi et déteint, une face décharnée, ravinée, emmanchée sur un long cou de vautour dans les maigres épaules aux clavicules saillantes. Les deux bras secs, gainés d'une peau saurée et rude, s'abattirent sur un jupon tassé au pied du lit, et le coulèrent autour du corps, par dessus la rugueuse chemise de toile. Puis la Casplégat, sans hésitation, d'un coup de sa volonté, sauta hors du lit.
Le jour se fortifiait. Sur le plancher de terre battue claquaient les savates de la paysanne. Au chevet du lit, dans la ruelle, pointait l'étroite
coupole déprimée d'un bonnet de coton ; la tête restait cachée sous le drap.
Dès les soins sommaires donnés au ménage, la Casplégat vira son drillement saccadé vers le lit, secoua l'homme :
— Allons !
Puis elle se dépêcha vers le fond de la misérable chambre où une couchette était calée, et d'un geste brusque découvrit à moitié le corps d'un galopin de quinze à seize ans :
— Hé, petit, il est temps de se lever ! L'adolescent s'étira, bâilla, et sans se presser,
dans la collante paresse du dernier sommeil, coula ses jambes hors de lapaillotte.il s'obstina quelques minutes sur la mince couette, les deux poings frottant alternativement les paupières.
L'homme s'était levé. En gilet de laine blanchâtre noué par des liens sur la poitrine, il bayait au pas de la porte, inspectant par une habitude de rural le ciel où agonisaient les survivantes étoiles. Bientôt il s'assit sur un tabouret de cuir, devant un élabli de cordonnier, et là se mit à trier des outils.
— Eh bien, Roussct, réitéra la mère en son dur patois limousin, tu te lèveras !
L'adolescent dégourdi, enfila ses culottes, s'a-
vançadans le jour. Sa tignasse drue et rousse le coiffait d'un effarement de voyou campagnard. Cahin-calia, avec une roulisante allure de gabier, il marcha à l'évier, et au jet mince de la longue canule soudée au godet se débarbouilla. Puis les mains aux poches, les jambes écarquées, il se campa un peu en arrière de son père qui continuait le triage méthodique des outils.
La mère sur l'écofrai de chêne disposait une écuelle mi-pleine d'un fromage du pays, une bouteille de piquette et un énorme quignon de îpain de seigle.
— Tiens, petit, dit-elle.
Le Rousset mangeota debout, sans entrain, avec de fréquentes distractions devers son père. Il finit par s'asseoir devant l'établi, mordant à même sa tartine.
Les outils s'alignaient au complet. L'un après l'autre, en les nommant, le père les enfouissait dans un sac : d'abord la collection des fers, de la roulette à la masse, puis celle des alênes, et enfin l'astic de buis, le marteau à tête courbe, la manicle, le tire-pied, la pierre ponce, les cires jaune et noire, le bisègle, jusqu'au paquet de soies de sanglier. Cela se fit placidement, avec cette sobriété de verbe propre aux gens de nature.
La mère de soq côté empilait dans un baluchon des vêtements et du linge. Puis les vieux assujettirent les deux paquets à l'épaule râblée du Rousset. La Casplégat nouait dans un mouchoir un jaunet de vingt francs.
Le père dit :
— Petit, tu peux faire ton tour de France avec ça. J'en avais pas tant, moi, quand je suis parti.
L'enfant sortit avec les deux vieux qui s'arrêtèrent sur le seuil, à côté de l'auge où hognait un goret. Là, le père répéta ses recommandations :
— Et de l'économie f Gaspille pas ton argent mal à propos. Dans les grandes villes tu iras chez la mère. Ça coûte pas cher. Tu nous écriras. A revoir.
La vieille, muette, avec une poignance intérieure peu visible sur ses traits raidis, momifiés par l'habitude et la race, regardait son fils. L'adieu se fit succinctement, sansembrassades, sans poignées de main. D'un coup de reins le Rousset volta, s'éloigna, sans se retourner, à longues enjambées délibérées — cependant que la mère droite etraide au seuil de la cahute, la prunelle visitée d'une larme, l'accompagnait de son regard fixe, têtu.
Le Roussel avait dépassé le village. Au bout de la côte, brusquement il chut sur une grosse pierre plate, la face orientée vers le hameau natal d'où, jaillie d'un bouquet d'ormes séculaires, la flèche d'un clocher désignait rigidement le ciel.
Le garçonnet s'oubliait en une très indistincte songerie. 11 ruminait des regrets confus, de nébuleux ressouvenirs ; et une vague angoisse nostalgique serrait ses narines, bouffissait ses yeux. Un instant il s'acoita dans l'illusion des bonnes joies quittées, s'imaginant avoir été heureux, toujours heureux en son village... et une brève crainte lui courut sus des lointains où il commençait de s*aventurer. Ces sensations courtes et troubles, point filtrées en le tamis de la conscience.
Tout d'un coup le Rousset se dressa, continua sa route ; et quand il songea à se retourner, la côte dévallée masquait entièrement le village. Alors ce fut fini des regrets du passé.
Devant lui s'élargissait un horizon sérieux, bossue degibbosités nues, de dos pelés, crénelé d'arêtes rudes, mais dont la jeune lumière hilarait à ce moment la coulumière sévérité. La campagne s'éveillait gaie, endimanchée, d'une ado-
rable fraîcheur dans les vais. Des dianes rauques ou parlées s'ëgrénaient par les champs. Au loin les ondulations se fardaient de lueurs roses ; et les brumes matutinales effrangées, déchiquetées par la pluie dense des rayons, laissaient descendre l'avalanche de lumière qui roulait par l'étendue.
Après trois heures de marche, le Rousset s'arrêta en face d'un poteau indicateur planté au croisement de trois routes : l'une menait à Limoges, l'autre à Nontron, la troisième, vicinale, reliait de simples bourgs.
Le garçonnet hésitait sur sou itinéraire. Limoges, pour commencer, c'était trop grand. 11 valait mieux débuter par des villes moindres, s'apprivoiser petit à petit à l'existence des grandes cités. Paris était au bout de ce pèlerinage. Certes, il irait... plus tard.
Et le Rousset prit la route de Nontron.
Vers les dix heures, il bivaqua dans un trou de verdure, à l'abri du cuisant soleil de juillet. Ayant sorti ses frugales provisions, il les étala sur l'herbe, ras un filet d'eau qui papotait dans les brindilles. Malgré sa soif, une soif terrible qui lui corrodait le gosier, il commença par manger un gros morceau de pain avant de se désaltérer.
Sa faim comblée, il tira le mouchoir de la mère, défit le nœud, contempla le jaunet qu'il faisait miroiter à un rais solitaire perçant le mélis des feuilles. Il imagina de ne jamais écorner ce beau louis ; les quatre francs qu'il avait en poche devraient suffire à ses frais de route. Après cette résolution, il réintégra le louis, fit un nœud compliqué, solide, et s'allongea pour siester.
La vue, le palpement du jaunet suggérèrent un songe fort plaisant à sa cervelle de campagnard. Le louis assisait une pile qui montait à vued'œil, devenait une colonne géante qui en s'effrondrant éparpillait une claquante grêle d'or- Et cela fit si sonnant tapage qu'il s'éveilla.
Ce fut seulement vers les trois heures de l'après-midi que le trimardeur reprit sa marche. Tout de suite il lui vint des inquiétudes au sujet de son diner et de la nuit. Est-ce qu'on lui prendrait bien cher pourle repas et la chambre ? Sans doute au moins vingt sous, peut-être vingtcinq. Ça l'embêtait de dépenser tant d'argentd'un coup... d'autant qu'à ce compte ses quatre francs ne feraient pas long feu. Alors comme un peu avant le coucher du soleil il approchait d'un gros bourg, il imagina de le dépasser et de quéman-
der à quelque fermier un morceau de paiu et une place dans la grange.
Mais aux premières maisons la vue d'un jardin coquettement meublé Tarrèta. Il s'accouda à la palée qui le défendait, visitant de l'œil les achillées, les balsamines, les pétunias, les sauges, toutes ces végétations inutiles qui accaparaient les plates-bandes. Ce qui l'ébaudit c'était un jet d'eau dont les fines gouttelettes criblées de lumière éparsaient à l'entour comme une pluie de diamants. Après un temps d'envieuse contemplation, il s'arracha delà balustrade et fila rasant la façade de la maison.
Au moment où il passait devant l'huis d'entrée quelque chose lui chut sur l'épaule, qui alla s'aplatir sur le sol avec un froissement de bois et de papier. C'était un éventail. Le Rousset se baissa pour le ramasser ; et dressant la tête, il aperçut inclinée sur l'allège d'une fenêtre, une jolie et sourieusement effarée tête de blondine. Comme les bras se tendaient, il lança révenlail à deux reprises, sans succès. Les rires secouaient les boucles de la jeune fille. Alors craignant pour l'éventail, le paysan cria:
— Bougez pas ! Je vas vous le monter.
Lestement il gravit l'escalier à rampe histo-
riée et se trouva devant une porte qui s'ouvrit aussitôt. Il entra, dépassant à peine le seuil, empêchant la porte de se refermer; et bée, les cils papillotants, saisi du luxe ignoré de l'appartement qui était une salle à manger, il tenait à hauteur du nez sa casquette. La jolie blonde reprit son éventail avec un « merci, monsieur I » très gracieusement dit dans un pur accent du nord. Le Rousset toujours quinaud, ses deux lourds paquets solidement calés sur l'épaule, s'attardait avec aux lèvres un rire niais. Soudain une femme de cinquante ans, grasse et portentueuse, parut.
L'air amical, elle interrogea le paysan.
— Vous venez de loin, mon ami?
— De Carlaux.
— C'est loin ça, maman? questionna la jeune fille.
— Eh oui î... une trentaine de kilomètres, je crois.
— Trente-deux, rectifia le Rousset.
— Mon Dieu, maman, il doit être bien fatigué!
Une chaise fut avancée.
— Non, non, refusait le Rousset continuant de rire.
10 LE ROUSSEÏ
En mêmelempsil s'arc-boutait sur ses jambes déjà trapues.
— Et où allez-vous? s'informa la dame.
D'un coup de rein, le Rousset remonta son
baluchon qui glissait.
— Je fais mon tour de France î
D*autres questions alternèrent avec les réponses. Le Rousset ne démarrait pas. Une idée obscure venait de lui traverser le crâne.
Si on pouvait l'inviter, hé ? Est-ce que ça ne vaudrait pas mieux de passer la nuit là que dans une grange, sur la paille ?
Dès lors, dans ses laconiques réponses, il logea une douceur humble, mielleuse, traînant les syllabes, coulant des œillades câlines. Un moment, averti par sa matoiserie héritée — comme on s'informait de son âge, il mentit, 86 rajeunit d'un an, pensant qu'on s'intéresserait davantage à lui à cause de cette extrême jeunesse.
— Moi, j'ai seize ans, déclara la blondine qui vint se placer à côté du garçonnet, comparant les tailles. Vous êtes aussi grand que moi, affirma-t-elle.
Puis :
— Posez donc vos paquets, mon Dieu î
LE ROUSSEÏ 11
Elle-même agri[)pa l'un des paquets, celui des outils, qu'elle trouva très lourd.
— Ça doit vous faire joliment mal à l'épaule?
— Ça fait rien. Je suis habitué.
— Allons, reposez- vous, fit la jeune fille touchant le dossier d'une chaise.
Elle regarda la matrone, l'œil câlin et volontaire, et, dans une inspiration subite, une transfusion de volonté :
— Maman, nous le ferons diner avec nous, n'est-ce pas ?
La dame eut un sourire gras et condescendant. Une strie de plaisir raya les prunelles bleues du Rousset ; et néanmoins il feignit une surprise effarouchée qui le fit se lever et marcher vers la porte :
— Non, non, merci... ça serait surprenant que je trouverais pas un hôtel dans la ville.
— Non, non, mon garçon, fit la dame, vous dînerez avec nous.
La blondine l'arrêta, rieuse.
— C'est qu'il veut s'en aller, maman !
Le Rousset en un soupir se rassit, tortillant sa casquette.
Près de lui, svelte et gracile, d'un fin galbe de statuette,la fillette lui combinait un grog, bavar-
dant d'une frêle voix tinlinante et musicale. Lui, ledoscintrésouslablouse bleue qui bouffait, s'entêtait à la contemplation de sa casquette, et par coups obliques fusait un regard du côté du verre où le jaune cuit du rhum se délayait. Aux questions de la jeune fille, il haussait paresseusement ses cils blonds du blond lavé du chanvre... et un obscur bien-être, un plaisir neuf, inconnu stillait en lui de la douceur tranquille et distinguée de la dame, delà grâce enlaceuse et mièvre de la jeune fille, de l'appartement, du liquide qui se malaxait sous la rondelle de citron.
— Voilà, c'est prêt, fit la jeune hôtesse hâtant la dissolution du sucre avec une cuiller d'argent.
Le Rousset trouva la mixture excellente. Ces bourgeois î comme ils connaissaient les bonnes choses tout de même !
— Maintenant que vous êtes reposé, dit la fillette, nous allons faire une promenade dans le jardin... en attendant le dîner, n'est-ce pas, maman ? Dépêchons-nous ! On n'y verra bientôt plus clair.
ils descendirent, lui très lourd, très masloc sur les talons de la jeune fille.
Dans le jardin elle continua son bavardage de gamine insouciante chez qui un large déborde-
ment de vie et de gaîté anoyé le développement sérieux du caractère.
— Tenez, voyez ces œillets, comme ils sont beaux ! Voilà des glaïeuls, des pieds d'alouette, du réséda, de la verveine. Ça sent bon, hein ? Puis des reines-marguerites, des cupidones, des scabieuses.,. je n'aime pas les scabieuses, c'est triste. Et vous.
— Oh! ni moi, fit consciencieusement le Rousset.
— Ah ! des roses trémières, là-bas ! C'est drôle comme tout, ces fleurs ! On dirait de grandes demoiselles maigres.
Le paysan s'ahurit, s'efl'orçant en vain à matérialiser la comparaison. 11 finit par rire complaisamment.
Mais dans ces zig-zags à travers le jardin, il obliquait toujours du côté du jet d'eau qui l'intriguait.
— Vous regardez le jet d'eau ? Il monte haut, n'est-ce pas ?
— Oh oui ! Comment tout de même que ça peutil se faire, ça ?
La fillette réfléchit, questionnée à l'imprévu, n'ayant jamais elle-même cherché la cause du phénomène.
14 LE roussp:t
— Ma mère vous l'expliquera, dit-elle tout à coup. Ah 1 retournons voir les œillets... ils sont beaux, beaux ! Il y en a de toutes les couleurs. Puis, ça sent très bon, dit-elle en se penchant sur la bordure.
Mais le Rousset, les mains ballantes, les yeux érigés, admirait la maison qui était spacieuse et coquette. Soudain il se planta en face de la jeune fdle.
— Alors, vous êtes riche, bien riche ? La fillette eut un rire argentin.
— Mais je ne sais pas, moi ! Allons, venez sentir mes œillets.
Le Rousset se pencha, aspira longuement et fortement ; et plus d'une minute il resta accroupi, palpant un magnifique œillet pourpre.
— Vous en avez envie^? demanda la jeune fille. Je vais vous le donner.
D'un coup de doigt elle détacha la fleur qu'elle tendit au garçonnet.
Celui-ci la prit hésitant, embarrassé. Un obscur instinct de galanterie lui dictait d'offrir celle fleur. Tout à coup il se redressa d'un eflort exagéré, comme pour soulever un fardeau. Et tout étonné il porta la main à son épaule.
-- Je croyais, dit-il, riant, avoir encore mon sac!
Tous deux dans le crépuscule qui s'opacisait se tenaient droits, immobiles. Le Rousset dandinait sa fleur qui rutilait au bout de son poing, telle qu'un énorme et violent baiser matérialisé. Et cette fleur le gênait comme un luxe insolite, une inutilité de prix.
— Comment vous appelez- vous ? s'enquit la jeune fille.
— Casplégat Etienne.
— Moi, je m'appelle Andrée.
— André ? c'est un nom de garçon.
— Il y a un e muet à la fin, expliqua la blondine dans un soudain rire.
Les sourcils du Rousset remontèrent.
— Ah ! il y a un e muet !
Il n'avait jamais été a l'école. Cet e muet lui apparut commequelque chose de très mystérieux. Mais il ne risqua aucune question.
— Vous ne savez que faire de cette fleur, remarqua Andrée. Je vais la mettre à votre boutonnière.
Et gentiment elle accrocha l'œillet à la blouse du garçonnet.
Ils rentrèrent. Comme ils apparaissaient dans la salle à manger, la bonne apportait le potage. Sur l'invitation de la vieille dame tout de suite
le Roussel s'assit ; mais il ne sut d'abord que faire de la serviette pliée à droite de son assiette. Il préféra la laisser de crainte de la salir.
Il parlait peu... des réponses brèves, des sourires. La suspension luisante, l'argenterie, le cartel et les vieilles faïences plaqués à la muraille, les verres de cristal, le potage au tapioca, le menu délicat et varié, l'ébaudissaient. Il baignait dans une quiétude voluptueuse. D'occultes sensations oii l'analyse ne projetait point son coup de lumière entraient en lui avec le charme du rêve. Et ce simple passage dans un coin de vie où il avait la prescience de ne jamais camper lui enracinait dans l'àme une émotion qui suffirait à occuper longtemps sa mémoire.
Le repas achevé, Andrée proposa une nouvelle promenade dans le jardin.
— Justement, dit-elle, il fait clair de lune.
— Ce garçon a besoin de repos, objecta la maman.
— Oh! il n'est plus fatigué maintenant. N'estce pas, Etienne?
Le Roussel fil non de la tôle. El ils descendirent.
— Nous allons nous asseoir sur ce banc, voulut la fillette. Regardons les étoiles.
Ils s'assirent. Andrée, la nuque renversée sur le dossier du banc, s'offrait de face à l'irradiation lunaire. Avivées par l'humide rougeur des lèvres les dents se lactaient. Le Rousset qui guignait la jeune fille par œillades furtives, la trouvait très blanche, comme une statue de la Vierge. Et il s'accota davantage, touchant le coude, frôlant les hanches. La robe de mousseline claire montait, remuait sur son pantalon. 11 s'acagnardait dans une neuve et très indistincte sensualité. 11 se trouvait bien, à demeurer là des heures et des heures.
Il ferma les yeux, humant les ignorées et subtiles odeurs que fleurait la jeune fille, écoutant son grêle caquetage, la vide et charmante musique des syllabes, frissonnant chaque fois que la robe le touchotait. Au bout d'un instant il rouvrit les prunelles, regarda dans la proche ambiance. Autour de la blondine, les capucines rampaient entrevues par touffes, buvant les rayons de leurs bouches ouvertes; les lis droits et sveltes érigeaient leurs cloches découpées; les liserons coquets et rôdeurs, les uns évasés, les autres enroulés comme des cigarettes, serpentaient, sortaient leurs albes corolles des niches de feuillage; et la jeune fille gracile et mièvre.
albe et blonde, svelte et souple et sentant bon, semblait au petit paysan, — évadé une minute de sa terre de prose et projeté en plein rêve, en beau pays de légende, — une grande fleur plus odorante, née du jardin parmi les autres.
Oui, flne et jolie comme une petite reine d'île bleue. Blonde comme lui, mais avec des cils d'or, des cheveux d'or. Et une peau si blanche, de si belles quenottes ! Et cette main effilée qui s'allongeait à coté de la sienne trapue et calleuse!
Et toutes ces difTérences requéraient Tàme embryonnaire du garçonnet.
— Ah I il faut rentrer, maman nous appelle. Aïe! ce lui fut comme un coup de marteau sur
le crâne. Déjà fini, bon Dieu !
Dans la chambre à coucher, avant de se dévêtir Etienne examina avec une surprise admirante, les meubles, les potiches, le lavabo, — touchant aux objets, se regardant dans les glaces. En se couchant, les draps très fins lui firent une caresse douce et fraîche.
— Bon Dieu! tout de môme comme ou est bien là-dedans, pensait-il.
Et il se tournait, se retournait, fuyant par sybaritisme le sommeil. Tout à coup au moment où
LE UOUSSET 19
il commençait de mollement s'endormir, il soubresauta songeant à son œillet.
S'étanl levé, il trempa la tige de la fleur dans UQ verre d'eau, marmotta sa prière qu'il avait oubliée et se recoucha.
Le lendemain il fut debout vers les six heures. Toute la maisonnée du reste était sur pied. On lui servit une tasse de chocolat. Et au moment où il calait son baluchon, la vieille dame lui glissa une pièce de cinq francs.
Il ne savait comment remercier et saluer. Andrée debout près de lui le regardait amicalement; et tout à coup elle laissa échapper ce regret naïf qui objectivait l'angoisse regrettante du Rousset :
— Oh! maman, pourquoi s'en va-t-il déjà? La mère se mil à rire.
Et le Roussel bredouilla :
— Je vous souhaite bien le bonjour.
Dans la rue il se retourna. Andrée, à la fenêtre, lui envoyait des baisers. Il sourit très ému, un brin flatté, et porta la main à sa casquette.
Voilà, c'était fini. 11 ne s'asseoirait plus sur le banc, parmi les flores, à côté de la jolie blonde, jamais, jamais. Il eut l'immédiate et fugace perception de la dure inexorabilité de l'accompli; et
comme une piqûre de mélancolie lui tiqueta l'âme.
Mais il n'était pas au bout du village que cette réflexion traversa sa cervelle :
— Tout de même c'est une chance ! ça fait cinq francs de plus.
Il songea ensuite — au rylhme de la marche et dans la gazouillante matinée — de choses très douces, enveloppantes, berceuses. Ce minuscule événement avait enrichi sa loqueteuse imaginatiou; et il affabulait un roman naïf dont il était le héros, Andrée l'héroïne. Il songea que les lèvres pures de la jeune fille frôlaient sa peau, que ses cheveux lui chatouillaient le front, qu'elle lui prenait le bras, et qu'ils vaguaient émus, sourieurs par les minces allées du jardin. Mais bientôt la chaleur, la fatigue brutalement le replongèrent dans l'ordinaire vulgarité de sa vie.
Toutefois à la première halte, quand il eut mangé le pain blanc, le fromage et les fruits dont on l'avait approvisionné, il s'allongea sur rherbe et tout doucettement son âme glissa sur le versant des rêves. Il se plut à galvaniser les émotions récemment défuntes, savourant pour la première fois le charme douloureux du souve-
nir. Pôle mêlées autour de la jeune fille, les fleurs du jardin s'étiraient baisant les pieds, ('treignant les genoux, enlaçant la taille, annelant la gorge, couchant leurs multicolores pétales dans l'or de la chevelure; et de cet enchevêtrement de flores Andrée jaillissait, fée blonde aux prunelles rieuses, aux cils dorés. Puis il songea d'autres choses. Mais ses rêveries serpentaient autour d'Andrée comme des festons de lierre au tronc d'un chêne.
Oui, il s'en irait vers une grande ville, Bordeaux par exemple. Là il se dégourdirait, il gagnerait de l'argent, il se ferait habiller, puis il reviendrait faire un tour au pays en passant par le village de Lormette. 11 monterait voir la bonne dame et Andrée, histoire de leur dire bonjour. C'est elles qui seraient étonnées en le revoyant grandi et mis comme un monsieur.
Il repartit, reprenant son œillet qu'il avait mis au frais. Les pétales avachis, déteints, recroquevillés, se rétractaient comme les chairs d'un agonisant. Alors il l'enveloppa dévotement d'un bout de papier et le noua dans le mouchoir, à côté du louis.
Toute la journée il marcha. La .««ueur dégoulinait sur sa peau, picotant les yeux, acidant les
lèvres; des soifs atroces lui lancinaient la gorge, son baluchon lui écrasait les omoplates, les outils lui éraflaient les os. Ah î c'était joliment dur de faire son tour de France !
Avant le crépuscule il aperçut la petite ville de Nontron. Et un moment avant d'arriver, il chemina avec deux bambinets de sept à huit ans dont l'un traînait une brouette mi-pleine de crottin. Machinalement Etienne les suivait, écoutant leur conversation. L'aîné demandait à l'autre :
— Dis, Raoul, est-ce que tu dis « couillon » devant ta mère?
— Oh! non, pas couillon.
— Et « viédaze » ?
— Zé ne dis pas viédaze mais : bon Dieu que tu m'embêtes !
— Et moi je dis : mille feutres que lu es cane !
— Et moi l'autre jour : Zut !
— Et moi: mille dieux, nom de Dieu de sale vache !
— Ohl fit le gamin avec admiration.
Il fallut que le Roussel se décidât à descendre à Tauberge. Il mangea et but pour vingt sous. L'3 lendemain, à la pointe du jour, il parcourut la ville, cherchant du travail. Rien précisément
ne faisant son affaire, et la ville ne lui plaisant pas, ni le pays dont les montées et les descentes similaient trop Tàpre site natal, il repartit dans l'après-midi.
Il s'en fut à petites journées, descendant vers la vallée de la Dordogne qu'il comptait suivre jusqu'à Lihourne et Bordeaux. Son magot diminuait mais fort lentement : chaque pièce blanche ne sortait qu'à regret de sa poche. Ainsi d'abord qu'il en avait eu l'idée à l'orée de son voyage, il mendiait le soir dans les fermes un morceau de pain et un coin pour dormir. On lui refusait rarement à cause de sa jeunesse et de l'humble candeur de ses yeux bleus. Aux heures caniculaires de la journée il s'étalait dans un pré, à l'ombre d'un peuplier ou d'un saule, et parmi les fléoles, les houlques, les féluques, les agrostis, dans la bonne herbe déjà sèche et plus odorante. Parfois le sommeil lardait à venir. La face tournée vers le ciel uniformément bleu ou moucheté de fins nuages immobiles, il regardait la monotone palpitation des feuilles, les vols lointains des martinets qui biffaient l'étendue de minces traits noirs aussitôt effacés. Et il ruminait une vague et sommaire poésie de bête accostée par une rêvasserie cheminante.
Il ne percevait du monde ni les menuités fuyantes, évaporables, ni les infinies complexités. Il voyait la vie en gros sans les détails qui la nuancent. Si rapproché de la brute qu'il croissait, le cerveau indifférent aux multiples causes qui l'encerclaient. Il avait vu le grain choir dans le sillon , il savait que ce grain se gonflait, s'ouvrait, perçait la glèbe de sa pointe vivace, mettait des feuilles, des fleurs et des fruits ; avec ponctualité le soleil se levait le matin, se couchait le soir; les nuages galopaient par l'étendue, écrannant la lumière et la chaleur, se résolvant en pluie pour féconder le sol. Depuis sa naissance, et bien avant, durant les existences de ses ascendants, les choses se passaient ainsi. L'habitude avait tué la surprise d'où la question et la nécessité du pourquoi. Et non plus que ses bœufs il n'interrogeait.
Vers le soir de son septième jour de marche, le Rousset cheminait sur l'ancienne route de Périgueux à Montagnac. 11 était environ cinq heures. La terre incendiée renvoyait une chaleur intense. Etienne écrasé de fatigue, l'épidémie noyé de sueur, se laissa tomber sur un talus. Lentement il s'épongeait du revers de sa manche.
Puis du fond de sa poche il exhuma son pécule qu'il garda un instant dans le plat de la main. Cinq sous ! C'était là toute sa fortune en dehors du louis qu'il ne voulait pas entamer. Certes il fallait à tout prix s'arrêter à Montagnac, y trouver de l'ouvrage.
Brusquement comme il tournait la tête, il ap.îrçut en amont de la route, dans un nimbe de poussière, un homme qui galopait devers lui. Curieusement les yeux du Rousset suivaient le grandissement de la silhouette. En voilà un qui n'avait pas peur du soleil I
A niveau du Rousset, l'homme, un grand et robuste gars de trente ans aux longues moustaches, fit halte.
— Eh bien, que fais-tu là, mioche? interrogeat-il d'une voix sonore, très riche de vibrations et rendue plus impérieuse psr l'accent martial du Nord.
Et comme le paysan, sans répondre, élargissait l'ahurissement de ses prunelles, l'homme reprit :
— T'es éreinté, hein? Le fait est, ajouta-t-il, qu'il fait une de ces chaleurs aujourd'hui ! Estce que tu files sur Montagnac ?
Etienne fit signe que oui.
— Moi aussi. Alors nous ferons route ensemble. Le Roussel qui s'était levé examinait, un peu ] inquiet, les longues jambes de l'étranger.
— Allons, mioche ! Passe-moi ton baluchon, i tiens. i
D'un poing solide l'homme harponna le paquet : qu'il campa à côté du sien. i
— Et zou, en route. Nous boirons un coup au ■ prochain village, pour nous donner du cœur au i ventre. i
Ils reprirent leur marche, Etienne tout étonné ; d'être si léger. D'abord, l'homme chemina d*un , pas raisonnable ; mais bientôt emporté par son | diable au corps, il allongea le compas si bien < que le paysan haletait, ne pouvant suivre. L'é- ^ tranger gronda, les yeux flambants : ]
— Ilue donc, sacré flemmard ! î Le Rousset maugréait. Hum, il n'était pas j
commode celui-là. Ah ! s'il n'avait pas pris son I paquet comme il le laisserait courir seul. Quels ] jarrets! c'était donc le diable!... S'il y avait ! moyen de ravoir son paquet tout de même 1 ;
Soudain les premières maisons de la Ribérie ; poignirent. \
— Allons un coup d*collier, ût l'homme. Nous l arrivons .
Au seuil de l'auberge, le Roussel dit posément :
— Il faut me rendre mou paquet, monsieur.
— Qu'est-c'tu... tu vas entrer boire un verre. Etienne reprit, avec une vague frayeur du
fond de l'àme:
— J'ai pas soif. Je m'en vais. Donnez-moi mes affaires.
Presque brutalement l'étranger poussa son compagnon de route dans l'auberge fraîche et pJnombrée. A la rencontre des voyageurs s'avança Taubergiste, pieds nus dans ses sabots, la chemise de toile écrue bâillant sur les poils gris qui ponctuaient le torse.
— lié, vieux, commanda l'étranger en déchargeant d'un glissement d'épaule les deux baluchons sur la table massive et rectangulaire, du pain, du fromage et du vin.
— Un litre?
— Pf^rbleu.
L'un en face de l'autre, sur les bancs qui serraient le pied de la table les deux piétons s'étaient assis. L'étranger, qui avait enfilé son paletot, boutonnait maintenant sa chemise, bridant son cou large et blanc. Silencieux, les jambes gourdes, les gestes d'une lenteur d'homme que rien n'affaire, l'hôtelier servait, fusant entre les
paupières molles, piquées de cils d'albinos, d'obliques regards épieurs.
D'un franc coup de poignet l'étranger emplit les deux verres.
^ — A ta santé, p'tit.Et vous, Tvieux, est-c'que vous ne trinquez pas avec nous?
L'hôtelier s'assit après une hésitation. Tous trois choquèrent. L'étranger taillait le pain, divisait le fromage — nn vieux gruyère chanci au raclant remugle. — Il engloutit une bouchée énorme qu'il mastiqua de ses dents larges et symétriques avec une vigueur bruyante de grand fauve. L'aubergiste, le cou en avant, les prunel* les luisantes — sautant en affamé sur cette rencontre qui incidentait sa plate et stagnante vie — détaillait avidement le voyageur, examinait tour à tour la chevelure léonine rejelée en arrière, l'œil glauque, d'un insoutenable éclat dans l'animation du visage, la longue moustache embroussaillée et tombante, à la gauloise. Le vin à chaque lampée laissait sur les poils une tache rouge que l'étranger essuyait du revers de sa main.
— Bous... bous êtes pas d*ici? questionna l'aubergiste.
— Ah ! non, foutre î
L'hôtelier de soq œil indécis et fuyant achevait l'inspection de son hute : depuis la culotte maculée de taches vineuses, adultérée de poussière, à la chemise crassée de sueur, au poil emmêlé.
— Ah I... et de quel pays bous êtes ? L'étranger tendit Tindex vers le nord:
— De tout là-bas, mon brave. Normand. Mais j' n'ai pas les pattes crochues, moi ? Quand on m'a jeté au plafond, j' n'ai pu m'y coller. Je suis parti jeune du pays, j'ai roulé ma bosse un peu partout, j' puis m'en flatter.
L'étranger à son tour explora l'hôtelier mais d'un coup d'oeil rapide, sommaire, qui vit simplemeut les gros traits, les paquets de graisse bonhomiant la face, sans découvrir la réserve de finasserie méfiante logée au coin de l'œil.
— Allons, encore un coup ! Vous avez l'air d'un brave homme, vous. Et toi, mioche, tu n' bois pas?... Un litre, hein, patron?
— Alors, bous avez vu du pays ?
— J* te crois.
— Bous avez été soldat?
— Sept ans, mon brave, au troisième Dragons; engagé volontaire à dix-huit ans. Une tête I Bah ! ça s'cale,
Lourdement l'hôtelier se levait pour quérir un litre. Pointant ses deux yeux droits sur le Rousset, l'étranger demanda :
— Et toi, comment t'appelles-tu?
— Casplégat Etienne.
— Casplégat! ça m' rappell' mon brigadier Couspléga... une bonne histoire, écoutez ça, vieux. Je 1' rencontre un jour en sortant d* la caserne. Y m* dit : « Landry, payes-tu un' salade? »
— « Oui, foutre, je paye un' salade. » Nous entrons à l'auberge. Voilà-t-il pas que cet animal là s' met à commander: un litre d' vin, une om' lette au lard, du fromage et le diable et son train. Boni Je n' disais rien. Quand on nous apporte la note, y m'dit: « Tu payes ça, p'tit?»
— « J'paie ça... j'paie ca, pas du tout! Tu m'dis : « Payes-tu un'salade, Landry ?» — « J'réponds: oui, j'paye un'salade. J'ai dit que je payais une salade, je payerai la salade. Maintenant pour le reste, eh bien, j'suis bon zig, nous payerons chacun notre écot. « Ah! qu'y m'fait, tu ne veux pas payer ça, galopin? » — « Non, j'paierai pas ça. » Pan ! y m'fout un'deces calottes ! J'm'lève et d'un coup d'cetle massue — il étala ses cinq doigts noueux, carrés du bout, énormes, une poigne de Titan — Hum ! quand
j'm'suis engagé j'n'avais pas la taille et puis j'avais l'air si jeune qu'on m'prenait pour un enfant d'troupe. On n' voulait pas d'moi. Le colonel me dit : « Montrez vos mains. » Je lui montre ma patte. — « C'est bon, c'est bon, qu'y m'fait, tu l'auras bientôt, la taille. » Alors pour en revenir, je m'iève et d'un coup d'poing j'I'envoie dinguer à quinze pas. Y se r'iève, pan ! je lui colle une autr'mornife et le voilà qui roule, les quatre fers en l'air. Quel chambard ! Enfin on nous sépare. Moi, mon compte était bon, j'passais en conseil [d'guerre si les gens d'J'auberg' n'avaient pas témoigné que j'avais été frappé Tpremier. Voyez -vous, moi, je n'cogne jamais rpremier... mais quand on m'frappe, malheur ! El Landry leva son poing qui menaça comme un marteau de forge.
— C'est pas tout ça, fit-il, il faut s'tirer des Alites. Combien vous doit-on, vieux?
L'aubergiste fit mentalement l'addition.
— Vingt-trois sous.
Le normand jeta la monnaie sur la table. Et comme Etienne appréhendait son sac:
— Qu'est-c'tu fais, mioche? Veux-tu bien laisser ça tranquille. T'as déjà assez d'mal à me suivre.
Sur la porte où l'on flânochait, l'hôtelier posa une nouvelle question :
— Bous allez à Montagnac?
— Encore sept kilomètres, pas?... Oui, j'vais à Montagnac, j'vais m'marier.
Simultanément les yeux des deux paysans toisèrent l'étranger.
— Ah ! fit l'aubergiste.
— C'est toute une histoire. J'étais en r'monte au Gibau.Alafind'moncongé,je m'y suis établi marchand d'vin.ïous les soldats me connaissaient, ça marchait bien... lorsqu'un vieux retraité d'I'endroit m'propose lagonzesse d'un propriétaire de Montagnac qui a quarant'mille francs, trois filles à caser et un garçon. Je lui dis : « Ça m'botte. » On a bâclé l'affaire par lettres. J'vais montrer ma trombine à ma fiancée. Moi, j'ai quatre barriques de vin, mes outils d'sabotier et trois cent cinquante francs. Ah! c'coup-ci, bonsoir.
Sur les hauteurs qui dominent le hameau de Pombonne, àlrois kilomètres de la ville, les deux piétons s'arrêtèrent regardant la plaine de la Dordogne qui filait du côté de Libourne.
Le Rousset émerveillé dit sobrement :
— C'est un beau endroit. Il doit y avoir de labonne terre ici, malheureux!
— C'est épatant, fit Je normand.
Le trajet s'acheva en moins d'une heure. Comme ils passaient devant la caserne de gendarmerie, un gendarme qui bayait sous le porche, en manche de chemise, héla les voyageurs.
Landry se retourna d'un mouvement brusque :
— Qu'est-c'vous voulez, vous? demanda-t-il au gendarme qui s'avançait, inventoriarit d*un œil défiant l'accoutrement et l'allure de l'étranger.
— Est-ce que vous êtes du pays?
— Vous êtes curieux, vous!
Le gendarme interloqué hésita. Tout à coup il se rapprocha, fit le geste de prendre le normand au collet.
— Ça, à bas les patt', hein ?
— Vos papiers !
— J'pourrais vous répondre comme Robert Macaire, que j'en ai fait un'cigarette, fit Landry gouailleur.
Furieux le gendarme appréhenda le normand :
— Vos papiers I
Landry, cessant de goguenarder, saisit en son large étau le poignet du gendarme et le força à lâcher prise.
— Nom d'Dieu, tonna-t-il, les orbites injectées,
mes papiers ! Demander ses papiers à un ex-cavalier ! J'ai fait sept ans au troisième Dragons, bougre de cogne t Tu n'm'as donc pas reluqué ? Deux cents jours de prison, quatre cents jours de salle de police... mais j'ai jamais passé en Conseil de guerre, entends-tu ! Et maintenant si tu veux en savoir davantage, t'iras chez le père Mansade, j'épouse sa fille.
A niveau du jardin public, Landry s*informa delà rue de la Pépinière, qu'habitait son futur beau-père. Il dit au Rousset :
— Viens-tu, toi?
Celui-ci bredouilla hésitant, inquiet :
— Eh bien, bonjour, monsieur.
— Où vas-tu ? T'as des parents ici ?
— Non, monsieur.
— As-tu un métier?
— Oui. Je suis cordonnier.
— Ah! très bien, tu es sur le trimard. Eh ben, lu chercheras de l'ouvrage demain malin. Suis-moi, il y aura place pour deux chez l'père Mansade.
El comme le Roussel s'élernisail sur place :
— Viendras-tu, sacré lendore ? J'ai Tcslomac dans les talons, moi, d*la moutarde au gosier.
Tout à coup il vint à l'esprit d'Elienne que s*il
descendait à l'auberge il lui faudrait écorner son louis, le beau louis neuf !
Alors surmontant ses défiances et ses vagues craintes, il se décida à suivre son compagnon.
Et tous deux enfilèrent la petite rue delà Pépinière.
La nuit tombait. Landry arrivé au bout de la rue s'arrêta à la dernière maison et l'examina.
C'était un bâtiment en pierres de taille surélevé d'un étage — magnifique, l'air d'un palais à côté des masures en hourdage qui bordaient la rue.
— Ce doit être là, conclut-il de son examen. Juste à ce moment une petite vieille, vêtue
d'une robe d'indienne et coiffée d'une marmotte apparaissait sur le seuil.
Le normand se rapprocha.
— C'est bien ici chez le père Mansade ?
Avant la réponse, la petite femme toisa l'étranger de cet air effaré et défiant qui invariablement l'accostait depuis son voyage — Landry
qui s'en aperçut — et aussitôt se rappela tant d'autres regards similaires — eut un geste violent.
— Sacrebleu, gronda-t-il, je n'suis pas un mendigot ni un Cartouche I Je vous demande si c'est ici chez Tpère Mansade.
— Oui, c'est ici, répondit froidement la vieille. Qu'est-ce que vous lui voulez ?
— Je veux le voir, parbleu!
Devant cet accueil glacé, un peu effrayé aussi par la grosse voix du normand, le Rousset gêné remua :
— Eh bien, je m'en vais, moi !
— Veux-tu bien rester, fit Landry empoignant le garçonnet qu'il retint. A-t-on jamais vu!
Il reprit :
— Alors, pas moyen de le voir, la mère?
— Il n'est pas là.
— Eh bien, nous l'attendrons.
Et Landry, engageant sa forte épaule entre le chambranle et la vieille, envahit la salle qui était une cuisine et déposa en un coin les deux baluchons.
Puis, tout en remettant son gilet et sa veste de coutil :
— Hein, la mère, vous ne devinez pas qui j'suis?
— Non, fit l'hôtesse visiblement choquée de ce terme « la mère » .
A ce moment l'étranger discerna, assise dans l'angle de la cheminée, une jeune fille qui Pobservait, l'aiguille à tricoter suspendue, la face ahurie.
— Je suis, prononça-t-il très nettement, Jules Landry.
11 n'y eut point surprise joyeuse ni débordement d'amitié. Froidement la mère Mansade répondit, déplaçant une chaise de paille :
— Très bien, asseyez-vous.
Landry occupa la chaise. Et comme son compagnon de route restait debout, l'échiné plaquée à la muraille, il lui cria :
— Assieds-toi donc, p'tit.
Il expliqua ensuite.
— C'est mon copain d'trimard. Il couchera avec moi. Demain on lui trouvera de l'ouvrage.
Un silence tomba. La jeune fille, qui depuis leur entrée dévorait les étrangers de toute la largeur de ses orbites, baissa les yeux à la brusque rencontre d'un regard de Landry et se remit à tricoter.
Celui-ci la considérait attentivement. Vêtue comme sa mère d'une robe d'indienne serrant sans aide de corset ni de tournure, le corps jeune et bien tourné. La tête sous des cheveux noirs et divisés était menue avec de petits traits réguliers, éteints, insignifiants.
— Est-ce que c'est... votre fille?
— Oui.
— Marguerite?
— Oui.
— Mais alors c'est ma fiancée, cria joyeusement Landry qui se levant marcba, l'étreinte ouverte, vers la jeune fille.
Celle-ci dressée, les bras détendus, la tête louvoyante, fuyait les lèvres naïves du normand qui enfin put la saisir et lui frictionna les joues de sa barbe rude, vieille de cinq jours.
Le normand se rassit.
Définitivement la nuit s'installait dans la salle. Une mèche de résine étrécissait une tache jaune dans l'angle où la jeune fille travaillait. La mère toupillait par la salle, mettant à tâtons le couvert, surveillant la marmite qui ronronnait sur un maigre feu.
Glacé par la froideur communicative de ses hôtes, bâillant au silence morne de la salle, à
l'ennui charrié par l'air, et aussi un peu écrasé par la fatigue qui sourdait de l'action interrompue, Landry somnolait sur sa chaise. Par instants, il desserrait les cils, faisait claquer sa langue sèche de soif. L'échiné raide, la langue et les jambes ankylosées, le Rousset contemplait d'un œil d'hypnotisé une bûchette qui suageait. Tout à coup une ragote silhouette sifflante et fredonnante s'érigea dans l'encadrement de la porte. Aussitôt la mère dans un bruit de chaises remuées se hâta vers l'arrivant, criant à sa fille :
— Marguerite, vite allume la lampe !
A la neuve clarté Landry distingua un jeune homme petit de taille, l'œil très vif, les cheveux frisotants.
— C'est mon fils, expliqua la vieille, la face épanouie.
Landry, happé d'une colère brusque, sauta sur la lampe qu'il éteignit :
— Puisque la chandelle de résine a suffi pour moi, tonna-t-il, elle suffira bien pour c'morveux !
Une stupeur s'irradia par la salle. Le fils demanda en patois :
— Qui est-ce, maman ?
Comme la vieille, furieuse, se taisait, il pirouetta sur ses talons et sortit. Un nouveau et
lourd silence chut. Le bruit plus aigu des fourchettes cliquetant sur la table dressée en un coin, les brusques déplacements des chaises décelaient la colère concentrée de la mère — cependant que les doigts apeurés de tricoteuse se dépêchaient sous la figure plus approchée.
Bientôt un homme entra qui, frappé de la blancheur du paletot de Landry, tachant la pénombre, chercha à distinguer les traits.
— Bien le bonsoir, fit-il.
Le normand se leva, et, la Yoix adoucie, l'attitude presque déférente :
— M. Mansade, sans doute? s'informa-t-il. Et, à un signe affirmatif, il lendit la main que
Mansade serra avec hésitation.
— Moi, j'suis Jules Landry.
— Ah! très bien. Annette, allume donc la lampe.
Mansade s'était assis.
— Vous êtes arrivés depuis longtemps ? demanda-t-il, examinant les deux étrangers.
— Une heure.
— Sapristi ! Mais vous devez avoir soif! Annette, donne donc du vin.
— Il n'y en a pas. Il est à la cave.
— Eh bien, il faut aller en chercher. Où est
Michel? Esl-ce qu'il n'est pas encore rentré?
— Si, il est rentré. Il est par là, fît la mère désignant la fuite du jardin.
Du pas de la porte, Mansade héla :
— Michel, Michel !... Allons, dit-il en lui tendant une dame-jeanne, va tirer du vin.
Michel en traversant la cuisine loucha du côté de Landry avec dans l'œil une rancune piquée d'ironie.
Mansade emplit deux verres, en versant à peine dans le troisième. Puis il trinqua.
Enfin l'on se mit à table. Les femmes et Michel rechignaient. La figure franche, inculte et hardie du normand, la couche de poussière salissant sa peau et ses habits, la poussée récente des poils, sa voix claironnante, tout ce qu'il y avait en lui de personnel, d'autre leur déplaisait. Michel agressif, méprisant, affectait de ne pas voir leur hôte. Seul Mansade gardait son visage placide, impartial. Avec lenteur, en espaçant ses questions comme pour donner plus de marge à la réflexion, il interrogeait Landry :
— Quel âge avez-vous au juste ?
— Trente ans depuis la Saint-Nicolas.
— Vous faisiez vos affaires au Gibau?
— Ça n'allait pas mal. Les cavaliers v'naient
chez moi... pas tous cependant, pas la fripouille qui disait:
— N'allons pas chez Landry, on n*boit pas à l'œil.
— On m'a donné de bons renseignements sur vous, reprit le vieux. Vous êtes vaillant, à ce qu'il parait du moins.
— Oui, fit le normand, exhibant sa large paume calleuse, je n'ai pas de poil dans la main, vous voyez.
Sur la table à côté du vin une bouteille de piquette où puisaient les femmes et parfois Mansade. Landry, d'une lampée, vidait chaque fois son verre et, la langue claquante, répétait:
— Mâtin, c'est du bon !
Et toutes fois une lueur rayait la prunelle grise de Mansade. Il finit par avouer :
— C'est moi que je le fais.
Et désignant d'un geste le nord-ouest:
— J'ai des vignes là-bas sur le coteau.
A l'issue du repas, les deux femmes montèrent pour préparer le lit. Michel roula une cigarette et détala. Lorsque les ménagères descendirent, Landry et Mansade dans le bien-être de la digestion causaient plus amicalement. Mansade dit soudain :
— Annette, donne donc la prune.
Puis le vieux, précédant ses hôtes, les conduisit dans leur chambre à coucher.
— Voilà, fit-il, désignant le lit et posant le bougeoir sur un guéridon. Bonne nuit.
— Bonne nuit, Mansade.
Les deux étrangers se couchèrent — le Roussel dans la ruelle où il se tassa afin de laisser plus de place au grand corps de son compagnon. Avant six heures, le lendemain, Landry sauta du lit et tout de suite commença sa toilette.
Ce jour-là était un dimanche. D'abord Landry se rasa entièrement, n'épargnant que ses longues et fières moustaches. Puis, mi-nu, il se livra à un rude lavage, frictionnant l'épiderme de toute la vigueur de ses muscles. Après ces énergiques ablutions, sa peau de celte, laiteuse et fine, parut très blanche.
Il enfila un pantalon de nuance claire et propre, se chaussa d'élégantes bottines à élastiques, noua sur son col de chemise une cravate noire, passa une redingote en drap bleu sombre qui moulait son torse d'athlète, donna un dernier coup de peigne à ses cheveux, à sa moustache, et se coiffant d'un feutre qu'il campa crânement, secoua le Rousset qui d'abord ne le reconnut pas.
— Allons, mioche, lève-toi si lu veux sortir. Il descendit. Déjà les ménagères vaquaient par
la cuisine. Au bruit des pas puissants et souples elles dressèrent la tête. Un étonnemenl élargit les prunelles de la fille.
Le normand se découvrit, fut galant, prit familièrement la taille de la mère, la menaçant de la pointe effilée de ses moustaches, pour la faire rire. Et comme on lui offrait de déjeuner il répondit :
— Faut attendre le p'tit. En attendant j'vas voir vos carottes.
Dans le jardin il s'aheurta à Mansade. C'était un homme de soixante ans, si bien conservé par la pureté transmise du sang, la sobriété et la régularité de sa vie, qu'il en paraissait à peine cinquante. Ainsi courbé sur sa bêche, le cuir tanné de son cou saillait très robuste.
— Ah, ah, fit le normand, déjà au travail ? Mansade se redressa, appuya ses deux paumes sur le manche de son outil.
— Oui, comme vous voyez... Oh I je m'amuse, c*est dimanche.
Landry alla s'asseoir un peu plus loin, sur un
banc vermoulu, près d'un ruisseau qui longeait
la propriété. Il fuma une cigarette, le regard fi-
ché sur les brindilles que charriait le courant. Au bout d'un quart d'heure, Mansade vint le rejoindre.
— Ah ! proposa-t-il, si nous allions casser la croûte ?
— Un' bonne idée.
Le Rousset endimanché attendait dans la cuisine. Les hommes mangèrent debout. Marguerite faisait griller des tranchettes de pain pour les tremper dans sa tasse de café au lait.
— Vous aimez l'iait? demanda aimablement Landry.
— Oh ! c'est la friande, répondit la mère ! Tous les matins faut lui prendre un sou de lait.
— Où est Michel ? s'informa brusquement le vieux.
— Il dort encore, pardi 1
— Va-t'en le faire lever. C'est un feignant ! Je ne veux pas de ça.
— C'est dimanche aujourd'hui, expliqua la vieille qui idolâtrait son fils. Laisse-le dormir, va.
Landry posa son couteau, essuya ses moustaches.
— Voilà, maintenant nous allons faire cette course. Mansade, vous n'connaissez pas un patron cordonnier qui prendrait c'galopin ?
Mansade se tâla le menton, réfléchit.
— Il y a bien Poujade. C'est un de mes amis. Peut-être... tenez, nous irons ensemble, justement c'est l'heure de la grand'messe. Moi, je vous laisserai pour aller à l'église.
Le vieux passa dans sa chambre. Quand il reparut il était en redingote noire et chapeau haut de forme.
— Quand vous voudrez, dit-il.
Les trois hommes remontèrent la rue de la Pépinière, coupèrent le jardin public, continuèrent leur chemin par une ruelle large d'un mètre, bordée de jardinets et de masures à hauteur d'homme, et débouchèrent en face de Téglise, une grande rosse de bâtisse efflanquée et famélique. Ils traversèrent la place brûlée de soleil, où flânaient des paysans en chapeau plat, et filèrent par un passage qui ouvrait sur une rue pavée de cailloutis.
— C'est là, prononça Mansade, indiquant le coin de la rue qui tournait en angle droit.
Mansade, qui entra le premier, serra la main de Poujade, un grand maigre dégingandé, au nez comique. La fille du cordonnier ofi'rit des chaises.
La causerie initia par des généralités. Mansade
48 LE nOUSSET
s'informait de la santé de la Smala. Puis soudain, après une prise, il dit :
— Poujade, je vous amène un garçon qui pourrait faire votre affaire. C'est pas tout à fait encore un ouvrier, sans doute, mais enfin...
— Ah ! fit Poujade examinant le Rousset, et... que sait-il faire?
— Que sais-tu faire ? répéta Landry de son ton brusque qui effara les cils de la jeune fille.
— Je sais faire une paire de souliers.
— Hum, fit Poujade incrédule. Quel âge il a? Le Rousset, inversant son mensonge de Lar-
mettes, se vieillit d'un an et déclara :
— J'ai dix-sept ans et trois mois.
— Il n'est pas grand, fit Poujade.
— Non, il n'est pas grand, avoua Mansade.
— Et, demanda le cordonnier, où c'est que tu as travaillé déjà, mon garçon ?
— Chez nous.
— Où ça chez toi ?
— A Carlaux, je suis de Carlaux.
— Carlaux ? Connais pas. Connaissez-vous, Mansade ?
Mansade se prit^le menton :
— Non, fit-il, je connais pas. Et vous, Landry?
— Ah ! foutre non 1 J*ai jamais entendu parler d'ce port de mer.
A ce moment, débouchant de la cuisine, parut une belle femme, fraîche et grasse, en grande toilette. Elle jeta un rapide bonjour, regarda Mansade qui se soulevait portant la main à son chapeau. Puis elle dit à la jeune fille :
— Alors tu iras à la messe de onze heures ?
— Oui, maman.
Elle sortit, souriant à un homme assis au comptoir devant un journal déplié, tandis qu'elle enveloppait les étrangers d'un regard dédaigneux.
Tout à coup Mansade sursauta :
— Diable, fit-il, on sonne les trois coups. Eh bien, dit-il à Landry, je viendrai vous prendre à la sortie de la messe.
Mansade sortit.
— Alors, questionna Poujade, tu sais faire une paire de souliers... bien ou mal s'entend?
Etienne ne réporfdit pas.
— Faudrait voir, faudrait voir, répéta le cordonnier.
— Parbleu, fit Landry de sa voix martiale qui secoua Hortense et violenta l'attention de l'homme au journal, on peut toujours essayer. Vous n'ris-
quez pas grand' chose de Tprendre?!! ne sera pas difficile, allez, sur les conditions.
— Oh non, fit modestement le Roussel.
— On pourrait voir, réitéra Poujade.
— Vous Tnourrirez et le logerez, proposa le normand. Puis si vous êtes content de lui, vous lui donnerez la pièce, le dimanche. Ça va, p'tit?
Etienne consentit de la tête.
— Oui, ça pourrait se faire. On peut toujours voir, risqua le cordonnier.
— Voilà qui est une affair' bâclée, conclut Landry qui se leva. Les bons comptes font les bons amis. Patron, venez-vous prendre un verre?
— Merci, merci.
— 11 n'y a pas d*merci qui tienne.
— C'est rapport que je ne peux pas quitter mon magasin, autrement...
— Farceur, dit Landry se rasseyant.
— Mais on peut le prendre ici, proposa le cordonnier. Hortense, va donc... qu'est-ce que vous désirez?
— Un verre d'eau-d'-vie pour moi, un verre d'eau d'aff, comme disait l'chourineur.
— Hortense, attrape la bouteille d'eau-de-vie. Et vous, monsieur Nicole?
— Oh ! rien, fît celui-ci d'une voix blanche, dépourvue d'accent.
Puis consultant la pendule et se ravisant :
— Est-ce que vous avez toujours de votre ancien vermouth?
— Mais certainement.
— Alors, un verre.
On trinqua. En approchant son verre du verre de M. Xicole, Landry eut une grimace d'amabilité, d'instinctive déférence. Vaguement, à l'œil curieux, observateur, au nez fin et pointu, à la coupe du veston de toile, il reniflait un homme qui n'était pas de son monde, quelqu'un d'instruit et de calé. Et une crainte, une gêne huilèrent d'abord sa voix, châtrèrent sa verve de vieux troupier et de trimardeur, l'obligèrent à un tri laborieux de locutions.
Durant que le Rousset en buvant son verre étranglait force grimaces et que le normand avalait le sien d'un trait, sans que bougeât un muscle de sa face, M. Nicole, à lappées gourmandes, dégustait son vermouth, bornoyait en regardant le jaune liquide, l'appréciant d'un :
— 11 est, ma foi, très bon !
Bientôt le verre de schnick débrida la verve du normand. Gomme Poujade vantait la force de
son eau-de-vie — un alcool à 55 degrés qui râpait le gosier — Landry conta qu'au régiment ils la buvaient à pleins verres, des verres à pied. Fallait voir ça, tonnerre !
Sur cette pente, il dégoisa des calembredaines, des scies d'atelier et de caserne qui faisaient béer Horlense, Poujade et le Rousset. Puis il narra l'odyssée de son récent voyage. Son accent, sa mimique expressive amusaient. M. Nicole dont les petits yeux fins égrillaient pointait son nez affûté sur le narrateur — et des fumets de gourmet, comme une odeur d'observation rare en élargissait les narines.
Etienne tout en écoutant examinait les assistants, riant quand il les voyait rire. Poujade l'intriguait avec son pif tordu, sa tignasse hirsute où l'alêne avait taillé des éclaircies. Un instant il inventoria la vitrine où s'alignaient des échantillons : bottines d'homme en veau commun, en veau mégis, en vache vernie; bottines de femme en chevreau, en satin, eu verni; escarpins à talon Louis XV, pantoufles en canevas, souliers découverts. Mais fréquemment d'un coulement sournois son regard déviait vers la jeune fille qui, accoudée au comptoir, écoutait vaguement.
Elle était bien jolie cette demoiselle, et elle
lui imposait. Il la comparait à Andrée, lui découvrait une beauté au moins égale ; mais entre Hortense et lui il sentait une gêne, un froid paralysant. Jamais, non jamais il ne pourrait causer familièrement avec elle, comme avec Andrée.
— Comme ça, s'informait curieusement Poujade, il vous a demandé vos papiers, ce gendarme ?
Tout de suite cette mince aventure, ce fait divers de clocher les avait passionnés au point qu'ils en oubliaient les autres plus curieuses histoires et se torturaient l'esprit pour établir l'identité du gendarme.
— Qui sait, se demandait Poujade, c'est peutêtre bien Grenier ! Comment qu'il était?
— Est-ce que j'sais ? Une sal' trombine, une tète à caler des billards.
— Avec un gros nez, n'est-ce pas? questionna la belle Hortense.
— Oui... et de grosses moustaches, renseigna Etienne.
— Je sais qui c'est, cria triomphalement la jeune fille, c'est Caviale.
— Oui, ce doit être lui, opina le cordonnier. On sortait de la messe. Madame Poujade parut
d'abord, puis Mansade, sa tabatière à la main.
— Eh bien? interrogea-t-il.
— Bâclé, signé, paraphé, annonça joyeusement Landry. Entre bons bougres on s'entend toujours.
Madame Poujade, droite dans ses somptueux atours, s'arrêtait au milieu du magasin, la prunelle interrogatrice.
— C'est, expliqua timidement Poujade^ ce garçon que j'ai embauché... tu comprends.
L'œil froid, inquisiteur de madame Poujade se planta sur le Rousset qui eut un frisson de crainte.
— Tu crois que tu ne peux pas suffire tout seul pour les affaires qu'on fait ?
— Ça, fit Poujade, tu as bien raison !
Et il délaya de longues phrases sur la misère des temps, l'œil plaintif, la voix subitement geignante. 11 conclut d'un :
— Mais enfin...?
vague, inachevé qui inclusait l'excuse de cet embauchage.
Madame Poujade haussa l'épaule et se dirigea vers la cuisine dans un grand bruit d'étoffes.
Après dix minutes de causerie générale on se leva.
— Eh bien, proposa le normand, si vous vou-
lez, il commencera demain malin. N'est-ce pas, Mansade?
— Oui, oui.
Landry serra la main de Poujade, salua galamment Hortense qui oublia de lui rendre son salut, adressa un bonjour cérémonieux à M. Nicole et sortit de son pas décidé, avec la détente cavalière du jarret et l'appui sonore des talons.
En passant, Landry remarquant un écriteau suspendu au-dessus du magasin qui attenait à celui de Poujade, s'arrêta :
— Tiens, c'est à louer ça?
— Oui, fit Mansade.
Le normand dévisageait la maison, inspectait la rue, semblant réfléchir. Tout à coup il demanda :
— Est-ce bien placé ici?
— Oh ! tout à fait bien. C'est excessivement passager.
Landry tapa sur l'épaule de Mansade :
— Savez-vous un'chose, père Mansade? Un magasin d'saboterie, ça ferait joliment, là! Et puisqu'il est entendu que j'm'établis à Montagnac...
— Eh oui, on pourrait voir.
Hortense et Poujade s'étaient avancés sur la porte. Landry les apercevant fît un pas vers eux.
— Vous n'savez pas? Tétais en train d'raconter au père Mansade que ça ferait joliment mon affaire, c'magasin.
— Ah 1 et peut-être bien.
— C'est bien placé, n'est-ce pas?
— Oh! malheureux, fit le cordonnier, il y a pas une rue dans Montagnacqui soit plus passagère.
— Attendez voir, fit vivement Landry, j'vais vous expliquer : vous êtes cordonnier, moi j'suis sabotier; tous deux nous chaussons l'pante, vous en été, moi en hiver. Le client qui vient chez vous aperçoit ma saboterie, celui qui vient chez moi vot' cordonnerie : nous nous renvoyons rpante comme une balle élastique... ha, ha, j'suis un malin, un bon normand.
Et il éclata de son franc rire qui attendrissait la dureté glauque de ses yeux.
— Ah ! fit Poujade très intéressé, tandis que sa fille, la prunelle luisante de curiosité, tendait le cou, vous voulez vous établir à Montagnac?
— Parbleu! Comment vous n'savez pas?...
Et l'expansif normand allait exposer la probabilité de son mariage, lorsqu'un coup de coude de Mansade l'avertit au silence.
Il considéra derechef la maison, s'enquit du
LE ROUSSKT 57
loyer. La causerie continua devant la porte. En face, la drapière, une boulotte aux yeux de furet ; à droite et à gauche, la gantière, la charcutière épiaient le colloque.
— C'est, je crois, apprenait Poujade, cent vingt francs de loyer.
— A qui déjà la maison? demanda Mansade.
— Eh I vous savez bien , à la veuve. . . à la veuve Louquin !
— Très bien, très bien. C'est ça, résuma Mansade, on pourra voir. Ah! allons-nous en.
Cette fois ils partirent. La gantière, la charcutière et la drapière les suivirent de l'œil jusqu'à ce qu'ils eussent disparu dans la pénombre du passage; puis d'un tacite accord elles se hâtèrent vers la boutique du cordonnier.
— Ça m'a tout l'air d'un bon bougre, ce saint Crépin, observait Landry.
— C'est un de mes bons amis, répéta Mansade... et vous savez, riche.
11 s'arrêta pour achever, scandant les syllabes :
— Il a plus de cent mille francs tel que vous le voyez.
— Matin, exclama Landry.
En passant devant l'église, Etienne consulta
l'horloge, hésitant, les jambes tiraillées vers le porche.
— Eh bien, saint' lanterne! rudoya Landry.
— C'est que... je ne suis pas été à la messe, moi.
La question était grave. Mansade stoppa.
— Onze heures cinq, lut-il. Il peut bien aller à la dernière messe... seulement c'est tard.
— A quelle heure la soupe? s'enquit Landry.
— A midi, toujours à midi. Voilà, qu'il y aille, il saura bien trouver la maison. Avec une langue... !
— Je vais rester, moi, déclara le normand, je m'paierai la messe pour un' fois.
— C'est ça, moi, je m'en vais.
Dans l'église, le Rousset s'agenouilla dévotement derrière un pilier. Il sentait le devoir de remercier Dieu qui avait si bien conduit sou voyage. Derrière lui, l'ex-cavalier arc-boulé sur un jarret, les épaules effacées, la moustache haute^ regardait le chœur de ses pupilles fixes et térébrantes. A intervalles de deux ou trois minutes, il remontait Tallée de son pas résonnant comme celui du suisse, et, après un bref coup d'oeil sur les chapelles latérales, se campait à nouveau derrière le gars limousin.
A l'élévation, il resta immobile, le chef droit, son regard fauchant la ligne des dos ployés sur les dossiers des chaises. Enfin à 1* « Ite missa est « de l'officiant, il toucha de l'index l'épaule d'Etienne. Celui-ci se leva en se signant et tous deux quittèrent l'église.
On dressait la table comme ils rentraient. Mansade en manches de chemise aidait au service; Michel, renversé sur sa chaise, les genoux à hauteur du nez, attendait. Ses petits yeux clignotèrent à l'entrée du normand qui lui lança le jet droit et hardi de son regard.
Les bouteilles de vin fraîchissaient dans un seau de bois mi-rempli d'eau. Sur la nappe épaisse et bourrue qui vêtait une table ronde et pliante, la ménagère posa une lourde soupière d'où s'évadait une appétissante odeur de bœuf et de légumes.
— Allons-y, fit Mansade.
Après le repas, hommes et femmes paresscusèrent autour de la table non desservie. Landry qui fumait un cigare d'un sou dont il lançait puissamment au plafond la fumée grise et trouble semblait fort gai. Toutefois une inquiétude, une colère couvée, qui rayait d'un strie écarlate le bleu marin de sa prunelle et fêlait son
rire éclatant, lui venait de Michel ricanant en dessous et s'obstinant à patoiser. Un moment, un rictus tourmenta un coin de sa lèvre supérieure, et il lutta dix secondes contre la fureur qui pruritait ses muscles. Enfin il exhuma un profond soupir et, posant son poing armé du couteau de table sur la nappe, il dit posément, l'œil froid et fixe :
— Est-ce que vous n'savez pas le français, mon garçon?
Mansade, très vif sous son calme d'apparence, gourmanda sévèrement son fils :
— Ce n'est guère poli ce que tu fais là, entends-tu? Ah! que ça finisse.
Puis tandis que les ménagères desservaient, Mansade proposa de s*asseoir au frais, dans le jardin. Landry, le Rousset et le vieux se levèrent aussitôt, gagnèrent le banc sis parmi les glycines, en face le ruisseau.
— Je croyais que vous aviez trois filles ? demanda Landry.
— Oui, j'en ai trois. La seconde est en visite chez sa sœur aînée qui est mariée à Périgueux.
— Périgueux, je connais, fit le Rousset.
— Vous connaissez?... c'est boulevard de la Gare.
— Ah 1 non, je connais pas le boulevard de la Gare.
Les trois hommes s'acoitèrent là une bonne heure. Landry causait posément, raisonnablement, en garçon sérieux et pratique. Mansade paraissait charmé.
Soudain la mère s'avança, dit en patois à son mari.
— La petite voudrait sortir. Emmenez-la promener.
— Voulez-vous que nous allions faire un tour, Landry, maintenant qu'il fait un peu moins chaud? proposa Mansade.
— Ça m'va, acquiesça le normand.
Dans la cuisine, ils trouvèrent Marguerite habillée, prête à sortir. Elle était vêtue d'une robe de percale à fleurs bleues et coiffée d'un bonnet linge enjolivé de rubans. La taille sous le corset à épauletles se dessinait presque élégante.
— Mâtin, fît Landry, les prunelles galamment extasiées.
En sortant il offrit le bras à sa fiancée. Elle le prit le touchant à peine. Quand Landry lâchait un mot, elle levait les cils, émerveillée de le voir si grand. C'était tout de même un bien bel homme. A sentir les muscles de fer de son bras,
à entendre le bruit des talons sur le sol, elle devinait un mâle, un vrai, et du plaisir assaisonné de fierté émérillonnait ses yeux.
Ils suivirent une voie non pavée bordée sur la droite de petites maisons à un étage et sur la gauche de bâtisses pareilles coupées de jardinets. On appelait cela : le boulevard Cyrano. Au bout de la voie, Landry s'arrêta pour admirer un orme colossal dont l'immense dôme de verdure ombrait plusieurs toitures. Ils enfilèrent un second boulevard qui les mena à la place de la sous-préfecture, un vaste rectangle désert et rùti de soleil. Comme il faisait très chaud ils rasaient les maisons, suivant l'étroite marge de Tombre. De là ils filèrent par la rue du Commerce et entrèrent au Jardin Public dont ils piétinèrent successivement toutes les allées. Les gens au passage les guignaient avec des questions chuchotées. Landry le jarret tendu, le thorax bombé, soutenait les regards sans broncher. Marguerite baissait les paupières... mais le regard sournois fusait entre les cils.
Soudain Mansade toucha le bras du sabotier : — Tout ça, fit-il, développant son geste, c*est la ville neuve. Je vais vous montrer le vieux Montagnac.
La jeune fille moua :
— Oh î père, c'est si vilain !... puis c'est sale.
— Tu prendras garde,dit simplement le vieux. Tous trois enfilèrent la rue Vieille. Au bas de
la voie, à main droite, ils virèrent en un dédale (le ruelles étroites où soufflait un air humide. Va partout de hauts murs nus et salpêtres, œillés irrégulièrement de fenêtres réduites que L^rillageaient deux barreaux en croix, plaqués de portes trapues qui par leurs fissures dénonçaient le délabrement nauséeux et la misère d'un escalier de bois en marches estropiées, avec la corde élimée et crassie pour rampe. Et aussi beaucoup d'écuries d'où suintaient des remugles (jui excoriaient la gorge et d'où, jaunissant la rigole, dégoulinait du purin.
Mansade avançait lentement, stoppait les mains au dos, la tête érigée, mesurant la décourageante largeur de ces murailles, alignant des réflexions positives où s'égarait parfois une appréciation artistique. Distante de quelques pas, mi-détournée, la robe ramassée et la face ennuyée, Marguerite attendait.
— Hein, comme on bâtissait autrefois tout de même ! Dans l'ancien temps c'était pas comme aujourd'hui... des boutiques partout !
— QueU'cambuses, fit Landry laconisant son idée.
Rue des Rois de France, ils s'arrêtèrent en face d'un vieux, haut et solide bâtiment flanqué d'une tourelle et d'un clocheton percé de deux portes ogivales.
— Gré mâtin, queirmurailles, observa Landry.
— Oui, pour ça on bâtissait solidement. Et puis, ça a l'air de quelque chose ça au moins.
Mansade ajouta :
— A ce qu'il paraît, Henri IV a couché dans cette maison.
— Ah oui, fit admirativement le sabotier qui derechef- et avec plus d'attention considéra l'édifice.
Mais la jeune fille s'impatientait.
— Allons, père !
Enfin les deux hommes, précédés de Marguerite dévallèrent l'étroite rue. Avant de disparaître, ils jetèrent un dernier regard au château, lui trouvant grand air dans sa massive et dédaigneuse incommodité.
Et tout àcoapilsdébouclKTcnt sur le quai tellement inondé de lumière qu'ils eurent comme un éblouissement et durent ciller plusieurs fois
avant de pouvoir distinguer les détails du tableau.
— Tiens, voici la Dordogne, fit le normand. Ils s'approchèrent du bord. Mansade comptait
les chalands et les gabarres amarrés sur le port, durant que Landry mesurait l'apparente largeur du cours d'eau.
— Un' belle rivière, dit-il.
— C'est la plus belle de France, fit observer Mansade. Elle a 496 kilomètres de cours.
— Mâtin !
Ils suivaient le fil de l'eau en aval. En passant, le vieux indiqua l'habitation de M. Nicole, une longue bùtisse édifiée sur un terre-plein étayé d'une muraille qui avait l'air d'un rempart.
— Vous voyez, Landry, qu'il est bien logé, M. Nicole. Il a la plus belle vue de la ville.
Ils continuèrent à déambuler, les bras ballants, dans la plombante chaleur de l'aprèsmidi. Landry avait reculé son chapeau vers l'occiput, et sur le front très blanc, pointillé de sueur, une raie écarlate se détachait horizontalement.
— Nous allons, proposa le guide, pousser jusqu'au pont Saint-Mathieu, puis nous reviendrons.
Le normand un peu abruti cheminait en arrière du père et de la fille, les yeux collés sur l'émail aveuglant de la rivière. Il semblait avoir totalement oublié Marguerite.
Au petit pont à cheval sur un ruisseau qui descendait dans une crevasse de torrent, au milieu d'un fouillis tropical de plantes, ils rebroussèrent chemin. Et tout à coup, dans une nappée de soleil qui fardait les caduques murailles, mordorait les façades, maquillait les gothiques toitures, surgit la vieille ville, d'une hardie et pittoresque physionomie avec le pinacle de l'ancien château, émergeant du moutonnement des toits.
Avant de rentrer, Mansade proposa un tour à la Pépinière. Comme on passait devant la caserne de gendarmerie, Landry aperçut son cogne de ja veille, qui, débonnaire, en manches de chemise, fumait sa pipe sous la porte.
Celui-ci salua le groupe de loin, et s'avançant, serra la main du père Mansade. En reconnaissant Landry, il se mit à rire.
— Faites excuse, vous savez, quand on ne sait pas!...
Landry sans rancune lui tendit la main.
Un peu avant la nuit on rentra. Le Roussel
devant la porte attendait. Marguerite enleva sa robe, son bonnet, et Ton se mit à table.
Dès le lendemain, Landry prenait congé de ses hôtes. On devait publier les bans, le dimanche d'après ; il fut convenu que le normand ne reviendrait que pour le mariage.
— Eh bé, lou volé ^? demanda la mère, lorsque le sabotier fut parti.
La fille répondit tranquillement :
— Oui, lou voli 2.