‹ Le Roy SoleilChapitre 1 sur 8 · AVANT-PROPOS · texte numérisé non relu

AVANT-PROPOS

Le Roy Soleil, union magistrale de deux mois fulgurants c[ui, par delà les siècles, demeurera Féblouissant symbole de rAutoi ité absolue et de la Puissance infinie, de celte Majesté royale enfin, « la seconde après la divine », suivant Ténergique expression de Richelieu, astre terrible et bienfaisant qui, tour à tour, caresse ou consume de ses ravons de feu. Toute Tiiistoire de celui qu'on a appelé le Grand Roi est contenue dans ces sUlabcs de splendeur, le Roy Soleil.

Le jour où, dans l'orgueil de sa toute-puissance, Louis XIV jjrit pour emblème un soleil dardant ses rayons sur le globe, avec celte dc\ise : « JSec plurihi(s impar dont la traduction littérale est a pas même inégal ii. plusieurs soleils », il ne se doutait certainement pas qu'il allait syntliéliser, d'une image parlante en ([uelque sorte, les trois périodes caractéristiques de son long rèane de soixante-douze ans, — la naissance avec la montée liardie vers le zénilli, — l'apogée plein de vertige, — et la descente progressive, fatale juscju'au goulïre inévitable.

Comme l'astre lui-même, en effet, c'est dans les vapeurs troubles tl'une aube indécise qu'il prend naissance, au milieu de nuages trinceudic, de brunies inquiétantes, de lueurs sanglantes, à travers les incertitudes, les tumultes, les tueries de la Fronde, dans l'éclair des coups de feu de Rocroy, de A'ordlingen, de Lens, entre les bleuâtres fumées d'encens, les ors lumineux des nefs

Il AVANT-PROPOS.

d'église pavoisées fie drapeaux et les blanches famées de canonnades, les pourpres sinistres des champs de bataille, avec l'écho des derniers grondements de la guerre de Trente ans.

Peu à peu il s'en dégage, dépasse les cimes accidentées qui l'empêchaient d'être vu dans sa gloire. Il connnence à liriller par lui-même, à mesure que disparaissent ceux qui léclipsaient ou le dominaient. 11 surgit, (ont jeune, si triomphalement beau, si majestueusement superbe, (ju'il semble la Majesté personnifiée et c[ue tous les ccx'urs volent vers lui.

Déjà il s'alfirme, aveuglant cl implacable comme le soleil, dont, à quinze ans, il a emprunté les rayons pour figurer dans un ballet, dont, à dix-huit ans, il a pris ensuite la devise, lors d'une féte au Palais-Ro\ al, et dont ini anliipiaire courtisan imaginera enliiî l'endjlème délinilii avec le « I^ec pliirihus inipar » pour l'en décorer, à pro[)os du fameux Carrousel des Tuileries, où le Roi, âgé tlo vingt-quatre ans, figurera à la tête du ([uadrille des Romains.

Il grandit eu éclat, en force, en puissance, il ne connait plus c[ne lui; il devient la volonté unic[ue et absolue : il est l'Etat.

Insensiblement, avec son amour du trasail, sa conscience du métier de Roi, son instinct de la majesté, son orgueil tcjujouis croissant, il s'est élevé dans sa gloire de plus en plus grande, de plus en plus ravonnanle, s'imposant aux Espagnols, s'imposant au Pape, s'imposant au dehors, s'imposant au dedans, s imposant à tous. Vainqueur sur terre, vainqueiu' sur mer, il combat avec succès les Flandres, la Hollande, l'Espagne, l'Empire, en même temps que les fêtes se succèdent avec un faste inouï aux Tuileries, à Versailles, que les arcs de trionqihe se dressent à Paris, qu'il est reconnu comme le maître absolu.

Il a tout elTaeé autour de lui. Seul, terrible comme le soleil à

AVANT-PROPOS. m

midi, il atteint le zénith. Il est bien maintenant la pnissance, Fautorité unique, le Roy Soleil qui réeliauffe, caresse, fliit germer, mûrit, mais aussi dessèche, incendie, foudroie. C'est l'apogée de l'astre roval, sous les ravons duquel grandit, se développe la pléiade merveilleuse des grainls hommes dans toutes les hranches du génie humain. Pour la jjlnparl il n'\ a de vie qu'à la cour, dans sou éblouissement; la dél'aveur, l'exil, Tenvoi dans les terres, en province, c'est la souffrance, le froid, l'hiver : dès (pie le soleil ne les chauffe plus, certains dé.scspèrent et meurent.

Puis il continue sa marche, lourd de gloire, pesant crorgueil as,sou\i. Mais maintenant il ne saurait monter plus haut et il ne peut pas non plus rester stationnaire; le zénith atteint, il lant redescendre. Le poids même de tant de gloire rentraine : la courbe est là, implacable. Déjà les victoires sont moins éclatantes, les coalitions plus redoutables et des taches apparaissent de plus en plus visibles siu' Tor étincelaut et jus([uc-l;i intact du globe embrasé : Révocation de l'Édit de Nantes; incendie du Palalinat; tentative de Restauration des Stuarts; disparition successive des grands hommes.

C'est le déclin. Ces traits si beaux, si nobles, se dm-cissent, se creusent; les plis plus épais alourdissent la pureté des ligues, la netteté îles contours : les taches du soleil augmentent. Défaites de |)lus en plus graves, humiliations de |)lus eu plus fortes, deuils continus et épouvantables, mi.sère physique, misère morale! 11 desceiul, descend encore, frappé dans sa chair, frappé dans son cœni', frappé dans son orgueil, atteint dans tout ce ([ui faisait sa puissance, sa joie, sa raison d'être.

Toute sa famille disparait; toute l'Elurope se ligue contre lui. Il voit venir la luiit profonde, glaciale, oii il va bientôt s'engloutir, axant vécu soi\antc-di\-sept ans, avant régné soixante-douze ans,

Page 1