Oui, je le veux
— Ah çà, comment t'appelles-tu, toi? s*enquit Poujade, quand le Rousset se présenta.
— Gasplégat Etienne.
— Bien, assieds-toi, voilà ton tabouret.
Le Rousset déballa ses outils, passa un tablier bleu tout neuf et se mit incontinent au travail.
Poujade, pour l'essayer, lui confia d'abord des ressemelages, des souliers d'enfant, de gros brodequins de campagne. Le garçonnet besognait avec application ; ses progrès étaient lents mais continus. Il mangeait avec la famille, couchait au deuxième étage, dans une petite chambre, à cùté de la bonne.
Au bout de la première semaine, son patron lui donna cinq francs. C'était plus qu'il n'espé-
rait. Il out beaucoup de peine à dissimuler son contentement,
— Eh bien, c'mioche, ça marche-t-il? demanda un matin Landry qui entra cavalièrement suivi du père Mansade.
— Tiens, de retour. Gomment que ça va?
— Comm' sur des roulettes. Et vous ?
— Moi, ça va pas mal..: Eh, mon Dieu, je ne suis pas mécontent, ça non.
— A la bonne heure. J'avais vu ça tout de suite. J'ai l'œil américain, moi!
On s'assit.
— J'étais venu, dit le normand, pour visiter c'magasin. Il y a plan, j'pense.
— Eh bien, il faudrait voir la veuve Louquin, pardi.
Bientôt les deux visiteurs se levèrent et montèrent chez madame Louquin qui habitait au premier un appartement encombré de coussins, de meubles hospitaliers, d'un tas de choses moelleuses et chaudes.
En entrant Landry exclama:
— Matin, c'est chouette ici !
Une petite vieille dodue, rose, hilare, trottant menu, avec de brefs gestes de poupée mécanique, se présenta.
— Voilà, c'est pour le magasin d'en bas, expliqua Mansade. Monsieur, qui va s'établir à Montagnac, désirerait le visiter.
Madame Louquin leva sa petite tête, examina la haute stature de Landry, avec une gaîté rieuse dans les prunelles. Et tout de suite elle papota, précipitant les syllabes d'une voix grêle, redondante, explétive, amusée par les mots qui cascatellaient de sa bouche interminablement.
Enfin elle détacha une clef pendue à un clou et se dirigea vers l'escalier.
Dans le magasin, ce fut un nouveau crépitement de syllabes, une fusillade d'assonances qui finissait par massacrer le tympan.
— C'est un peu p'tit, objectait Landry, surtout une fois le plafond et les cloisons garnis.
— Oh 1 monsieur petit ! comment pouvezvous...
— Et combien louez-vous ça? interrompit le normand.
— Pour rien. Cent vingt francs... c'est pour rien.
— Vous n'avez pas d'autre local ?
— Oh ! pardon, il y a un appartement vide au second : une chambre à coucher, une cuisine...
c'est très confortable, très avantageux, vous allez voir. Je vous garantis...
La fluette voix, comme une ritournelle obstinée de vielle, fusait, fusait, suivant les spirales de l'escalier, serinant l'ouïe des visiteurs.
Comme ils entraient, Mansade dès le premier coup d'oeil corrobora :
— Oui, c'est tout ce qu'il faut.
Et dès la conclusion de l'affaire, il se dépêcha de sortir, retenu sur le palier, poursuivi dans l'escalier par le grelottant verbe de madame Louquin.
— En v'ià d'un'tapette, observa en riant Landry.
Les visiteurs descendirent chez Poujade qui leur servit d'amples renseignements sur les habitants de l'immeuble. La veuve était à l'aise et se dorlotait. Très serviable, très aimable, mais un caquet, une frénésie de langue insupportable ! Elle habitait tout le premier, au milieu de franfreluches, de bibelots puérils, de liqueurs douces, de parfums, de romans a^noureux. Au deuxième étage, à côté de l'appartement vide, une chambre habitée par un vieux garçon boulanger. Pas d'autres locataires. La maison était fort tranquille.
— Ça fait ma balle, déclara Landry.
— Je vous conseille de passer une police, engagea Poujade, c'est plus sur.
La cérémonie du mariage fut fixée au 10 août. Les deux sœurs de l'épousée averties par lettres s'amenèrent la veille de la fête. Et dès le matin avant jour il y eut grand train dans la maison, la mère aidée de trois voisines devant préparer le repas pour trente invités.
Suivant l'usage, Tépouseur donna les bagues; il ajouta uncbâle et des boucles d'oreille. Sa flancée lui fit présent de la chemise de noces avec les boutons d'argent, et d*ua petit bouquet de boutonnière.
La mariée, sous sa couronne d'oranger, sa toilette de mousseline blanche, parut charmante. Lui, tout en noir, la stature haussée par le chapeau haut de forme, les moustaches peignées, fit l'efifet d'un très bel homme. Etienne, qui le dévorait des yeux, se remembrait le vagabond rencontré un mois auparavant sur la route de Périgueux.
On fit suivant la coutume le trajet de la maison à l'église sur une jonchée de feuilles de buis et de laurier. Les ménagères, du pas des portes, s'exclamaient ; et, sur la route, les badauds se dési-
gnaient les jeunes époux avec, mystérieusement transmis de bouche à oreille, des bouts d'informations adultérées.
Bien gai et pittoresque le déjeuner sous la tonnelle, avec son menu bizarre, hétéroclite, encombré de plats se succédant dans un ordre impossible. On but d'excellent vin. Puis toute la bande excursionna du côté de Pombonne. Durant le trajet, Landry contait l'histoire de son billet de confession. Tout en lichant un verre d'armagnac, le curé l'avait invité à dévider son chapelet de peccadilles : — « Vous savez, ne suivez que les gros grains, passez les petits. » — c Monsieur le curé, j'n'ai jamais tué ni volé. Tout Preste, j* l'ai fait.. . ha, ha, elle est bien bonne ! » On dansota dans les prés; puis on s'en revint éparpillés, échelonnés. Au moment d'entrer en ville, Landry s'étant retourné, cria de sa superbe voix de commandement :
— Escadrons, formez la colonne, arrrch I
Le ralliement opéré, la petite troupe envahit la rue de la Pépinière.
— Allons, il faut souper, cria la mère. A table ! Le couvert était mis dans la grande chambre
du premier. On monta. Malgré la chaleur, les appétits restaient solides. Après les premiers
plats lestement engoulés, le dîner traîna. Mais on buvait ferme. Le bon vin des coteaux de Rosette et de Pécharmant cataractait de l'œsophage dans les estomacs mués en outre. Au dessert un tutti de hurrahs accueillit l'arrivée d'une dizaine de bouteilles cachetées et grimées de vénérable poussière. Mansade très grave annonça le crû, l'année et décanta lui-même. On trinqua à la santé de l'amphitryon. Puis, dans le calme respectueux qui s'établit au laps des lampées, quelqu'un somma les époux d'y aller de leur petite romance... la mariée d'abord, bien entendu. Marguerite se défendit. Mais aux protestations des invités, et surtout au « allons 1 » de son père, elle se leva, se profila derrière la chaise, les doigts sur le dossier, et, les cils baissés, ses petits traits immobilisés de timidité, initia une vieillotte romance marinée dans le sentimentalisme godiche et chevrotant de 1830.
« Du haut des minarets...
Marguerite avait un filet de voix agréable. La romance finie, elle se rassit un peu joyeusement confuse des applaudissements qui crépitèrent.
— C'est bien, joli, malheureux, dit en patois une cuisinière qui écoutait au haut de la rampe.
— Quel est le titre de cette pièce? s'enquit le grand Mottier, un employé du greffe qui se piquait de littérature et scandait scrupuleusement ses phrases.
— L' « Odalisque » répondit précipitamment Michel qui depuis un quart d'heure gesticulait et gambillait sur son siège.
L'Odalisque ! Ce nom embarrassa toutes les cervelles. Mais le grand Mottier, l'air solennel, définit le terme. Et comme sur cette nouvelle filière les questions se heurtaient, il étala doctoralement son érudition, fignolant des portraits, esquissant'des tableaux littéraires, chauffant toutes ces cervelles d'hommes par ses sous-entendus et ses exagérations.
C'était le tour du marié.
— Deux plutôt qu'une, fit-il.
11 se dressa, écarta sa chaise d'un coupde jarret, et, crânement campé, rutilant, conquistador, il entonna d'une voix, tour à tour clangorante comme un tympanon, et susurreuse comme un solo de moucheron, unesénile romance gentiment musiquée :
« Petits enfants, troupe blonde et jolie, * Qui folâtrez à travers les sillons,
» N'effeuillez pas les fleurs de la prairie, » Ne tuez pas ces jolis papillons. »
Landry, sur la demande générale, passa ensuite au « Bal Muzard » une gaudriole parlée et chantée qu'il mima avec beaucoup de drôlerie. On s'amusait surtout du grasseyement de la voix, du saut des muettes, de Taccent parisien. Marguerite, flattée, caressait son mari d'oeillades furtives, quêtant des admirations sur la physionomie des invités. On rit beaucoup.
— A qui le tour maintenant ?
Michel grimpa sur sa chaise, glapissant :
— Attendez, attendez... je vais...
Mais son père l'arrêta.
— Tu pourrais bien laisser chanter avant les personnes plus âgées, je pense !
Lors à tour de rôle : la sœur cadette, Labosse (le mari de la sœur ainée), Zéphyrin Redot (un petit tonnelier, candidat à la main de la cadette). Le grand Mottier récita la « Nuit de Décembre » d'Alfred de Musset. Mais après chaque strophe, sa mémoire hésitant, tatillonnant, il dut se rasseoir avant d'avoir terminé la pièce.
Michel qui s'était levé quatre fois pour demander la parole eut son tour. Il glapit sur un ton suraigu de récitatif des tirades burlesque-
ment chauvines où il était question de Dominique en courroux. Ces éructations de patriotisme sortant de ce corps de gringalet paraissaient cocasses. 11 avait attaqué sa cantate sur un Ion très élevé de sorte que dans les notes hautes sa voix couaquait. On lui cria :
— Ta cravate te gêne, Michel I Mais lui sans se démonter :
— Ecoutez les paroles f c'est tout, les paroles î Puis une explosion de blagues, d'historiettes
salées, de joyeusetés patoises coupa la kyrielle des chansons. Landry contait des aventures de caserne, les longues chevauchées d'un bout de la France à Tautre, l'interminable chapelet des étapes, les bonnes fortunes chez le paysan jovial, et surtout la lamentable et sinistre épopée de la guerre récente. Aussitôt une large tristesse, brusquée d'indignations, courba toutes les têtes. A ce laps du repas, sous l'excitation des vieux vins, la patrie levait un fougueux enthousiasme dans ces cœurs naïfs; les poings se tordaient menaçants, des lueurs torves s'allumaient dans les prunelles.
— Ah ! si nous n'avions pas été trahis, gronda le grand Mottier.
— Oui, nous avons été indignement trahis, sans ça.... !
Le mot de trahison fut répété par toutes ces voix d'homme. Est-ce que le soldat français n'était pas le premier soldat du monde ? Pouvionsnous être battus par ces cochons d'Allemands qui se laissent injurier et frapper sans idée de protester ?
On causa du métier longuement. Un moment, sur un détail théorique, Michel contredit le normand qui lui lança un droit et terrible regard.
— Comment, galopin, tu n'as jamais été soldat, t'as pas seulement la taille, et tu veux m'en remontrer, à moi !
— Galopin, galopin, hurla Michel assis enface du sabotier.
Et se penchant il lui flanqua une gifle.
Celui-ci, le sang retiré de la face, se dressa d'un mouvement violentqui renversa sa chaise et ébranla la table.
— Nom d'Dieu, jura-t-il, bousculant ses voisins, prôt à bondir sur le jeune homme.
Mais son beau-frère Labosse et le grand Moltier,deux gaillards solides, le couvrirent de leurs bras, réussirent à le maintenir, durant qu'on
emportait Michel et qu'on le barricadait dans une pièce voisine.
— Voyons, Landry, voyons !
Il y eut des cris, une stupeur geignante parmi les femmes. Landry hognait, les poings noués :
— Me foutre un'calotte, à moi ! Je n'cogn*jamais l'premier... mais quand on m'frappe !
Et il souleva son poing formidable.
— Allons, allons, c'est fini, conciliait Mansade. Soyez raisonnable, vous. Vous êtes un homme sensé. Mon fils est un galopin, un polisson.
— Tenez, reprit le normand déjà pacifié, un jour à Moulins où j'ai fait trois ans de garnison, j' rencontre mon brigadier en sortant d'ia caserne. Y m'dit : Landry, pay'-tu un'salade?
Un éclair stria les prunelles bleues du Rousset assis au bout de la table et gavé comme une oie. Ha, ha, l'histoire ! On allait voir.
— Mazelte, exclama Labosse, vous n'y allez pas de main morte, vous.
— Le fait est que vous avez une poigne ! admira Redot le tonnelier.
Landry complaisamment étalait ses cinq doigts, et déjà riait, le cerveau évacué di ressentiment.
Mottier alors lui proposa :
— Pour clore la séance, vous allez nous débiter un morceau... bien senti.
— C'est ça, cria-t-on en chœur, du comique ! Le normand se leva:
— Je vais vous chanter, dit-il, « la mère Giron/lin. »
— On peut le faire sortir, n'est-ce pas ? demanda Mansade en se dirigeant vers la salle voisine.
— Oui, oui, fît Landry.
Michel entra, tête baissée, le regard craintif et sournois fusant du cùtédu chanteur.
La chansonnette finit dans un tonnerre de bravos. Et comme tout le monde avait dit la sienne, sauf le Rousset, on le pressa de s'exécuter. Lui intimidé faisait des non têtus de la tète. Enfin il se décida. Et dans son accent traînard et plaintif de gars limousin il dit une cantilène patoise teintée de mélancolie rustique, de poésie primitive et simple. Une tristesse légère, une émotion ténue et filtrée arrivaient à l'âme. On déclara cela très joli.
— Maintenant, proposa Labosse, si nous descendions un peu nous dégourdir les jambes?
Tout le monde se leva. On descendit.
Dehors, les exclamations, les bravos se choquèrent... une surprise du grand Mottier qui avait clandestinement accroché de ci de là une douzaine de lanternes vénitiennes. 11 y en avait trois à la fagade ; les neuf autres à l'entrée et dans l'intérieur du jardin.
On sauta jusqu'à une heure avancée de la nuit, longtemps encore après le départ des époux. Les enragés, les clôtureux de fête, terminèrent la nuitée chez un aubergiste, en face la traditionnelle soupe à l'oignon.
Le lendemain, vers les neuf heures, Landry descendait, les paupières un peu bouffies.
— Qu'est-c' qu'on fabrique aujourd'hui ? demanda-t-il.
— La fête est finie, répondit Mansade. Moi, je vais à mes terres, là-bas du côté du pont Saint- Mathieu. Je vais arracher des herbes. Est-ce que vous venez ?
— Ça m' botte, fit Landry.
Dans l'après-midi, les deux hommes retournèrent chez la veuve Mouquin avec qui ils s'entendirent définitivement. Incontinent Landry s'occupa des réparations que la propriétaire laissait à sa charge. Il courut chez le plâtrier, chez le
peintre ; et le lundi suivant il s'installait avec |
la jeune femme qui lui apportait des meubles et \
raille francs de dot. ■
Le Rousset continuait à satisfaire son patron. On le trouvait sobre, docile, travailleur. Lui, se plaisait beaucoup à Montagnac et momentanément renonçait à son tour de France.
Au mois de septembre, la boutique fut buit jours fermée. Toute la semaine on vendangea sur les côtes de Montbazillac où Poujade possédait une assez jolie propriété dont le principal rapport était en vignes. On s'amusa beaucoup. Le soir, bruyantes sauteries sur le terre-plein qui supportait la gloriette. Les Landry, la fille cadette de Mansade, Malhilde, Redot le tonnelier y passèrent une journée. Il y eut un fameux dîner le soir de clôture : on tira des pétards, on
dansa jusqu'à minuit et joyeux retour sur une charrette attelée d'un vigoureux baudet.
Chaque dimanche, lafamille dinait sur l'herbe, au bord d'un ruisseau. Comme ?a nourriture était abondante et saine, le Rousset engraissait, exubérait de santé. Sa bourse aussi bedonnait : les pièces de cent sous y cliquetaient gaiment... et il sentait une joie profonde, intime, atavique, une joie d'entrailles à palper le magique métal.
Landry et le jovial Poujade faisaient une paire d'amis. Le cordonnier s'esclaffait aux histoires du sabotier qui souventes fois dans la journée — en manches de chemise, le cou et les bras nus — en venait griller une dans le magasin de Poujade.
Le garçon boulanger, durant les heures inoccupées du jour, s'acagnardait chez Landry qu'il écoutait bée, laconique, avec une admirante stupeur. Des gestes gourds, une voix traînante, un esprit méthodique et borné. Et sur la môme histoire cent questions oiseuses, uneobstinée manie du détail minutieux, de la documentation complète — ne saisissant jamais le trait significatif qui importait seul.
— Bé, où l'avez-vous connu, cet homme ?
— A Moulins.
— Mais... est-ce que vous aviez la permission de sortir, ce jour-là ?
— Jamais je ne l'avais, la permission, entendez-vous ?
— Et... qu'est-ce qu'on vous aurait fait si on vous avait attrapé ?
M. Nicole, en sortant de chez les Poujade où il allait fréquemment sans qu'on sût au juste quel attrait l'y ramenait, entrait parfois chez le sabotier. Les deux paumes appuyées sur sa canne à pommeau d'or, il fléchait ses yeux fureteurs, esthétiquement curieux, sur le normand, riotant à ses boutades, à ses échappées d'homme fruste. Toutefois, Landry s'observait avec lui : il se dérangeait pour lui offrir une chaise qu'il équilibrait dans les copeaux et graissait les rouages de sa rude élocution.
— Ah 1 voilà M. Nicole. Comment allez-vous, monsieur Nicole?
Un jour, Landry, qu'intriguait la mise simple de son visiteur — un complet de coutil — contrastant avec le chiffre de sa fortune, — il avait foutre, plus de trois cent mille francs ! — lui demanda :
— Mais enfin, monsieur Nicole... vousm'direz que je suis bien curieui.*.
— Pas du tout, allez !
— Pourquoi un homm' riche' comtn* vous., sacrebleu, tout de même, vous n'êtes pas fier !
Et il explicita sa phrase d'un coup d'œil sur le vêtement de coutil.
M. Nicole se mit à rire.
— Le fait est, avoua-t-il, que les bourgeois de la ville sortent rarement dans un négligé pareil ! Que voulez-vous, mon cher, j'ai pris l'habitude de me gêner le moins possible, je fais fi du décorum. Je suis à l'aise dans la toile et le coutil, j'y reste.
— Vous avez, pardieu ! bien raison, monsieur Nicole !
— Oh oui, appuya Marguerite.
Cependant le sabotier n'avait dans toute la
ville racolé que peu de sympathies. Son poil fauve, ses éclats de voix, la hardiesse de ses yeux, l'exotisme de son accent, son air austrasien déplaisaient à ces descendants de Visigolhs. Les femmes surtout l'abominaient. Plus rapprochées de l'instinct, moins documentées par l'étude et le voyage, elles flairaient plus énergiquemenl l'étranger, l'ennemi. En passant elles le frôlaient d'un lèvement de cils craintif, sournoisement, inconsciemment haineuses. Dans les rapports de
voisinage lorsqu'elles entraient chez lui, elles le saluaient d'un bonjour sec — et mal à l'aise, refrognées, tout d*e suite montaient au premier, si Marguerite n'était pas au magasin.
Octobre déclinait. Déjà le matin et le soir le froid taquinait les épidermes. Les boutiquiers fermaient leurs portes.
Etienne continuait sa tenace bataille avec les brodequins et les chaussures de femme. Après un soulier un autre. Case suivait comme les jours. Cette monotonie fatale ne l'énervait ni ne l'accablait. 11 ne concevait pas d'autre existence, hormis celle du bourgeois qui mange bien et dort à son aise. Tous les métiers se valaient. Le sien n'était point des pires, certes. On était à l'ombre en été, au chaud en hiver et tout le temps assis. Ça ne faisait pas de bruit sauf quand on battait la semelle. Puis aucun accidenta craindre... une piqûre de temps en temps î
Et pourtant l'ennui, un ennui complexe, indéfini, cohobé sans doute par ces sautes brusques d'habitudes, vintduplicement l'attaquer dès l'apparition de l'hiver. Le soir quand il s'enfournait dans sa petite chambre, de soudaines nostalgies, des tristesses rustiques lui happillaient le cœur; et dans une vision nette et brève, il reconnais-
sait sa rude terre natale, la maison paternelle, les bois, les âpres monticules qui barraient l'horizon.
Certes, on ne l'avait point gâté chez lui. La tendresse de ses générateurs, hermétiquement couverclée, ne s'extravasait guère et les rebuffades grêlaient plus souvent que les caresses. Mais on l'aimait au fond. Deux ou trois fois qu'il avait été malade, il s'en était convaincu aux impatiences nerveuses du père, aux pas légers, au parler doux delà mère. Et maintenant qu'il se trouvait à la déformante distance du souvenir, il était sûr qu'on l'avait bien aimé et croyait avoir été heureux.
Ici on ne l'affectionnait point réellement. Le père Poujade avait une bienveillance bonasse, l'indifférence sociable d'un apathique. Quant à madame Poujade, du premier jour, elle l'avait pris en grippe. C'étaient des regards froids, un ton sec, impératif, des gestes où perçait une malveillance dédaigneuse. La fdle non plus, froide et fière, orgueilleuse et coquette, ne lui celait pas son mépris. Seul, Landry, malgré sa voix coléreuse et ses manières rudes, avait une amitié sincère pour lui.
Mais ce qui plus que l'implicite affection de
sa famille lui manquait, c'était l'air libre et fort, les effluences sylvestres, le soleil qui s*élale, la vaste paixdes champs. Des regrets imprécis, lents, ruminés lui sourdaient à l'âme... les regrets du prisonnier qui se souvient des étendues. Il aimait d'instinct et d'éducation la glèbe qui se déchire et se féconde, le dur labeur agricole, les espoirs, les récriminations remâchées du paysan, ces gros drames du temps menaçant la récolte... et il lui restait nostalgiquement dans l'oreille l'accompagnement en sourdine du vent sur les garrigues. Aux récurrences de ces confuses mélancolies il s'enlisait en de grands silences songeurs qui l'ankylosaient de longues minutes, l'alêne en l'air, le soulier immobile sur un genou.
— Eh bé, petit, à quoi penses-tu, diantre?
La voix de Poujade le torpillait. Précipitamment il enfonçait l'alêne dans la semelle, se remettait au travail sans répondre. Son dos rond, un peu voûté, courbé sur l'ouvrage, il s'obstinait en son mutisme, ne sachant, ne voulant pas d'ailleurs raconter ses pensées.
Et Poujade ronchonnait :
— Bougre d'entêté, va 1
Entêté, oui. Un vrai paysan. 11 en avait l'attitude tassée, la musculature nouée et résistante.
les nerfs coriaces, le front bas, mangé par les cheveux drus, trop blonds, de ce blond lavé par l'air et la lumière ; et aussi la sournoiserie oblique du regard, la matoiserie du bas de figure. Mais cette laide effigie de la race s'atténuait d'airs humbles et doux. En somme, sans précisément l'aimer on rendait justice à ses qualités de travailleur sobre.
Au milieu de l'hiver, le Rousset, obéissant à d'inconscientes suggestions, à d'occultes poussées d'ambition, se mit en tête d'apprendre à lire. Il se procura un syllabaire, passa ses dimanches à épeler des lettres. Landry fut l'initiateur. 11 fut assez vite au courant, ayant une mémoire solide. Ensuite il tàta l'écriture. Mais comme il répugnait à la dépense d'un cahier de deux sous, il flagorna les voisins qui avaient des enfants, leur rendit de menus services et se fit prêter des cahiers.
A la fin de l'hiver, il savait déchiffrer et former ses lettres. Mais en dépit d'efforts tenaces, il ne put mordre à l'orthographe si irrégulière et capricieuse, et encore moins aux lois de la phrase, à l'analyse logique, à la lexicologie. En sa cervelle étroite inapte aux abstractions, les idées circulaient rares, hésitantes, pataudes, reptalives, à
peine dégagées de Tinertie primordiale. Il dut alors se résigner à styler ses pensées au petit bonheur, comme il les parlait, et les orthographia à la diable, par approximations cocasses. Malgré tout il fut heureux de ces maigres résultats. C'était honteux par ces temps d'instruction obligatoire de ne savoir ni lire ni écrire.
Et aussitôt il écrivit à ses parents une lettre bourrée de détails.
Landry, avec l'entrain qu'il mettait en toutes choses, avait monté rapidement son magasin. Sabots vernis et communs, sabots garnis, pointus, camus, sabots tout en bois commençaient de meubler les tringles de fil de fer assujetties au plafond. Afin d'être approvisionné à l'ouverture de la saison, il fit emplette de sabots et de semelles prêts à monter. En septembre, aidé de sa femme qui pointait, il s'attacha uniquement au montage ; et dès octobre il fut en mesure de répondre aux demandes.
yé dans une grande ville du Nord-Ouest, Landry ignorait le paysan du midi, lent et gourd, tatillon, éternisant l'énervante facétie du marchandage, entrant dans une boutique pour pas- S3r une demi-heure, pour tuer le temps, obligeant à de complets déballages pour un achat
de trente sous, courant au besoin tous les magasins de la ville — et jubilant, se frottant les paumes, quand au bout de trois heures il avait réalisé une économie de deux sous. Le normand, qui contrastait violemment de tempérament et d'éducation, ne s'assouplit jamais à l'état de ces natures. Les samedis, jours de marché, il entrait en de stentoriennes colères, engueulantlapaysannaille, la menaçant de sa botte. Le timbre formidable, l'impérieuse énergie de l'accent, le geste emporté, les yeux fous épouvantaient les acheteurs. Un jour, dément de rage, il bondit de son tabouret, et, bousculant des bras, des genoux, du thorax, la douzaine de clients qui encombraient la boutique, il poussa le tas dans la rue, tapant du poing et du pied dans la masse. Ces violences causèrent d'initiales zizanies dans le ménage. Marguerite reprocha à son mari sa brutalité, lui répétant que ce n'était pas là le moyen d'attirer la clientèle. Landry aisément convintde ses torts ; mais il objecta que c'était plus fort que lui, que les paysans de la contrée étaient des sauvages, des loups-cerviers, qu'ils feraient perdre patience au bon Dieu lui-même. Marguerite, la face calme, obstinait, répétait secouant la tête :
— Quand on a besoin des autres il faut sou-
pler, faire bonne figure à tout le monde. J*ai bien la patience, moi I
— Moi, je n'peux pas !
— Ta ne peux pas, tu ne peux pas !... Veuxtu que je te dise? Tu ne peux pas parce que tu ne veux pas. C'est de la mauvaise volonté !
— Nom d'Dieu, de la mauvaise volonté !
Et le pauvre bougre incapable de fournir les raisons philosophiques, les vraies, celles tirées de la divergence d'éducation et de tempérament, de Tantithèse de race, s'entêtait à répondre :
— Nom d'Dieu, c'est plus fort que moi.
11 fut convenu qu'à l'avenir Marguerite s'occuperait personnellement de la vente. Landry volontiers souscrivit à ce traité malgré qu'il ne dût pas en observer scrupuleusement les clauses. Pour museler ses colères spontanées de barbare, il aurait fallu le verrouiller dans une chambre, loin du magasin où sa présence était malheureusement nécessaire.
Les femmes surtout avaient le don de l'exaspérer. Elles s'amenaient par équipes de trois ou quatre, expertisaient la marchandise à tour de rôle, encombrant le magasin de leurs paniers énormes, embarrassant le marché qui n'en finissait plus.
— Les sacrées garces, bougonnait Landry, tourné vers M. Nicole souvent présent à ces scènes qui l'amusaient.
— Le sexe aimable pourtant, ricanait celui-ci-
— Sacrebleu, monsieur Nicole, je finirai par croire que vous avez raison I
D'un air sentencieusement comique, le visiteur répliquait :
— Vous y arriverez, mon cher.
Vilains paysans. Pourtant dans cette uniformité laidement grise quelques échantillons empreints de vraie bonhomie se détachaient. De bons bougres, comme disait le normand. Aussi les accueillait-il, main tendue, une gaité leste sautant sur la figure.
— Gomment ça va, mon brave?
Ceux-là s'esclaffaient à ses blagues de leurs bouches fendues jusqu'aux oreilles, aimant son brio, son entrain, sa verve imagée, sa bonne voix chaude, toute la vie physique dont il exubérait, tels, les frères Coussou, du Coudert, une commune de Maurens.
Un soir d'hiver vers les neuf heures, cependant qu'Hortense lisait un roman d'Alexandre Dumas et que la bonne, Pauline, tricotait des bas di laine, Poujade et le Rousset travaillaient à la
lueur d'un bec de gaz, lorsqu'un fracas de vaisselle brisée, môle à de formidables éclats de voix, secoua leur somnolente attention.
— Qu'est-ce qu'il y a donc? fît Poujade qui tressauta sur sa chaise.
— On dirait la voix de M. Landry, ditHortense qui entr'ouvrit la porte du magasin.
La charcutière et la drapière déjà sur leur porte exploraient du regard la maison de la veuve, et successivement entrebâillées les portes des voisins vomissaient leurs locataires sur le pavé.
— Qu'est-ce qu'il y a, qu'est-ce qu'il y a, mon Dieu?
— Eh î fit la charcutière, c'est le sabotier, pardi.
— Oh ! cet homme ! exclama méprisamment Noémi la gantière qui rentra aussitôt en faisant claquer la porte.
Poujade et le Rousset s'avancèrent.
— C'est bien sa voix, constata Etienne.
— Moun Diou, vaï la tia, gémit la Boulotte. Hortense rentra, et, faisant un signe à la
bonne, toute deux montèrent à une chambre du deuxième qui était contiguë à la cuisine des Landry. Un mur mitoyen séparait les deux pièces.
Hortense et la fille collèrent une oreille à la tapisserie.
Landry récriminait contre la cuisine.
— C'est du rata, du sal' rata que tu mïous ! J'en ai assez boulotte au régiment. Vous vous nourrissez comra' des cochons ici. Nom d'Dieu, je bûche comme un cheval, toute la journée, moi!
— Tu apprendras, répliquait Marguerite, que les chrétiens ne sont pas des cochons.
— J'm'entends. J'sais c'que parler veut dire. Et ta soupe, ta soupe de midi ? Parlons-en de ta soupe 1 c'est de l'eau de vaisselle !
— J'en mange bien, moi ! J'ai le gosier aussi fin que toi, peut-être !
— Eh ! je n'veux pas bûcher, m'esquinter le tempérament pour des enfants ou des n'veux qui se foutront d'moi plus tard quand j'serai crevé ! Si j'ai des enfants, ils feront comme moi, ils travailleront.
— De jolies paroles, té. Oh! tu parles bien. Il reprit très courroucé :
— Vous n'songez qu'à amasser des picaillons, vous autres. Puis vous crevez sur vos tasd'écus.
— Tu apprendras qu'il n'y a que les bêtes qui crèvent. Puis tu m'embêtes, laisse-moi tranquille.
— J^'embôte ?
LE KOUSSET 97
— Oui, lu m'embêtes !
En une soudaine fureur paroxysée Landry lança la table contre la cloison. Cela fit un tel vacarme qu'Hortense et la bonne épouvantées descendirent l'escalier quatre à quatre en criant:
— Mon Dieu, je crois qu'il va la tuer !
On s'effraya pour de bon. Personne pourtant n'osait monter chez le sabotier. Tout à coup à la clarté du bec de gaz qui éclairait l'entrée de la rue et du passage, Poujade aperçut M. Nicole.
— Ah ! voilà justement M. Nicole.... Monsieur Nicole !
Le rentier s'avança.
En quelques mots haletants Poujade le mit au courant de la scène attestée d'ailleurs par les coups de tonnerre de la voix de Landry.
— Voulez- vous que nous montions chez lui? proposa le cordonnier. Ça ne nous regarde pas... mais enfin si on pouvait éviter un malheur !
M. Nicole sans répondre se dirigea vers l'eslier. Poujade le suivit. Mais tout à coup le rentier se retournant dit :
— Je crois qu'il vaut mieux que j'entre seul.
— Vous avez raison, répliqua Poujade qui
s'empressa de détaler.
Sur le palier, M. Nicole, à la clarté de son allumette, aperçut la petite madame Louquiu blottie contre la porte et tremblant comme une feuille.
— Oh ! mon Dieu, mon Dieu ! balbutia-t-elle, en se sauvant.
M. Nicole frappa. Aussitôt il perçut un bruit de meubles déplacés et la porte s'ouvrit.
— Ah ! c'est vous, monsieur Nicole, fit Landry dont la menace physionomique s'éteignit à la vue du visiteur.
Sur la face rassérénée une certaine confusion s'installait.
— Tiens, fit le rentier, j'étais venu vous offrir un verre d'un vieux rhum des Iles qu'on vient de m'envoyer. Il est exquis. Je vous emmène, n'est-ce pas?
— Ah oui... avec plaisir, tenez. Sacrebleu, il ne fait pas gai tous les soirs ici.
Le normand sauta sur sa veste et son chapeau.
— Quand vous voudrez, monsieur Nicole.
Avant de sortir, le rentier se tourna vers Marguerite :
— Je ne vous invite pas, madame... vous n'aimez sans doute pas les liqueurs fortes ?
Elle répondit un maussade :
— Merci, monsieur.
Et ils sortirent.
Dans la rue, il y eut à leur apparition de l'émoi, des chuchotements. Landry étonné demanda naïvement à son compagnon:
— Eh bien, quoi, il y a une révolution dans le quartier?
M. Nicole se mit à rire.
En entrant dans la maison du rentier, Landry écarquilla ses yeux émerveillés. Il traversa un salon très riche, originalement meublé et fut introduit dans une salleà manger boisée d'aspalath.
Sur un dressoir s'alignaient quelques flacons de cristal. M. Nicole happa l'un d'eux et s'informa :
— C'est toujours du rhum que vous désirez?
— Oui, monsieur Nicole, répondit presque timidement Landry.
' Une émotion lui restait des fauteuils, des moquettes, des bibelots, des tableaux du salon entrevu. Un homme nouveau se révélait en M. Nicole et l'ameublement de la maison doublait richement le complet de coutil.
Le sabotier dégustait à lampées discrètes, recueillies, inhalant le roussAtre liquide. Il dit reposant son verre :
. — C'est fameux I
— N'est-ce pas, ça réchauffe?
— Oui, ça Trait rev'nir un mort !
— Buvez, ne vous gênez pas. Voulez-vous fumer un cigare?
M. Nicole appuya sur un timbre. Une servante aussitôt parut.
— Paulinette, va chercher ma boîte de cigares. Landry, renversé sur sa chaise, les jambes
croisées et l'œil bornoyant, lançait de puissantes bouffées vers les soffites, avec sur la physionomie une couche de parfait bien-être.
Il dit :
— Qu'est-c' donc que c'cigare? C'est au moins un cigar' de cinq sous !
M. Nicole répondit en souriant :
— Au moins, oui.
— Ah diable, ça coût' plus cher ?
— Oui, ça me revient à trente sous environ. Je les fais venir du Grand Hôtel.
Landry soubresauta :
— Trente sous !
— Mais oui, assura doucement le rentier. 11 y en a qui valent trois francs, cinq francs, dix francs même.
— Dix francs, un cigare ! Ah ben... î
Le normand se recueillit davantage, fumant avec une lenteur et une prudence extrêmes, l'iris piqué sur le bout du cigare — prenant bien garde à ne pas laisser choir la cendre.
— Tout est bon chez vous, monsieur Nicole, assura-t-il achevant sou verre qu'aussitôt remplit l'amphitryon.
Ils se mirent à causer bonne chère. Landry animé, le cœur chaud, coupait ses phrases d'éclats de rire, racontait :
— A Moulins, nous allions à l'hôtel desQuatr'- Vents... cinquant' sous par tête. Quelle noce ! Il y avait douze plats. Ça durait trois heur'. Moi, j'étais obligé d'élargir mon ceinturon de trois crans au milieu du r'pas. J'avalais ! En sortant j'fourrais dans mon casque tout c*que je n'pouvais pas emporter. Ah ! on s'en foutait un' ventrée ! Pendant trois jours impossible de rien avaler. J'en prenais bien pour mes cinquant' sous, moi !
— Vous vous êtes beaucoup amusé à Moulins?
— J'vous en fous mon billet. Ah 1 oui, insista le normand avec une pointe de mélancolie. Il y avait de sal'moments par exemple... mais bah ! fit-il, ayant oublié les rancœurs du métier.
— Est-ce que vous aviez un grade ?
102 LE KOUSSET
— Un grade? Ah ouiche ! J'ai jamais pu seul'ment passer premier soldat. Un'tèle ! Un moment j'avais d'mandé à partir pour l'Afrique. Vous n'savez pas c'qu'a répondu i'colonel, au rapport? « Ces pratiqu'là, quand ça a fait les cent mill' coups au régiment ça veut foutre Tcamp en Afrique! Dites à Landry qu'il n'ira pas. »
Le rentier se mit à rire.
— J'avais des amis en ville, j'sortais souvent... sans permission car j'étais bloqué la moitié du temps. Un'nuit, je dis à Lelièvre, mon camarade délit : « Tu sais, on m'attend en ville... un' noce à tout casser. Il y a pas, là, il faut que j'sorte. Comme j'suis consigné, tu vas me descendre avec cett* corde. » Notre chambre était au second. V'ià-t-il pas qu' j'empoigne un bout d'ia corde et que je m'metsà descendre... mais va t'faire prom'ner, Lelièvre me crie :
— Landry, j*peux plus, ça m'brûle les doigts.
— Lâch' pas, nom de Dieu, que j'iui fais. Brrran I 11 lâche tout et j'tombe de la hauteur du premier étage sur les fesses. Je n'bougeais plus. Et j'entendais mon Lelièvre qui m'disait : « J^andry, es-tu mort? Landry, nom de Dieu, pas de blagues I» Enfin au bout d'un quart d'heure, v'ià que j'commence à r'muer. Je m'iève, je
m'tàle, j'crie à Lelièvre : « Rien de cassé, ma vieille. » Et j'tîle. Mais j'n'étais pas arrivé au bout du pont, un pont d'ireize arches, que les quatre hommes d'garde, qu'on avait expédiés à mes trousses, me saut' dessus. Zut ! j'massacre la garde et j'prends l'pas d'course. Il faisait noir; au milieu du pont je m'cogne contre une grosse pierre et j'prends un beau billet d'parterre. La garde me rattrape. Le lendemain, boum, trente jours d'clou. Ah ! tout d'même j'ai bien regretté cett' partie !
Landry riait, les yeux braisillants, tout le corps eu branle. Son profil celtique coupait l'ombre énergiquement. M. Nicole, les prunelles hilarées, souriant et calme, s'étonnait de la bonne gaîté, de la franchise naïve de ce rude primitif.
Longtemps encore ils causèrent. Landry, allumant un second cigare au feu du premier, absorbait son qualrième verre de rhum. Et il bavardait, déboutonnant son être intime, décantant ses appétences secrètes, ses volitions obscures, disant son amour de la vie libre et fortuite, sa dilection des aventures, du trimard par les chemins longs, des siestes dans les taillis, des haltes à l'auberge du hameau. 11 y avait en lui du Northmann ancestral, hardi et fort, pilleur de
basiliques, saccageur de burgs, écumeur de flots sur la longue barque armoriée du dragon de mer. Et à la rescousse atavique de ces forces occultes, une immense et farouche mélancolie entrait en lui de sa vie stagnante, placide, monotone, de son destin de mollusque soudé au roc.
Tout à coup ses yeux coururent sur le cartel. Il se leva.
— Faut pourtant que j'rentre, soupira-t-il.
Sur la terrasse ils stationnèrent quelques minutes. L'air était agréable et vif, le ciel d'une absolue pureté et tiqueté de rares étoiles. La lune sur la rivière qui fluait grise et calme éparpillait des scintillements tremblotants.
M. Nicole accompagna son visiteur jusqu'à la porte du jardin.
Le normand s'en retourna, la tôto un peu lourde. Ces p'tits verres de rhum ! Ça n'avait l'air de rien et ça vous tapait sur la cocarde !
Dans l'escalier sa gaîté trébucha contre tout le noir et le silence qui emplissait la maison. Il grogna :
— On s'couche comme les poules dans c'satané pays!
11 ouvrit la porte, traversa la cuisine à tâtons,
se déshabilla sans bruit et sans lumière. En se couchant il murmura :
— Tu dors, Marguerite ?
La réponse arriva, tardive, sèche, maussade.
— Non, certes.
Lors riant, le verbe joyeux, un rien paillard, Landry chatouilla sa femme. Mais elle, rencognée dans la ruelle, serrait ses coudes contre son corps, et de sa même voix sèche et rancunière endiguait l'expansion du normand.
— Laisse-moi tranquille !
Une colère subite dut empoigner Landry. Il se dressa et dans l'efforl ses muscles violemment craquèrent. Une minute il resta muet, immobile, luttant avec sa fureur qu'il sentait terrible. Enfin il s'allongea, le dos tourné, et en ramenant les couvertures il étouffa.
— Sacrée garce !
Le lendemain dans l'après-midi, M. Nicole passa chez le sabotier.
— Ah ! voilà monsieur Nicole... entrez donc ! Le rentier s'assit, examina alternativement le
couple de son œil aigu et fouilleur. Landry, manches retroussées, maniait vigoureusement l'ouvroir. Ses bras musclés, frottés de Thuile de
son prodigieux diable au corps, abaltaisol triple besogne.
A l'aide de pointes à tête plate, Marguerite, la figure serrée et boudeuse, assujettissait les garnitures. Le marteau tapait rageusement. M. Nicole ayant adressé une question à la jeune femme, elle marmotta une concise réponse, les dents à peine détachées, l'œil entêté sur son sabot. Chaque vocable semblait englué de rancune ; les syllabes hognaient des plaintes, d'hypocrites reproches; et c'était dans l'attitude un accablement de victime, toute une colère couverclée qui filtrait sournoise, dissimulée et plus irritante.
— Et vous, madame Landry, vous allez bien aujourd'hui ?
— Merci... comme ça, tenez !
Elle soupira.
— Vous travaillez toujours !
— Il le faut bien.
Elle se leva. Ses savates traînaient sur le plancher, geignant une souffrance étouffée, têtue, agaçante. Elle vaguait par la boutique, la tête longueet comme amincie. D'intermittents soupirs remontaient son corsage. Et ainsi depuis le matin elle saturait l'atmosphère ambiante de sa rancune nuitamment couvée ; et sa face tirée de
martyre, ses lèvres verrouillées, les objets matériels eux-mônaes : le soufflet bruyamment raccroché, les assiettes maltraitées, le cliquetis furieux des verres et des fourchettes, le claquement des portes interpellaient le malheureux normand, lui criaient ses injustices, son ingratitude, sa lâche brutalité.
A observer ces deux natures si heurtées, à qui manquait cette panacée qui lénifie toutes les blessures, onctue toutes les aigreurs : la haute indulgence de l'esprit, M. Nicole sentit un frisson galoper sous son derme d'épicurien. Il considéra le normand vers qui se précipitait sa sympathie : courbé sur son outil, il tailladait férocement le bois, avec des paquets de sang à la face ; par instants les reins, les clavicules vibraient comme torpillés; les yeux filaient devers Marguerite^, les oreilles se dressaient au bruit reprocheur du marteau qui enterrait les pointes.
M. Nicole se souleva, fit un pas vers la porte.
— Au revoir, Landry.
Amicalement, la lèvre affable, il lui serra la main. Les deux regards se croisèrent, celui du rentier conseiller, réconfortant, celui du sabotier vaguement résigné et triste.
En entrant chez Poujade le rentier marmonna:
— Oui, mariez-vous... Eh f mariez-vous donc î Il trouva le cordonnier aux prises avec un
énorme talon qu'un fil de quinze branches cousait à la semelle. Il tirait dur, la main gauche mitainée de la manicle, le poing droit serrant l'alène, la poix faisant un « créeck » sonore.
Hortense au comptoir, le buste érigé, s'occupait au crochet. Ses cheveux noirs, soigneusement peignés, plaquaient leurs bandeaux plats sur le front lisse étréci du haut. Elle portait un costume de lainage brun, très propre, d'une coquetterie sage, un peu froide, comme sa beauté. Madame Poujade était absente.
Hortense se leva, avança une chaise. Dans l'œil une curiosité s'embusquait derrière la politesse aimable de l'accueil.
Poujade cria de sa voix fêlée et cocasse :
— A propos, attrape donc la bouteille de cassis. Ah ! monsieur Nicole, ma fille vient de nous fabriquer un cassis ! Vous allez m'en dire des nouvelles.
— Très peu, recommanda le rentier à la jeune fille qui le servait.
Il trempa sa lèvre, dégusta.
— Il n'est pas mauvais... mais il gagnera à
vieillir. Et vous, Poujade, vous ne trinquez pas? Et, comme Poujade refusait, M. Nicole eut une idée :
— Je vais, dit-il, appeler Landry.
— C'est ça.
— Amenez aussi Marguerite alors, cria Hortense.
Une minute après, M. Nicole reparaissait accompagné des Landry. Hortense avait apporté deux autres verres. Mais le normand se récria... on devait tous choquer. Alors tout le monde trinqua.
— C'est fameux, opina Landry.
— Oh ! quand il sera un peu plus vieux I s'empressa de déclarer Poujade. Voyez-vous, le cassis a besoin de vieillir pour être bon.
La causerie s'engagea. Un moment Poujade pointa son nez farceur sur Landry.
— Mon fil est gelé, dit-il. Tenez, Landry, vous qui êtes fort, tirez donc mon fil qui s'est arrêté à moitié chemin.
Dans un rire gouailleur, le normand s'approcha, empoigna le ligneul qui ne bougea pas. Poujade raillait.
— Vous n'êtes pas plus fort que ça, mon cher?
— Tonnerre de DiQu, jura le sabotier, nous allons bien voir !
Il hâla de toute sa force herculéenne, tellement que le soulier se déboitant du tire-pied sauta au fond du magasin. Mais le ligneul n'avait pas bougé d'un cran. Poujade reprit la chaussure, saisit les deux branches du fil et tira :
— Voyez, dit-il, c'est pas plus malin que ça. Mais Landry incrédule, secouait la tête, répétant :
— Il y a un truc, il y a un truc. Poujade éclata de rire.
— C'est comme pour casser un œuf, dit-il... je gage que vous casseriez pas un œuf avec vos mains, en le prenant par les deux bouts.
— Par exemplel
Un œuf fut apporté. Le normand Tappauma, suivant les indications, dépensa inutilement toute sa vigueur. Et devant son effarement comique l'hilarité devint générale.
Et une strie de contentement scarifia les fins yeux de M. Nicole.
Durant ce maussade hiver de 1875, le Roussel connut de pénibles moments. Le derrière collé sur son tabouret de cuir, il ruminait de lourdes nostalgies, et sa pensée avec plus de fréquence revenait au pays natal.
Là-bas, de sa fenêtre le regard galopait libre jusqu'aux lointains monticules qu'il escaladait pour bondir en plein ciel ; le soleil roulait à l'aise par l'étendue, l'air arrivait du large après avoir ramassé en chemin toutes les bonnes senteurs du sol.
Ici la lumière barrée par les hauts murs, effrangée, déchiquetée par les cheminées, les toitures, les pignons, les auvents, semblait distri-
buée comme à regret; l'air canalisé en ces rues étroites suait une humidité glaciale. Et toujours en face ce grand mur bête, ce mur grognon troué des fenêtres muettes de la drapière. A peine si, par les claires journées, le soleil parvenait à lécher l'entablement.
Mais, avec les initiales douceurs d'avril, un peu de la liesse ambiante éjouit le cœur du garçonnet. La eue s'animait, le soleil dévallait peu à peu le long du mur, s'y attardait, se risquait jusqu'au pavé auquel iJ donnait comme un furtif et bref coup de langue; par la porte ouverte se faufilait un air nouveau, un air fleureur et virginal comme celui de ses montagnes. Puis le matin, pendant une heure ou deux, on l'envoyait jardiner en un clos sis aux portes de la ville. Et graduellement la lancinante plaie nostalgique se lénifia.
La première fois qu'avec sa bêche il cossa la glèbe, quelque chose lui roula dans la poitrinei comme une descente d'émotion qui le fit trembler une longue minute. Il s'accroupit, les narines intumescentes, remuant le sol sacré non avec le fer, mais avec les doigts, palpant amoureusement la terre, la soupesant, la flairant, l'égrenant — la conscience indistincte, laface hébétée déplaisir.
Là, dans ce bout de terrain, il coula de béates matinées. Dès que la fatigue courbaturait ses membres, il s'allongeait à l'ombre courte d'un poirier, les pieds au soleil. Et les rêvasseries fluaient comme l'eau lente du ruisselet qui ourlait la propriété, charriant des brindilles d'idées, des fétus de sensations.
Au retour — traîné, alenti — il coupait un lacis de jardins où druait, enclavée des cordons de vignes, des carrés de choux, des rectangles de navets et de carottes, des filets de haricots et de tomates, toute la bourgeoise famille des légumineuses. Et parmi, les tachant de ragotes ombres, des arbres fruitiers.
Calé sur ses jarrets trapus, la vue attentive, Etienne admirait cette bonne terre, grasse comme une commère des Flandres, si prodigue rendeuse aux durs baisers delà bêche; et d'un saut brusque de la pensée il songeait aux maigres, têtues et coriaces campagnes limousines. Alors une idée cyclopéennement s'enfonça en lui, de vivre, de bedonner dans cette replète fécondité.
Le Rousset prenait ses dix-sept ans. Et voici qu'à la suggestion du renouveau, dans l'incubation amoureuse qui fermentait autour de lui,
d'ignorées appétences, de sensuelles évagalions, le troublaient, qui picotaient ses nerfs, soufflaient à son cerveau de fugaces et brusques chaleurs. Son désir imprécis, incompris, s'orientait de lui même vers l'inéluctable et primordial besoin de l'être. Et plus tenacement, avec des pupilles fixes, taraudantes, il regardait Hortense, Pauline, Marguerite, Noémi, toutes les femmes encore jeunes et désirables.
La robe l'inquiétait. Autrefois c'était pour lui une simple affiche, un signe conventionnel désignant une chose si peu différente ! Aujourd'hui la robe prenait un sens mystérieux et profond, devenait un symbole aux arcanes troublantes. Il ]a considérait aussi comme une bourse enfermant des trésors dont la possession devait rendre l'homme pleinement heureux. Mais de préférence iJ retournait à sa première imagination, la robe adhérait, s'incorporait à la femme qu'il ne concevait pas nue. Et il l'épiait, cette robe, surveillant ses ondulations, ses prestes virevoltes, frissonnant d'aise à son rythme capricieux et léger. Lorsqu'une cliente essayait des chaussures, son angoissante attention biglait du côté de la robe qui se levait, décortiquant le jupon uni ou brodé, découvrant la jambe plus fine, plus
LE ItOUSSET 115
gracieusement molletée que celle de l'homme. Des flammes soudaines chaufl'aient son crâne, un prurit ondait sa peau, chatouillait ses lombes; il haletait inquiet, morbide, stupéfait des sensations neuves qui dévastaient sa solide quiétude de rustre.
Le soir dans son lit, avant le sommeil, il songeassait de femme le cernant dans les cercles tourbillonnants de leurs jupes. Les étofl'esse fendaient, s'écartaient comme un rideau sur Téblouissance des chairs, les ambages des cuisses, les rondeurs tentantes de la gorge... et lui, en son rêve, riait d'un petit rire nerveux, saccadé, se roulait sur les tapis, se faufilait sous les voiles, pénétrait dans Térotique mystère où il s'acoitait, les yeux mi-clos, les narines humantes. Au niveau de son regard fixe, halluciné — envertiginées dans une chorée fantastique tournoyaient les femmes que retenait son imagination : Andrée, Hortense, Pauline, iXoémi, les couturières qui, rieuses et le nez au vent, passaient au coup d'une heure et de sept, de simples passantes à peine entrevues. Andrée surtout le pourchassait, l'ensorcelant de son clair rire, de ses doux yeux de lin. Et il refaisait chaque fois la scène vécue du jardin, l'enjolivant de détails
inédits. Mais toujours pour finir il la serrait dans ses bras, baisant son col frêle, ses joues de flore, ses cheveux de lumière, ses yeux de ciel pur, baisant son rire, le grêle rire innocent et jeune.
Toutefois à la longue, il se lassa de ses inutiles imaginations ; et peu à peu ses désirs se massèrent autour de Pauline, une robuste et fraiche fille de vingt ans. Tout le jour, elle travaillait en jupon, les manches retroussées au-dessus des coudes. L'œil du garçonnet avec une concupiscente lenteur descendait du menton potelé à la gorge pleine et ronde, au ventre bombé, à la cheville solide. Quand elle se penchait, la prunelle du Rousset tombait sur le renflement des hanches, sur le bouffement du jupon au derrière. Elle, en se relevant, comme si elle eût senti la rouge piqûre de ce regard, l'effleurait d'un coup d'oeil rasant, en volée de faulx. Et une confuse, imperceptible et maçonnique entente se consolidait entre eux.
L'escalier qui coupait la maison séparait leurs deux chambres sises au deuxième étage, sur le même palier. Ordinairement la bonne se couchait la première et tout de suite se verrouillait. Un soir le Rousset, qui était monté à pas de ve-
lours, colla son œil au trou de la serrure. Mais il ne vit rien à cause de la clé.
Deux ou trois jours après Tayant surprise seule dans la cour, il lui dit :
— Vous vous fermez à clé., vous? Moi, jamais.
Elle le guigna, les yeux questionneurs, la lèvre taquinée d'une malice. Ils ne se dirent pas autre chose. Mais le soir même la clé était en dehors. Tout doucement Etienne l'enleva, approcha son regard, Pauline en face ôtait ses bas de coton blanc. La main avec une paresse complaisante glissait du genou au talon, le coude maintenant le jupon au-dessus de la rotule. Le mollet saillait blanc et très gros.
Comme elle se levait, Etienne qui haletait eut peur d'être surpris et se sauva dans sa chambre où dix bonnes minutes il se tint coi. Quand il rapporta la clé, la chandelle était soufflée.
La journée du lendemain lui parut mortellement longue. A la nuit, dès que Pauline fut montée, il grimpa en sourdine l'escalier et tout de suite enlevant la clé appliqua son œil à la serrure. La fille vaguait par la chambre, peu pressée de se déshabiller. Tout à coup le Rousset observa un détail qui l'inquiéta : la chaise n'était plus en face. Quand la bonne se dévêtirait
il ne verrait plus rien. Mais soudain Pauline tira la chaise du coin d'ombre où elle était calée et la planta en pleine lumière bien en face de l'œil aux aguets.
Puis se courbant elle retroussa son jupon, la jambe étalée sous le coup de lumière. Le Rousset vibra, l'œil intense. Au-dessus de la ligne crue du bas de coton, il distinguait une tache de chair qui allait se pénombrant dans l'alcôve des dessous. Et il gloussa, les tibias vacillants:
— Ah fichtre, ah fichtre !
Cela dura une bonne minute. Pauline ne se hâtait pas, paraissait perdue en un rêve, les doigts oubliés à la jarretière. Tout à coup le jupon s'abattit jusqu'à la cheville; et la fille en se redressant rasa la porte de son regard faucheur.
Rapidement elle dégrafa son corsage, défit les liens qui nouaient son jupon à sa taille. Quand elle fut en chemise, elle campa la chandelle sur la cheminée et desserra le haut de son vtHement de toile. Droite devant la cheminée, elle cherchait ses puces.
Les doigts se déplaçaient, fourrageant dans la toile, faisant bouffer la chemise qui précisait les proéminences.
A nouveau les jambes du Roussel flageolèrent. Et il répéta :
— Ah fichtre, ah fichtre !
Subitement la chandelle s'éteignit.
Ce ne fut qu'au bout d'une demi-heure qu'Etienne se remémora les inquiétants regards de la bonne vers la porte. Longtemps il en chercha le sens, et finit par conclure qu'ils étaient anxieux, irrités. Alors une frousse le prit. Elle était capable, si elle le surprenait, de tout raconter à son patron qui le ficherait pour sûr à la porte. Il s'endormit avec de sages et prudentes résolutions.
Les soirs suivants il monta droit à sa chambrette, tapant exprès des talons, remuant les chaises, et se coucha en faisant crier la paillasse. Mais le quatrième soir, comme il enfonçait sa clé dans la serrure, il vit s'ouvrir la porte de la bonne. Elle lui dit :
— Té, vous vous couchez à bonne heure, ces soirs !
— Oui, répondit-il.
Elle fit un pas sur le palier. Tous deux, de face, s'érigeaient embarrassés, cherchant une phrase. Ce fut elle qui reprit :
— Je ne me rappelle pas si j'ai fait votre lit au moins !
Et durant que le garçonnet faisait prendre une allumette, elle s'avança dans sa chambre.
— Je n'ai pas oublié, dit-elle.
— Non, comme vous voyez.
Un nouveau et gênant silence tomba. Pauline observait le Rousset par coups d'yeux obliques et fuyants. Un petit rire niais polkait sur ses lèvres.
Elle finit par choir sur une chaise en déclarant :
— Moi, je n'ai pas du tout sommeil ce soir... et vous ?
— Ni moi.
— On pourrait caqueter un brin.
— C'est ça... on peut bien, hé!
Assis l'un près de l'autre, ils se contaient des choses banales, l'esprit ailleurs. Leurs regards se dérobaient aussitôt heurtés. Soudain Pauline, très calmement, étira sa jambe droite qu'elle découvrit d'un geste en disant :
— Oh ! ces puces tout de môme !
Elle avait rebroussé le bas qui faisait bourrelet sur la jarretière liée sous le genou ; et se grattant l'épiderme du bout des ongles, mi-penchée, elle se tourna vers Etienne avec un rire vague et des yeux sensuels de bête.
Lui alors se précipita, s'affala entre les genoux de la servante, tâtonnant, s'empêtrant dans les dessous qu'elle défendait mollement.
Il s'acharna, s'affola. Tout à coup elle murmura:
— Nous ne sommes pas bien là... ça ne va pas.
Puis repoussant le garçonnet, elle se dressa et se renversa sur le lit, les bras en croix, les cuisses écartées, offertes. D'un seul coup Etienne la troussa jusqu'au ventre. Et il se coucha sur elle, la main fiévreuse, égarée, inexperte, et le désir trop exacerbé, trop soudain, trompant la jouissance cherchée, comme en un rêve.
Tous deux se trouvèrent babas. Ils évitaient de se regarder. Ils se quittèrent sans rencontre des yeux, d'un bonsoir bredouillé.
A l'inévitable déception s'adjoignit quelque dégoût. Etienne repu, paciûé, avec un relent d'amertume dans la gorge, s'assoupit. Le lendemain il regarda Pauline, l'œil calme, sans embarras. Elle, non moins tranquille, vaqua à ses occupations ordinaires. Le soir, il se coucha longtemps après elle et dormit bien.
Mais — ajouté à de l'irritation, au désir d'affirmer plus complètement sa virilité — le prurit
lubrique insinué dans ses fibrilles, coulé dans ses moelles, fermentait, le tourmentait à nouveau; et dès le surlendemain il assautait la fille des singuliers regards qu'il lui dardait depuis un mois. Elle eut un perplexe sourire et ses yeux s'ébrièrent d'une malice ambiguë.
Dès neuf heures, elle monta... et un peu plus tard, Etienne. Sur le palier il hésita... puis tout à coup il regarda par la serrure.
Pauline assise, les bras croisés sur son ventre, une jambe chevauchant l'autre, semblait attendre. Après d'assez longues tergiversations, le Rousset entra.
A sa vue la fille haussa imperceptiblement les cils, le parcourut d'un regard singulier qu'ironiait un sourire. Puis les gestes calmes, la face quiète, comme seule elle se déshabilla.
Etienne muet, immobile, la contemplait. Ses prunelles ardèrent et ses doigts se rétractèrent sur l'étoffe du pantalon.
Pauline enjamba sa paillotte. Lœil braqué sur le Rousset, elle s'immobilisait — une jambe pendante, l'autre mi-blottie sous les draps.
Tout d'un coup Etienne fonça sur elle, lui plaqua le buste sur le traversin, lui pétrissant les côtes, fourrageant dans la toison crépue qui
la d(5fendait, lui éraillant le derme, lui éraflant la muqueuse de ses ongles, sans s'inquiéter des ressauts dolents, des aïe douloureux. Soudainement il éructa un ha déconfit.
Et ce fut.
Il se redressa, s'assit sur le lit, mi-déculotté, les yeux à terre, les talons de ses gros brodequins tapotant le bois du lit. Pauline, qui tranquillement s'essuyait sous le drap, le guignait un tantinet moqueuse. Etienne évitait de la regarder, devinant la raillerie qui plissait les paupières, démangeait la lèvre.
Soudain il sentit des doigts moites qui le pinçaient à la nuque. Il se tourna, vit la face narquoise de Pauline.
11 sauta sur le plancher, furieux.
— Nom de nom ! fit-il.
Et résolu, les lèvres serrées, rapide il se déshabilla, se fourra dans le lit. Là, plusieurs minutes il se tint coi, collant ses membres à la chair dodue de la fille, prenant d'elle une chaleur excitante.
Puis il s'étala sur elle. En lui déliant les cuisses, il murmura :
— Y a pas, il faut que ça y aille, ce coup-ci ! Elle le laissa faire placide, exhibée, la chemise
troussée au nombril. Mais il s'évertua inutilement. Alors s'drrètant il la regarda.
— Toi, toi, rauqua-t-iU
Elle fit non de la tête, dans un rire assourdi.
— Allons !
Le refus obstiné et taquin de la servante l'irrita. Un fond de tyrannie brutale, de mépris de barbare pour la femme montait à sa cervelle de primitif. Il harponna la fille, lui mastiquant les côtes de ses poings fermés, la travaillant jusqu'à la douleur. Et les nœuds de ses phalanges, la corne de ses ongles, les durs cailloux de ses rotules entraient dans cette chair de fille grasse, comme dans du beurre. Elle se débattait, geignait. Lui continua de la bourrer avec maintenant une rage qui s'exaspérait. Enfin il lui agrippa le poignet, le coula violemment dans Paine.
— Vite ! commanda-t-il.
Alors éreintéc, vaincue, elle aida l'inexpérience de son amoureux.
Et il l'eut... sans trop d'efforts d'ailleurs.
Cela lui donna de la fierté, le sacra homme. Le lendemain il regardait hardiment Hortense qui parut s'ahurir de son audace. Oh ! elle y passerait bien elle aussi, si seulement il pouvait la tenir dans un coin t
El aussitôt son mépris de rustre, d'homme nature pour la femme s'accrut.
Les robes maintenant froufroutaient près de lui sans émouvoir sa chair, sans accélérer le trot modéré de son sang. Le mystère était dévoilé... du propre, oui 1
Son aplomb était friable. Un coup d'oeil hautain d'Hortense rabroua son audace, et il redevint le froussard respectueux et sournois qu'il avait toujours été devant elle comme devant sa mère.
Mais il se revanchait le soir avec Pauline. 11 posait, fatuitait avec elle, assouvissait certains obscurs besoins de domination impérieuse et rèche. Elle se soumettait en humble fille dès longtemps accoutumée au servage.
Puis il se lassa de ces nerfs complaisants, de cette chair docile. Après le kansin de la puberté, qui avait un instant brûlé ses moelles, galvanisé sa nervosité veule, saccagé le méthodique agencement de ses facultés, peu à peu il s'assagissait; et déjà affleurait son tempérament véritable qui s'affirmait de froideur circonspecte et de roublardise.
Pauline à table, au magasin, dans la rue, Tescortail de son œil de génisse, large et doux. Le soir, dès qu'elle entendait son pas, elle entr'ou-
vrait la porte et dans un élan de bonne fille appaumant le garçonnet, elle le mignotait, le baisotait, faisait claquer naïvement ses caresses, les lèvres franches, ingénuemenl voraces.
Lui jamais ne Tembrassait. Le plus souvent il la rudoyait. Parfois son regard en la visant lui bandait une méchanceté hypocrite, un mépris fruste et mauvais. Il aurait alors voulu la battre pour couiîacrer ses droits de maître, de possesseur. Ne le pouvant, il la maltraitait en sourdine, lui faisait des bleus au cou, aux bras et aux jambes, riait faux, les canines à l'air. Il avait des inrentions de sale voyou : il lui tirait les cheveux, les poils, lui frottait le bout des seins d'un carré de papier verre. Les contorsions, les cris étouffés delà patiente le faisaient se tordre. Tout de même elle l'aimait, malgré ces bourrades, peut-être à cause de cela. Il lui écorniflait ses pièces blanches, elle lui payait son tabac, l'entretenait de petits cadeaux. Et malgré tout, il se dégoûta de cette chair explorée, trop connue et torgnolée, giflée, maculée. Dès l'orée de juin, il prit prétexte de la chaleur et des puces pour ne plus coucher avec sa maîtresse. Seulement il continua de piller ses économies.
Et le magot ventruait. Des louis maintenant
cliquetaient dans la tire-lire. Dès juillet, Etienne mijota l'idée d'un nouveau voyage... histoire de voir du pays, de se débrutir et surtout de se perfectionner dans son métier.
Voilà, il hivernerait à Bordeaux. Le printemps suivant, par étapes il filerait sur Paris. L'ambition lui poussait de devenir un ouvrier hors ligne : et sur cette ambition d'autres plus imprécises, ramifiant encore dans les limbes de son inconscience, se grelFaient : il rêvassait d'occasions exceptionnelles, de chances inespérées, louchait du côté d'Hortense qui froide, calme, bien corsetée, songeait aussi de vagues choses sourieuses, mais projetait son rêve bien au-dessus du Rousset.
Au mois de juin, Marguerite accoucha d'un gros garçon que le couple Mansade tint sur les fonts baptismaux. Poujade ayant déclaré que l'enfant ressemblait à son père, Landry éclata de son franc et sonnant rire. L'enfant nommé Pierre, du chef de son parrain, reçut de la mère, sur le conseil d'Hortense et de Noémi, le cognomen belliqueux d'Hector.
Une après-midi du mois d'août où Poujade et le Roussel travaillaient seuls dans le magasin, Etienne qui battait la semelle posa la lourde pierre oblongue, le marteau à tête circulaire, et se décida à confesser son projet de départ.
— Patron, il faudra voir à me remplacer.
— Ah bah !
Poujade, l'alêne en l'air, les sourcils arqués, béait abruti.
— Oui... vous comprenez... j'étais parti de Carlaux pour faire mon tour de France... j*ai envie de voir du pays, vous comprenez.
La durable stupeur circonllexa les sourcils du cordonnier. Il dit :
— Parfaitement, parfaitement.
Le Rousset qui ressemelait appliqua la bande de cuir sur la cambrure et poursuivit:
— Pour sûr, je me trouve bien ici... rien ne me manque, ça non ! Mais enfin, ça ne fait pas de mal de voyager un peu... quand môme on mangerait de la vache enragée. Faut ça.
— Bien sûr, mon garçon, consentit Poujade qui revenait à lui. Après tout, nous ne sommes pas mariés ensemble, n'est-ce pas? Quand veuxtu partir ?
— Oh ! pas tout de suite, ça ne presse pas. Dans un mois, six semaines.
— Après les vendanges?
Landry qui entrait en ouragan coupa la réponse.
— Une nouvelle, dit-il : ma belle-sœur se marie.
— Mathilde ?
— Oui.
— Avec qui? s'informa Hortense qui accourut de la cuisine.
— Avec ce p'tit tonnelier qui était à ma noce, le p'tit Zéphyrin.
— Oui, oui, je connais, fît Poujade. Ah oui... voyez-moi ça ! Et le frère ?
— Michel ?
— Oui.
— Ah ! celui-ci ne vient pas me conter ses affaires. Le galopin courtise bien quelque luronne par là, mais...
— En effet, il ne vient pas souvent par ici.
— Jamais il n'a foutu les pieds chez moi. Il a raison.
— Tiens, s'écria Poujade en se penchant, quelqu'un chez vous, je crois?
Landry immergea son torse dans la rue.
— C'est M. Nicole. 11 ne passe jamais sans m'dire bonjour. Nous taillons d'ces bavettes ! Un bon zig^ pas fier !
— Oui, un brave homme, reconnut Poujade. A propos, je vais à ma campagne, la semaine prochaine. Est-ce que vous en êtes ? Vous me ferez plaisir de venir passer une journée avec votre femme.
— Comment, c'est déjà mûr ?
— La vigne ? Oh non, c'est les fruits. J'ai beaucoup de prunes, vous savez, des prunes d*Agen, des reines-claude. C'est bien temps de les ramasser.
— Eh bien, c'est entendu.
Une après-midi en arrosant la rue à pleins
seaux, Landry éclaboussarétalagede la drapière. La boulotte sortit, inspecta ses rouleaux de serge et de cretonne, et se virant vers le sabotier, l'invectiva, le ton grossier.
— Qu'est-ce qu'il y a, la mère? fit le normand goguenard. On a aspergé vos rouleaux ? Eh bien, mais ça n'ieur fait pas de mal ! S'ils ont soif?
La boulotte cramoisie se rapprocha, le menton en avant, les mains dans son tablier.
— J'ai pas besoin de vous pour les faire boire, entendez-vous ?
Déjà, dans toute la longueur de la rue, les voisins érigeaient le cou sur leurs portes et les rares passants s'attroupaient.
Landry, qui avait reposé un des seaux entièrement pleins sur le pavé, le ressaisit des deux poings, et en menaçant la drapière, il cria, le cou tendu, les yeux flambants :
— Vous savez, si vous continuez de m'chiner, j'vous fous c'seau d'eau sur la gueule !
La boulotte intrépide arqua les doigts en serre, sauta à la gorge du sabotier. Celui-ci l'arrêta et en la repoussant il la fit trébucher et tomber.
Dès lors, rouge, échevelée, elle spuma de rauques glapissements, accusant le sabotier de
l'avoir ignoblement frappée, le traitant de lâche et d'assassin. Le coin de rue en un clin d'oeil s'était en/îombré. Landry ahuri voyait dans la foule des bras qui gesticulaient, des poings qui menaçaient ; et il entendait malsonner des :
— Il faut être lâche pour frapper une femme 1... Oui, c'est un lâche !... à l'eau, le lâche !
Un voyou lança même le mot de Prussien qui fut saisi et circula.
— Pour sur, il faut être un Prussien pour faire des coups comme ça, affirma Pimonade, le coiffeur du coin de la rue du Serpent.
Landry blême, les orbites élargis, une longue minute contempla la, scène sans souffler mot, sans bouger. Comment ! on le traitait de lâche pour s'être garé de cette furie qui voulait lui arracher les yeux ! On le traitait d'assassin pour une misérable poussée de rien 1 Etait-ce sa faute si cette pécore ne tenait pas sur ses quilles? Alors quoi, il fallait se laisser griffer, écorcher vif sans rien dire, du moment qu'on avait affaire à une femme !
Mais l'insulte qui l'avait surtout poignardé, c'était ce sale mot de Prussien, ce nom de l'ennemi, de l'envahisseur qu'il avait sabré durant la néfaste campagne de 70, et devant lequel il
avait ù\\ reculer, la rage au cœur, la détresse à l'àme. Cela lui enfonçait avec de la stupeur une blessure aiguë dans l'être et des pleurs travaillaient à sortir du creux de ses orbites.
Immobile, comme anesthésié- il considéra ît Tattroupement qui grossissait. Au milieu, à côté de Pimonade laïusant et gesticulant, deux gueux de la ville; le « Mëfiez-vous », et « Cacalet », gloussaient, les pattes brandies, le chef dodelinant. Les pupilles du sabotier machinalement s'accrochaient au bonnet de police éjimé et déteint qui coiffait grotesquemeot le chef de Cacalet.
L'indignation populaire se dramatisait. Devant le silence stupéfait du normand les injures grêlaient fouettées parles cris de la boulotte. Pimonade maintenant au premier rang précipitait sa gesticulation, et très flatté de son rôle de chevalier, répétait :
— Jamais, jamais on ne frappe une femme î La gantière droite au seuil de son magasin,
haussa les épaules, et, appelant son toutou, ferma la porte en proférant :
— Moi, j'aime mieux ne rien voir, ça me fait mal. Oh ! cet homme !
Aussitôt Hortensefit rentrer son père, le Rous-
set et la bonne. Mais tous regardèrent de derrière les vitres.
Tout à coup un flot de sang submergea la face constrictée du sabotier. Il bondit, et l'oeil cràne^ la colère haute, brandissant sa fière tête de brenn, il tonna :
— Qui est-ce qui m'traite de lâche ici ?
Du haut de sa stature il parcourut la foule d'un regard circulaire ; puis se couvrant la poitrine du bras gauche, en boxeur, 'prêt à la formidable détente, il réitéra sa question.
Personne ne bronchait. Mais à mesure que s'éteignait la méridionale furie des spectateurs se paroxysait la colère du normand. On le voyait trembler de rage et d'affolement belliqueux; ses prunelles glauques dardaient des éclairs, ses narines se turgesçaient, et courbé, menaçant, prêt à un élan de fauve, il rauquait :
— Allez-vous en ou... gare, gare, gare ! Instinctivement le groupe recula. Alors Landry se redressa et méprisant, hautain, il articula :
— Vous êt'là quinze hommes... vous gueuliez tout à l'heure ! et pas un qui ose cracher un mot maintenant !
Pimonade fit un geste, essaya une phrase qu'étrangla la poigne du normand.
— Ah ! dit-il, le secouant furieusement, tu... Il se retourna sans lâcher prise; Marguerite,
qui enfin s'était risquée dehors, le tiraillait. Mais lui brusquement:
— Lâche-moi ! Mèle-toi de tes affaires.
Puis, lâchant Pimonade qui étouifait, il le lança d'une poussée dans la foule où il s'écroula.
Pimonade, qui s'était relevé, expliquait à mivoix:
— Vous comprenez, je lui aurais bien fichu ma main sur la figure... mais, on ne veut pas se commettre.
Dans une solidarité de couardise on répéta autour de lui :
— Oui, on ne veut pas se salir... sans ça !
Soudain la charcutière prit le bras de la boulotte, la fit entrer chez elle où elle lui prépara un verre de menthe.
— C'est une brute, tenez, cet homme, dit-elle. Landry droit, les bras croisés, l'œil dédaigneux,
défiait muettement la foule qui commençait de s'écouler, lorsque survint un homme trapu, les épaules monstrueuses, la tète énorme, avec une face de bohémien hirsute et toisonnée de poil sombre. Il demanda ce qui se passait, dans un fort accent du Cantal; et tout de suite
il marcha vers Landry, les yeux querelleurs.
Un coup de joie grisa le masque du normand. Un instant il considéra la musculature ramassée et noueuse du survenant, son cou de taureau, ses doigts calleux. Enfin il se trouvait en face d'un homme sur qui il pourrait cogner sans scrupule. Ha, ha, on allait voir.
L'attroupement s'était reformé. Erigés, l'haleine suspendue, une pâleur tragique se délayant sur leurs visages, les spectateurs attendaient. Marguerite livide, les jambes fléchissantes, regardait derrière la vitre, n'osant sortir.
Brusquement lesdeuxadversaires s'accolèrent. Les deux torses bombés se repoussaient, neutralisés, sans mouvement perceptible. Après trois secondes d'inutile énergie les deux hommes se lâchèrent, mais pour se ceinturer, dans une passe de lutte.
Ils giraient bousculant les assistants, ébranlant les devantures, ramassant leur vigueur qui semhlait égale. Brusquement ils se détachèrent, d'un mouvement des bras poussant les épaules. Tous deuxanhélaient. Au bout d'une minute de repos, l'Auvergnat se mit à tourner autour de son adversaire qui le surveillait immobile; et tout à coup courbant la tête, cintrant les épau-
LE ROUSSET l37
les, il fondit sur le normand qui, d'une volte preste, s'effaça. Dressant alors son poing énorme, Landry l'abattit sur la face de son adversaire qui s'aplatit sur le pavé pointu.
On s'empressait autour de l'Auvergnat dont le masque de gypsie pissait du sang par le nez, les yeux et les oreilles. Mais lui écartant les badauds, se relevait, ramassait sa veste en disant :
— Che n'est rien, cha !
Puis au moment de s'escamper il se vira vers Landry et lui cria :
— Vous avez j'en de la chancheque je vous j'ai manqué.
L'attroupement s'écoula. Bientôt il ne demeura plus qu'un lot de gamins et le Méfiez-vous et Cacalet. Bouche bée, Jes yeux désorbités, ils se dandinaient avec de larges rires idiots et muets.
Landry rentra.
Un peu après, la gantière entrebâillait sa porte, coulait un regard dans la rue. Avec la même lenteur circonspecte son chien se risqua au seuil de la boutique.
Hortense rouvrait aussi le magasin ; et les femmes échangèrent un coup d'oeil souligné d'un virement de tête.
Comme le toutou enjambait lajigole, Noémile héla d'un :
— Ici, Coquet!
Landry s'était remis au travail. Alors safemme lui dit, Tair maussade :
— Je ne comprends pas que tu fasses des scènes pareilles. Ça nous fait une jolie réputation !
— Des scènes, exclama le normand qui se retourna gesticulant avec une semelle qu'il achevait de débrutir ! Est-c'que j'en suis cause?
— Oui, tu en es cause.
Landry lança sa semelle dans les copeaux, se croisa les bras :
— Tu vas commencer toi aussi ! Fiche-moi la paix, hein ! Tu crois que je me laisserai marcher sur le pied par c'tas d'cochons !
Sa femme reprit, la face calme :
— Oui, on ne répond pas.
— Mais j'suis un homme moi 1 fît Landry en se frappant le thorax.
— Un homme... eh bien, après! Tu le places bien ton amour-propre, té !
Landry dont une récidive colère battait Jes tempes sortit, entra chez Poujade.
— Croyez-vous, dit-il, en s'asseyant près d'Hortense qui recula sa chaise.
— C'est embêtant, apprécia le cordonnier avec une grimace.
— Pour une malheureuse petite poussée !
— Eh oui, mais vous auriez pu lui faire du mal ! Je sais bien que vous en aviez pas l'intention... je le disais encore hier soir: « Landry, c'est le meilleur homme de la terre ! Voilà, il faut savoir le prendre! » Non, vous pensiez pas à lui faire du mal... mais enfin, vous auriez pu, hé !
— Taisez-vous donc, Poujade ! Ça a la peau dure, ces garc'là !
Il éclata de rire.
Mais Poujade restait sérieux et branlait la tête :
— C'est embêtant, vous avez beau dire ! Ces scènes, ça cause toujours des désagréments.
— Que voulez-vous, fit Landry haussant les épaules.
— Mon cher, ça porte tort. Et... quand on a besoin des autres, vous savez !
— Vous avez parfaitement raison. Mais enfin que diable, on est homme !
— Oui, oui, continuait le cordonnier hochant la tète. Mais les affaires avant tout, n'est-ce pas? Qui est-ce qui nourrira vos enfants, si vous perdez votre clientèle? Il faut songer à toutes ces
choses.
Landry écoutait dans une altitude maintenant accablée, résipiscente. Poujade poursuivit :
— C'est comme pour la politique! Tenez, moi, j'en fais jamais. Vous avez une opinion, vous pouvez pas vous empêcher de blaguer... eh bien ! ça fait pas plaisir à tout le monde. La politique, mon cher, cest bon pour ceux qui n'ont pas besoin de gagner leur vie.
— Parfaitement, convint Landry.
— Tenez, que M. Nicole, que M. Barribat, que M. de Lamènouze ils fassent de la politique, très bien ! Mais nous I
— Tant qu'à ca, déclara le sabotier, ça n'me tracasse guère. J'n'ai pas l'temps.
— Eh oui ! Eux cales distrait, ça leur fait passer un moment en prenant le café. Franchement qu'est-ce que ça peut bien me faire à moi que nous soyons en monarchie ? Les malheureux ils seront toujours les malheureux.
— Oui, au fait, parlons-en ! Qu'est-c'que ça peut bien nous faire?
— Voulez-vousqueje vous dise? continua Poujade. Tous ces gens qui blagassent, qui font poser des affiches avecde belles proclamations, et patati et patata, ce sont des gens qui se fichent pas mal de nous pourvu qu'ils fassent leur petite affaire.
— Sur I
Landry se leva entièrement persuadé. Poujade heureux, reconnaissant, l'arrêta.
— Vous prendrez bien un petit verre ? Hortense, va chercher le cassis et l'eau-de-vie.
La jeune tille apporta des verres.
— Vous n'trinquez pas, mademoiselle? s'informa Landry .
— Non, merci, fit-elle sans lever les yeux de son crochet.
— Après ça, avoua Poujade avec des yeux admirants, vous pouvez vous flatter que vous lui avez flanqué un maître coup de poing à ce fouchtra!
Le normand se mit à rire.
— Oui, et vous savez, c'est pourtant pas une mazette? C'est un portefaix, on dit que c'est le plus fort homme de la ville de Montagnac où il y a des lapins pourtant.
Le sabotier sorti, Poujade confessa :
— C'est un bon homme tout de même t Le tout, c'est de savoir le prendre.
Un soir du mois de septembre, Landry proposa au Roussel pour le lendemain une partie de campagne chez les Coussou.
Levés dès cinq heures, ils se mirent en marche à la demie. A trois kilomètres de la ville, au village de Pombonne, ils prirent un mauvais chemin taillé dans de la terre rouge, qui montait presque à pic. Dès cette côte, le pays s'escarpait, prenait une physionomie hirsute et dure. On entrait dans le pays haut, le Périgord noir. Quelques vignes sur les ados, des prairies dans les fonds, des mares piquées d'ajoncs et de scirpes, des noyers, des châtaigniers sur les protubérances de la causse.
Etienne se retourna. Du haut de cette première crête on avait une vue magnifique sur toute la plaine rayée et polychrome comme une mosaïque, avec la fine et sinueuse fêlure de la rivière qui miroitait au soleil levant. A main droite, la ligne des coteaux courait sur le ciel vaporeux, très loin, filant sur Prigonrieux, La Force, La Monzie, Saint-Martin, Gardonne. En face, le coteau adverse de Montbazillac, distant d'au moins sept kilomètres. Etienne désignait dans une touffe verdoyante la masse grise d'un vieux castel du xiii* siècle qui avoisinait la maison de campagne de Poujade.
L'air était virginal. Les brumes matutinales ajourées des flèches d'or se déchiquetaient pour se diluer comme de légères fumées de pipe, et dans l'ambiance s'accouvait une douceur odorante et mouillée.
— Hein, p'tit, il fait rud'ment bon marcher I
— Pour sur.
— Si nous piquions un petit pas gymnastique?
— C'est que, objecta le Rousset dans une grimace, je ne suis pas très fort pour courir.
— Raison de plus pour apprendre. Allons, zon l Frott'tes jamb'avec dl'huile de nerf.
D'un allongement brusque Landry fila. Etienne d'abord tenta de le suivre ; mais bientôt il perdit du terrain, et comme la route méandrait il finit par perdre de vue son compagnon.
Il cheminait, enfilant du regard des tronçons de chemin, déjà inquiet. Tout à coup un éclat de rire sonna à droite du chemin: et le garçonnet, tournant les yeux, aperçut Landry enfoui dans la touffeur des pampres, sous le haut feuillage d'un cormier. La tête et le cou émergeaient seuls des lambrusques.
— Fameux raisin! cria le normand . T'as pas envie d'déjeuner ?... Viens donc, réitéra-t-il, engoulant des grappes entières.
Mais Etienne refusa. En vrai paysan, il avait inné le respect de la propriété, tandis que le sabotier, citadin et rapinier d'instinct, n'aimait le fruitjqu'à la maraude.
Le normand gavé sautait sur le chemin.
— C'est bon, c'raisin-là, dit-il, exhibant une grappe qu'il mordillait sans appétit.
— C'est du Cote-Rouge, reconnut Elienne. Landry, allumant un cigare, s'étendit sur une
couette d'herbe encore mouillée de rosée. Les yeux térébrant le zénith ou voilant d'un bout à l'autre de l'horizon par zig-zags brusques, les
narines gourmandes, les poumons voraces, il humait le large bien-être environnant... sans analyse, sans travail d'artiste, un peu en bête sensible. Il dit laconisant ses très vagues aperceptions :
— Il fait rud'ment bon !
Le Rousset déambulait alentour, l'allure réglée, le masque sobre. Penché à l'orée du vignoble, il découvrait le raisin, le palpant, en examinant la qualité, sans le mordre. Puis il déplia son regard qui inventoria la campagne entourante : des bois, des prés, de rares vignes... hum!
Il conclut à voix haute :
— C'est du mauvais terrain, ça vaut pas cher l'hectare sans doute.
Mais Landry concluant à un autre point de vue:
— Moi, ça m'embêt' la plaine. J'aime bien mieux ça I
Ils repartirent. Loin de la rue Maine de Biran, loin de sa femme et de ses rèches voisins, le sabotier, allégé et rajeuni, entonna de sa voix stentorienne une fringante chanson.
A cent mètres d'une borde, ils rencontrèrent un chien monaut au poil hérissé comme l'écale
d'une châtaigne. L'animal flaira soudain les talons des voyageurs et, la queue entre les jambes, se mit aies suivre.
— Nous allons l'emmener, proposa Landry. Mais Etienne désignait la borde, ajoutant :
— Il appartient à cette maison sans doute. Il faut le laisser, c'est pas à nous.
— Bah! qu'est-c'que ça fait?... Allons, viens ici, Foulcan, cria le sabotier.
Le chien, calé sur son derrière, pointait son museau aigu et flegmatique vers les étrangers.
— Cet animal-là !
Landry courut au chien, le happa au collier et tira. L'animal se laissa traîner quelques mètres, puis fit mine de suivre de bon vouloir. Mais au bout de dix pas il s'ankylosa, les pattes écarquées, avec son air pacifiquement ahuri. Et brusquement vivant de bord, il s'escampaà fond de train.
— La sacrée fripouille, jura Landry qui s^élança sur les talons de l'animal.
Etienne continua son chemin. A la réapparition du normand, il blagua:
— En voilà un, hé, qui a de plus bonnes jambes que vous î
A la lisière d'un grand bois de chênes, de frênes, de châtaigniers et de conifères fraternelle-
ment mêlés, en face de deux pins campés à droite et à gauche d'an sentier, Landry s'arrêta cherchant à s'orienter.
— C'est ici, jugea-t-il.
Les hautes cimes concaves résiliaient l'aubale fraîcheur et des branchilles remuées au passage s'égouttait la rosée accumulée.
— Si nous cherchions des champignons hein, p'tit?
— C'est que... il y en a pas. Il faudrait qu'il aurait plu, voyez-vous.
— Bah I cherchons toujours.
Et parmi les adiantes, les bruyères, les talles de châtaigniers, dans la bonne odeur balsamique essorée des lointains, le sabotier drillait, réchine ployée. Parfois il découvrait une aspérule, une salicaire, une touffe de jacées, mais point de champignons. Enfin il en dénicha un énorme qu'il montra triomphalement au Rousset.
— C'est un père, exclama en riant celui-ci.
— Un père ?
— Oui, ça ne vaut rien. Cassez-le, vous verrez, ça va devenir tout vert.
D'un coup de doigts Landry ébrécha le cryptogame ; et blanche dès la cassure, la chair s'adultéra d'un bleu verdàtre.
148 LE ROUSSEÏ
Au bout d'un quart d'heure, ils sortirent du bois. Déjà ils touchaient aux premières maisons du Coudert. Au loin, sur la côte adverse, Maurens brillait dans une nappée lumineuse : son clocher mince, filiforme, lardait le zénith.
Ils suivaient un chemin étroit, palissade de moellons sans mortier, à mi-hauteur d'homme. Au long s'échelonnaient des masures en bousin.
Au moment d'entrer chez les Coussou, les deux piétons traversèrent une cour parquetée de branches épineuses que l'oau de vaisselle, les débris de cuisine, les cacades des volatiles et des bestiaux cimentaient, transformaient en fumier.
Ils pénétrèrent dans une cuisine au plancher de terre battue. Une exclamation joyeuse les accueillit : Jean, le cadet des deux frères, se leva, agitant ses longs bras maigres, glapissant des hi et des ho d'une comique voix de fausset.
— Comment, vous êtes seul, Jean ?
— Eh oui ! Pierrille et la Filiou, ils sont été à la messe. Oh ! mais ils reviendront d'abord... assistez-vous.
Jean alluma un grand feu de sarments ; et calant deux chaises, il fit asseoir ses visiteurs, le dos au feu.
— Là, un moment. Ça vous fera pas de mal. La causerie débuta. Aux facéties du sabotier,
le paysan riait, disloquant sa famélique carcasse, faisant pleuvoir les tapes sur le genou de Landry.
— Vous savez, c'est la Botte? Vous allez voir la Filiou, quand elle sera revenue, quelle cuisine !
Presque aussitôt la Filiou et Pierrille apparaissaient: celui-ci, d'allure circonspecte, la voix réfléchie, des mains potes, une face paterne, grêlée comme une écumoire, tiquetée de taroupes entre les sourcils énormes ; celle-là nabote, la voix criarde, gloussante, comme le cadet, et très ingambe, le nez à terre, l'air d'une poule qui trotte. Tous trois frères et célibataires.
Tout de suite la Filiou ôta son mouchoir à rayures plié en losange sur le dos, retroussa ses manches, épingla sa robe de cotonnade, entreprit sa cuisine avec des gestes saccadés, pantinants, tout un frétillement de son corps tyrannisé par les nerfs.
— Si vous cassiez une croûte ? proposa Jean qui happa de ses bras de poulpe un des trois énormes pains juchés sur la maie.
— Non, non, fit vivement Landry qui tenait à
ménager son appétit pour le grand coup du déjeuner, un verr' d'vin simplement, histoir'd'se gargariser.
Et ensuite Jean pilota ses visiteurs dans la propriété. Ils traversèrent des vignes en pleine maturité, égayées de pêchers et de figuiers nains. Landry, au passage, chipait un fruit qu'il éventrait d'un coup de sa large denture. Etienne, discret, très intéressé aux explications du paysan, suivait.
Jean signalait les variétés de raisin: le Côte- Rouge, le Périgord,le Fer, IcPiepoul. Et le Rousset songeait :
— En faut-il tout de même pour faire[du vin !
On sortit du vignoble. Les promeneurs escaladèrent une cote assez raide emmantelée de genêts et de genévriers, huppée de quelques pins qui vibraient, guitarisaient aux flous pincements de la brise. Puis, enfilant une cavée profonde, ils dévallèrent jusqu'au vallon coupé d'un sinueux et mince ruisseau. Venus à la débandade, au hasard du coup de vent qui porta le germe : des marsaults, des aubiers, des saules, des aliziers, des peupliers s'éparpillaient dans le pré, groupaient des plaques d'ombre que suivait en mélopéant une pastourelle.
— Té, la Mariette, fît Jean. Hé, la Mariette !
— Adissia, Jean.
Une robuste fille aux yeux hardis, hâlée, un duvet brun estompant la lèvre, soulignant la sensualité des coins de la bouche.
Jean larda du coude les côtes du normand. Il lui dit, la bouche élargie d'un rire:
— Elle est briquette, la Mariette ! Elle a pas peur d'un homme, allez !
Et se courbant, il pinça la fille au mollet que coupait l'arête du jupon. Celle-ci, mettant au clair sa denture, leva la menace du revers de sa main.
— Ah ! Jean... toussiao.
— Tenez, reprit Coussou, y a pas un gouyat qui puisse la rouler. Elle est aussi solide comme un bœuf. Vous êtes fort, vous, Landry? Eh bé,je parie, nom de diable, que tous la ficherez pas par terre.
— Avec ça, fit Landry souriant.
Jean excita la fille.
— Hé, la Mariette, vas-y, hé !
La pastourelle, un poing sur la hanche, se dandinait, l'œil cligné, un petit rire dansotant sur les lèvres. Landry la saisit aux épaules, mais d'une détente brusque des reins et des bras, elle se dégagea,
— Matin! exclama le sabotier.
— Ha, ha, fit Jean gouailleur, vous voyez! Oh 1 vous la ficherez pas par terre.
Le normand enleva sa veste de coutil.
— Nous allons voir, dit-il.
Mais la pastourelle se reculait comme peu désireuse d'engager la prisedecorps. Jean la stimula.
— Allons, la Mariette; diable! Je te ferai boire un bon coup... tu sais, c'est la botte, tu viendras au dessert.
Landry alors accola la pastourelle, lui serrant les reins, ménageant l'effort parce qu'il lui plaisait de sentir sur sa poitrine l'appui de la gorge dodue et ferme. Plusieurs minutes ils virevoltèrent sans résultat. Jean, les prunelles exhilarées, se tenait les eûtes. Il réitéra :
— Oh ! vous la ficherez pas par terre !
La Mariette, en effet, exceptionnellement vigoureuse, secouait Landry, desserrant sans difficulté apparente l'étau de ses bras. Celui-ci alors se décida à user de sa force. Brusquement il ceintura la fille, la souleva, et, lui ployant les reins, pesant de son torse sur le buste, délicatement la coucha sur le dos. Elle, énervée, l'avait cramponné à la taille et le retenait sur l'allongement de son corps.
— Voilà, fit le normand qui se relevait.
— Ah I ça y est bien, déclara Jean. Ah bé, vous êtes le premier.
La fille se dressa, développa son jupon qui dans la tombée avait remonté au genou. Tranquillement, son œil large etnoirplanté sur Landry, elle répéta:
— Bien sur, vous êtes le premier.
Et elle s'en fut.
Tout à coup Jean consulta son oignon, une grosse vieille montre d'argent retenue au gilet par une ficelle.
— Hé diable, onze heures ! Il faut aller à la soupe.
Ils revinrent par les pâtis où malgré la chaleur montante sautillaient, le bec picoreur, des motteux et des bergeronnettes. Puis ils rattrapé' rent le chemin creux et rentrèrent un peu avant midi.
Déjà les invités égrenés flânochaient sous les treilles — les mains au dos, le nez levé vers les malagas dont les graines géantes ardaient au soleil. A l'intérieur, la Filiou, rouge, ahurie, se démenait parmi ses casseroles, glapissait des ordres à ses aides. Dans une salle contiguë, rougement carrelée, un homme et Pierrille mettaient la table.
— Ah ah, fit Landry, ça marche ?
— M'en parlez pas, tenez!
Enfin on se mit à table. Le jour se faufilait par une fenêtre qui ouvrait sur les treilles... et des mouches, des mouches noyées dans le potage, colU'es dans les fricassées, culbutées dans les sauces !
Interminablement et sans ordre les plats monstrueux défilaient: les sauces après les rôtis, les entrées après les sauces. Le tout néanmoins engouffré dans les estomacs prodigieusement dilatables. Et pour délayer l'hétérocHte mortier le vin coulait à flots.
Vers trois heures on passa au dessert: chapeau de curé, noisettes sèches, gaufres épaisses comme du cuir, gâteaux impossibles, fruits divers. Jean débouchait du vin vieux, emplissait les verres et les bras se croisaient en faisceaux pour trinquer.
Soudain dans l'encadrem mt de la porte surgit la dodelinante silhouette de la Mariette. Elle riait aux hommes, les cils en*rontés.
— Hé, la Mariette, cria Jean. Où vas-tu te mettre, filliote?
— Gardez-vous d'ennui, je trouverai, ah bë... ! Et rieuse, poussant les dos à coups de ventre,
elle se coula entre le mur de refend et la rangée des invités jusqu'à Jean et Landry assis l'un près de l'autre. D'un coup de genou elle les sépara et s'installa au milieu, tournant un peu de ses assises charnues au normand.
Ce furent alors grêlant sur elle des facéties aq sel de cuisine, des blagues naïves et grossières qu'elle subit crânement avec d'audacieux rires. Et incessamment elle gambillait à cause des rur des pincées dans le gras des cuisses dont ses voisins la lardaient.
Landry très allumé lui colliéra le cou, l'embrassa derrière l'oreille. Lors elle lui enfonça son coude dans les cHes et d'un cabrement rebondit sur Jean qui la décoiffa en voulant aussi la biscoter.
On chanta. A tour de rôle les rustres débagoulaient des complaintes, des cantilènes au rythme endormeur et triste. Landry expectora quelques couplets naïvement égrillards où il était question d'une bergère séduisant un rustaud scrupuleux et timide.
« Du genou voyant le haut
» En rougissant il se retourne...
» Pauvre Thomas, ah ! qu'il est sot!
156 LE KOUSSET
Le Roussel, farci comme une dinde, eut une vision de dessous tentants, de chairs blanches et potelées, qui coula une véhémente concupiscence dans ses moelles. La gaudriole terminée, comme il faisait très chaud dans la salle, il sortit.
Dehors sa tête chavira. Une terrible envie de rouler dans le margouillis où pataugeaient les canards lui tracassait les muscles. Il finit par s'accroupir à l'ombre. Et longtemps il demeura là cuvant sa cuite, sans pensée et sans désirs, l'œil stupide.
Tout à coup un poing secoua sa torpeur. Droit dans le soleil, le chapeau casseur, Landry crevait de rire.
— Hue, mioche! Nous allons à Maurens.
La colonne enfila un chemin de contrebandier lacéré d'ornières, bossue de grosses pierres, qui dégringolait en zig-zags jusqu'au bas du vallon et subitement se redressait pour escalader la crête où le bourg était juché.
Dès les premiers pas la troupe s'était fragmentée. Pierrille et le Rousset graves, i)lacides, marchaient en tête, échangeant des jihrases brèves, séparées de longs silences. En queue, Jean, la Mariette et Landry.
Tout à coup Jean hélé par un de ses invités quitta ses compagnons. Restés seuls, la Mariette et le Normand cheminèrent cote à côte. La fille roulisait des hanches, se frottait à la cuisse du normand qui, les moustaches hautes, les yeux dans un vague lointain, incinérait son crapulos
A la longue cependant ce frottement têtu l'é nerva. Il baissa les cils, vit la pastourelle qui lui glissait en dessous de malins coups d'yeux ; e comme ils passaient devant un bouquet de noi setiers, Landry torpillé d'un brusque désir s'ar rêta net, poussa la fille dans le fourré et l'accola
Elle, la mâchoire serrée, muette et résistante, tendit ses muscles, lutta désespérément plusieurs minutes. Mais lui ramassant sa vigueur la coucha d'une irrésistible poussée des épaules sur le sol dur; et pour ligotter ses derniers tressants il la tenailla de ses paumes géantes. Alors devant cette force conquérante, la Mariette s'abandonna les cils papillotants, une volupté dénudant ses canines aiguës.
Lorsqu'ils débouchèrent sur le chemin, déjà la bande poignait au bout de la crête. Ils se pressèrent.
On se rejoiguit sur la place, devant l'église. Landry tout de suite offrit des chopes. Et comme
personne n'avait soif, il se fâcha, jurant:
— Nom de Dieu, vous voilà tous sur le cul pour quelques malheureuses bouteilles d'vin !
Un des invités calmement répliqua :
— Moi, je suis pas de cul, je suis jamais de cul.
— C'est comme moi alors? En ce cas, venez.
Les deux hommes aussitôt s'éloignèrent lâchant les autres qui badaudaient autour des boutiques en plein vent. La Mariette qui attendait qu'on l'invitât parut hésiter une seconde. Puis comme on l'oubliait, elle s'immergea dans la foule.
— Au régiment, contait Landry, c'est à pleins verres que nous avalions non pas l'vin, mais l'eau-de-vie. Ah ! ça ronflait.
— L'eau d'vie, ça me fait rien, déclara le paysan.
Landry examina la moustache en brosse de son interlocuteur, ses joues cuites, tailladées de rides profondes.
— Vous avez été militaire ?
— Oui.
Alors comme ils entraient dans l'auberge, le normand tonna :
— Un litre d'eau d'vie.
Des paysans, le sinciput toiture du feutre plat, manillaient gueulant leursatouls,tapantàgrands coups de poing sur la table.
Landry emplit les deux verres. On trinqua. Le sabotier lampa d'un trait, l'autre but lentement, posément, l'œil terne et le masque impassible.
Ainsi la bouteille se vidait. Landry qui s'émécbait enflait son verbe, ampoulait son geste. 11 gronda:
— Un autr' litre ! Nom d'Dieu, nous verrons si je n* vous enterrerai pas, vous I
Le duel se dramatisait. Le rustre eut peur. Dès le second verre de la deuxième bouteille il épancha d'une manœuvre habile le contenu sous la table. Landry, muet, un coude sur le bois, l'œil fixe buvait sans hésitations, sans grimaces. Au dernier verre lampe avec plus d'effort, il s'abattit comme une masse sur le plancher.
Et comme à ce moment Jean Coussou avançait son nez dans la chambre, l'adversaire ricana:
— Hé, voyez-le, Jean ! c'est lui qui est de cul. Coussou inquiet s'approcha, secoua le normand.
— Hé bé, Landry, voyons !
Le sabotier ne bougeait pas. Jean posant un genou sur le plancher releva la tête inerte. Les
yeux étaient clos, les narines pincées, la face pâle, d'un froid cadavérique.
— Aïe ! tu l'as tué, viédaze !
Ce cri accapara l'attention des gens de l'auberge. On se précipita. Le normand fut porté sur un lit, déshabillé, et, en attendant l'arrivée du vétérinaire, frictionné avec de Teau-de-vie camphrée. L'auberge se bondait de curieux. Soudain parut le vétérinaire. Il écarta la foule et autour de lui s'élargit le plus entier silence. Tout de suite il ausculta le malade qui restait inerte et glacé.
— Hum, fit-il hochant la tête.
— Il n'y a qu'une chose à faire, il faut l'enterrer dans du fumier sans quoi il va périr par le froid. Qui est-ce qui a un bon palier de fumier, vous autres ?
— Moi, pardi, fit l'aubergiste.
On inhuma le sabotier jusqu'au cou. El l'on attendit. Le vétérinaire s'informa :
— Est-ce qu'il avait mangé ?
— Oui, répondit Jean... et bien même, malheureux !
— Alors il y a de l'espoir.
Les faces se détendirent. La Mariette qui larmoyait tamponna ses paupières de son mouchoir
de coton rayé, le Roussel eut un frisson de joie et Jean Coussou rasséréné, s'écria:
— Il en reviendra^ il a un bon coffre.
Au bout d'une heure, le normand, ouvrant les yeux, promena un regard veule, abruti sur les hommes qui l'encerclaient. Tout à coup, à la vue de son étrange matelas, il jura :
— Nom d'Dieu, où m'a-t-on foutu ?
Le vétérinaire lui tàta le pouls :
— Ça va mieux, fit-il. Il est sauvé. Maintenant il faut le sortir de là et le laver.
Dès que Landry put marcher, les Coussou le ramenèrent au Coudert. Pierrille, de sa voix sage, lui infusait une morale doucereuse, persuasive, qui agissait.
— Ah ! vous avez foutre bien raison, Pierrille ! Landry mangea peu — une simple tasse de
bouillon réchauffé, un demi-verre de vin — et se coucha tôt. Le Rousset tarda davantage. Après le repas, il s'assit entre Jean et Pierrille sous les treilles. Tous trois s'étaient renversés sur leurs chaises dont les dossiers s'étayai^nt à la muraille. Jean somnolait. Etienne et Pierrille se renvoyaient comme avec des raquettes lentes des bouts de phrases qui roulaient sur les récoltes, les difficultés des affaires. Un moment ils tou-
chèrent à la politique. Aux premiers mots ils s'entendireut. Si ça ne marchait pas mieux, c'était la faute à la république. Du temps de l'empereur ça allait si bien, malheureux !
Mais Jean qui s'éveillait protestait, paraphant l'air de ses longs gestes d'araignée.
— La République, on n'avait rien à en dire, là ! c'était un bon gouvernement. Tout le monde était libre au moins et il ne connaissait que ça, la liberté. On n'avait pas besoin de rois pour manger nos écus 1
Ce fut entre les deux frères une courte querelle entremêlée de grognements, de jurons étouffés. Puis l'on rentra.
Devant l'âtre éteint de la cuisine, les deux paysans, agenouillés sur des chaises, marmottaient leur prière du soir. Jean, très cocasse, son ombre tordue et famélique collée sur le mur fuligineux, suissitait d'inintelligibles syllabes — se dandinant, un genou au bord de la chaise, multipliant et dépêchant les signes de croix.
Le lit du Rousset, haut juché sur ses quatre pieds, s'enclosait d'épais rideaux jaunes tavelés de chiures de mouches. Sous le lit une claie portait des brignolles qui achevaient de sécher. Etienne en goûta une et aussitôt la cracha.
LE ROUSSEÏ 163
Dès l*aube, le lendeaiain, Etienne et Landry reprenaient le chemin de Montagnac.
— Et tu sais, motus, hein, sur le coup d'hier, recommanda le normand.
Dans la première quinzaine d'octobre, le Roussel prépara définitivement son départ. A la suggestion d'irraisonnées et roublardes idées pratiques, il accosta Pauline, un soir, au moment où elle ouvrait la porte de sa chambre. Rieur, il la poussa par les épaules et entra derrière elle,
H fut gentil, la parole douce, l'œil câlin, un rien polisson. Il la pinça, la chatouilla et tout de suite voulut coucher avec elle.
Un coude sur l'oreiller, dans la détente du désir repu, il lui parla de son voyage, en tragédiant les occurrences, se plaignit de misères d'argent et termina par des projets d'avenir où il l'associait.
Elle, bonne fille et gobeuse, se leva, vida sa bourse qui contenait trente-sept francs dans les doigts trapus et courbes du Rousset. Lui, nombrant les pièces étalées sur sa paume, enfouit la somme en une poche de son gilet. Puis remerciant la servante d'une tape claquante sur son dur fessier — dont elle s*esclafFa — il tourna le dos et s'endormit.
Les deux derniers jours qu'il passa à Montagnac, il fut aimable pour tout le monde. Au coup de midi, il emplissait le seau de la gantière. Et pour les voisins, pour toute la maisonnée, il stéréotypait sur ses lèvres un bon et dévoué sourire.
Ces grimaces prirent. La drapière lui donna trois francs, la gantière et Landry cinq francs chacun, Poujade vingt francs. Madame Poujade et sa fille se contentèrent de lui souhaiter un bon voyage.
Il partit un matin, accompagné à la gare par Landry et Poujade. En attendant le départ du train, les trois hommes déambulaient par l'unique salle, aboutant des réflexions fortuites, causant surtout affaires. Tout à coup Landry plongea dans son gousset, en retira une nouvelle pièce de cinq francs qu'il tendit au Rousset.
— Allons, à r'voir, p'tit !
A Libourne, Etienne descendit pour visiter la ville. Le soir, à l'auberge, il copia, l'ajoutant à l'ancienae, la liste des localités traversées.
De Libourne il fila sur Bordeaux en une petite journée de marche. Le pays l'émerveillait. Il aimait la plaine, l'humus gras où poussent drus les céréales, les légumes, la vigne. Et à toutes les courbes de chemin, devant chaque perspective nouvelle, il s'arrêtait murmurant :
— Quel beau endroit tout de même!
Une heure avant la nuit, il atteignit la banlieue, puis la ville qui l'étonna avec ses rues longues, ses promenades spacieuses, son large port. Il béa une demi-heure sur la jetée, les yeux empêtrés dans le grouillement des bateaux (|ui fusillaient le ciel de leurs mâts pointus comme des aiguilles. Ensuite il s'enquit de la mère des cordonniers.
Pendant plusieurs jours il s'occupa à visiter la ville, ne rentrant chez la mère qu'aux heures des repas et du sommeil. Dès le deuxième soir il sortit avec un garçon de vingt ans, né gascon, que tout le monde appelait le Marseillais à cause d'une couche d'ail provençal dont il avait frotté sou accent.
Le Marseillais s'était chargé de piloter son nouvel ami. De longues heures ils longeaient les rues bayant aux devantures éclairées, stationnant à l'entrée des théâtres et des bals publics. Quelquefois ils bivaquaient dans un café où le Marseillais bon enfant olfrait une consommation. L'ouvrier, qui posait pour l'homme, invariablement demandait un bock qu'il buvotait à lampées espacées en fumant une courte pipe en terre, noire de culot. Le Rousset préférait des douceurs, un sirop d'orgeat, ou de groseille, un verre de cacao.
Le Marseillais contait des histoires de trimard. 11 avait beaucoup voyagé — par caprice ignare, vanité inconsciente, mêlée, afin de pouvoir dire qu'il avait vu du pays. Et déjà il avait connu l'atroce, l'imbécile misère, les longues marches dans la neige fondue, sous l'averse, les guilées, dans lespatrouillis et les ornières, les croûtes de pain mendiées par les campagnes, les dures nuitées dans les meulesde foin, les rapatriements des ambassades, les retours sur le pont d'un mauvais bateau avec les brutalités de paquets de mer bousculant le sommeil, toute la voûtée, loqueteuse, effarée, hâve et pouacre misère du meurtde-faim boucané au torréfiant soleil des routes.
Et aussi les rares apitoiements du sort : l'invite à la table du jovial paysan devant la pâtée odorante et saine, le petit vin gris, gai, vif, alerte comme une chanson de griselte, les accolements des filles dodues, les maraudes d'amour... quelques broutilles de ces sensations joyeuses qui paillètent le substrat de douleur des existences humaines.
Au rappel subit, au surgissement des images couchées dans la nuit du passé, la face camuse, grenelée et naïve du Marseillais luisait :
— Moi ze suis touzours été veinard pour les drôlesses !
Un soir le Marseillais mena son copain par des rues douteuses bordées de maisons à gros numéros. Sur les portes, dans l'indécise et louvoyante clarté des lumignons, sveltaient de vagues silhouettes blanches qui faisaient des signes aux passants, avec de mignons appels.
Les deux amis ricanaient en dessous, s'arrètant parfois, attirés par des torsades brunes, une voix alliciante. Ils s'attardaient s'informant du tarif, marchandant la chair, questionnant la fille sur ses capacités de courtisane, lui faisant subir tout un examen de Flora, enrichissant leur glossaire scatologique.
LE ROUSSEÏ 169
Quelquefois ils entraient encore qu'ils n'eussent pas l'intention de consommer. x\près des heures de vadrouille à travers la ville, ils trouvaient bon de s'avachir sur un canapé dans cet ('patement de chairs molles, parmi ces cuisses, ces gorges mamelues, ces ventres d'hydropique qui les encerclaient... Et ils tiraient toutes les ficelles, vidaient leur sac de roueries pour atermoyer le quart d'heure de flanelle — blaguant, chantonnant jusqu'à l'exeat final de la sousmaltresse.
Une nuit pourtant dans un établissement de premier ordre, le Rousset se fendit de ses quatre francs. La fille qu'il avait choisie Texpédia lestement et, en descendant, lui carotta encore vingt sous.
Dans la rue, dès la réflexion, il fut de mauvaise humeur, grognonna :
— Bé, ça gagne vite l'argent ! Gagner cinq francs dans demi-heure, nom de nom tout de même !
Le Marseillais philosopha. Il fallait bien connaître ces maisons, comment que c'était fait, bagasse! Quand on était un homme.... Ah ! autrement en faire son habitude, ça jamais! Le mieux c'était de se faire une drôlesse, une çarmante petite
gonzesse qui vous coûtait rien... au contraire.
A l'appui, le Marseillais narrait des aventures. A Paris un dimanche il en avait rencontré une, qu'elle était foutue, nom d'un chien!... une voilette, des gants de peau, une robe de soie... D'abord il n'avait su que lui dire; puis elle Pavait emmené dîner, au théâtre, ça roulait, bon sang de sort î Ensuite ils étaient allés se coucher, comme de bien entendu. Le matin elle lui avait dit: « Puisque tu as besoin d'aller chez ton patron, vas-y, tu reviendras me prendre en voiture ». En voiture, en voiture I si elle se figurait qu'il avait le moyen de payer des voitures, elle se fichait joliment le doigt dans l'œil! Alors gentiment elle lui avait passé un louis. En sortant, une terrible envie l'avait saisi de garder le louis et de ne plus montrer sa fiole. Tout de môme il était revenu. Il avait bien fait. Pendant huit jours, une noce... à tout casser ! Elle avait claqué avec lui neuf cents francs !
Le Marseillais développait une morale naturelle, une sorte de code de libre échange qui s'imposait avec évidence à Pinlellect de son compagnon.
Maintenant il en avait une, une femme de cambre, une zolie brune. De temps en temps elle
lui donnait la pièce, et le dimanche payait la rigolade.
Ah ! pour ça il avait toujours été veinard pour les drôlesses !
Du plaisir lucratif, ça faisait joliment la balle d'Etienne. Ah! fichtre! on avait assez de peine à gagner sa pauvre vie sans payer les drôlesses encore ! C'était bon pour les fils de famille; ceuxlà payaient pour le malheureux ouvrier... bé oui, mais comment qu'il fallait s'y prendre pour en trouver ?
Le Marseillais éclatait de rire.
— Hé, on se promène aux Quinconces, on va sur le Cours, à la musique. On te voit une drôlesse, on lui dit des blagues, histoire de la faire rigoler.
Toujours il fallait commencer par la faire rigoler. Ça marchait tout seul après. Un beau soir on l'emmenait dans sa chambre, soi-disant pour lui donner sa photographie. C'était pas plus malin que ça. Les gonzesses qui voulaient pas se laisser faire, on leur promettait le mariage. Lui en était à sa douzième promesse... ha ha! il la connaissait dans les coins.
Le Rousset chercha enfin du travail et tout de suite en trouva chez un cordonnier de la rue des
Chartrons. Son patron nommé Couffin le mit aux pièces.
C'était une façon d'hercule de quarante ans, un caliban velu, noueux, ragot, brutal, terrible à l'ouvrage et aux femmes. Celles qui se risquaient chez lui rarement en sortaient indemnes. Quand la visiteuse lui plaisait — bonne, ouvrière ou petite bourgeoise — il l'entraînait sous un prétexte dans l'arrière-boutique, et soudain la garrottant de ses muscles d'athlète, il la couchait sur le lit, la prenait. Un gémissement, un cri bâillonné tapotait à travers la cloison le tympan du Rousset. Puis la victime sortait rouge, décoiffée — parfois reconnaissante, subjuguée par l'audace musclée de cet homme et toujours forcée au silence.
A son départ. Couffin cynique jubilait, se frottait les mains.
— Encore une qui n'y a pas coupé !
Une fois Etienne lui objecta :
— Ça pourrait bien vous faire arriver des histoires, diable I
— Imbécile ! Elles ne se plaignent jamais, va. Et il incarcérait leur silence dans cedilemme:
— Quand elles entrent chez moi, si elles ont encore leur pucelage, elles n'iront pas crier en
sortant que je le leur ai pris ; si elles l'ont déjà perdu, eh bien, qu'est-ce que ça peut leur foutre ?
Certaine après-midi une mignarde et ingénument espiègle fillette de dix-sept ans vint commander une paire de bottines, Couffin la fit asseoir, chercha son compas pour lui prendre mesure. Tout de suite à la strie écarlate sacrifiant la prunelle de Couffin, Etienne devina ce qui allait suivre.
La petite avait le pied menu, la jambe fine et se penchait riante, avec deux fossettes qui mutinaient sa tête châtaine. Comme elle se rechaussait, Couffin lui demanda:
— Sur quel modèle voulez- vous que je fasse vos bottines ?
Il lui montra divers échantillons alignés aux vitrines. Puis il ajouta désignant l'arrière-boutique :
— J*ai là d'autres modèles si... vous voulez voir?
Il la précéda vers la porte qu'il ouvrit. Devant l'inquiétante pénombre, la jeune fille hésita. Alors Couffin lui prit le bras, l'attira à lui si inopinément qu'elle oublia d'abord de crier.
Le Rousset perçut un craquements du lit, une sourdine de plaintes que devait bâillonner la
musculeuse et large poigne du cordonnier. Une indignation combinée de pitié le secoua. Il regretta de n'avoir point la force de son grand ami Landry. Et longuement, l'ouvrage suspendu, il se tint aux écoutes. Des soupirs, des râles lacéraient le silence angoissé des deux pièces. Couffin tout à coup parut, les prunelles mystificatrices, la lèvre écarquée... puis la jeune fille pâle, les pupilles fixes, les dents serrées^ la démarche pénible.
Elle se hâta vers la porte, sortit sans un mot, sans un regard.
Et Couffin :
— Tu sais, elle l'avait, celle-ci ?
Soudain la jeune fille rentra, les deux mains sur ses yeux, ébranlée de sanglots.
— Je ne veux plus m'en aller... que voulezque je fasse maintenant ? Gardez-moi.
Couffin abasourdi, les cils clignotants, regardait la jeune fille.
— Eh bien, que voulez-vous que je foute de vous ? Elle est raide, par exemple!
L'enfant qui semblait ne pas entendre répéta dans ses larmes :
— Gardez-moi, gardez-moi î Le cordonnier s'impatienta :
— Pourquoi nepouvez-vous pas vous en aller? Mais elle taisant de plus amples explications,
s'obstinait.
— Que voulez-vous que je fasse ? Gardez-moi!
Alors comme elle était jolie fille et qu'il appréhendait les suites de cette trop authentique douleur, Couffin se résigna, décidé à se débarrasser d'elle à la prochaine occasion.
La jeune fille lâcha de se rendre utile : elle cuisinai!, faisait la chambre, époussetait les rares meubles, balayait le magasin. Sa besogne quotidienne achevée, elle s'asseyait les doigts actifs, la prunelle rêveuse, la bouche hermétisée de silence, ne rompajt son mutisme qu'aux absences du cordonnier. Gentiment alors elle cailletait, un instant oubliease, reconnaissante de la pitié qu'elle avait lue dans les yeux du Rousset.
Ils firent desprojets. Etienne choya l'idée d'un ménage. Il travaillerait en chambre, elle bavardant près de lui. Et un soir où Couffin poivrotait ils s'escampèrent.
La première fois qu'elle lui noua au cou sa spontanée et joyeuse étreinte, et qu'il vit sollicitant ses lèvres le rire jeune, et, implorant sa tendresse l'œil brun, ingénu, caressant, il sentit
comme une fontaine de bonheur lui couler rafraîchissante dans la poitrine. Après la trop complaisante et bébête Pauline, après les filles de lupanar, Lucetle triomphait, embuait les images d'Ilortense et d'Andrée.
Oh ! Andrée ! Comme jolie, comme exquise, avec sa blondeur fine, ses menus gestes, son doux parler rapide, sautant les e muets, ses yeux de candeur florale, la minceur délicate du cou, Taérienne légèreté de l'allure — beauté charmante, avivée par la richesse du décor : — la robe claire, les boiseries et les faïences de la salle à manger, les fleurs du jardin — et encore, et surtout apothéosée par le soleil couchant du souvenir.
Ils s'aimèrent quelques semaines. Puis des réflexions glaciales éteignirent le feu de cette occasionnelle tendresse : ils vivaient difficilement du produit de son travail. C'était embêtant de ne pas faire d'économies. Et enfin est-ce qu'il pouvait continuer son tour de France avec une femme ? N'avait-il pas quitté Montagnac surtout pour apprendre à travailler ? Seul en chambre il ne se perfectionnerait pas. Avec cela aucune distraction ; il n'osait pas sortir par peur du terrible Couffin.
Puis elle lui coûtait, cette fille. Pourquoi se faisait-elle nourrir ? Parce qu'elle couchait avec lui. La belle affaire ! Est-ce que ça se payait, ça?
Trop foncièrement rustre pour aimer les inutilités qui parent la vie : les fleurs prennent du terrain, l'amour prend du temps.
Il devint grognon, chercheur de bisbilles... tant que la jeune fille descendit de sa chambrette dans la rue où elle resta.
En avril 1876 le Rousset et le Marseillais entreprirent à pied la route de Bordeaux à Paris. Ils possédaient une trentaine de francs chacun, Etienne par roublardise n'en avouant pas davantage.
Comme autrefois le Marseillais, ils allaient par étapes de vingt-cinq à trente-cinq kilomètres, mendiant aux fermes, quémandant du travail qu'ils se gardaient d'accepter, tombant les patrons de bons repas. Ils visitèrent ainsi les grandes villes échelonnées sur leur itinéraire: Angoulême, Poitiers, Tours, Orléans. Et enfin un soir de mai pluvieux et maussade, après vingt-six jours de trimard, ils aperçurent l'énorme cité.
Etienne trouva la banlieue sale, lépreuse^ en tout semblable à une vilaine ville de province.
Et c'était long !
A mesure qu'il avançait, sa déception s'accusait. Paris ! ce nom tant de fois avait sonné évocateur d'invraisemblables merveilles qu'il fut stupéfait d'y voir les maisons bâties selon d'identiques plans et avec les mêmes matériaux qu'en province. Il s'attendait à des façades de jaspe ou de marbre, avec des entablements curieusement fouillés, et partout des colonnes, des pilastres, des voussures, des chapiteaux sertis de métaux précieux. Paris? C'était simplement une plus grande ville que les autres.
Ils couchèrent dans un petit hôtel du quartier Jardin des Plantes, rue de Buffon. Dès le lendemain ils quêtèrent du travail... mollement, pour avoir un prétexte à vagabonder de quartier en quartier. Bien que la provision d'argent fût épuisée, ils ne se tourmentaient guère, ayant acquis à celte vie de trimard l'étourdie et verveuse bonne humeur de l'aventurier.
Cela dura une quinzaine de jours. Ils grignotaient des quignons de gros pain qu'ils arrosaient d'un coup d'eau aux fontaines AVallace. Pour la nuit ils avaient déniché du côté de Montrouge une écurie où ils s'allnngeaint dans la paille, pêle-môlés aux chevaux sous la continue menace des ruades.
LE KOUSSET 179
Cette existence pittoresque, orientée par les coups de vent du hasard, très féconde en surprises drcMes, fut déclarée fort amusante parle Rousset que préservait des éventualités trop dures le pécule soigneusement ficelé et serré dans la poche la plus secrète de ses vêtements. Il senta't vaguement avec le requérant instinct de ?a jeunesse qu'un brin d'irrégularité, d'oubli, d'étourderie ki était nécessaire et plus tard pailleterait ses souvenirs de quelques fibrilles d'or. Et puis ce temps était-il vraiment perdu? Ne gagnait-il pas de s'initier à la vie du bohème, du sans-le-sou ? N'était-ce pas le moyen de connaître Paris dans ses fins fonds et ne serait-il pas à même d'en causer ensuite avec abondance de détails précis, typiques ? Rien de grotesque comme les gens qui résumaient leurs impressions dans cette laconique phrase :
— Paris? c*est une jolie ville.
Et qui restaient bées, quinauds, à court de renseignements plus amples, plus descriptifs.
Ils visitèrent les principaux monuments : le Panthéon, que le Marseillais compara au Panthéon romain, Notre-Dame, le Palais de Justice, l'Opéra, les Invalides, la Madeleine. Le Louvre les émerveilla. Nom d'un sort ! c'était grand comme une
ville. Le Marseillais, qui pilotait le gars limousin, se divertissait de son épatement, le guidait dans le dédale des galeries et des couloirs, lui criait avec un amour-propre souriant de propriétaire, comme si le palais était sien :
— Oh ! tu sais, c'est pas fini, y en a encore, vé I
Ils vaguaient rigolant devant les cuisses, les ventres replets, les hanches dodues, devant cette ■foire de chaudes et lumineuses nudités qui s'étalaient dans la calme impudeur de l'art.
— Oh ! tout de même, répétait le Rousset, si c'était qu'on en verrait comme ça à Montagnac !
— Oui^ y te feraient une tête !
Dans les grandes salles décoratives, les amphores ciselées, les vases d'agathe et de jaspe, les soffites, les astragales des plafonds, les vastes lits ouvrés, les émaux, les orfèvreries les stupéfièrent. Et ils supputaient par approximations distantes la valeur, convertie en numéraire, de ces richesses accumulées — s'empètrant dans les chiffres, jonglant avec les millions, lâchant comme une averse de billets de banque.
Par les belles journées ils vadrouillèrent du côté de Vincennes, Boulogne, Saint-Cloud, Meudon, Fontenay-aux-Roses. Ils passèrent toute
une après-midi au Jardin des Plantes. Le Marseillais, qui s'était muni à l'entrée de deux pains de seigle, lutinait les animaux, récompensant leur docilité d'une boulette, faisait faire le beau aux éléphants. Le phoque, les ours, les singes les divertirent énormément. Et le Rousset convint alors « que cette ville de Paris n'avait pas sa pareille pour s'amuser à bon marché. »
Ils se décidèrent enfin à chercher de Touvrage. Le Marseillais fut embauché par un patron du quartier Latin ; Etienne s'installa à Montmartre. Ils se voyaient le dimanche assez régulièrement.
Dès lors commença pour le Rousset une vie de travailleur acharné, levé le mâtin avant jour et cloué sur le tabouret jusqu'au soir sept heures. D'abord il gagna de médiocres journées, quatre francs cinquante, cinq francs. Mais au bout de quelques mois il occupait le premier plan et du coup monta à six francs cinquante, sept et huit francs. Ce devint un excellent ouvrier, habile et leste. Et comme il continuait ses primes habitudes d'économie, il parvint à mettre de côté une soixantaine de francs par mois.
11 était rangé, méthodique, circonspect, casanier. Le soir, après son dîner, il descendait jus-
qu'à la place Blanche, longeait le boulevard Barbes et la rue Gustine. Une sortie d'une heure au maximum, histoire de faire la digestion en fumant une cigarette. 11 cheminait, le pas lent, régulier, allongé — un pas de paysan — les mains aux poches, la cigarette cassée au coin de la bouche, la casquette en arrière, un peu inclinée sur l'oreille, laissant à l'air sa tignasse drue et rousse. Rarement il s'attardait à jaspiner avec une des gadoues qui le raccrochaient. Jl vivait chaste, gardant sa sève,économisant sa gourme, malgré les brusques et courantes envies qui parfois lui mordaient les lombes. Il conservait d'une visite au musée anthropologique un souvenir macabre de masques tordus et grimaçants, d'épidermes glabres, dépigmentés, d'yeux fondus, de nez courtaudes, de phallus ulcérés, racornis, hideusement déformés, qui lui donnait une terrible frousse d'écopper le mal vénérien. — Puis Paris avec ses coins louches, ses reculs d'ombre, ses repaires à souteneurs et bandits l'effrayait. Il exagérait le nombre des escrocs et des tire-laine, tenté de voir une fripouille dans chaque individu coudoyé. Cescontinuelles craintes le cantonnaient dans une sage réserve. Au fond il n'aimait pas Paris. C'était trop
bruyant, trop vaste. Il y avait trop de tout, trop de boutiques, trop de théâtres, trop de passants, trop de fêtes. Trop de notes pôle-mêlées frappaient son tympan pour qu'il y eut accord mélodieux; trop de couleurs choquaient sa rétine pour qu'il y eûtvision nette et charmée. La sensibilité finissait par s'anesthésier, on ne s'attachait à rien. Les femmes à défiler toutes plus jolies, plus séduisantes les unes que les autres vous lassaient finalement l'œil; les événements à se succéder vous laissaient indifférents ou vous désorbitaient. Une sensation pour saillir, produire son effet conscient avait besoin de son cadre d'ombre et de silence, devait être isolée et rare, telle qu'en province où les moindres prenaient tout de suite une ampleur, une tonalité intenses.
Etienne sentait sa personnalité étrécie, amincie, charriée comme un fétu dans ce continu roulement d'organismes. Cela le vexait de se trouver tout d'un coup si petit, si chétif, au demeurant si insignifiant, si inutile. Personne ne le regardait, ne s'intéressait à lui. Ah 1 Montagnac, son cher et regretté Montagnac !
Et par nostalgie réelle et aussi par cette sorte d'amour-propre indirect, obscuretsi curieux qui nous tient tous, il épanchait devant sesrarescon-
fidents d'inlarissables admirations sur cette minuscule ville perdue au fond du Périgord.
C'étaient des perpétuels :
— Mon cher, à Montagnac... nous autres à Montagnac... si vous voyiez les femmes, les toilettes, le Jardin Public de Montagnac... où s'affirmait son secret désir de se reprovincialiser.
Il resta une année à Paris. Avant de quitter la ville il émargea sur ses économies — un millier de francs environ — la somme nécessaire à l'emplette d'un costume en drap noir, d'un chapeau de feutre, d'une montre en or à lourde chaîne et médaillon, d'une bague et de boutons de manchettes en doublé. Il acheta aussi aux magasins du Bon-Marché une paire de vases qui lui coûtèrent trente francs et qu'il expédia à madame Poujade afin de se concilier ses bonnes grâces.
Ces devoirs accomplis, il prit gare d'Orléans un billet pour Limoges et là monta sur la diligence qui desservait Carlaux.Au croisement des routes où il s'était arrêté lors de son premier voyage il sauta à terre, et recommandant au conducteur de déposer la malle chez ses parents, il s'achemina pédestrement vers le bourg deLarmettes.
Au long du trajet il évoquait la blonde et souriante figure de la jeune fille. Elle avait maintenant dix-neuf ans comme lui! Déjà trois années d'écoulées. Comme le temps passait tout de même !
Bien sûr on ne le reconnaîtrait pas. Yoilà, il monterait tout droit au premier étage, il demanderait madame Cormenin. Et devant la mine questionneuse de la dame, l'étonnement de la jeune fille il expliquerait :
— Je suis Casplégat Etienne... Vous savez bien ?
Alors ces dames ouvriraient des yeux ! Il s'imaginait leur regard ascendant de la fine bottine en veau mégis à la jaquette en drap noir, à la chaîne de montre, au col empesé :
— Comment, c'est vous le petit Etienne?
Le Rousset fit halte à l'entrée du village. Sa jaquette, sa culotte étaient grises de poussière. Il les épousseta, baissa l'ourlet de son pantalon. Et il se détacha tout noir sur la route blanche.
Le cœur lui battait. Tout de suite il reconnut la maison. Et comme la première fois il s'accouda à la palée qui défendait le clos — tout submergé d'émotions à la brusque diane des souvenirs.
En rasant la façade il leva les yeux avec le
craintif désir d'apercevoir Andrée à la fenêtre. Il eut une déception qui soudain l'intimida comme il passait devant la porte d'entrée.
Trop d'émotion, pensait-il. Il valait mieux se reposer, boire un coup pour se donner du cœur.
Il poussa jusqu'à une auberge, demanda un verre de vin et tout à coup interrogea l'hôtelier.
— Mademoiselle Gormenin? Ah bien, elle vient de se marier justement... il n'y a pas six semaines... avec un jeune homme, un avocat qui habite Paris.
Mariée ! Tiens, voilà une chose à laquelle il n'avait jamais songé. C'était pourtant bien naturel. Mais non, non, il n'avait pu se figurer cela.
Une douleur lui pinça la chair, et en même temps il s'éboula en des gouffres de tristesse. Il crispait ses doigts sur la table, sur les barreaux de la chaise, tendait les muscles de la face pour ne pas pleurer.
Brusquement il se leva, paya et sortit, accablé, la tête basse, les regards traînés sur le sol. Il repassa devant la maison, l'embrassa toute d'un regret mélancolique, et malgré lui s'arrêta, les pieds soudés à la terre, devant le jardin.
Toujours les mêmes massifs de pensées et de roses, les bordures d'oeillets et de capucines, les
cordons de glaïeuls, les tapisseries de liserons avec au milieu la fusante gerbe d'eau.
Mais devers lui, sur la route, dans la lumière s'avançait un couple : lui jeune, mince, avec une barbe noire taillée en pointe et un binocle; elle, en robe gaie, éclaboussée de rayons — et nichant sous la coupole rose de l'ombrelle une blonde mignonne tête qui riait, dodelinait^ dardant ses mutineries caresseuses vers le séduisant cavalier.
Andrée !
Ohl il l'avait sitôt reconnue, tant l'image était restée en lui. 11 se sentit chanceler... sans doute elle allait lui parler... sa parole lui ferait mal... pourquoi n'avait-il pas fait un détour?
C'était bien elle ! Pourtant à mesure que la jeune femme se rapprochait, Etienne constatait des modifications : la courbe gracile des contours accentuée, donnait à l'allure une souplesse rythmique, amoureuse qui décelait la femme : le visage, attentionné maintenant vers le Rousset toujours immobile, s'était sérieuse; les traits, définitivement sortis de l'indécision première, saillaient harmonieux, signifiants, ayant gagné de l'expression au parachèvement du dessin; les yeux neuvement initiés devaient aux heures sen-
sationnelles balbutier de mystérieuses douceurs. Et sur la physionomie, dans les oscillations de la tête, dans l'ondulation discrète de la démarche un joli air de distinction s'épandait.
Andrée passa sans reconnaître le RoussetI
— Oh ! exclama douloureusement Etienne.
Une mélancolie descendit en lui qui endeuilla toutes ses pensées, cependant qu'il s'acheminait vers le hameau natal. Il souffrait surtout de n'avoir pas^ été reconnu. Hélas ! pas un souvenir n'était resté au cœur de la blonde pour lui qui l'avait si pieusement, si fidèlement retenue. Yoici que sa petite chandelle d'idéal, cette lueur de veilleuse qui filtrait en les replis de son être était soufflée.
De ce fond stagnant de tristesse des étonnements surgirent. Comme elle avait changé en trois ans ! Une enfant au départ et maintenant une femme. Il s'était figuré la revoir telle quittée, telle conservée en sa mémoire. Pourquoi se modifiait-on?
Et c'est aux changements, à l'évolution ontologique qu'il attribuait l'oubli. Telle physiquement qu'autrefois, malgré les années d'intervalle, elle eût sautillé de joie, lui eût pris gentiment la main, et dans son frais gazouillis :
— Comment allez-vous, mon bel ami Etienne?
Ce fut ce coup de griffe des années qui l'émut à la vue de ses parents : les rides plus profondes labouraient le cuir tanné de la mère; le père avait blanchi, s'était voûté comme pour regarder de plus près la terre qu'il aimait et où il dormirait.
Etienne séjourna une semaine à Carlaux. Il laissa aux vieux deux billets de cent francs, et, s'annonçant par une lettre, revint par Nontron et Périgueux à Montagnac.
Au retour d'Etienne Gasplégat, Marguerite était grosse de son troisième enfant. L'aîné déjà fort, hardi et batailleur, gueusaillait nu-tête au soleil, barbotait dans la rigole, rossait ses camarades, tyrannisait les chiens et les chats du voisinage. Ses habits élimés, crassis au bout d'une semaine lui méritaient les gifles et le « va te coucher sans souper ! » de la mère. Mais Landry après la gifle consolait l'enfant et le soir lui apportait à manger en cachette.
Hector, d'ailleurs, héroïque comme son homonyme le guerrier troyen, empochait les torgnoles sans broncher, sans les parer du coude, et s'en allait au lit, la lèvre dédaigneuse, les yeux secs.
Hors la venue de ces mioches, rien n'avait mué dans le voisinage. Poujade aplatissait toujours son maigre séant sur le tabouret de cuir, tandis que mademoiselle Hortense érigeait au comptoir, où elle achevait, dans les intervalles du crochet ou de la tapisserie, l'énorme bibliothèque d'Alexandre Dumas, sa tête brune et froide, son corsage plus étoffé, porté en saint sacrement.
Le Rousset fut bien accueilli par tout le monde, excepté par madame Poujade et sa fille qui lui continuaient leur instinctive antipathie. Madame Poujade, au retour du gars limousin, avait même fait une scène à son mari... une scène molle d'ailleurs et n'avait cédé que devant l'entêtement du cordonnier qni appréciait les qualités solides du Rousset. Le cadeau des vases avait au reste plaidé éloquemment la cause du jeune homme.
Les premières chaussures qu'il fignola épatèrent Poujade. Aussitôt Etienne orgueilleusement confessa qu'à Paris il avait obtenu le premier plan au bout de quatre mois.
— Diantre ! exclama Poujade, et... qu'est-ce qu'on te donnait de façon?
— Ça dépendait: sept francs, huit francs jusqu'à neuf francs.
Les sourcils et les quatre énormes rides qui
excoriaient le front du cordonnier remontèrent.
— Et pour femme ?
— Je travaillais jamais pour femme.
— Tu comprends, mon garçon, reprit le cordonnier, que je peux pas te payer de pareilles façons ici à Montagnac... comme je dois pas te prendre non plus aux mêmes conditions qu'autrefois. Ça serait pas juste.
— Ça non, s'empressa Etienne.
— Ecoute, fît Poujade après une pause de réflexion, je continuerai à te loger, à te nourrir et je te donnerai... Voyons, douze francs par semaine î c'est joli ça, hein? ça te va?
— Ça me va tout de même !
On trouva généralement au Rousset un air sérieux, comme il faut. Il posait cependant, surtout dans les premières semaines qui suivirent son retour. 11 enfilait des phrases prétentieuses, maladroites, s'empotait en de bagayantes descriptions des pays parcourus et des villes traversées. Paris sortait à chaque instant de sa bouche. Il en parlait avec un enthousiasme faux — se pipant lui-même, pris à la duplice volte de ses sensations. Il en vantait les attractions, la splendeur large, la beauté décorative, comme s'il réverbérait quelque chose dé Ces magnificences. Et c'é-
taient des comparaisons humiliantes pour les habitudes, les mœurs, les toilettes, les agréments, l'éclairage de Montagnac. En syllabisant son admiration il levait les yeux sur Hortense qui Técoutait, l'œil froid et douteur.
La vie régulière, placide, monotone d'autrefois recommença... la vie assise devant l'établi, à droite, la rue en face où l'œil guettait rapprochée des rares passants. Et c'était un calme de marécage intermittemment troublé par les piaillements à onze heures des élèves des Frères et de la pension Mabier, un calme lacéré par la scie du menuisier, cassé par le marteau du chaudronnier, éraillé par la mélopée enrouée, geignante de la vieille marchande de fruits et de légumes.
— Dé lei purno, dé lei purno, dé lei nousillo, daou pérou 1
Et aussi par le tintement lamentable du glas qui sonnait aux enterrements, avec aussitôt la sortie précipitée des voisins, l'arrêt des passants.
— Qui est-ce qui est mort, mon Dieu ?
Et encore le passage d'une noce sur la jonchée de buis entre la double haie des badauds, la cavalcade pailletée et sonnante d'un cirque, les exercices sur un vieux tapis du gymnaste forain
et de sa femme dont un maillot rose contenait )s vastes cuisses, la danse clopinante d'un zin- "gari et de son ours, le roulement du tambour de ville, la criée aux enchères... et chaque dimanche matin le violoneux raclant sur la place du marché, à côté du charlatan solennel, portentueux et maquillé, droit sur sa voiture polychrome avec sa robe de brocart lamée d'argent et son bonnet pointu de magicien; le ménétrier juché sur une chaise, dont la longue houssine caressait ou flagellait — les désignant à la pitié ou à la vindicte publique — les victimes et les assassins enluminés, campés en d'inédites postures, avec des bras rouges de sang, des yeux fulminants et désorbités, des bouches tordues en d'effroyables rictus, et autour — l'âme déchirée par les notes pleurnichardes de la complainte, des paysannes bayant, prunelles élargies, nez en Tair, des gars ricanant en dessous, enfonçant leurs coudes dans les côtes des filles ; les marchandes de châtaignes dès l'automne plantant leurs sommaires étalages entre quatre pavés — et pittoresques, saisissantes, copiant des effets rembrannesques avec leur chandelle gaînée de gros papier, leur fourneau d'où crépitaient, serpentaient des flammèches sablant l'ombre, cri-
blantde fuyantes lueurs leurs siuistres masques de sorcières.
Mais ce qui était l'âme, la vraie et dominante vie de la petite ville, c'étaient les cloches lançant haut et clair leur voix de métal, égrenant leurs notes graves, lugubres, frêles, inviteuses : dès l'aube à matines, à l'angelus de midi et du crépuscule, le soir à la bénédiction, aux messes, aux noces, aux enterrements...
— Les sacrées bavardes, grognait Landry ! On n'entend qu'elles.
Un peu étourdi les premiers jours par la brusquerie du contraste, Etienne retrouvait peu à peu Taccoutumance d'autrefois. Il goûta les joies exiguës, incluses dans l'orbe du foyer, les distractions bénignes, les plaisirs anodins et menus: la partie de cartes ou de dominos le dimanche soir, le papotage des femmes, les facéties radotées de Poujade, la chanson de Landry, l'œil malicieux de M. Nicole. 11 s'intéressait à des riens, au sautillement des canaris dont le grêle bavardage emplissait le magasin, aux cris nasillards du kakatoès de la gantière, aux allures guindées et circonspectes du toutou Coquet. Mais la minouche avec ses gambades souples, ses deux yeux phosphorescents qui vrillaient le noir de son pé-
lage, ses mines dédaigneuses, ses bordées fréquentes, ses béguins chroniques pour les plus vilains matous du voisinage, surtout l'amusait — à table tandis qu'elle levait vers lui son museau fin et rose, au travail cependant que du comptoir elle tombait d'un saut agile sur ses épaules. Et dans ce champ maigre de jouissances il trouvait son compte de sensations mieux qu'à Paris où elles abondaient tellement qu'on oubliait de les ramasser.
Le dimanche après le repas de midi, quand il faisait beau, la famille Poujade s'allait promener au Jardin Public autour du kiosque où instrumentaient les musiciens de la ligne. Les premières fois Etienne s'esclaffa au défilé des toilettes. Il déclara les filles de la ville fagotées, critiqua leur démarche, leur façon de rire et de lorgner les promeneurs. Bon sang, il fallait voir à Paris !
Mais leur accent surtout servait de cible à ses railleries... cet accent traînard, dévoyé qui remplaçait les voyelles graves par des aiguës, déformait les syllabes, fainéantisait sur les muettes. Les filles de Paris 1 Elles avaient un si joli accent que c'était un plaisir de les entendre parler ! Luimême avait rapporté une sorte de grasseyement
inhabile et d'emprunt, qui esbaubit les Poujade dans le début.
Pauline enceinte d'œuvres mystérieuses avait quitté la maison quand Etienne reparut à Montagnac. Il regretta son départ, car elle était joliment commode pour lui... les soirs où il avait envie d'amour , crac, il enirait chez la servante et toujours la table était servie.
Son absence le sevrait forcément, sa remplaçante étant laide et vieille. Où trouver une fille comme Pauline à portée des désirs ?
Ce n'était pourtant pas que la vertu étranglât les filles de Montagnac. Ça les gênait moins que leur corset. Depuis surtout qu'il y avait de la troupe on ne voyait plus que des filles grosses. C'était une vraie misère. Poujade, la boulotte, Mansade, le grand Mottier, tous remâchaient :
— Ah ! c'était pas de notre temps qu'on voyait de pareilles choses!
Ils affirmaient ne point exagérer le déportement actuel. Eh diable, était-ce avec les douze ou quinze sons qu'elles gagnaient par jour qu'elles pouvaient se payer leurs toilettes ? car elles en avaient de la toilette ! Toutes des salopes ! Pour une pièce de cent sous on pouvait se payer n'importe quelle drôlesse.
Et la campagne doDC ? La même chose. Le samedi, le dimanche il venait des femmes... ah 1 on les reconnaissait bien. Elles se baladaient le bec en l'air, sans savoir où aller, avec un bouquet de violettes dans leur panier ou deux sous [de bêtises. Est-ce qu'elles faisaient huit, neuf, dix kilomètres pour vendre deux sous de fleurs? Allons donc ! ça cherchait fortune, une pièce de trente ou quarante sous. Eh ! trente sous, c'était pas à dédaigner, les affaires allant si mal. El puis, nom d'un chien, c'était si vite gagné.
Le tonnelier Redot qui était loustic racontait des histoires. L'autre jour au marché aux bœufs il avait entendu un paysan dire devant sa fille, une belle luronne de quinze ans, à un acquéreur qui, après inspection minutieuse et défiante d'une vache, tirait la queue de l'animal :
— Oh ! tu peux tirer, va I La tienne s'en irait plutôt.
Et cette autre assaisonnée du patois local :
« Une femme était languissante, sans appétit. » Son mari lui dit :
» — Veux-tu que je te fasse une omelette à » l'oseille?
» — Nenni.
» — Veux-tu que je te fasse cuire un bon » poulet?
» — Nenni.
» — Veux-tu que je te fasse une fine salade? » — Nenni.
» Le mari alors se rapprochait la lippe convoi- » tante, les yeux égrillards.
— Veux-tu que je te...
Ici le inoL exact, cynique.
— Oui, je veux bien mais. ..je sais pas si je pourrais remuer I »
Ah ! ce n'était pas difficile de faire une fille. A la gare, au Jardin public, tandis qu'elles se promenaient à rangée de trois, quatre, ou s'arcboutaient contre la balustrade qui encerclait le kiosque, Etienne avait maintes fois surpris des œillades significatives, des frôlements prestes, des mots de passe jetés au passage, tout un commerce d'amour hésitant, hypocrite et peureux. Evidemment avec cette crainte du qu'en dira-ton spéciale à lapjtite ville, ce souci vain de la bonne renommée, les choses de la galanterie ne pouvaient courir à Montagnac le train décidé qu'elles allaient à Paris.
Voilà ! On lorgnait une fille, on la suivait de loin, on l'invitait à danser quand il y avait bal,
OU bien dans la foule, à la musique on s'approchait d'elle en tapinois : là, les mains derrière le dos, sans avoir Tair de rien, on lui pelotait les cuisses, les fesses... Ah ! elles ne demandaient pas mieux qu'on les pelotât. Seulement il ne fallait pas qu'on s'en aperçût.
Etienne aurait donc pu comme les autres se livrer à ce genre d'exercice. Mais outre qu'une timidité invétérée, une crainte paralysante de la femme bridait ses envies, il était retenu par le souci de conserver intacte sa réputation de bon sujet. Pour rien au monde il n'aurait voulu qu'on servît des racontars à Poujade. La patronne surtout avec ses yeux froids, ses mines hautaines l'épouvantait. Il sentait qu'elle eût saisi le moindre prétexte pour le flanquer à la porte et il tenait à garder sa place.
Donc il était au jeûne d'amour forcé. Deux ou trois fois il avait en compagnie de jeunes gens — qu'il ne fréquentait qu'exceptionnellement, n'allant jamais au café, vivant la vie et les habitudes de ses patrons — fait une tournée dans les trois lupanars du quartier bas. Mais il n'était même pas monté, malgré les taquineries d'une brune italienne qui voulait absolument qu'on l'étrennât. Ça le dégoûtait, ces maisons I Puis ça
coûtait de l'argent. Et malheureux, on avait tant de peine à en gagner !
Alors il contracta de solitaires et duplices habitudes... le soir au lit dans la chaleur excitante des draps, le jour dans l'étroite basse-cour, tout debout, à côté des lapins et des canards qui couaquaient sans vergogne. 11 fut enchanté de cette habitude, ça ne coûtait rien et ça faisait autant d'effet. 11 n'abusait pas d'ailleurs, ayant des sens frustes et des nerfs raboteux. Puis il tenait avant tout à sa santé qu'il considérait en vrai fils de glèbe comme le premier des biens.
La grande distraction des Poujade le soir en hiver, c'était sous l'abat-jour en tôle qui rabattait la crue lumière du gaz la lecture à haute voix de quelque roman mouvementé, actif, dont les personnages avaient la cérébralité élémentaire, les passions simples et remuantes des civilisations jeunes. 11 n'entrait dans la boutique du cordonnier aucune œuvre de psychologie compliquée, d'affabulation savante, de style subtil et gongoriste ; mais de faits rapides, intenses, de phrases brèves disant sans manières les choses signifiées, ou, bellement ampoulées, matamoresques, invoquant l'idéale justice, tutoyant Dieu, chantant la patrie immortelle, racontant d'impossibles héroïsmes et d'inexistantes vertus. Eu-
gène Sue, Ponson duTerrail, Alexandre Dumas, Paul Féval ; et de plus récents, Fortuné du Boisgobey, Emile Richebourg, Xavier de Montépin étaient les auteurs familiers de la rue Maine de Biran.
Cette noble phraséologiepassait d'ordinaire par le gueuloir de Landry. Sa sonnante voix d'orateur emplissait la boutique, car, ainsi qu'il le proclamait, quand on se mêlait de lecture il fallait que ce fût « à haute et intelligible voix. »
Au début de ces naïves séances littéraires le normand avait importé l'unique ouvrage qui composât sa bibliothèque, l'œuvre épopique, la Bible moderne, la conception formidable du siècle, « le roi des livres » comme il l'appelait : les Mystères de Paris !
Etaient membres constituants du cénacle : Landry et sa femme, M. Nicole, le Rousset, les Poujade avec leur vieille bonne Mariette.
Dès huit heures on se groupait autour de l'établi: M. Nicole entre Hortense et madame Poujade, la servante un peu en arrière, Landry et Marguerite à la gauche d'Etienne, sous la lumière.
Le normand ouvrait le livre à la page signetée, toussotait pour s'éclaircir la voix et dans
le plus absolu silence la lecture commençait.
Poujade et Landry surtout aimaientcettegrandiloque et farouche éloquence de ce bon bourgeois placide qu'était Eugène Sue. Les femmes et le Rousset s'intéressaient davantage aux scènes idylliques, chastement passionnelles ; mais tous prodigieusement s'amusaient au déroulement pittoresque des tableaux, à ces antithèses puissantes, à ces oppositions, trop fortes pour être vraies, d'ombre et de lumière, à cette vie énorme, ample jusqu'au symbole et si différente de la leur.
Ces descriptions, ces dialogues leur ouvraient d'étranges perspectives, leur révélaient des mœurs insoupçonnées, des organismes extraordinaires, un Paris farouche, effrayant, mythique, avec des traquenards dans toutes les ruelles, des embuscades sous les lueurs louches des réverbères, du sang dégoulinant par les rigoles, des bouges suant le crime, la misère édentée et borgne. On y parlait un langage « ignoble», comme le qualifiait le pudique auteur, cette virulente langue verte dont Landry avait la clé et qu'il traduisait sans recourir aux explications du renvoi. Pouvait-on d'ailleurs ne pas être des hommes
excessifs, insolitement terribles ou comiques
quand on s'appelait : le Chourineur, le Squelette, Coupe-en-Deux, Pique-Vinaigre, la Veuve du Supplicié, Tortillard, la Chouette, Calebasse?
Le Rousset écoutait déconcerté, ahuri. Il avait vu Paris, il se souvenait d'avoir traversé la Cité; il lui était resté dans la mémoire la vision de rues un peu moins bien éclairées que les voies du centre, mais au demeurant tranquilles, avec de vieux hôtels silencieux, des boutiques où circulait le petit commerce, des épiceries, des drogueries, des bonneteries, des caboulots où des hommes mal mis et débonnaires jouaient au piquet devant un litre à seize. A la vérité, sur les boulevards extérieurs, dans les coins déserts de Clichy et de Grenelle, son œil craintif avait frôlé des mines patibulaires, de sales têtes ; mais nulle part il n'avait entrevu de ces masques tragiquement sinistres, de ces larges faces de honte etdc crime, telle qu'il s'en profilait entre lesquinquets fumeux du repaire de l'Ogresse « au Tapis Franc. » Une fois, les yeux tournés vers Landry il risqua une objection, émit un doute timide. Celui-ci, le verbe écrasant, les prunelles impérieuses affirma que tout ce que racontait le Maître était exact, pris sur le vif, découpé en pleine réalité, ainsi qu'ajoutait plaisamment le
rentier. Et le Rousset mentalemeat conclut que Paris avait changé depuis cette époque.
Tout le monde au reste dans l'entourage, croyait l'auteur et Landry sur parole, adorait ce style, admirait cet art, cette vie souf-
le en baudruche. On était frénétiquement idéaliste dans ce milieu ouvrier, on aimait le mensonge esthétique, les excessives déformations, les dilatations énormes de la réalité. Une ou deux fois M. Nicole, à titre de malicieuse expérimentation, avait importé chez les Poujade quelques produits de la manufacture naturaliste: cela avait déplu, ennuyé surtout. A la vie exacte et humaine ces gens préféraient le mensonge, l'extravagance héroïque — sans do ute parce qu'ils aimaient, au moins pour une heure, à sortir d'eux-mêmes et de la vérité ambiante.
Il était douteux que M. Nicole partageât l'engouement de ses familiers pour la romantique prose d'Eugène Sue et consorts. Parfois comme une imperceptible ironie pinçotait sa lèvre, riotait dans ses yeux fins. Des distractions clouaient sa vue, plantaient son observation, qui semblait d'habitude ancienne, sur les visages tendus des auditeurs. Il regardait Landry, qui avec sa face expansive et crédule, son verbe claironnant, sa
gesticulation large et haute, objectivait à merveille les concepts du romancier ; Etienne dont le masque obtus béait de stupeur ; Poujade s'exhilarant, se disloquant aux endroits comiques, ponctuant d^exclamations sifflantes, de « nom d'un sort ! » le récit du narrateur, ou subitement, aux passages dramatiques, s'ankylosant l'œil terrifié, les doigts inactifs, la respiration anhélante ; Mariette qui gloussait des « moun Diaou ! des « coï Diaou pas poussiblé ! » entrecoupés ; madame Poujade calme, elle, l'haleine régulière, la chair grasse, rose, sans une ride — et désirable encore, extrêmement désirable avec sa gorge pleine, ses doigts soignés, ses dessous qu'on devinait immaculés... capiteuse peut-être, singulière au moins par le contraste de prunelles glacées et d'une bouche charnue, fraîche et tentante sur laquelle se perchaient de fuyants sourires, un peu énigmatiques.
Souventes fois le regard de M. Nicole s'en allait chargé d'une invisible caresse, d'un désir frôleur vers la belle matrone ; et son coude touchotait l'épaule, le buste, ses genoux se frottaient à la jupe tassée autour de la chaise.
Par moments — sur une réflexion de Pun des auditeurs, un mot jeté et perdu pour eux — l'œil
du rentier se levait, s'immobilisait dans l'hypnotisation de quelque idée traversant sa cervelle. Et il était visible que M. Nicole n'était plus avec l'imagination maraudeuse du romancier, mais suivait les zig-zags, les fuites agiles de sa propre pensée. Une fois que Poujade citant une anecdote commençait par le « moi et lui » inévitable, M. Nicole s'absentant du reste de l'histoire s'arrêtait à ce « moi et lui », en cherchant l'explication et l'origine dans une loi profonde de l'être. N'était-ce pas un choisi et indéniable aveu de l'égoïsme humain ? Moi et lui, moi d'abord. La civilisation, la politesse et l'éducation modernes par une volte hypocrite avaient anagramme la locution : et dans la phrase parlée comme dans le geste visible on se targuait d'altruisme, de désintéressement effectif^ alors qu'en pensée le moi primait, tout aussi énergiquement qu'aux époques de vie brutale et succincte.
L'usage du tutoiement l'induisait aussi en d'analogues réflexions. Tout ce qui était jeune, simple, familier pratiquait le tu : les écoliers, l'étudiant, l'ouvrier, le militaire, les peuples barbares et ceux venant à la civilisation. Les nations de l'anliquité l'avaient universellement
exercé; mais avec la révolution chrétienne, la
lutte acharnée contre l'égotisme, les pratiques d'abnégation, de renoncement, l'ère nouvelle de mysticisme et d'idéal, un certain respect, une déférence sournoise, toute d'apparence, pour l'individu possesseur d'une âme créée à l'image de Dieu s'étaient introduits dans nos mœurs. Le français disait « vous » l'allemand disait « ils »,
M. Nicole ne s'ennuyait donc pas plus qu'un homme à Montagnac. Il ne reconnaissait pas que la province fût aussi inféconde, aussi stagnante que la décrivaient certains esprits besogneux surtout d'agitation vaine et d'accidents inutiles. A la vérité moins d'événements en province, moins d'aliments à ingérer; mais aussi la digestion ayant son temps se faisait calme, aisée, sûre, sans nausées, sans boulimies. Si la vie de province est lourde et paresseuse, celle de Paris était panlinante, guignolesque, et les tares de celui-ci valaient bien les vices de celle-là.
M. Nicole avait un bon acquis universitaire. Latiniste distingué, hellénisant, avec une connaissance documentée de notre langue, ses goûts en littérature étaient ceux d'un tempérament équilibré, d'un esprit pondéré, aiguisé, libre, discrètement acide de scepticisme. Naturellement il adorait Horace chez les Latins, Aristophane et
Lucien chez les Grecs, Montaigne et Renan chez les modernes, sans préjudice pour le talent de maints autres écrivains. Un peu bibliophile. Sa bibliothèque était riche, variée, rantie d'éditions de valeur.
Ce n*était donc pas la littérature chauvino-romantico-sentimentale de la maison E. Sue et G'® que le rentier venait chercher chez les Poujade. Vraisemblablement d'autres attractions l'y amenaient : la variété amusante des types, l'aise de l'attitude, le coiteur du milieu, et l'habitude, quelque ancienne et omnipotente habitude.
La façon dont M. Nicole se carrait dans le fauteuil descendu pour lui de la chambre muptiale dénonçait le plaisir soutenu qu'il prenait à ces quotidiennes réunions. Il s'épanouissait en face du bol de vin chaud, dans les émanations ambrées, grisantes de la belle madame Poujade, près d'Hortense fleurant les sages et doucereuses effluences de l'héliotrope blanc... 11 s'épanouissait en regardant Landry superbe et moustachu, les cheveux en crinière de grand fauve, Etienne ramassé, tassé, laconique, révélant dans les passages erotiques sa joie incubée et sournoise à des lueurs minces fusant entre les paupières, à de courts frissons remuant les omoplates. Pou-
jade clownesque et désopilant, astiquant la semelle, promenant le bisègle sur les sans-lisses, échafaudant les sous-bouts dans le minutieux édifice des talons, fignolant la besogne si variée du cordonnier.
La lecture ne prenait point tous les soirs. Le dimanche on jouait au loto ou aux cartes : une quadrette, une manille, un rams en face une pile de gâteaux et quelques vieilles bouteilles offertes par le rentier. Les lundis soir, distractions pareilles ou commentaires des événements locaux, des faits divers relatés par le Petit Journal auquel Poujade était abonné. Rarement de politique... un mot, une question rapide adressée à M. Nicole. Des fois la conversation prenait un tour inattendu, s'orientait du côté de l'art ou de la science. Une interrogation à laquelle répondait brièvement M. Nicole, puis d'autres suivies de nouvelles explications concises, embarquaient parfois le rentier en un exposé détaillé de faits qui intéressaient vraiment son auditoire. C'est ainsi qu'il fut amené à faire un cours presque complet de cosmogonie, de géographie, d'histoire. L'astronomie surtout, dépouillée de ses aridités techniques, de ses rebutants problèmes passionnait Landy et Poujade. Ces colonnes de chif-
fres, ces rubans de lieues, ces montagnes de kilogrammes entassés à propos des poids cosmiques et des distances stellaires, chaque fois les ébahissait. Comment! le Soleil qui avait le diamètre apparent d'une citrouille était quinze cent mille fois plus gros que la Terre dont le diamètre mesurait des milliers de kilomètres? Et la lumière qui parcourait plus de soixante-dix mille lieues à la seconde mettait des semaines, des années, des siècles à nous arriver de certains mondes? Et l'on avait mesuré l'altitude des montagnes lunaires, photographié les reliefs de son sol aride et glacé, constaté l'absence d'eau et d'atmosphère, pesé le Soleil, étudié les anneaux de Saturne, dressé [des cartes exactes de Mars et de Vénus, analysé les comètes, déterminé leurs paraboles, fouillé le sol des étoiles qui myriadaient dans le fin fond de l'infini, et l'on s'était assuré que matérielles comme la Terre, sœurs de la Terre, elles recelaient dans leurs flancs vierges, dans leur tourbillon igné les particules constituantes de nos métaux et de nos roches, du feldspath, de l'antimoine, du basalte, du mercure, du fer, du platine... ah!
Le Rousset branlait la tête, les lèvres remontées, défiant, tassé dans son incrédulité de rus-
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tre. CommeiU tout de même qu'on pouvait biea savoir ces choses ? Personne n'y était allé, et du moment qu'on n'y était pas allé, on n'en savait rien. C'étaient des choses que personne au grand jamais ne connaîtrait vu qu'elles étaient trop loin de nous.
Mais l'histoire anecdotique emballait particulièrement Landry. L'œil térébrant, criblé d'éclairs, la bouche frémissante, il écoutait M. Nicole scander les noms fiers, sonores comme des boucliers, de Patrocle et d'Hector, de Thémistocle et de Léonidas, dire la légende grecque, la vertu romaine, les prouesses héroïques de notre chevalerie, et surtout l'épopée napoléonienne, le génie du petit Caporal faisant le tour de l'Europe, humiliant les empereurs, offrant à ses frères des présents de trônes, multipliant les prodiges avec l'aide de ses loustics, joyeux et débraillés vétérans.
Sur ce thème lui-môme parfois empoignait la parole, narrant d'obscurs épisodes de la guerre de France, contant nos désastres, nos inutiles héroïsmes — la voix crêpée et rauque, le masque sombre. Il disait les longues, les désespérantes étapes par les sentiers de boue et d'ornières, les bivacs dans la neige fondue,
Toiseuse recherche de l'ennemi, toute l'énervante et dure misère d'une stratégie en désarroi. Mais tout à coup à un nom d'action, Saint-Privat, Reishoffen, au rappel subit de la mêlée, la voix s'enflait haute, clangorante, le poing brandissait le souvenir du sabre, la face injectée de bonne haine, pâle de frénésie suait une vie intense, paroxysée, l'oubli furieux de l'être, le mépris fou de la conservation, la rage du sang, des crânes fracassés, des os broyés, des ventres ouverts, des bataillons rompus, émiés par l'irrésistible avalanche de la charge; Landry se dressait le thorax bombé, les narines turgescentes, grand et fort, d'une stature de géantjscandinave, beau à forcer l'admiration des femmes... et M. Nicole souriant, l'œil empli de tendresse, admirait cette vitalité débordante, ce puissant organisme de bataille et de truculent amour.
Mademoiselle Hortense Poujade entrait dans sa vingtième année. Grande, bien faite sans finesse, les mains soignées, la coiffure correcte, la peau mate, les traits réguliers, froids, inexpressifs... le portrait de sa mère, moins la rougeur sensuelle des lèvres et ce quelque chose d'inquiétanl et d'indéfinissable qui chez madame Poujade démentait la quiétude de pose et la glaciale, l'inattaquable honnêteté d'apparence.
Jamais chez Hortense une de ces originalités de mise ou d'attitude sur qui foncent les cancans de petite ville, ni de ces oublis charmants, de ces vivacités primesautières qui dénoncent la liberté du tempérament. Elle avait une façon de marcher la tête droite, les cils horizontaux, les mains
s'écartant peu du corps, qui la racontait tout entière. Marguerite l'admirait beaucoup, Noémi Taviit pour confidente et meilleure amie.
Toutes deux élisaient les jolis jeunes hommes corrects et soignés, idoines au débit des galanteries discrètes, des doucereuses phrases soulignées de la caresse du sourire, de la tendresse câline et respectueuse du regard. Elles se promenaient au bras Tune de l'autre sur le Jardin Public, aux Pépinières, dans la grande rue du Commerce, aux abords de la gare nouvellement bâtie et qui attirait chaque soir une partie de la population Montagnacoise. Rarement elles dépassaient la banlieue, détestant la campagne.
Trois ou quatre fois Tan, les différentes sociétr^s de la ville donnaient un bal à la salle dite des Ouvriers. Hortense et Noémi n'omettaient pas une de ces occasions de sortir leurs toilettes de soirée, de montrer leurs bras et leurs épaules à ces messieurs qui pouvaient plus tard en devenir propriétaires. Puis naturellement elles raffolaient de la danse. Et toute la nuit elles s'en donnaient à jambes que veux-tu, heureuses le lendemain de pouvoir dire :
— Ma chère, je n'ai pas manqué une danse !
A l'un des derniers bals, Hortense avaiteu pour
LE UOUSSET 219
cavalier favorisé un brun jeune homme, moustache frisée au petit fer, denture irréprochable, sourire bien fait, bien coupé. Pendant huit jours, — avec de petits rires mystérieux, un chuchotis confidentiel — elle en avait occupé Noémi. Et c'étaient des extases sur les beaux yeux du jeune homme^ sur sa grâce aimable, sur toute sa personne amoureusement et minutieusement détaillée, qui mettaient une coulée de tendresse dans ses yeux secs.
— C'est un si joli brun ! résumait-elle. Puis, tu sais, moi je n'aime que les bruns.
Les commis-voyageurs intéressaient aussi mademoiselle Poujade dont la petite vanité était chaque fois agréablement chatouillée par leur politesse excessive de métier, leur galanterie complimenteuse. Dans l'étalage des échantillons, ils se tournaient vers elle, lui présentant la chaussure, en appelant à son goût et la désignant de son petit nom.
L'œil sournois du Rousset biglait vers les courbettes, les aimables sourires de ces messieurs avec une bilieuse envie de leur bagou, de leurs manières dégagées et flagorneuses. Jamais, non jamais il ne serait gentil comme ça.
Et pourtant ce n'était point qu'il manquât du
désir de plaire à la jeune fille. Il guettait ses rares caprices, les satisfaisait de façon rapide et muette. Quand elle parlait, il avait une manière à lui idéalement admirante de fixer, d'élargir son attention comme pour ramasser toute l'idée charriée par la parole. 11 tâchait aussi de s'habiller selon le patron d'élégance préconisé par la jeune fille.
C'était là tout. Il n'osait pas davantage, se sentant lourd et maladroit. Pais elle le paralysait avec la correctioa glacée de son visage, la raideur inconciliante de son maintien. Debout près de lui, elle le dominait de la moitié du front et, pour la regarder, il était obligé de lever les yeux. Cela seul le forçait à du respect.
Elle avaitensuite une façon intimidante de lui parler, la voix tintante, Toeil hautain :
— Vous dites ?
sans jamais humaniser ses phrases d'un sourire^ d'une appellation familière, de l'emploi du prénom. Et le malheureux garçon se sentait loin, loin, à des distances slellaires de la dédaigneuse jeune fille. Mais il était de la souche des entêtés, de la race qui tous les jours se bat avec la terre autrement dure et récalcitrante.
En attendant il meublait les vitrines des chefs-
d'œuvre de sa cordonnerie, et déjà la clientèle élégante, jusque-là réfractaire, commençait d*affluer. Entre ses paumes larges et courtes, Etienne avait serré plus d'un petit pied finement piauté de soie ou de fil d'Ecosse. Son patron enchanté lui avait attribué une augmentation mensuelle de dix francs.
Il y avait fréquemment chez les Poujade en hiver de petites fêtes, des agapes intimes qui étaient un prétexte à grouper les parents et les amis autour de la même table. Madame Poujade était l'instigatrice de ces festins où au dessert on lampait du Champagne offert par le généreux M. Nicole. Ses rouges lèvres charnues frémissaient de sensualité et de gourmandise ; des flammes battaient ses joues, irisaient ladiamantrale dureté de ses prunelles : tout un fond de vitalité jouisseuse^ de voluptuosisme ignoré crevait soudain la carapace de hautaine indifférence dont elle cuirassait d'habitude son véritable tempérament. Elle devenait alors si charmante, si désirable que l'avisé M. Nicole laisssait s'étaler, s'évidenter sur elle une fougueuse concupiscence, une voracité charnelle dissimulée d'ordinaire derrière la malice sceptique du regard. Le Rousset qui, depuis son retour, s'était instinctivement im-
posé dans la maison un rôle d'observateur surprit deux ou trois fois une de ces manifestations passionnelles et s'en étonna.
Et, pour la première fois, il se demanda quel attrait spécial pouvait bien ramener avec une ponctualité rigoureuse le rentier chez ses patrons. Peu ouvert aux sensations libres, aux propensions irraisonnées, il était nativement induit à intéresser les actes et les pensées d'autrui. En regardant alternativement madame Poujade et M. Nicole — elle encore jeune, très appétissante avec sa chair dodue et blanche, ses abondants cheveux noirs, sa bouche fraîche, ses dents intactes, lui solide encore malgré la cinquantaine approchante, et riche, instruit, bien élevé, tous deux en somme bien appareillés, se requérant — il eut un courant soupçon d'amours voilées et anciennes, une de ces passions nées d'une rencontre, fortifiées par l'habitude, par le frottement continuel, ayant duré parce que le côté mystérieux, caché et criminel en rénovait le charme. Le mot adultère sonna à son ouïe. Bien quoi ! Est-ce que cela ne se voyait pas tous les jours ? Les femmes ! il ne fallait point se fier à elles. Les plus vertueuses en apparence, celles qui daubaient énergiquement sur les débordements conjugaux étaient souvent
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les plus vicieuses. Ah 1 on en voyait de belles au jour d'aujourd'hui I
H rumini par la suite ce soupçon, tâchant à lui (louiier de la consistance, cherchant surtout à l'asseoir sur une preuve, un fait palpable. Il léfléchissait à des choses demeurées jusqu'alors inexpliquées : les Poujade, en s'unissanl, n'avaient point une mise de fonds bien grosse. La dot de l'épouse chiffrait quelques milliers de francs : Poujade, lui-même se plaisait à le répéter, avait apporté quatre mille huit-cents francs : en tout une dizaine de mille francs engraissés d'autant par les héritages. Aujourd'hui on ne savait point le chiffre exact de leur fortune; mais leur immeuble de la rue Maine de Biran, leur clos de la gare, leur propriété de Montbazillac représentaient, sans compter le mobilier qui était quasi somptueux et les fournitures en magasin, une valeur approximative de cinquante mille francs. Maintenant ils avaient des titres, ça Etienne en était sûr. Bref, on pouvait, affirmer, sans s'écarter beaucoup, que les Poujade possédaient cent mille francs. Un joli denier, fichtre !
De vingt mille à cent mille, différence quatrevingt mille francs. Quatre-vingt mille francs ga-
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gnés en vingt ans dans ce petit commerce de chaussures?... Humt
Etienne serrait les chiffres. A son entrée dans la maison on faisait boa an mal an douze mille francs d'affaires. A la vérité, le chiffre depuis s^était doublé, mais dans le principe, certainement ça ne dépassait pas douze mille. En admettant un bénéfice net de vingt-cinq pour cent, soit de trois à quatre mille, il avait fallu se nourrir, s'entretenir, payer la patente et les impôts, les gages de la servante, les mois de nourrice, acheter plus tard du linge, des toilettes à mademoiselle, des châles de cachemire, des robes de soie, des chemises de batiste, des mouchoirs brodés à madame... c'est qu'on en faisait des dépenses dans la maison ! Rien que pour sa toilette, madame Poujade dépensait bien mille francs par an 1 Et c'étaient des repas, des bouteilles de liqueurs, du vin vieux, de petits voyages d'agrément !
— Pour sûr, conclut le Rousset, il doit y avoir quelque chose de louche, là-dessous.
Mais voilà, il aurait fallu pourétayer ces hypothèses un indice certain, un fait probant. Justement à quelque temps de là, comme Etienne passait du magasin dans la basse-cour, laissant seuls M. Nicole et madame Poujade — le cordonnier
ainsi qu'Hortense étaient absents — il eut l'idée de grimper extérieurement à une fenêtre de la cuisine d'où l'on pouvait apercevoir le couple assis en recul dans la boutique. 11 eut une veine. 11 suBprit M. Nicole embrassant madame Poujade. Le geste était brusque, inamené, d'un homme qui semble exercer un droit; et le mouvement de tête de la patronne, la virevolte des yeux fouillant Tambiance, non de stupeur, d'indignation, mais de crainte, la crainte de deux prunelles étrangères aux aguets.
— Tiens, tiens ! pensa le Rousset.
Un mercredi soir, peut-être dix jours après cet incident, Etienne seul dans le magasin tandis que la servante dans la cuisine vaquait aux apprêts du repas vit madame Poujade traverser soudain la boutique, sortir de son air hautain et calme. Quelques menues coquetteries éjoyaient sa mise simple, et l'acre, l'excitante odeur inconnue dont elle se parfumait radiait des effluences plus denses que de coutume.
Cette sortie n'avait rien d'insolite. La patronne était souvent dehors, etd'habitudeelle n'indiquait pas le but de ces courses. Poujade, d'ailleurs, ne l'interrogeait pas, étant tenu en sujétion étroite. Jamais le Rousset n'avait songé à s'inquiéter de
ces fugues renouvelées. Pourtant, ce soir-là, averti par un sur instinct, il se leva et s'élança sur la piste de la patronne.
Il la vit tourner adroite par la rue du Serpent, traverser la place du vieux Temple, descendre une rue obscure qui aboutissait au bord de l'eau. Là, dans une marge d'ombre, elle s'arrêta, tira de sa poche une voilette dont elle se masqua, et, de son pas délibéré, s'achemina vers l'habitation de M. Nicole. Mais, au lieu de se diriger vers l'entrée principale, elle se faufila par une petite porte latérale qu'elle dut ouvrir à l'aide d'une clé, car Etienne ne la vit ni sonner ni frapper.
Le Rousset s'embusquaderrière une charrette, à deux pas do la porte. Il fit ce raisonnement : si au bout d'un quart d'heure elle n'est pas sortie, c'est que... ça y sera. Sûr qu'elle ne resterait pas si longtemps chez un homme pour des prunes.
La faction du Rousset dura une vingtaine de minutes. Tandis qu'il s'en retournait rue Maine de Biran, il rassemblait tous les faits observés et les discutait.
La dernière preuve établissait sa primitive induction que madame Poujade trompait son mari. Il tenait là un secret im[)ortant et déjà il songeait aux bénéfices qu'il pourrait en tirer.
Rue Maine de Biran, il trouva Poujade installé sur son tabouret.
— Et d'où viens-tu? questionna le cordonnier.
— Je viens d'acheter trois sous de tabac, répondit Etienne qui avait prévu la question et préparé la réponse.
Il s'assit, se remit au travail dans un silence que dérangeaient seuls le bruit des outils et le vaet-vient de la domestique par la cuisine. A nouveau les réflexions se dévidaient en la cervelle du Rousset. Par coulées obliques etf^rtives, ses regards allaient à Poujade qui, la face placide, bâtissait la cambrure d'un brodequin. Etienne trouvait le patron très drôle avec son pif tordu et satignasse de vieux gosse malpropre; sur le front déprimé et fuyant, accidenté de bosses énormes, raviné de rides qui ressemblaient à des ornières, l'œil goguenard du limousin voyait s'allonger une paire de cornes gigantesques. Un mot, ce courtvocablesilugubrementcocasseavec ses deux brèves syllabes rapides et sourdes démangeait sa langue ; et ne pouvant l'articuler à verbe intelligible, il répétait mentalement avec un rire dans les yeux, un pli narquois aux lèvres :
— Cocu, cocu, cocu !
Hortense, qui cailletail avec Noémi dans le ma-
gasin de la gantière, ouvrit soudain la porte, marcha vers la cuisine :
— Maman n'est pas là?
— Elle est sortie, fit Mariette.
— Ahl
Etienne songeait toujours. Comment exploiterait-il ce secret ? Voilà, il faudrait attendre une occasion, guetter les éventualités. Et de la prudence d'abord. Il importait qu'on ne se défiât pas de lui, qu'on ne le soupçonnât point d'avoir éventé la mèche .
Et, sans savoir encore exactement quel profit lui reviendrait de cette découverte ni comment il l'exploiterait, il sentait qu'elle valait de l'or.
— Sapristi, fit Poujade, sept heures, et ma femme n'est pas encore rentrée ! C'est bien temps de souper pourtant !
Jusque-là il n'avait pas autrement remarqué l'absence de sa femme. Mais sept heures sonnant, il lui était impossible de rester sur le tabouret : brusquement son estomac gargouillait, râlait famine.
Assise ras les chenets, en face la table mise, la bonne, en attendant le retour de sa maîtresse, tricotait. Le cordonnier toupillait par la salle — grognonnant, enflant ses rides, grattant sa ti-
gnasse cependant qu'Etienne continuait de travailler sous le bec.
Tout à coup madame Poujade entra, quiète et majestueuse, la peau rosie par l'air vif du dehors.
— Petit, baisse le gaz ! cria Poujade qui s'asseyait et nouait sa serviette au menton.
Durant Thiver 1877-78, un concurrent vint s'établir à côté du normand, porte à porte, en face le magasin de la charcutière.
Aussitôt entre les deux commerçants germa une acescente et féroce jalousie. Rien qu'au nom de son rival, Landry lâchait un ricanement formidable qui sonnait avec un bruit de gong aux oreilles poilues du voisin. Celui-ci se revanchait par de sournois rires en dessous, des biglements d'yeux narquois.
Plusieurs fois des querelles menacées de rixes éclatèrent ; et devant l'attroupemeut agressif où gesticulait Pimonade, où clopinaient haillonneux et béats Cacalet et Méfiez-vous, Landry campait son torse d'athlète, tendait ses bras de lutteur,
enflait son verbe dont les éclats voyageaient la rue comme des tronçons d'obus. Toutefois les disputes ne se dramatisaient point de prise de corps; l'autre s'encognait prudemment dans sa boutique d'où il crécellait des injures et Landry gardait son principe de ne jamais frapper le premier.
L'hiver, du seuil de leurs étalages qu'encerclaient les acquéreurs, ils se perforaient de coups d'yeux aigus, avec, dans le boniment obligé, des allusions perfides à la pacotille du voisin, des engueuladesdéguisées. Etquand ils ferraient une paire de sabots vendus, c'était à qui taperait le plus fort, battrait le mieux, au risque de fendre la semelle, l'endiablée chamade de la victoire.
Le sabotier concurrent n'écorna que légèrement la clientèle de son voisin. Il eut simplement les boutiquiers de la rue, la Boulotte, la charcutière, Noémi, qui du reste n'avaient jamais emplette chez le normand. Elles s'approvisionnèrent chez l'autre par haine de l'étranger, pour lui faire pièce, et en sortant elles faisaient sonner leurs sabots sur le pavé.
— Les sacrées garces! bougonnait Landry.
Son ménage marchait cahin-caha. Souventes fois d'orageuses discussions pour des détails de cuisine, des dissonances d'humeur. La question
du maigre, le vendredi, régulièrement accrochait une dispute. Landry qui, par largeur de caractère, indulgence native, laissait sa femme accomplir ses dévotions, suivre les processions de la Fête- Dieu, dépenser de l'argent pour des messes mortuaires, s'irritait de cet empiétement têtu, inintelligent sur ses libertés intimes.
— Mais nom d'Dieu, tonnait-il, mange des pommes à l'huile si ça t'plaît, mais fous-moi une côtelette si j'en ai envie ! Ne m'oblige pas à faire maigre puisque je n't'oblige pas à faire gras I Chacun son droit, je n'connais que ça !
Marguerite, calme, obstinée, répliquait :
— Ça ne te coûte pas beaucoup, je pense, de faire maigre une fois la semaine ! Voilà, ce n'est pas que ça te prive, c*est de la mauvaise volonté.
— Ça n*me prive pas. Mais ça m'assomme tous les vendredis de voir reparaître cett' sacrée morue. Ah ! le vendredi saint, c'est différent. Au régiment on nous faisait faire maigre ce jour-là. Ça, parfait.
Landry gueulait, massacrait la table de son poing dur. Marguerite, les lèvres pincées, la face allongée et serrée^ ne soufflait mot. Seulen\ent le vendredi suivant la morue reparaissait sur la toile cirée... nouvelles scènes et nouvelles protes-
talions muettes : le pleur qui parfois humectait les cils répondait au coup de poing effondrant la vaisselle.
Et la morue triompha.
Marguerite avait une volonté de femme équilibrée, une volonté calme, silencieuse, occulte, continûment disposée et agissante ; Landry une énergie d'homme sanguin, énergie intermittente, cyclonante, toute en fusées, pétarades suivies de stagnations, coupées de larges silences. Ce que voulait Marguerite, elle l'obtenait — minant Tobstacle avec une activité toujours en éveil de taret. Et, bien que suivant la ligne inflexiblement droite de ses vouloirs, elle prenait la mine résignée et dolente d'un être qui perpétuellement se sacrifie.
Les gens s'y méprenaient tous. On plaignait la jeune femme, on lui reconnaissait une résignation, une douceur d'ange. A l'éruption, dont tremblaient les vitres, des colères du sabotier, les voismes sursautaient :
— Mon Dieu, cet homme! Il finira par la tuer! Ah ! elle doit en voir, sa pauvre femme!
Lui-même, pipé comme les autres au fracas tonitruant de son verbe, à l'énergie de sa gesticulation, s'imaginait être le maître, l'indiscutable seigneur. Et il blaguait Redot, Poujade, le
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charcutier, tous les hommes dont les femmes étaient suzeraines.
Pourtant, dès la troisième année de leur mariage, Marguerite lui crocheta une concession capitale : elle eut la clé de la caisse.
La lutte avait été longue, la résistance du normand opiniâtre. Vaguement il sentait qu'avec cette clé il abandonnait un de ses droits le plus légitimes, le plus gros de conséquences. Il dut céder devant les récriminations larmoyantes, les plaintes insistées, les mécontentements silencieux, physionomiques de la jeune femme qui voulait au moins être aussi avancée que ses deux sœurs, Mathilde et Gabrielle.
Marguerite usait pour dompter le terrible barbare d'un moyen exaspérant mais fort : elle boudait. A l'issue de chaque querelle, sa figure blêmissait, s'éteignait, ses lèvres se verrouillaient, l'inférieure débordant l'autre. Et les moindres dérangements du visage, les sons aigres de la voix, la géométrie des gestes, la raideur de l'attitude, tout chez elle suait un implacable ressentiment.
Des rages féroces happaient Landry. En homme qui s'exhilare dix minutes après les plus tempétueuses colères, il regimbait contre ces
rancunes couvées, hermétiquement concentrées.
— Quand tu auras fini d' faire tasale frimousse! éclatait-il. On parle, on s'explique quand on a quelque chose!
Chez le malheureux normand une tristesse exsudait de ces bouderies. Il avait un besoin de gaité bruie, gesticulée, extérieure. Et à la longue il en vint à redouter ces colères muettes qui blafardaient le teint, soufflaient la vie autour de lui.
C'est ainsi qu'il laissa la clé de la caisse aux mains de sa femme.
Alors, comme un enfant, il fut obligé de quémander le billon de ses menus plaisirs. Après son repas, au coup de midi il avait l'habitude de fumer un cigare d'un sou, le petit bordelais. Campé sur le pas de sa porte, il expumait de fougueuses bouffées en échangeant des gaillardises avec Poujade qui essayait tous les jours une pipe en terre, n'ayant jamais pu réussir à en culotter une. Le soir, il aimait à siroter son petit verre de raspail avec des copains dans un café de la rue Plaisance. On jouait sa consommation à la quadrette; puis chacun détalait qui pour le travail, qui pour le sommeil, Landry pour ses fonctions de lecteur chez les Poujade.
Le dimanche, il cassait une pièce de quarante sous, fumant six ou sept cigares, offrant des verres, se baladant les moustaches hautes, l'air crâne et radieux.
Mais cette malheureuse pièce de quarante sous devint bientôt d'une extraction laborieuse. Marguerite faisait la sourde, tardait à répondre aux impatiences grommelantes de son mari.
— Tu peux pas attendre ! Mon Dieu, tu es bien pressé d'aller courir!
Enfin, ronchonnante, elle exhumait la pièce qu'elle déposait sur un^coin du comptoir, sans regarder son mari. D'autres fois elle lui carottait dix sous, quinze sous, jusqu'à vingt sous.
— J'ai pas de monnaie, expliquait-elle.
— Eh bien, j'en ferai.
— Est-ce que ça te suffit pas? Tu as pas tout ce qu'il te faut ici ?
Ses jours de bonne humeur, Landry riait, avouant :
— T'as souvent moins d'quarante sous, mais t'as jamais davantage à m'donnerl Sacrebleu, quand est-ce donc que tu m'diras : « Tiens, vMà cent sous, amuse-toi, ma vieille 1 rigole un peu, ça n't'arrive pas tous les jours. »
Marguerite ensuite l'entreprit sur l'exiguë dé-
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pense de ses sorties du soir. Je vous demande un peu 1 Est-ce qu'un ouvrier rangé devait aller au café tous les jours, laisser sa femme seule I Jamais la moindre distraction, elle !I1 y avait des hommes — ah ! ils ne lui ressemblaient guère — qui emmenaient promener leur femme. Jamais lui n'avait de ces prévenances. Cependant on aurait été bien mieux à passer la soirée chez Mathilde ou ailleurs.
Bientôt Landry ne sortit plus que deux fois la semaine, le dimanche et le lundi soir.
Enfin Marguerite lui chercha noise à propos de son cigare.
— Si c'était pas une folie ! Fumer tous les jours des cigares comme un monsieur ! Bon le dimanche en prenant le café, mais la semaine t Un sou par ci, un sou par là, ça faisait de l'argent au bout de Tannée.
Lui d'abord se révolta. Qu'est-ce qu'elle voulait donc faire de son argent ? Les écus étaient faits pour rouler. C'était bien le moins qu'il se payât quelques douceurs puisqu'il trimait comme un nègre du matin au soir. Ah Ion avait assez d'embêtements dans cette chienne de vie 1 Si on n'essayait pas de l'égayer de temps à autre, autant crever tout de suite.
11 finit cependant par céder. Et, comme il n'aimait pas la pipe, il se confectionna avec du gros papier de journal d'énormes cigarettes. Ça ne valait pas le cigare, le bon petit cigare de Bordeaux... mais au moins ça durait aussi longtemps.
Et il lui arriva aussi, quand la tentation était par trop forte, de ramasser furtivement un mégot dans la rue.
— On n'attrape pasd'mal avec le tabac, avaitil coutume de dire à sa femme.
Peu à peu Marguerite lui inoculait son héritée et méridionale manie d'économie outrancière. Malgré ses instincts, ses habitudes de propreté militaire, sa dilection de l'habit moulant le torse, il sortait mal mis, avec des jaquettes poisseuses bâillant à la ceinture, étranglant les épaules, des pantalons trop étroits et trop courts. Le plus souvent d'ailleurs, ces vêtements n'avaient pas été faits pour lui. Un de ses clients riches — plus bedonnant et moins développé de pectoraux — lui donnait, à la requête d'abord formulée avec une hésitation confuse, les habits qu'il ne portait plus.
Tel le résultat après quatre années de mariage. Pour l'atteindre il avait fallu chez la femme une
vigilante, une acharnée succession d'efiPorts. Avec l'érosive constance de la goutte d'eau, Marguerite usait — d'un travail microscopique mais continu, appréciable dans ses résultantes — cette énergie d'homme qui semblait de bronze — arrêtée seulement, tout juste le laps de Taccès, par les revirements brusques, les rébellions ouragannantes de son mari.
Lui alors éructait toules les fureurs occultement ramassées ; sa colère attisée par l'indignation jetaitdes flammèches qui illuminaient tous les vices bas, mesquins, nauséeux de la famille où il était entré. Parmi ces vices l'avarice l'exaspérait plus que tous les autres.
Tous, tous des chiens : le beau-père, la bellemère, les beaux-frères,, les sœurs ! « Des gens nom d'Dieu, qui mangeraient leur m... ! »
Et aussi l'irritaient des particularités plus intimes du tempérament de sa femme. Elle avait la peau froide, les nerfs flasques, la prunelle neutre, la sensation rétive. Evidemment l'amour était pour elle une fonction ennuyeuse et fatigante, une corvée — un sentiment amusant et joli avant le mariage, mais qui se prosaïsait ensuite, se matérialisait sous la forme d'un gosse à nour rir.
LE ROUSSEï 241
Jamais d*emballement erotique, de ces coups de désir féminin que zézayent le si délicieux langage des yeux attendris, des bras qui se nouent spontanés au cou de l'homme. Lui, avec ses muscles forts, son sang aduste, ses inconscients, ses inéluctables besoins d'échapper aux réalités laides de la vie, aurait eu envie parfois d'une chair frissonnante, active, chercheuse, et de caresses le dorlotant, l'emmaillottaut de poétique oubli.
Mais pas même en Marguerite d'impubère et follement rieuse tendresse. Ainsi, quand elle l'interpellait c'était de son nom patronymique. Ça lui aurait fait plaisir qu'on l'appelât Jules comme au temps regretté de son enfance. Landry ! Mais c'était son nom de soldat, de citoyen, le nom pour les étrangers, le nom écrit en grosses lettres sur son enseigne. Sa femme ne devait-elle pas lui donner une autre appellation que celle dont le désignaient les gens qui entraient dans sa boutique ? Sacrebleu, ce n'était pas une épouse qu'il avait là, mais un associé grave, soucieux, avec lequel il ne fallait pas perdre son temps en rires et batifoleries.
Au point de vue amour il n'était cependant pas
plus' mal partagé que les autres. On ne s'aimait
point davantage autour de lui : le mariage sem» blait une pure association où chacun apportait sa part d'activité efficiente. On se mariait pourtant parce qu'on s'aimait, et on ne se mariait pas pour s'aimer... c'était drôle ! On s'unissait pour avoir des enfants, pour les élever, pour fonder un ménage, pour faire ses affaires. Et défense d'entrer au rire clair, à la fantaisie blonde, à l'inutile si joli et consolant! C'était vraiment une bien trop sérieuse institution, le mariage.
Ainsi ficelé dans ses instincts d'existence libre, un peu hasardeuse, de tendresse chaude et primesautière, le normand cherchait autour de lui l'exutoire de ces impétueux besoins. Il s'intéressait à des riens, jouait des heures avec le chat, élevait une paire de serins, avait des poules, des lapins dans son grenier, mais surtout s'amusait avec ses enfants. Maintenant qu'il ne sortait plus avant l'heure de la lecture, après le repas du soir il s'attardait à table, prenait ses mioches sur les genoux, se laissant débonnairement tirerles moustaches, leur libéralisant toutes les caresses que la mère trop occupée détenait. Sa barbe faite,il frottait ses joues à leur peau douce :
— Hein, ça n'pique pas ?
Un amour de grand félin avec des brusqueries,
des grognements terribles. Dans ses colères la couvée épouvantée se cachait sous la table, sauf Taînéqui restait debout, intrépide et muet près de son père. Après la scène il s'entremettait les gestes pacifiants, les yeux réconciliateurs.
Et Landry l'idolâtrait son Hector dont les forts mollets nus et la mine hardie Textasiaient.
— Quel gaillard, mes amis, quel gaillard ! Son portrait, quoi ! Il l'emmenait maintenant
partout. Ensemble ils faisaientde longues courses, à la campagne. Lorsque l'enfanl était las, son père le portait sur son dos. Ils siestaient sous les feuilles, dans la bonne et large hospitalité des champs. Hector maraudait, attrapait des araignées,'des taupes-grillons, des musaraignes, des campagnols, des bètes à bon Dieu, toutes ces bestioles inconnues qui effraient les citadins, se colletait avec des oies, narguait l'aboyante colère des chiens de berger, au museau pointu, au poil hirsute.
— Quel gaillard, quel gaillard !
Au retour, presque chaque fois, Landry était saoul. L'enfant le conduisait, veillait sur lui. En été le sabotierprenait des bains danslaDordogne, en un endroit écarté où l'eau fluait profonde, un peu sinistre, entre des rocs dont les brunes gibbo-
sites émergeaient de la nappe sombre. L'enfant califourchonnait les échines trapues des rochers — les genoux immergés, riant à son père enfoncé jusqu'au cou. Puis il sautait sur les épaules du normand, gambillait tapotant les vaguettes de ses petits poings fermés.
— Hue, coco I
En février 1879, Marguerite accoucha d'un quatrième garçon que Landry accueillit gaîment comme les autres. Il dit rieur à M. Nicole :
— Comment trouvez-vous ça? J'peux pas embrasser ma femme sans lui faire un gosse ! Et ça pousse, ces mions ! Ça n'demande qu'à vivre, allez ! Mon aîné est déjà fort comme un cheval. Et pourtant c'est point les nourrices qu'il a eues. . . la première n'avait pas de lait; la seconde... figurez-vous qu'un jour j'dis à ma femme : Tiens, Margot, j'vas voir le p'tit. Je m'amène et j'trouve le mioche devant une écuelle de fayots... ils étaient deux pour laper ça, la minouche et lui... ha, ha!
Cette fécondité puissante et régulière, imitant la chronocité de l'humus, séchait Marguerite, semblait à chaque maternité nouvelle lui prendre un peu de sa sève. Elle se portait bien cependant. Mais déjà elle n'avait plus d'âge, plus de sexe pour
l'amour, avec ses joues évidëes et ternes, son giron dévasté, ses hanches dégarnies où la courbe se tendait vers la rigidité de la ligne droite. Et elle ne paraissait nullement troublée et regrettante de la prématurée flétrissure de sa jeunesse.
Courant janvier 78, la mère Mansade était morte. A la requête de sa progéniture, Mansade avait vendu son immeuble de la rue de la Pépinière, qui représentait environ la moitié de son avoir. Tous comptes établis,ilpartagea vingt mille francs entre les quatre héritiers. Il se retira en sa propriété les Terres, qu'il conservait avec son vignoble du mont de Nérat.
Les Landry confabulèrent sur la destination de cet argent. M. Nicole consulté les engagea à mettre cette somme dans le commerce puisque leurs affaires marchaient bien ; Marguerite était d'avis qu'on plaçât ce numéraire chez un banquier ; mais Landry , en voûté par le démon du propriétariat, voulut tout de suite acheter une maison.
— Il en avait assez, foutre, d'être chez les autres !
Et comme la propriétaire ne demandait pas
mieux que de se débarrasser d'un immeuble
dont le rapport, impôts et assurances payés, ne dépassait pas trois du cent, on entama des pourparlers qui aboutirent. Pour vingt mille francs le normand acquit le droit d'être chez lui.
Les cinq mille francs d'héritage joints aux économies lui constituèrent un capital de neuf mille francs qu'il donna en acompte à la veuve. Il paierait les intérêts du restant. Il fut entendu que la propriétaire conserverait son appartement du premier.
Et maintenant il s'agissait de liquider au plus tôt cette gênante dette. Heureusement, on ne rechignait pas à la besogne. Marguerite était une ménagère d'une extraordinaire activité : levée la première, la dernière couchée, elle faisait la chambre, les lits, la popote, clouait les sabots, s'occupait de la vente, taillait et cousait ellemême les vêtements de ses mioches» faisait la barbe et les cheveux de son mari. A peine le temps de courir à la première messe le dimanche matin.
— Pour ça, reconnaissait Landry, il n'y a pas sa pareille.
Elle avait cependant une petite faiblesse : le dimanche soir quand son mari la laissait seule.
elle envoyait quérir une douzaine de gâteaux chez le pâtissier Boulou.
Elle tHait restée encore un tantinet « la friande ».
Les semaines et les mois passaient. En mai 79, Noémi se décida à juxtaposer ses vingt-six ans aux vingt-sept ans d'un employé de bureau méticuleux; d'une très remarquable insignifiance mais qui gagnait quatre-vingt-cinq francs par mois. Hortense, qui naturellement fut de la noce, s'amusa beaucoup. Elle eut pour cavalier le même joli jeune homme qui l'avait fait danser au bal de la salle des Ouvriers. Immanquablement il velouta son excessive et coutumière amabilité, affûta son esprit, parfuma sa galanterie.
Il parut tout à fait charmant. Quand ils se séparèrent, il lui prit la main, la regarda longuement et caresseusement.
— Au plaisir de vous revoir, mademoiselle Hortense.
Elle s'en revint toute troublée, le cœur moite. Les jours qui suivirent elle pensa beaucoup, beaucoup à lui. A la longue, dans l'obscurcissement gradué de l'image quelqiies parties s'obstinaient à luire, les parties expressives, retenues :
les lèvres, les moustaches, les yeux. Puis tout rtiomme s'embruma. Et au sédatif égrènement des jours Hortense réintégra sa froide et coutumière sérénité.
Michel s'était marié l'année précédente avec une grande fille qui le dominait de la tête. Sur les instances de Mansade et de Marguerite, Landry avait assisté à la noce.
Réconciliation incomplète. Ils n'allaientqu'exceptionnellement l'un chez l'autre, mais lorsqu'ils se rencontraient ils se disaient bonjour. Elle, la Louisotte, visitait de temps en temps le ménage Landry. C'était une longue Allasse de vingt ans, point laide malgré sa taille. Comme elle était fort coquette, qu'elle surveillait son maintien, soignait son langage et ses allures, on la trouvait distinguée.
Le ménage s'était installé dans la grand'rue. Au second quartier de leur lune de miel, Michel battait sa femme. Un soir, tout échevelée elle se réfugia chez Landry, suivie par son mari qui la voix étranglée et faussée de fureur, parlait de la tuer. Il brandissait une clé énorme en poursuivant Louisotte qui filait vers l'escalier, lorsque le sabotier le cueillit au passage, et, le fourrant sous son bras, le sortit.
— A-t-on jamais vu un galopin pareil !
La Louisotte, qui était rancunière, se vengea, mais en femme d'esprit : elle actéonna Michel. L'heureux complice fut un voisin, un commerçant auvergnat en train de réaliser une grosse fortune.
Un lundi de septembre, vers les deux heures de l'après-midi, M. Nicole qui passait en voiture dans la rue Maine de Biran, descendit, salua Poujade d'un geste et entra chez le normand qui se trouvait seul.
— Alors, fit Landry, désignant la voiture d'un coup de menton, vous allez faire un tour à votre campagne ?
— Oui, à votre service. Voulez-vous venir?
— Mais je veux bien, monsieur Nicole.
Et tout à coup :
— Attendez, j'vas passer un paletot.
Marguerite parut. Aussitôt Landry prit un
air hésitant, embarrassé. Il balbutia timidement :
— Çan'te fait rien, Margot, que j'aille me promener avec M. Nicole ?
Marguerite eut une moue étonnée, mécontente. *
— Est-ce que c'est ta place en semaine d'aller te promener ? Tu resteras ici, je te prie.
Le rentier stupéfait considéra le normand sur la face duquel passait une contrariété résignée. Au bout d'un gênant silence, il tendit la main au sabotier et remonta en voiture.
Quelques jours après, comme le rentier passait sous les fenêtres du normand, il perçut du bruit, une élévation du timbre qui accusait une violente colère. Et désireux de prévenir une esclandre, il monta.
Landry assis, son gros poing sur la table, les moustacbes furieuses, fusillait d'yeux torves Marguerite qui boudeuse, les lèvres pincées, desservait.
— Bonjour, monsieur Nicole, grogna le normand, asseyez-vous.
— Eh bien, Landry, qu'est-ce qu'il y a donc ? interrogea le rentier.
— Oh ! des bisbilles. Avec ces garces de femmes on n'peut pas rester vingt-quatre heures sans se fâcher.
— Tu ferais bien mieux de te taire, l'avertit sèchement sa femme.
Landry cliauffc par l'amour-propre brandit son poing sur la table.
— Non, foutre, je n'me tairai pas. Personne ici n'm'empècherado gueuler, entends-tu?
Et très fier, trompé sur son autorité réelle par les éclats de sa voix, il regarda M.Nicole.
— Ha, ha, reprit-il enflant son verbe, ce n'est pas chez moi que les femmes portent culotte! Xom d'Dieu, j'suis un homme, moi I
Et son regard volcanique courait de M. Nicole à Marguerite impassible et froide.
11 éclata d'un strident rire.
— Cochon d'pays ! Toutes les femmes veulent gouverner ici. Moi j'serai maître chez moi. Est-ce qu'il y a des hommes à Montagnac ? Tous des Nicaise : Labosse, Poujade, Zéphyrin. Ça s'iaisse mener par le bout du nez .
Et dans une minute de lucidité il ajouta, l'œil braqué sur sa femme :
— Ah ! j'te vois venir, toi ! T'as commencé par mettre le grappin sur la bourse, puis tu m*as foutu à la ration : plus d'cigares, plus d'petits verres, plus d'iundi. Est-ce que tu n'voudrais pas m'envoyer à la messe comme ce couillon de
Zéphyrin ? Dire, monsieur Nicole, que j'ai ét«' assez bête pour y aller le jour de Pâques! Comme si ça m'regardait, moi, leurs momeries! Eh! le bon Dieu est bien chez lui, qu'il y reste.
— C'est de jolies paroles, fit Marguerite. Tu pourrais faire plus de mal qu'en]allant à l'église, je pense !
Et bornée, intransigeante, obstinément femme, elle voulait imposer sa vision, n'admettant pas d'autres appétences, d'autres goûts que les siens.
Mais Landry qui était lancé continua.
— Tout ça va changer, attends un peu. A partir de demain c'est moi qui ai la clé de la caisse.
Il se campa le geste impérieux, la voix dominatrice — cependant que le rentier retenait un sourire d'ironie.
— Ah ! bougresses de femmes I murmura Landry. Ça vous a une p'tite frimousse de poupée, c'est gros comme rien et ça vous mange un colosse!... Tenez, monsieur Nicole, poursuivit-il au bout d'une réflexion, j'ai eu tort de me marier dans c'pays. La sale population ! On me regarde comme si j'étais un loup cervier. J'étais si bien chez moi ! C'étaient des : « mon p'tit Jules par ci, mon petit Jules par là ». On me dorlotait... cette sacrée bougresse n'a jamais eu une prévenance,
un mot aimable... toujours une frimousse de carême. Et jusqu'aux mioches qui ont peur de m'caresser... j'suis pourtant pas un mauvais bougre, hein, monsieur Nicole?
Comme le rentier protestait d'un geste, Marguerite s'assit, s'accouda sur la table, l'œil froid et braqué sur son mari qui continua.
— Une sale ville, des gens qui mangeraient la bouillie d'ieurs cochons ! Ça ne vous offrirait pas un verre pour un boulet d'canon. Quand j'vais chez Zéphyrin il me laisse là, la gueule sèche. Mais sacrebleu ! quand il vient chez moi j'iui dis : « Zéphyrin, voulez-vous prendre un verre de vin? » En v'ià un qui aurait besoin d'faire sept ans au 3® dragons pour se dégourdir !
Toute la galimafrée nauséeuse et mal digérée de ses déceptions lui remontant à la gorge, Landry l'expumait violemment sous les effets purgatifs de sa colère. M. Nicole curieusement observait ce réveil des muscles, cette révolte d'animal que le garrot irrite. Puis il reporta son observation sur Marguerite, muette au bout de la table : sa figure se serrait méchamment, et le terrible pli boudeur installé sur les lèvres promettait de longuesjournées de mutisme farouche, de regards loucheurs, de gestes grognons, de
ratatouilles, de tournements de dos au lit.
Ah ! elle se vengerait formidablement en détail.
M. Mcole sortit.
Le lendemain, dans l'après-midi, il fut pris d'une curiosité et s'arrêta chez le sabotier. Landry humble, l'œil soumis et craintif, travaillait. Par intervalles il interpellait gracieusement sa femme, obligé à lui forciper de maussades monosyllabes. Un moment, comme elle allait à la pompe, il prit le seau, courut l'emplir, le rapporta avec un gentil :
— Tiens, Margot.
Elle s'en empara rèche, sans un merci. Et le rentier, suffisamment informé, se leva et passa chez le voisin Poujade.
En le voyant, le Roussetqui dégainait de leur soie protectrice une paire de bottines en chevreau glacé, eut une brève et aussitôt dissimulée malice dans l'œil. Ainsi chaque fois qu'il apercevait le rentier, une gaîté railleuse le pinçait et il ne pouvait s'empôcher de fuser du ctHc de Poujade une discrète œillade ironique.
— Cocu, va !
Cependant jusqu'ici il n'avait point trouvé Poccasion d'exploiter le précieux secret. Mais étant
de la race des patients, il l'attendait, sur qu'elle se présenterait. Et jusque-là il ne négligeait iiicun des petits moyens qui à roccurrence pourraient lui servir — humble et doux, dévoué, prévenant, rendu peu à peu nécessaire, enraciné chczlos Poujade à leur insu.
Mais c'était surtout dans le siège qu'il avait entrepris du cœur et du cerveau de mademoiselle Hortense qu'il déployait ses qualités de ruse patiente, sa rongeuse ténacité de courtilière. Il comptait bien qu'un jour la jeune fille tomberait dans ses bras, forcée d'y tomber, sans autre refuge.
A moins qu'un de ces hasards contraires...
En attendant il la surveillait, la voyait — avec une joie malicieuse — écarter un à un les prétendants que reniait son orgueil. Mademoiselle Poujade déclarait formellement ne vouloir pas d'un ouvrier. Des ambitions bourgeoises la travaillaient : elle désirait un salon, recevoir, voyager, aller aux eaux, à Paris même de temps en temps.
Des rêves germaient sous les frisons bruns de sa chevelure retenus par une étroite résille : c'était un riche étranger que l'admiration clouait en passant en face du comptoir où elle dressait son
buste plein, exactement drapé, quelque noble in- i
connu que l'amour coup de foudre emprisonnait à j
Montagnac. Elle avaitdes visions d'équipage rou- !
lant son triomphe par les rues de la petite ville, j
de toilettes inédites, de grande maison neuve à ;
deux étages précédée d'un parterre, avec balcon 1
donnant sur le Jardin Public. Quand elle s'offrait ;
l'extra de songes plus intimes, plus troublants, \
elle se voyait à l'issue de la fête nuptiale dégra- |
fant sa robe de tulle, étalant sur un meuble ses |
dessous coquets, caressant d'un regard lent, i
minutieux, les bas de soie, son linge brodé, ;
enjolivé de valenciennes, parfumé de violette ou !
d'héliotrope, le lit de palissandre avec ses cour- i
tines de brocatelle, ses draps de fine batiste... \
et n'imaginait point Tau delà, l'accotement des j
chairs libres, les baisers révélateurs, les étreintes i
spasmodiqucs, toute cette scène inquiétante et \
nouvelle qui inaugurait la vie du couple. j
Déjà donc une première mue s'opérait. Quand ; naguère Hortense s'amourachait du premier joli
garçon qui la distinguait, c'était sans s'occuper j
de la qualité de sa cervelle ou de Tétat de ses re- ,
venus, maintenant elle penchait pour l'homme i
sérieux, apte à satisfaire ses naissants instincts \
bourgeois. Volontiers môme, elle eût pris |
un homme mùr, un M. Nicole, par exemple.
Le Roussel qui la devinait, ricanait dans son intime.
— Oui, on t'en servira des messieurs riches et distinguas ! Ne dirait-on pas que c'est la marquise de Lavalette ?
Lui laissait courir les semaines et les mois, espérant tout du temps. C'était maintenant le premier ouvrier de Montagnac : peu à peu il avait gagné à son patron toute la clientèle élégante de la ville, celle qui ne marchandait pas. Et, reconnaissant, Poujade l'avait intéressé auxbénéfîces.
Etienne avait un sens maquignonnesque du commercemoderne.Audéballagedes échantillons lors du passage des voyageurs, Poujade ne prenait plus un article sans prendre avis de son ouvrier. En 1882 Etienne émit la proposition d'un agrandissement du magasin, devenu nécessaire par l'extension récente de leurs affaires. Il fallait aussi changer les vitrines, soigner l'étalage.
— Voyez, répétait-il, vous avez à gauche trois mètres de mur et à droite pour le moins un mètre cinquante de bois qui bouche le jour et rétrécit le magasin. Vous devriez percer ça, faire plus de montre. C'est mal entendu comme tout, ces devantures ! Il vous faudrait une large entrée,
deux petites colonnes en fonte qui remplaceraient le bois et une grande glace de chaque coteau lieu de ces petits carreaux. Vous pourriez doubler votre devanture en supprimant le pan de mur et ce grand bête de bois qui a l'air d'un cataplasme. Puis, tenez — et il indiquait successivement du doigt — voyez-moi ce plancher, ce plafond, ces vitrines.. . comme c'est torché I Ah! si vous voyiez dans les grandes villes !... C'est comme de travailler dans le magasin, ça n'a pas l'air propre, je vous assure. Est-ce qu'il ne vaudrait pas mieux travailler dans votre cuisine qui est deux fois trop grande? En la coupant vous pourriez faire un petit atelier. Ah ! patron, si j'étais devons, je ferais de l'étalage, beaucoup de l'étalage et de la réclame ! Je les enfoncerais tous, tous !
Il eut de son poing noueux un geste qui abattait les rivaux imaginaires, les embourbait dans la faillite et la ruine.
— Oui, oui, parfaitement, convenait le paterne cordonnier... plus tard, je ne dis pas.
Poujade rechignaitaux changements immédiats qui bousculaient sa quiète et bonasse existence. Il se sentait enflaqué dans un margouillis de routine, il se faisait vieux. Ça Tcffarait de mettre les
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maçons chez lui. Puis est-ce que ça n'avait pas toujours bien marché jusqu'ici ?
— Mais, patron, insistait doucement Etienne, dans l'ancien temps c'était pas comme aujourd'hui, nom de diable! 11 faut pas que les autres nous passent devant. Vous verrez dans quelques années si onfera pas les boutiques comme je vous le dis, moi. On aime que ça brille aujourd'hui. Vous savez, c'est les jeunes qui font la mode.
Et tout à coup, pour décider le rétif Poujade, il proposa de se charger des frais et de mettre toutes ses économies dans le commerce.
— Tu as donc deséconomies? questionna Poujade.
— J'ai trois mille sept cents francs. . . je les avais plac 'S chez un banquier, ils seront mieux chez vous.
— Trois mille sept cents francs !
Le cordonnier consulta alors sa femme et sa fillcqji tout desuite souscrivirent au projet. « Hé ! hé, il n'était pas si bête comme il en avait l'air, ce garçon ! »
Les femmes renchérirent sur l'idée. Il fallait
faire bien, très bien, quatre ou cinq mille francs
de réparations, ne pas regarder à la dépense,
puisque ça ne les gênait pas.
Et six semaines après, les ouvriers se mettaient à l'œuvre. Comme on donnait les premiers coups de sape dans le mur, Marguerite mettait bas son sixième.
— Quelle pondeuse tout de même 1 répétait Poujade.
Et Landry, dans son large et franc rire, répétait, avouait :
— J'peux pas me déculotter sans foutre un gosse à ma femme... crac, ça y est.
Il s'agissait de trimer pour nourrir ces six bouchettes. Le normand décupla l'énergie de ses biceps en même temps que Marguerite redoublait d'activité et d'économie. Peu à peu ils achevaient de payer la maison.
Landry ne sortait presque plus, Marguerite avait fini par supprimer le budget des petits verres. C'était le traintrain monotone, l'égrènement de jours tous pareils, la vie étroite et stagnante dans l'ombre de la boutique avec le mur d'en face barrant la lumière et l'air vif des lointains.
Landry semblait définitivement maté, mené en laisse comme un vieux lion aveugle. Cependant parfois encore ses violences éclataient avec Teffrayante et tonnante énergie d'autrefois A
deux reprises il eut des scènes avec la Boulotte et le sabotier , son concurrent. La dernière fut telle — il avait assommé son rival d'un maître coupde poing — qu'il s'aliéna la dernière sympathie qui lui restât fidèle dans le quartier, celle de Poujade. Celui-ci du reste était depuis longtemps travaillé par sa femme et sa fille qui haïssaient leur voisin.
Cette défection émut la sensibilité d'enfant cachée sous la rude écorce du sabotier. Finie la quotidienne lecture sous le bec de gaz, finis les verres de cassis, les bols de vin chaud, envolée la dernière distraction qui jetât un brin de gaité dans son ennuyeuse et routinière existence.
Dix fois par jour il radotait :
— A-t-on jamais vu un imbécile pareil ? Estce que j*suis un malhonnête homme par hasard ? J'n'ai pas frappé l'premier. Il savait bien que j'ai la main lourde, fallait pas qu'il s'y frotte ! Mais c'Poujade, me battre froid pour ça !
— C'est bien fait, répliquait Marguerite de sa voix maussade, tu resteras chez toi maintenant.
Mais ce qui lui fut encore plus dur que le lâchage de Poujade, ce fut celui du Rousset. Le matois rustre dès longtemps déjà avait flairé l'antipathie de ses patronnes pour le normand ; et
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pour leur complaire il l'évitait, ne lui causant que dans les cas forcés, ne sortant plus avec lui comme autrefois. Cependant les prétextes manquaient de clore tous rapports de voisinage. Il saisit donc celui qui avait indisposé Poujade. Et maintenant lorsqu'il rencontrait J.andry, il détournait la tête.
— Un gamin que j'ai ramassé sur une route! récriminait Landry. Il fait l'malin aujourd'hui qu'il n*a plus besoin d'moi. C'est pourtant à moi qu'il la doit, cette place. Habiter porte à porte et n'plus s'parler tout de même... cochon de pays !
M. Nicole seul lui continuait ses poignées de main. Lorsque le sabotier lui conta la brouille survenue entre Poujade et lui il haussa philosophiquement les épaules.
— Cherchez la femme, mon cher !
Alors comme compensation il multiplia ses visites chez les Landry. Le pauvre normand avait en effet besoin d'être remonté. L'hostilité sourde des Montagnacois, ses déceptions conjugales lui enfonçaient dans le cœur un deuil qui éteignait peu à peu sa gaîté verveuse et tamponnait sa bruyante vitalité. En ville on le traitait d'homme hargneux et brutal, on Taccusait de maltraiter sa femme et ses enfants. 11 sentait
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tout cela, il devinait les cancans, les calomnies botes chuchotées dans les groupes. Et pendant ses courses il se hâtait, doublant le pas, pressé d'être chez lui.
Plus personne avec qui bavarder, faire la partie, vivre, nom d'Dieu ! La bêtise cruelle des gens le claquemurait chez lui entre sa femme et ses mioches.
Chienne d'existence !
Alors avec un acharnement muet et sombre, il s'enterra dans le travail. L'envolée joyeuse et vibrante de sa chanson n'essora plus comme autrefois par la porte ouverte et on ne distinguait plus derrière la vitre la gaité ample de son geste, la puissante vie de sa face de Celte. Les lèvres cadenassées il taillait, creusait, rabotait dans un éternel et bestial tête-à-tête avec ses sabots.
En même temps il outrait la négligence de sa mise. Ce n'était plus le cavalier superbe au plastron large, aux épaules effacées, qui cambrait sa taille, lançait le jarret d'unedétentesolideetmartiale. Il filait rapide, mal chaussé, gaîné de pantalons rapiécés, le torse déformé dans un paletot lâche, conservant avec son dos voûté, ses yeux plongeants, l'altitude du travail.
Et ses cheveux grisonnaient.
M. Nicole ne se défendait pas de tristesse à voir cette ruine d'homme que lézardaient l'ennui, un prématuré dégoût plus encore que le temps. Il se rappelait le dimanche matin où il avait aperçu Landry exubérant et jeune, suant de vie, de force et de gaîté. Quel peu déplace tenait un être sous le géant soleil et comme insignifiante et brève la durée d'une existence !
Encore un qui ne comptait plus !
Une après-midi on vint apprendre à M. Nicole que Landry était fort malade. Le rentier soubresauta.
Malade!... un corps pareil ! Diable, il fallait que ce fClt grave.
— Qu'a-t-il donc? questionna-t-il.
— A ce qu'il paraîtrait qu'il aurait attrapé une fluxion de poitrine. lia deux médecins après lui.
M. Nicole courut chez le sabotier. Landry gisait les yeux hagards, la face terreuse, les zygomas saillants,[la respiration sifflante. Hector hoquetait, les doigts cramponnés au chevet.
A rentrée du visiteur, les yeux éparpillés et flottants du malade s'intégrèrent, semblèrent
prendre une fixité consciente. Puis de nouveau ils vaguèrent.
M.Nicole silencieux, très affecté, s'immobilisait près du lit. Marguerite qui venait démonter avec des fioles lui chuchota :
— Il a le délire depuis hier soir... il reconnaît plus personne.
Subitement Landry se dressa, murmura dans un sourire :
— Je l'rencontre en sortant de la caserne. Y m'dit: « Landry, payes-tu une salade ? Parbleu, si j'paye une salade... »
— Vous voyez ? fit Marguerite qui paraissait très énriue.
Durant l'heure que le rentier passa dans la chambre de l'alité ce fut une continue procession des voisines qui s'amenaient surlapointodes pieds, tendant le cou et chuchotant. Depuis que le normand avait perdu ses idées elles se risquaient chez lui. Mues par un sentiment de pitié solidaire et aussi de curiosité, elles offraient leurs services à Marguerite — préparant les potions, soignant les marmots.
Le rentier venait chaque jour prendre des nouvelles du malade. On attendait angoisseusement le neuvième jour. Les médecins ho-
chaient la tôle, prétendaient que l'athlétique constitution du normand constituait un danger de plus.
Enfin on le sauva. Mais il laissa entre les griffes du mal toute son ancienne vigueur. Ses muscles s'atrophiaient, une pâleur d'enfant malingre blêmissait sa face.
La convalescence fut longue, ou plutôt il n'y eut pas de convalescence. Les médecins avaient déclaré que le malade ne regagnerait jamais assez de forces pour reprendre son travail. Il était condamné à s'en aller tout doucement.
Il vivait tout de même. M. Nicole qui l'avait cru perdu en eut une vraie joie. Il dit à Marguerite :
— C'est une chance qu'on l'ait sauvé; savezvous ?
— Oui, fit-elle hésitante... mais ces médecins ont bien coûté, malheureux ! Puis on dit qu*il pourra plus se remettre à son travail.
Au début M. Nicole visita régulièrement le valétudinaire réduit à finir sa vie sur un fauteuil. Mais une scène qu'il eut avec madame Poujade l'obligea d'espacer ses visites. File n'aimait pas le sabotier. Depuis déjà des années elle cherchait noise à son amant, lui reprochant
cette fréquentation indigne de lui, tâchant avec une partialité, une injustice bien féminines à lui imposer son antipathie et ses rancunes. Le rentier s'était contenté de sourire, dédaigneux de répondre, et n'en continuait pas moins d'aller chez le normand.
Mais après cette scène, comme sa maîtresse menaçait de le punir par le côtéle plus sensible, il céda pour avoir la paix, se disant qu'après tout ce caprice tyrannique durerait peu. Et pendant une quinzaine il ne parut qu'une fois chez le sabotier.
Grâce aux idées du Rousset, le chiffre d'affaires de la maison Poujade ne faisait que monter. La devanture était magnifique, les modèles alignés sur les rayons inimitables. Etienne gagnait de l'argent. Aussi avait-il adopté une démarche, une mise appropriées à sa situation nouvelle. Sa toilette était sérieuse, cossue, de préférence du drap aux nuances sombres. Il portait un chapeau melon, une canne d'ébèneet fumait des cigares de deux sous sur le Jardin Public. En marchant il dressait la tète, appuyant du talon, soutenant avec fierté, avec morgue les œillades des promeneurs. Il passait devant les filles, nanti d'un petit sourire fat : il savait qu'il lui
suffirait d'allonger les doigts pour cueillir celles qu'il lui plairait d'avoir. Ha, ha, de jolies frimousses ! ça]se trémoussait dans des toilettes de quatre sous, ça faisait derœil...Pas de danger qu'il se laissât pincer ! L'amour ne le tracassait plus guère. Avec de l'argent d'ailleurs on en avait autant qu'on voulait des femmes.
H ne fallait pas se fier aux promesses du fia fia. Que de misères dessous I Un soir qu'il descendait la grand'rue avec son patron ils avaient dressé le bilan des situations environnantes.
— Tiens, indiquait Poujade, tu vois Paulon le cafetier ? Il paye quatre cents francs de loyer, sans compter le reste. Eh bé, il a quatre pelés et un tondu par soirée, il fait pas ses frais de gaz. Et Bersanne l'horloger ? Pour caser ses filles il avait fait de l'esbrouffe, il avait rebâti sa bicoque. La maison finie, il n'a pu payer ni le maçon, ni le charpentier, ni le menuisier, personne. Obligé de le saisir. Et Plumât le chapelier? Il a du bonheur d'avoir une femme bien conservée !
Etienne souligna d*un large rire la réflexion de Poujade.
— Et Drumal etPoissot et Calviac? Tous, tous des sans-le-sou. Ça fait les malins pourtant, ça
va aux eaux, case paye des chaises à la musique ! Enfin on verra au fond du tonneau, 'ricana Poujade en froissant du coude les côtes du Rousset.
— Oui, appuya sentencieusement celui-ci, au bout du fossé la culbute.
Et en descendant la rue il se carrait dans son pardessus d'Elbeuf, toisant les bâtisses, développant son regard sur l'horizon des toits. Le chétif et honteux va-nu-pieds d'il y avait dix ans se rebiffait élargissant les coudes, marchant d'aplomb, le chapeau un peu en arrière — dans une solidité de confiance et de bonheur dûment gagné.
L'avenir lui souriait. Hortense et madame Poujade elles-mêmes liquéfiaient pour lui leur métallique dédain — ralliées comme toutes les femmes à la cause des forts et des triomphateurs.
Hé, ce petit n'était vraiment pas b«He? La femme qui le prendrait ne ferait point une mauvaise affaire.
C'est alors qu'Etienne Casplégat jugea le moment venu de jouer do son secret. Après avoir débattu toutes sortes de j)lans reconnus dès l'examen défectueux ou d'une réalisation dangereuse, il s'arrêta à cette idée: convaincre par
des moyens détournés, insidieux, madame Poujade qu'il savait la tare cachée de sa vie d'honnête femme, d'épouse correcte et fière.
Et ce fut tôt fait — à l'aide de sourires ambigus, teintés d'ironie, de regards scrutants et malicieux courant de M. Nicole à sa maîtresse.
Celle-ci eut d'abord comme une révolte hautaine avec au bout des lèvres une question sèche, impérieuse, et dans l'œil un froid mépris.
— Qu'est-ce que vous avez à me regarder comme ça ?
— Oh ! rien, répliquait modestement le Rousset.
Mais un plissement railleur de la physionomie, une impudence narquoise de la prunelle démentaient la timide protestation du verbe.
Elle le regarda pâle, la figure pincée.
— C'est bien, fit-elle voltant.
Une frayeur s'empara d'abord de madame Poujade et comme un besoin inéluctable de rompre cette liaison — s'imaginant avec un illogisme féminin que maintenant son secret allait sauter aux yeux de tout le monde. En même temps elle se bourrelait de remords, jugeant pour la première fois son infidélité criminelle puisqu'elle était suc. Oui, songeait-elle, elle était bien coupa-
ble et inexcusable. Il fallait à tout prix cesser ces rapports chandestins, se déterger de cette honte qui les premiers jours l'empêcha de regarder eu face le Rousset.
Mais comme elle répugnait à une explication catégorique avec son amant, elle lui chercha des bisbilles, préférant biaiser, louvoyer, à suivre la simple et franche ligne droite. Ils eurent une scène à propos de Landry que le rentier s'obstinait à visiter.
— Je ne vous comprends pas. Vous savez que ça me déplaît de vous voir entrer chez cet homme ! Est-ce que c'est votre place, dites ?
Et avec l'exagération, l'injustice de son sexe :
— Alors est-ce que vous le préférez à moi^ Ah! vous avez peur de lui déplaire à lui et vous n'avez pas peur de me déplaire à moi I Sacrifiezvous donc, immolez-vous pour être si bien récompensée ! Tous les hommes sont des ingrats.
Puis des larmes.
M. Nicole d'abord se rebella.
Que signifiait ce caprice injuste et méchant ? Pourquoi l'empêcher d'aumôner d'un peude pitié ce malheureux homme sur qui tout le monde s'acharnait ? Il ne voulait pas être un lâche et il ne le serait pas. Si les hommes étaient des in-
LE ROUSSEÏ 275
grats, les femmes étaient de terribles égoïstes — et pis que cela démoralisatrices. Mais lui saurait bien garder en même temps que son indépendance sa droiture et sa générosité viriles.
Et pour mettre en relief son courage, M.Nicole, le lendemain, dit à voix haute devant sa maîtresse, comme il s'apprêtait à sortir du magasin :
— Ah ! je vais voir ce brave Landry.
Mais, le jeudi suivant, madame Poujade manqua au rendez-vous qu'elle donnait depuis des années. Et quand le rentier demanda une explication, elle omit de répondre. En même temps elle lui montrait, chaque fois qu'il apparaissait, un visage fermé et glacial.
Lui s'obstina, lutta, songeant à rompre puisqu'il ne pouvait vaincre.
Il s*amena un soir le cœur enfiellé, très décidé à dire son fait à cette pécore. Le long du chemin il récapitulait les sensations qu'il avait extraites de cet amour et cherchait surtout à dégager le vrai tempérament de sa maîtresse.
Une femme sèche et froide au demeurant et banale, d'idées courantes, concluait-il. Point d'àme, elle ne l'avait jamais aimé... elle l'avait subi parce qu'il était riche, parce qu'il était chic et que l'adultère se consommait sur un lit de
vieuxchêne,entredes draps fins et parfumés, dans un décor qui flattait ses instincts de luxe. Une femme positive, glacée, que réchauffaient et galvanisaient parfois d'hystériques démences, des tempêtes de sens levées sans cause et brusquement suivies de calmes plats, de stagnations polaires. C'était un dimanche, on jouait aux cartes chez le cordonnier, en face l'habituelle tarte à la crème. On fît une place au survenant près du foyer pétillant et clair, à coté de madame Poujade muette, tournant le dos. M. Nicole s'assit la face vers le feu, les yeux distraitement occupés parles agiles flammèches qui s'étiraient picorant la crémaillère. Sa jambe droite frôlait la jambe gauche desa voisine. Bientôtune chaleur excitante lui vint de la braise qui s'accumulait dans l'àtre et de ce voisinage de chair. De sournoises et lentes sensualités rampaient sous son derme, tracassaient ses nerfs. La belle madame Poujadc gagnée par l'énervante et voluptueuse paresse du feu s'abandonnait sur la chaise, la nuque au dossier, ses pourpres lèvres entr'ouvertes, les paupières mi-closes et mues parfois d'un papillotement bref. Ses jupes remontées, ouvertes aux sensuelles radiations caloriques exhibaient le pied petit finement chaussé de mules rouges, la
cheville délicate prise dans un bas gris-perle. Et maintenant les yeux de M. Nicole se risquant sur la petite mule ponceau, s'aventuraient sur le bas moiré de flammes, grimpaient au long du vague et plus troublant dessin des hanches, atteignaient enfin la tète où ils s'établirent.
Dans ce lent voyage du pied à la tête le regard de M. Nicole s'était comme imprégné de concupiscence; et déjà mollissait l'énergie sourdement attaquée, patiemment dissoute... et l'esprit s'ingéniait, amassait des forces, ralliait ses réserves pour en achever la défaite.
Non, jamais il ne pourrait renoncer à cette femme. Elle le tenait par sa beauté restée intacte, par la force conquérante de l'habitude. A son âge une certaine paress.3 engluait la volonté du changement ; on s'effarait de la rupture des aises et l'accoutumance créait le meilleur charme du vivre. Autant l'imprévu, l'accident rénovateur séduisaient à vingt ans, autant ils effrayaient à cinquante.
M. Nicole se sentait en outre de nature quiète, fainéante; et de bonne heure, dans une intuitive harmonie, il avait adopté une philosophie accommodante qui supprimait l'effort, tournait l'obstacle. En une rapide vision il aperçut les mul-
tiples enauis de celte rupture, sa vie désorbitée, des habitudes autres, un emploi nouveau de son temps, une maîtresse à chercher... car il ne voulait point encore donner sa démission de candidat à l'amour.
Ce seul mot, nouvelle maîtresse, l'épouvanta. Où trouver une femme avenante, propre et discrète comme madame Poujade, une femme de doigté délicat, de tactilité exquise comme elle, qui saurait ses petites préférences, ses anodines manies, tous ces riens insaisissables, évaporables, d'un tempérament et d'un caractère, qu'on ne découvre qu'au bout d'années et qui prennent une telle signification dans l'ardu problème du bonheur ? Où dénicher seulement une maltresse aussi séduisante, ajoutait le rentier en détaillant d'un œil convoiteurles traits et les formes, l'albe chair savoureuse de la matrone.
Car elle était belle. Belle et plus attirante parce que peut-être elle glissait à la mue, au stade de transition... attirante, d'un charme étrange, inquiétant comme est le charme de tout ce qu'on sait éphémère, désirable, hâtivement désirable parce que sa beauté élançait ses suprêmes fulgurances, parce que demain elle serait une femme qui ne compte plus pour l'amour, une vieille femme.
M. Nicole, d'autre part, songeait à Landry et se demandait si autant que madame Poujade cet homme était nécessaire à son repos, à son petit bonheur. Non, certes. Alors pourquoi cette résistance imbécile, cet entêtement niais dans la rébellion ?
Et tout à coup se penchant à l'oreille de la belle matrone, il murmura:
— Soit, vous serez obéie. Je vous attendrai demain.
Puis il sortit.
Il n'était pas dehors qu'il regretta d'avoir cédé. Très nettement il sentit qu'il avait, pour l'avantage de ses aises, endommagé sadignité, sa précieuse réputation d'homme. Et un moment il songea à revenir sur sa parole, à reprendre sa fierté de mâle laissée aux griffes de la femelle. Mais dans un remuement d'épaules il secoua ces fugaces velléités d'héroïsme. Sa longue et minutieuse connaissance de la vie lui apprenait rinutilité des nobles sacrifices, le rienisme final des hautaines vertus. Etre grand, inattaquable, d'une rigidité de métal cela était au reste de la légende, de la littérature. L'être humain était flexible, malléable, dissociable et protéïque. On était un produit de causes multiples, mal inté-
grées, sensible à tous les réactifs, dépendant des chaotiques forces qui roulaient à travers Tespace. Et l'on était méchant ou bon, courageux ou lâche fortuitement, au gré ironique de l'accident.
M. Nicole s'arrêta à une décision d'âme timorée : il prit un moyen terme. Certes, il n'abandonnerait pas complètement son ami, il le verrait à intervalles distants, en cachette.
Et pour dérouter les Poujade il faisait un long détour, prenait par la rue Marraud et tournait court la rue Maine de Biran — filant en ombre, rasant les façades ets'engouffrant tout d'un coup dans le magasin du sabotier.
Il trouvait Landry en la chambre du haut, sur un fauteuil où son grand corps se déjetait, les longs bras amaigris, démusclés, allongés sur les genoux. Une impermutable tristesse s'était logée sous la paupière et une mélancolie farouche, le regret de sa force, la nostalgie de l'air libre et du soleil paralysaient sa langue.
— Comment ça va, Landry ?
— Mal.
Et au bout d'un silence douloureux:
— En voilà une existence! Ah! il aurait cent fois mieux valu crever ! Dire qu'il faut
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payer un ouvrier maintenant ! Ah ! nom d'Dieu, tout de même.
M. Nicole s'attardait une heure, réchauffant le sabotier de bonnes paroles, d'espoirs fallacieux, l'interrogeant sur ses aventures de caserne, riant aux éclats par compassion au radotage des vieilles farces. Mais le rentier parti, Landry s'enterrait en de mornes tristesses, en un sourcilleux mutisme où il stagnait des journées entières malgré les caresses, le babil éjoyant de son aîné qui ne le quittait pas.
Dans le magasin son œil déviait vers les outils, ses vieux outils culottés, maniés aujourd'hui par un autre. Ah ! c'était fini, bien fini.
Il souffrait d'autant qu'il ne trouvait pas dans son entourage les soins attentifs, les prévenances charitables, le capilonnement ouateux et chaud de tendresse qu'exigeait son être glacé. On l'abandonnait avec une implacabilité d*âge tertiaire. N'était-il pas un propre à rien? Marguerite rèche, ennuyée, maussade lui servait à regret d'ignobles portions — le sevrant de toutes gâteries pieuses, lui confisquant le vin vieux qu'envoyait chaque samedi M. Nicole.
— C'est bien le moins que ceux qui travaillent boivent du vin pour se refaire.
Naturellement^ naturellement. Landry trouvait cela fort juste et ne récriminait pas.
Pourtant un dévouement lui restait au foyer, celui d'Hector. Assis sur une petite chaise, dans les jambes de son père l'enfant passait là ses journées — lisant, apprenant ses leçons, faisant ses devoirs très sagement. 11 le défendait contre l'acrimonie entourante. Debout, farouche, tout à coup ses beaux yeux hardis étincelaient chargés de menaces. Un jour il frappa sa mère parce qu'elle touchait au vin vieux. Chien de garde, il montrait les crocs dès qu'on touchait à l'être confié à sa lucide surveillance. Les allusions indélicates, continues, à l'encombrement de cette carcasse inutile le peignaient de fureurs muettes qui crispaient ses doigts, enflaient ses narines d'une audace agressive. Le bavardage hypocritement plaintif des voisines l'exaspérait.
— Que voulez-vous, ma chère, tenez, il aurait mieux vainque le bon Dieu il vous l'aurait prisl Enfin il faut prendre patience.
Un soir, l'enfant bondit les poings noués, les yeux fous.
— Voulez-vous vous en aller, voulez-vous vous en aller !
— Mon gros chéri, disait le normand attendri.
Il faut prendre patience. Cette phrase sonnait lugubre dans sa banalité. C'était la vie, ça ! On aimait un homme parce qu'il était une activité productrice, on l'aimait aussi longtemps que ses efforts nourrissaient la femme et les enfants. Le mari idéal était un garçon pratique, laborieux, économe. Les autres qualités, du luxe. M. Nicole plusieurs fois avait fait cette remarque que les femmes, au moins celles des classes ouvrières, n'avaient point l'amour personnel : elles recherchaient les qualités utiles à la catégorie, l'esprit d'ordre et de lésine, l'entente des affaires. Eh ! puisque avant tout il fallait manger, que toute l'existence était une lutte pour le ventre, n'était-il pas logique qu'on exigeât d'abord les dons idoines à satisfaire ces besoins ? A quoi eussent servi des qualités de finesse artistique, d'intelligence spéculatrice, de générosité chevaleresque... qua* lités ici de parade ?
C'était dur à quarante ans d'être un déchet de la vie. Landry voyait qu'il ne comptait plus pour personne, pas même pour ses enfants qui s'habituaient à le considérer comme une chose, comme un meuble rencogné l'hiver dans la cheminée, descendu l'été au magasin. Distraits, étourdiment cruels, ils bourdonnaient autour de
lui, comme autour d'un aïeul dont l'âge — avant d'achever la vie végétative des organes — a tué les sens, chloroformé l'activité cérébrale et physique.
Il ne comptait plus pour ses enfants, pour sa femme, pour les voisins. Noémi, la Boulotte, la charcutière, jusqu'à son beau-frère Michel entraient librement chez lui alors qu'autrefois ils n'osaient franchir le seuil du magasin. Et ils causaient familièrement avec Marguerite, sans gêne, allaient et venaient en maîtres.
Peut-être aujourd'hui ne l'accusait-on plus de maltraiter sa femme !
Cependant la belle madame Ponjade résistait aux supplications même agenouillées, entièrement soumises de son amant qui se cassait la tète à chercher les causes de ce refroidissement subit. Elle, se taisait. Un jour pourtant elle s'informa :
— Vous allez toujours chez ce... Landry?
— Moi!
— Ne niez pas, je le sais.
— Eh bien là, je n'irai plus, fit le rentier à bout de lutte.
— Vous lui envoyez des fruits, vos plus beaux fruits, du poulet froid, des paniers de vin vieux.
— Je n'enverrai plus rien. Etes-vous satisfaite?
Le rentier cette fois tint parole sans que cette concession lui ramenât l'infidèle. Madame Poujade se dérobait, multipliait les excuses, les fauxfuyants, espérant sans doute lasser la constance de son amant et l'amener de lui-môme à une rupture qu'elle souhaitait. Mais celui-ci l'esprit démonté, les nerfs fouettés, sentait comme un affolement hystérique l'envahir et il escaladait le paroxysme de sa passion jusqu'alors quiète et benoite. Un soir, à la veillée chez Poujade, il coula dans l'oreille de sa maîtresse :
— Tu sais, je ferai une folie.
— Demain chez vous^ répliqua-t-elle tout à coup.
Dès qu'elle fut entrée chez lui, le rentier l'accola cherchant les savoureuses lèvres qui fuyaient. Mais comme madame Poujade le repoussait de la main, d'un sec « laissez-moi donc, je vous prie! » il la lAcha et se croisant les bras, planté devant elle, il demanda froidement :
— M'expliquerez-vous enfin cette comédie? - Il n'y a pas de comédie, il y a...
La bouche se pinça, un geste coupa l'air.
— Eh bien?
— Vous devriez comprendre certaines choses...
— Je ne comprends rien du tout et vous seriez aimable d'être claire.
Madame Poujade eut un soupir qui remonta son opulente poitrine.
— Vous ne voyez donc pas que... nous ne sommes plus d'âge à faire des folies ?
— Des folies? L'euphémisme est charmant, ricana le rentier. Mais, chère amie, dès l'instant que je vous désire toujours, c'est une preuve que je vous trouve assez jeune et que... je le suis encore assez, moi aussi!
Madame Poujade se laissa choir sur un fauteuil, l'air désespéré.
— Mon Dieu, vous ne voulez rien comprendre!
Puis ce fut un flux de paroles précipitées, un discours délayé, panaché de grands mots où les termes devoir, dignité d'épouse s'entortillaient dans chaque phrase. Elle parla de prudence, de ménagements à garder : sa fille était grande et pouvait tout comprendre. Des attentions étaient en éveil dans la maison.
Quelle honte pour elle si sa faute venait à se découvrir? Avait-il songé à cela, lui? JN'on, les hommes étaient trop égoïstes. Us ne s'occupaient que de leur plaisir.
M. Nicole enfin coupa ce discours.
— Ma chère amie, vous me tenez là le langage que me tiendraient toutes les femmes. Je vous avais fait l'honneur de vous croire un peu une exception. Il est bien vrai que si ce que vous appelez votre faule se découvrait, c'est surtout vous qui en pâtiriez, mais...
Il s'interrompit, n'osant par délicatesse achever sa pensée.
Sapristi! on n'obtenait rien sans un peu de peine! 11 y avait mis le prix lui, à ses amours.
Il préfera ajouter :
— Mais je ne vois pas pourquoi vous seriez surprise alors que depuis quinze ans... vertubleu, il y a déjà pas mal d'années que votre fille est grande!
— Ce n'est pas elle qui est le plus à craindre.
— Qui donc? Votre mari, votre ouvrier Casplégat?
Madame Poujade s'abstint de répondre.
— Casplégat?
Elle fit signe que oui. Et tout à coup elle ajouta :
— C'est déjà fait, il sait tout.
— Ah!
Le rentier tomba en de lourdes réflexions.
— Ah ! il sait tout ce... parbleu, fît-il, j'aurais dû m'en défier, sa tête ne m'est jamais revenue. Il nous a espionnés.
— Espionnés ou non... voilà.
— Sans doute... eh bien, s'il vous gêne, vous n'avez qu'à, le flanquer à la porte. Pour moi, je le verrais partir avec plaisir. C'est un vulgaire ambitieux, un sale ambitieux.
— Y songez- vous? Le mettre à la porte quand il tient un secret pareil? Sais-je, moi, s'il garderait le silence?
— C'est juste, convint le rentier dans un rictus. Je ne le crois pas assez galant homme pour observer des délicatesses de ce genre. Alors que comptez- vous faire?
— Ce que j'ai commencé, déclara-t-elle, ces-, ser nos rapports, au moins pour un temps... et tenez, il serait même sage de ne plus continuer. J'avoue que je ne suis pas tranquille. C'est très mal, ce que j'ai fait, très mal.
— Ah 1 dit sardoniquement le rentier. Je m'étonne simplement que vos scrupules ou vos remords vous soient venus si tard.
Des réflexions amères gyraient en sa cervelle ; et comme un coin de voile se levait tout à coup sur l'ignominie humaine. Les Poujade n'avaient
plus besoin de lui et, le prétexte de l'infidélité s'évaporant, on ne songeait plus à la continuer. Il eut soudainement la lucide prescience qu'on ne l'avait aimé que parce qu'il était riche, parce qu'il s'était montré chic, généreux. Ah! jolie chose que l'humanité!
M. Nicole avait suffisamment expérimenté la vie, il était assez loti de facultés analytiques, de bonne et perspicace philosophie pour être modeste, pour ne point croire à l'omnipotence de son moi; et il lui semblait n'avoir pas trop à s'étonner de n'être pas aimé pour lui-même. Mais quand la vérité se dévoilait ainsi brutalement, lorsque la femme qui avait versé sur vous les délicats, les troublants aveux de ses yeux humides, de ses lèvres tremblantes collées à vos lèvres, de ses bras, de ses cuisses enserrant votre corps, quand la femme dont on avait goûté la peau savoureuse, les beaux seins mûrs, venait avec une telle quiétude, une telle clarté vous révéler la sécheresse de son àme, ses calculs mesquins — et combien vous aviez été naïf, gobeur en prenant pour du comptant ses baisers, ses vénales caresses, et comme ridicule en lui rendant ses étreintes, en vous pâmant sur son giron... ça c'était dur tout de même!
iM. Nicole se leva et très froidement :
— Soit, vous avez raison. Je suis ridicule en insistant, n'en parlons plus. Mais comment espérez-vous obtenir le silence de Casplégat?
— Voilà, fit la belle matrone. J'ai beaucoup réflécbi... il n'y a qu'une chose à faire : il entrera dans la famille, il épousera Hortense.
— Lui?
— Oui, je pense qu'il n'y a pas à le regretter. Ce n'est pas un si mauvais parti. C'est un garçon rangé, sage, très laborieux et qui a des économies. C'est grâce à lui que nos affaires marchent bien.
— Oui, réfléchissait le rentier, cela devait arriver. Ah! il a bien mené sa barque, le gaillard!
— Qu'en pensez-vous?
— Je pense que cela vous regarde, madame.
— Vous n'approuvez pas ce mariage?
— A vrai dire, non, car votre... protégé me... dégoûte, là! Mais je répète que ces choses vous regardent seule... je n'ai pas à m'en occuper.
— Pourquoi? questionna madame Poujade. Sommes-nous brouillés parce que... Ah! vous êtes bien tous les mêmes, vous autres hommes!
Voilà, quand vous n'avez pas ce que vous voulez, vous...
— Nous rompons? Mais je crois que, vous autres femmes, vous possédez un autre travers, celui de vouloir être cajolées, adulées, entretenues de continuelles prévenances , comblées d'attentions et même de cadeaux sans qu'il en coûte rien à votre repos, à votre réputation, c'est-à-dire à votre amour-propre... sans fatigue, sans peine et sans danger. Bref, d'ailleurs je vous rends votre liberté sans plus de mots.
— C'est bien, fit madame Poujade.
Mais en sortant elle eut un singulier sourire qui accueillait bien ironiquement cette affectation d'indifférence et de mépris.
En s'en retournant, la belle matrone s'affermit de plus en plus dans l'idée d'un mariage entre sa fille et Casplégat. llurtense atteignait ses vingtsix ans, il était bien temps de la marier l Avec sa raideur d'attitude, ses désarçonnantes ambitions elle avait éloigné tous les partis possibles de la ville, les fils de commerçants aisés; et maintenant personne ne se présentait, le bruit courant qu'elle voulait le Prince cbarmant ou le niar(juis de Carabas.
Le difficile était d'obtenir le consentement
d'IIortense. Aurait-elle la sagesse de comprendre toutes les raisons qui imposaient cette quasi mésalliance? Un jour donc elle la prit à part et se décida à confesser son projet. Madame Poujade s'était munie d'argumentation pour vaincre les résistances prévues de la jeune fille. Mais sa surprise fut grande lorsque celle-ci lui répondit de son air calme :
— Mais j'allais justement t'en parler, maman.
Madame Poujade eut d'abord une crainte qui la fît ciller et plaqua une rougeur à ses pommettes. La jeune fdle savait, elle aussi ! Elle fut tôt rassurée par les explications qui suivirent cette déclaration.
Bien sûr, ça paraissait drôle d'épouser ce petit rustre qui, dix années auparavant, avait fait son entrée dans Montagnac, avec un méchant costume de rechange noué dans un mouchoir?
Mais quoi! fallait-il coiffer sainte Catherine ou prendre un employé de bureau à quatre-vingts francs par mois? Aucun bourgeois, aucun fils de négociant ne la demandait. C'était assez attendre. Après tout, l'ouvrier limousin était présentable. Il parlait, marchait avec une assurance posée et commençait même l'arrondissement
d'un ventre de propriétaire. Un peu de ventre faisaitbien chez l'homme. Ça donnait de l'aplomb, de la consistance.
Puis Tàge chez Hortense mettait à la raison les petites folâtreries de la dix-huitième année. Et brusquement après le dernier ran tan plan des coquetteries, des frivolités de la prime jeunesse, entraient pour une installation définitive les instincts positifs delà race. Hortense repliait un à un ses menus rêves puérils. Un souci s'ancrait en l'exigu local de son cerveau, celui de l'argent. Et sa figure, ses allures, ses toilettes n'avaient plus le joli air de jeunesse et d'amour.
Ce fut elle-même qui se chargea d'amener le Rousset à la demander à son père. Elle eut tout à coup des prévenances gracieuses : à table elle lui offrait des biscuits, lui passait la carafe d'eau. Quand ils sortaient, elle prenait son bras. Puis elle fit des allusions : les gens qui les rencontraient devaient les prendre pour mari et femme. Elle raconta que plusieurs fois des personnes qui ne le connaissaient pas lui avaient dit :
— Est-ce que votre mari n'est pas là ?
— Eh pourquoi pas? faisait-elle avec un petit
rire. Ça pourrait bien arriver un jour... qu'estce qu'il y aurait d'étonnant?
Les allusions naturellement aboutirent à une explication nette. Et ITortense conseilla au Roussel de parler tout de suite au père.
Celui-ci à la confidence s'ahurit. Il considéra l'ouvrier, les sourcils arqués, la face comiquement stupéfaite. Non, vrai, il n'avait jamais pensé à cela. Mais à la réflexion, et surtout après l'expression formelle des volontés de sa femme et de sa fdle, il trouva la chose toute naturelle, se traita même d'imbécile pour n'y avoir pas songé le premier.
Ils manigancèrent un projet qui flattait extraordinairement l'amour-propre du Rousset : sur l'enseigne, à la place de la modeste et brève exergue : « Poujade, bottier », on écrirait en grosses lettres dorées :
« MAISON HENRI POUJADE & ETIENNE CASPLÉGAT.»>
Le mariage fut arrêté pour les derniers jours d'octobre 1885.
Une après-midi de septembre, Poujade entra en coup de vent chez M. Nicole qui achôvait de déjeuner.
— Landry est mort ! balbutia- t-il.
Le rentier se dressa tout pâle.
— Oui, d'un coup de couteau... un couteau de cuisine... à la gorge.
M. Nicole décrocha son chapeau, jeta sa serviette sans la nouer, bouscula la servante qui lui apportait le café et les deux hommes sortirent.
Rue Maine de Biran,la sinistre nouvelle rapidement colportée avait groupé les gens sur leurs portes. La boutique du sabotier s'encombrait. Poujade et son compagnon fendirent l'attroupement, grimpèrent au deuxième étage.
Landry râlait au milieu d'un cercle de femmes qui s'activaient autour du médecin mandé en toute hâte. Du sang dégoulinait sur la peau tachant la chemise, maculant le blanc torse. Marguerite au chevet se lamentait : Hector droit, raîde, les yeux secs, brûlés de fièvre, serrait la main pendante de son père.
Soudain le curé de Notre-Dame entra et l'on fit évacuer la salle. Quand au bout d'un quart d'heure il sortit, le rentier rencontra les yeux dilatés et fixes de l'agonisant plantés sur lui. M. Nicole eut un frisson. Il crut lire dans ce regard qui allait s'éteindre une poignante tristesse, en même temps qu'un intense et muet reproche.
Et tout à coup il s'avança, loucha la large paume inerte qu'Hector gardait entre ses doigts crispés. Alors un sourire détendit les lèvres du normand. Il murmura, une strie de gaité rayant sa prunelle :
— Je rrencontre en sortant d'ia caserne... Puis les doigts libres au-dessus des draps fé-
brilèrent et lugubrement tricotèrent avec le fd invisible de la mort. Une femme chuchota :
— Voilà qu'il fait son paquet.
Subitement une colère constricta la face de
Landry. Ses yeux suivaient Michel Mansade qui entrait effaré sur la pointe des pieds. Landry articula, le regard dévié sur Marguerite :
— Ton frère !
Un hoquet secoua le torse, une écume moussa sur les lèvres, les yeux se vitrèrent.
L'immobilité.
Aussitôt les douleurs spectantes éclatèrent. Marguerite hululait, sortait son occulte réserve d'humanité ; les mouchoirs dépliés frottaient et rougissaient les paupières des femmes, cependant qu^Hector, la face dans les draps, sanglotait.
Et durant que Poujade et M. Nicole procédaient à la suprême toilette, l'apologie du défunt commençait.
Ah ! c'était un homme bien vaillant I Et sage, économe, rangé... jamais il ne sortait. Tout pour sa femme et ses enfants... mourir si jeune tout de même !
— Voilà, hoquetait Marguerite, le masque ruisselant, ça l'ennuyait trop d'être bon à rien comme ça depuis sa maladie, de rester toute la journée à rien faire. Vous comprenez, le pauvre homme il s'ennuyait trop.
La pitié vira ensuite sur Marguerite. Pauvre petite femme I
Six enfants qui lui restaient sur les bras et un commerce à faire marcher ! Il y avait des gens qui n'avaient pas de chance.
Comme le père Mansade entrait, la veuve se précipita dans ses bras en lui disant qu'il arrivait trop tard. Les pleurs à nouveau jaillirent. Et ainsi à chaque apparition d'un visiteur.
Tout à coup Michel qui tournait par la salle, nerveux et saccadé, dit en patois à sa sœur :
— Il faut s'occuper de l'enterrement. Moi, je ferai ma rue.
11 ajouta affirmatif, le chef dressé :
— Je ferai venir tout mon quartier, j'en réponds.
Le soir, vers les neuf heures, M. Nicole remonta
chez la veuve Landry. En tout quatre personnes assises loin du lit, dans la rigide et muette attitude de gardiens de cadavre. Le rentier s'étant rapproché découvrit le visage du mort caché sous un voile de tulle.
Sous la marmoréenne blancheur de l'épiderme les traits affinés, ascétisés par la mort accusaient leur dessin vigoureux. Le front immense et découvert, sans une ride semblait de génie. Et courbé sur le cadavre, Nicole scrutait l'effrayant mystère. Quoi, ces poings de titan ne brandiraient plus leui* formidable colère? Voyons, est-ce que Landry n'allait pas se lever, crier dans son large rire d'autrefois :
— Comment ça va, monsieur Nicole ?
Parfois aux lueurs clignotantes de la veilleuse
une ombre vacillait sur le visage du normand, et le rentier angoissé se courbait davantage guettant un éveil, un subit retour de la vie.
Mais la peau restait froide, les membres rigides.
C'était bien fini.
Immobile au pied du lit, Hector regardait fixement son père. Sa mère, le touchant du doigt, lui chuchota :
— Va te coucher.
— Non, fit-il de la tête.
Là, seul et lucide à côté des femmes qui dormassaient sur leurs chaises, il s'obstina toute la nuit.
L'enterrement eut lieu le surlendemain, à une heure de l'après-midi. Les invités plus particulièrement amis de la famille s'aggloméraient dans le magasin, dans l'appartement du second. Les autres stationnaient dans la rue.
En la chambre muptiale : les Labosse mandés par dépêche de Périgueux, Zéphyrin et sa femme, la veuve Mouquin, M. Nicole, le grand Motier, Poujade, Hortense, le Rousset, Noémi, la Boulotte.
Michel descendait, remontait, gambillait distribuant, l'air ahuri, grotesquement navré, des poignées de main, examinant la rue où se massaient des toilettes sombres. A chaque remontée il chuchotait à Marguerite :
— Tu sais, il y aura beaucoup de monde !
— Malheureux, oui, fit la Boulotte, la rue est pleine.
Une satisfaction courut sur le visage de Marguerite. Le grand Motier avec son sérieux solennel ajouta :
— Ça fait toujours plaisir et honneur.
LE UOUSSEÏ 801
Etienne Caspl(5gat raide, sanglé dans sa redingote de drap noir, quille sur une jambe s'arcboutaità une croisée. Le chef droit, immobile, il regardait le vide, très occupé de sa contenance et s'imaginant converges sur lui tous les regards des assistants.
A son côté Hortense, la taille exactement prise dans sa robe de lainage, bombait sa froide poitrine, examinant le monde, les yeux d'aplomb.
Depuis un moment M. Nicole observait le jeune couple. Leur air solide et triomphant le frappa. Il songea qu'ils éiaient nés pour faire leurs affaires et vivre. Et cette réflexion le fit sourire amèrement.
Puis tout à coup il considéra le cadavre du sabotier.
-^ Un vaincu de la vie, celui-là ! murmura t-il.
Comme il se tournait, il aperçut dans la glace de l'armoire sa propre image plissée, avec sur la face chinée de rides, griffée par les années une expression d'affaissement, de désolé scepticisme.
— Et moi aussi ! ricana-t-il.
Cependant on mettaitle corps en bière. Le cercueil très lourd fut descendu dans le magasin.
Bientôt le clergé arriva, dépêcha le rite sa-
cramenlel. Puis on emboîta la bière dans le corbillard qui démarra au pas lent des chevaux funèbres. Derrière, le cortège rubannait, et sur son passage les gens se tassaient aux portes.
Et tout à coup le convoi s*engouffra sous le porche de l'église.