‹ Le Roy SoleilChapitre 6 sur 8 · LA NUIT · texte numérisé non relu

LA NUIT

Les dix-sept dernici'cs années de ce long l'ègne, si chargé d'événements, niarcpicnt nettement le déclin de l'astre roval parvenu au dernier quart de sa course enflammée. Après l'éblouissante période de l'ascensiou, après la triomphale apothéose de l'apogée, après les l'autes et les premiers revers, voici les délaites de plus en plus graves, voici les écrasants deuils de famille aux lourds plis funèbres, voici tous les indices précurseurs de l'anéantissement final, oii va tomber, déchu d'une partie de sa gloiie, écrasé de douleur, toujours orgueilleux et majestueux cependant, dans les lueurs empourprées et saignantes du couchant, dans les vapeurs violacées (le rhori/,on, dans la sombre mer des ténèbres, dans la nuit sépulcrale et éternelle, le Uoy Soleil.

Si la paix de Ryswick avait pu maintenir la concorde un certain temps entre tous les belligérants, les agissements de l'ambitieux Louis XIV n'allaient pas tarder à ronqire ce bon accord et à provoquer de nouveau la guerre.

En effet, la succession d Es])agne devait prochainement s'ouvrir, é\ eillant à la fois la convoitise des Maisons de France, de Ba\ ière et d'Autriche, cjui pouvaient invoquer leurs droits identiques à ce riche héritage, sans (pi'il fût possible pour elles de s'entend l'c, après les atiocités dont la gueri'e

précédente avait été le prétexte, surtout depuis l'incendie sau\ âge du Palatinat que l'Empereur ne pardonnait pas à Louis XIV.

Mais l'Europe entière était intéressée à ce qui allait se passer, notamment à ne pas laisser une ])art trop importante revenir à l'un de ces dangereux compétiteurs, l'Empereur ou le Roi de France, dont la suprématie sur toutes les autres puissances eut alors été écrasante. D'un autre coté, la crainte de ^oir l'Empereur bénéficier seul de la succession avait poussé Louis XIV à laire avec Guillaume III un tiaité secret pour imposer à l'Europe une espèce d'arbitrage, afin de déterminer le futur partage, partage qui avait été conçu avec une singulière modéi atiou de la part du Uoi (Traités de La Haye, 1698, — de Londres, 1700).

Cbarlcs II, roi d'Espagne, mort, son testament ouvert, on apprit avec surprise (pi'il instituait pour sou bériticr, pour roi d'Espagne, de Waples, des Pays-Bas et du Nouveau Monde, Pbilippe, duc d'Anjou, second fils du Daupbin, à condition qu'il renoncerait à tout droit sur la couronne de France (novembre lyoo).

Un conseil lut tenu à Fontainehleau, oii se trouvait en ce moment la Cour, pour savoir la conduite qu'on devrait suivre en face de cette ré\élation inattendue, et les débats se prolongèrent du q au 10 novembre entre Monseigneur et les trois Ministres d'État, le cbancelier Pontchartrain, Beauvilliers et le marquis de Torcy, dans l'appartement de M""' de Maintenon, en présence du Roi. Accepter l'héritage, c'était, t(')t ou tard, la guerre inévitable. Beaux illiers se prononçait pour l'observation des traités a\ec l'Angleterre, qui réglaient le partage; Pontcbartrain restait neutre; Torcy était pour l'acceptation. Le Grand Daui)liin réclama son « héritage ». Le Roi écouta, et, après avoir consulté M'"" de Maintenon, qui approu\a le Dauphin, ne dit rien.

Le mardi i6no\ eml)re, la Coiu- étant revenue à Versailles, » le Roi », — rapporte Saint-Simon, — au sortir de son lever, fit entrer l'Ambassadeur d'Espagne dans son cabinet oii M. le diic d'Anjou s'était rendu par les derrières. Le Roi, le lui montrant, lui dit qu'il jiouvait le saluer comme son Roi. Aussitôt il se jeta à genoux a la manière espagnole pour lui faire son compliment. Ensuite le Roi fit, contre toute coutimie, ouvrir les

deux Ijattants de la porte de son eabinet et coiniiiaiida à tout le inonde qui était là presque en foule d'entrer; ])uis, passant majestueusement les yeux sur la nombreuse eompagnie :

„ — Messieurs, leur dit-il en montrant le duc d'Anjou, \oi\h le lioi d'Espagne. »

Ces mots annonçaient qu'entre l'Espagne et la France il n'y avait plus de Pyrénées.

Cet héritage accepté, un petit-fils du Koi de France Koi d'Espagne, c'était l'équililire européen, plus encore, l'étpiilibre universel rompu. C'était le Roy Soleil devenu le Monarque de l'Univers, au-dessus de tout et de tous, l'astre remonté au zénith. Avec l'héritage espagnol la France avait pour frontières : au nord l'Allemagne et la Hollande par les Pays-15as ; au sud l'Afrique par Gibraltar; à l'est l'Italie par Naples et la Sicile; et sa puissance s'étendait jus(|u'aux deux Aniéri([ues. Réalisant le réve de tout son règne, le Roy Soleil pouvait croire que désormais l'astre dont il avait fait son emblème, comme sur l'empire de Cbarles-Quint, ne se coucherait plus jamais sur ses Etats.

Devenu Philippe V, le duc d'Anjou franchit la Ridassoa le 22 janvier 1701 ; le u) lévrier suivant, le nouveau Roi d'Espagne entrait à Madrid oii il fut reçu triomphalement.

Une fois de plus, l'orgueil de sa toute-puissance fit perdre à Louis XYV ce passager sentiment de prudence et de sagesse qui l'avait poussé à conclure mie sorte d'alliance pré\entive avec Guillaume III, et il crut de nouveau pouvoir braver toutes les nations.

Déjà, du fait de l'acceptation de l'héritage, il a\ ait l'Autriche dressée contre lui; il se brouilla mortellement avec l'Angleterre, non seulement en ne se justifiant pas, aux conférences qui eurent lieu à La Haye, auprès de Guillaume lil de la nou-e\éculion du Traité autrefois consenti avec lui à La Haye et à Londres, mais encore en faisant, à l'instigation de M""' de Maintenon, rendre publiquement les honneurs royaux au fils de Jacques II, lorsque celui-ci mourut à Saint-Germain le 16 septembre 1701, et reconnaître dans le jeune pi ince de Galles, Jacques III.

En outre, véritable ]irovocation à toute l'Europe, il fit enregistrer par le

Parlement de Paris des lettres patentes conservant à Philippe V ses droits à la Couronne de France, malgré les termes précis du testament de Charles II. En même temps, violant le traité de Ryswick il avait fait chasser les Hollandais des places qu'ils occupaient dans les Pays-Bas.

Aussitôt, en réponse à ces hravadcs, l'Autriche, la Hollande et l'Angleterre formaient sous le nom de Grande Alliance une coalition contre la France et l'Espagne, coalition à laquelle devaient bientôt se joindre le Duc de Savoie et le Roi de Portugal.

Guillaume III étant mort, le 19 mars 1702, des suites d'une chute de cheval, sa belle-sœur Anne Stuart, que dominait sa favorite, la duchesse de Marlborough, le remplaça sur le tronc et dans la coalition. Les trois chefs actifs et militants de la coalition étaient le grand Pensionnaire de Hollande Heinsius, le duc de Marlborough, et le prince Eugène, triumyirat redoutable, dont l'union puissante devait faire plier l'orgueilleux T.otus X.TV

et contribuer à éteindre de plu^ en plus les rayons du Roy Soleil.

Celui-ci, malheureusement, n'avait plus à leiu- opposer les grands Ministres ni les grands hommes de guerre des temps héroïques et splendides de son règne. De Lionne est mort en 167 1, Turenne en ifiyS, Colbeit en Condé en 1686, Duquesne en i()88, Louvois en 1691, Luxembourg en ifigS, Tourvillc en 1701; Vauban, depuis qu'il a écrit la Dùiie Uoyak' si patrioti(|ue, Catinat, sont en disgrâce. Pour tenir tête à ces rudes capitaines et conduire nos armées au combat, il lui fallait se rejeter sur des hommes de second ordre, sui' des lavoris comme le ministre Charaillart, plus lort au billard qu'aux affaires de l'Etat, ou le maréchal de Villeroy, préoccupés avant tout de plaire au Roi el de ne pas déplaire à M""' de Maintenon. En réalité, c'est elle qui a toute l'influence, puisqu'elle gouverne le Roi et que celui-ci donne ses ordres lui-même directement aux généraux, dirigeant les opérations de guerre de Marly ou de A ersailles, ce qui provoquera de véi itables désastres.

Dans de pareilles conditions, l'avenir de la Erance s'assombrit terriblement ; les échecs vont se succéder pendant cette guerre désastreuse, qui durera treize ans, désolant les dernières années de Louis W\ . Celui-ci n'aura pour se consoler que la gaieté gamine de la jeune Duchesse de Bourgogne, fdle du Duc de Savoie et femme du fils aîné de Monseigneur le Dauphin, le Duc de Bourgogne. Elle saura ai racher quelques suprêmes lueurs à l'astre de plus en plus plongé dans les vapeurs envahissantes du couchant; elle lui rendra c|uelqucs-uns de ces beaux rayons, dont l'éclat passager l'aidera à croire encore à son prestige.

Elle seule anime un ])eu l'austère et morne cour autrefois si brillante, si gaie, si vi\ ante, grâce à cet enjouement jierpétuel, à cette familiarité impudente, que le vieux Roi tolère et dont il s'amuse, lui, dont M'"' de Maintenon écrira dans ses l\/e/noi/-es que c'était « l'homme le plus inamusable de France », tant il était de\enu triste, morose, ayant perdu toutes ses alertes habitudes de jeunesse pour se montrer paresseux, manger au lit, passer des heures engourdi au fond de son grand fauteuil.

Ils sont là tous deux, le Roi, appesanti depuis la soixantaine. M"" de Maintenon, confite dans son égoïsme dé\ ot et impérieux, dans l'amertume

tle ses réflexions, chercliaiit au contact de cette jeune femme, presque une enfant, à récliaulf'cr leur vieillesse f|innteuse et souffrante ; et M""' de Maintenon, si prude, dira d'elle : « Elle est charmante et ses défauts uK^me sont admirables. •>

C'est que, avec les t;rands généraux, avec les i^rands ministres, ont disparu éi^alement les grands écrivains, les grands artistes, qui se pressaient autour de l'astre en ])leine force, dont les rayons d'or les baignaient et enflammaient leur génie. Après Molière f 1673), Corneille (1684), Perrault (16SS), Van der Meulen, Bruant et Lebrnn (ifigo), Puget(i6g4), Mignard et La Fontaine ( iOqSJ, M'"' de Sévigné f i6i)6), Racine (iCxjc)), il ne l'este plus que Boileau vieilli et vivant à l'écart à Autctiil, que Bossuet sans voix, que lligaud, Saint-Simon, quelques autres. A mesure que l'astre décline, semblent s'évanouir ceux (|ue sa chaleiu- faisait vivre et aidait à resplendir.

Les débuts de la guerre sout lamentables, après des semblants heureux comme d'avoir affermi Philippe V sur son tr()nc et conservé les positions avancées d'Italie, d'Allemagne et des Pays-Bas.

D'abord Catinat est rappelé, n'ayant pu, malgré sa valeur, empêcher le prince fùigèue de descendre en Lomhardie, et s'étant l'ait battre à Carpi (9 juillet 1701J. Son successeur, c'est \ illeroy, le favori, incapable, suffisant, plein de présomption, qui est d'abord repoussé à Cliiari ( V' septembre 1701^ puis battu complètement à Crémone et pris parles Impériaux c|ui avaient pénétré la nuit par lui ancien af|ueduc dans la ville et s'étaient ensuite retirés. C'est au sujet de ce combat (pie courut le célèln-e quatrain :

l'rancais, rendez i;r,ioe à lîellom'; \ otre bonheur est sans é^iil :

Vous avez conservé Crémone Et perdu voti'e Généjal.

Ce fut le Duc de \ eiidôme, arrière-petit-fils dUeuri 1\ , un étrange mélange de vices et de génie, ipii remplaça Mlleroy et se montra, par le courage, digne de son grand ancêtre le Béarnais. 11 commença par remporter les deux victoires de Santa Vittoria et de Luzzara (juillet-août 1702) avantd'envaliir le Tyrol et d'être forcé à la retraite par la défection du Duc de Savoie.

Sur le Rhin, Catinat, rentré en gràce^ que le Ivoi avait envoyé avee Villars, commandait à Strasbourg- ; il ne put empêcher les Impériaux de s'emparer de Landau, après Brisach, Phllipsbourg et Rehl (lo septembre 1702) et se retira presque aussitôt pour ne j)lus reparaître aux armées.

A illars, demeuré seul, prit l'ollensive. De tous les généraux, c'était celui qui rappelait le plus les grands capitaines de la période glorieuse du règne. Il remporta la victoire de Friedlingen (3o septembre- 14 octobre 1705.) contre le prince de Bade, victoire à la suite de laquelle ses soldais enthousiasmés l'acclamèrent Maréchal de France : Louis XIA' ratifia par une lettre de sa main cette nomination. Il semblait que, avec lui, la l'ortune fut revenue aux Français, car le <j mars 1703, ^ illars s'emparait de Rehl, allait de succès en succès, et, le 20 septembre de la même année, battait complètement le comte de Styrum en Ba-s ière, à Hochstedt, près d'Lîlm.

C'est à ce moment que le Roi l'envoya dans les Cévennes, pour réduire les Camisards que Montrevel n'avait pu vaincre définitivement, malgré deux défaites essuyées par leurs troupes sous les ordres de Ca^ aller et de Roland. Usant tour à tour de rigueur et de clémence, Villars parvint à séduire le chef principal, Cavalier, et à lui faire signer, le 17 mai 1704, un traité qui termina la révolte, tandis que Roland succombait un peu plus tard, les armes à la main, au château de Castelnau, le i3 août 1704.

Pendant que Villars était employé à cette lutte fratricide, Vauban et le duc de Bourgogne prenaient d'abord Brisach, et Tallard battait le ])rince de Hesse devant Spire, puis faisait capituler Landau.

Mais, après une dernière victoire de Boufflers à Eckereu (3o juin i7o3), le prince Eugène, Mariborough et Louis de Bade étant parvenus à concentrer toutes leurs forces contre les Français, la fortune changea. Malheureusement ils ne trouvèrent devant eux que Villerny, Tallard et Marsin; aussi, le i3 août 1704, ils battaient si terriblement l'armée française à Hochstedt et Blenheim, que 2G bataillons et 12 escadrons mettaient bas les armes en rase campagne. C'était un tel désastre qu'il porta la terreur à Versailles, ou l'on était resté pendant six jours sans nouvelles; la consternation, l'indignation furent si violentes que les parents des malheureux prisonniers

('■taicnt oblii^és de se cacher pour ne |)iis être iiisnlrés. Celte délaile nous faisait perdre l'Alleiniiijne. En mi'nie temps, on apprenait qne la flotte anglaise, commandée par l'amiral Ilook, venait de s'emparer de Gibraltar (1704); les Anglais ne devaient jilus l'abandonner.

Cette aimée 1704, Bossuet iiioui ait. Il s'en allait, comme s'il eût comjiris que sa grande voix élo([uenle devait s'éteindre, ne pouvant plus désormais faiie retentir les voûtes des basiliques de ces triomphantes oraisons funèbres, dans lesquelles il célébrait en accents magnifi{|nes les victoires de son Maître et de son Roi.

C'est ainsi que les unes après les antres, comme autant de signes célestes, tombaient dans l'éternelle nuit les phniètes éclatantes qui avaient gravité autour du Uoy Soleil. Après elles, on ne devait plus voir briller au ciel de France (pie de rares météores comme Villars ou A'endomc.

En effet, ce n'était f|ue le commencement de nos revers; si, en Italie, Vendôme remporta encore (piel(|ues succès ainsi que La Feuillade, en Catalogne l'Archiduc Charles enlevait à l'Espagne Barcelone, que nous ne pouvions reprendre, et Philippe V devait quitter sa capitale, 011 il ne jiouvait rentrer (jue ramené par I5er\\ick. Dans les Flandres Villeroy se faisait si cruellement battre par Marlborough à Ramillies ('24 iioùt 1706) (|uc les Pays-Bas étaient en grande partie perdus pour nous; nous avions 5. 000 hommes hors de combat et 011 nous faisait k'î.ooo prisonniers : ce désastre rap- ]5elait celui de Blenheim. Louis XIV, dans sa faiblesse pour son favori, ne trouva à lui dire f[ue ces mots ([uand le vaincu reparut à Versailles :

« Monsieur le Maréchal, ou n'est plus heureux à notre àgel »

Les défaites se succédant partout avec une continuité désolante, La Feuillade, battu à Turin (7 septembre i7o(')), nous faisait perdre l'Itahe.

Cependant, sur le Rhin, Villars tenait téte avec succès à la coalition et tentait de s'entendre avec le Roi de Suède Charles XII, pour lui laire prendre à revers l'Autriche; nuiis Charles Xtl ne pensait fpi'à atta([uer la Russie, et cet es|ioir fut déçu.

Désormais la France était à la merci de ses ennemis, bien que Berwick eût reuiportéla victoire d'Almanza en Espagne, le 25 avril 1707, que \ illars, forçant les lignes de Stolholén, le 2!] mai 1707, eût délivré les prisonniers

de Bleiihcim, et que Tessé eut contraint à la retraite le prince Eu£jène et Victor-Amédée qui avaient; envahi la Provence en juillet 1707.

Pendant ce temps Louis XIV, par une condescendance qui jnouvait à (|uel point il en était arrive, se rencontrait avec le juif Samuel Bernard, le plus riche financier du temps, que le contr(')lenr général des finances Desmarets, successeur de Chamillart, avait supplié de venir le voir et auquel il avait donné rendez-vous au palais de Marly. Oubliant sa majesté et son orgueil habituels, le Roi était venu retrouver le visiteur, en train de causer avec Uesmarets ; il se montra ])lein d'attentions pour le ban([uier, lui laisant visiter lui-même les jardins et les appartements de Marly, et conquit par cette bonne grâce l'appui financier de Samuel Jîernard, pour faire face à ses liesoins d'argent, car chaque nouvelle année de guerre accroissait la misère du royaume dans des pro|)ortions formidables.

Pour comble d'infortune, cette guerre ne se signalait plus pour le Roi que par de nouveaux désastres. C'est en vain qu'il mettait à la tète de ses armées des Princes pour essayer de relever leur prestige. Ainsi l'ainé de ses petits-fils, le duc de Bourgogne, envoyé dans les Pays-Bas a\ec Vendôme, se faisait écraser à Oudenarde le 11 juillet 170S par Marlborough, dans d'épouvantables conditions, car il fallut que, le lendemain, cent escadrons, oubliés sur le champ de bataille, se fissent jour à travers l'ennemi victorieux, sabre au poing, dans un effort désespéré.

Ce fut cette défaite qui attira au duc de Bourgogne, élève du doux Fénelon, auteur de Télèiuaquc, la dure apostrophe d'un courtisan : « Vous aurez le royaume du ciel; mais pour celui de la terre, le Prince Eugène et Marlborough s'y prennent mieux que vous. »

La défense de Lille, dans laquelle le maréchal de Boufflers s'était enfermé, l'ut héroïque; mais le 23 octobre 1708 Boufflers, malgré ses prodiges de courage, et la population, malgré son endurance prodigieuse, durent capituler. Celte capitulation, le duc de Bourgogne l'apprit sans discontinuer la partie de volant à laquelle il était en train de jouer.

Un hiver terrible, comme on n'en avait pas vu depuis longtemps, avec 23 degrés au-dessous de zéro à Paris, ou tout gela, même la mer, le long des cotes, ou toutes les récoltes, tous les arbres fruitiers furent détruits, fut

le début de cette année 1709, qui devait provoquer la première humiliation de Louis XIV, en le forçant à se courber inutilement devant la Hollande pour essayer d'obtenir la paix.

La famine, la mort, l'émeute ravagèrent le royaume. M""= de Maintenon, elle-même, fut contrainte de manger de ce pain, appelé pain de disette, qu'on fabriquait avec de l'orge pour nourrir le peuple, tandis que les laquais du Roy Soleil couraient de porte en porte mendier à travers Versailles. De ses fenêtres Louis XIV, le cœur serré, entendait monter jusqu'à lui, sinistre clameur de fin de règne, le grondement des affamés, et le duc de Boufflers, à Paris, devait apaiser, à la porte Saint-Denis, une émeute, qui paraissait menacer de lancer les Parisiens à l'assaut de Versailles et de la Royauté. Le Roi fit fondre à la Monnaie sa vaisselle d'or, pour subvenir en partie aux besoins du Trésor et nombre de seigneurs l'imitèrent. Mais tout s'engouffrait dans cet abîme sans fond, la guerre.

A bout de rcssoui'ccs, Louis XIV implora la paix. Il se heurta alors à des conditions si dures, comme de renoncer à l'Alsace et de laisser chasser son petit-fds du trône d'Espagne, ([u'après avoir été jusqu'à l'extrême limite des concessions ([u'il pouvait faire, il envova à toute la France une lettre qui lut lue dans les paroisses, pour prouver l'impossibilité ou il se trouvait de répondre à de pareilles exigences, et décidant : « Puisqu'il faut faire la guerre, j'aime mieux la faire à mes ennemis ([u'à mes enfants ».

Le patriotisme de la France entière, de cette France exténuée, saignée à blanc, se réveilla pour approuver le Roi; les volontaires afiluérent et Villars, grâce aux enrôlements, put o|)poser une armée de 90.000 hommes et de 80 canons aux 120.000 hommes et aux iGo canons des alliés, pour engagera Malplaquet, près de Mous, la plus effroyable bataille du siècle.

Cette fois, la nation marchait d'accord avec le Hoi; le joiu' de la rencontre, le 1 1 septembre 1709, les troujies françaises, qui venaient de rece\oir leur ration de pain et qui ce|)endaut mouraient de faim, car chaque jour elles poursuivaient le Maréchal de cette plainte hurlante et touchante : « Donnez-nous noire pain quotidien », empruntée au Pater Nosler, jetèrent leur pain pour courir plus ^ ite à l'ennemi, baïonnette baissée. La lutte fut enragée; Villars reçut un ])alle au genou; mais, bien qu'il eût en partie écrasé la gauche de l'ejuiemi, iNIarlborough parvint cependant à remporter la victoire. A\anlage chèrement payé, car, s'il fit reculer les Français, ceux-ci n'avaient perdu que 8.000 hommes, lui avaient mis hors de coniliat 21.000 hommes et emportaient dans leur retraite les étendards et les drapeaux cpi ils avaient |iris.

La défaite était glorieuse, bien (pie les alliés se fussent emparés de Mons, et elle marquait un temps d'arrêt dans nos malheurs. C'était ]iour Louis XI"V l'occasion de reprendre les négociations avec les Hollandais. Les conférences eurent lieu à Gertruydemherg (17 10). De nouveau elles échouèrent en présence des inacceptables prétentions de la Hollande, qui ^ oulait obliger Louis XIV à fournir des troupes contre Philippe V. A son tour le Roy Soleil qui, autrefois en 1672, avait réduit la Hollande au désespoir, se trouvait dans la situation ou il l'avait elle-même placée par son aljsolutismc. C'était lui le désespéré.

Heureusement Vendôme allait rendre quelque éclat à nos armes. L'Archiduc Charles s était fait proclamer à Madrid sous le nom de Charles III, malgré l'opposition sourde des Espagnols, qui préféraient Philippe V; mais il n'osa rester dans la capitale, oii Philippe V rentra, acclamé.

Le duc de Vendôme, avec une armée renforcée de nombreux volontaires et encouragée par la présence à sa téte du Roi d'Espagne, écrasa littéralement, à Brihegua le S décembre, à Villaviciosa le 1 1 décembre 1710, les armées réunies des Anglais et des Autrichiens. Le soir de cette brillante victoire, qui assurait la couronne de Philippe V, Vendôme, montrant au Roi, exténué de fatigue, le monceau des étendards et des di apeaiix jetés en tas devant lui, lui dit :

« Je vais vous faire donner le plus beau lit sur lequel jamais roi ait couché. »

Ce fut ])our Louis XIV la fin de ses revers, car si l'Espagne était désormais sauvée, d'un autre côté les alliés allaient perdre un de leurs plus puissants appuis.

Dès janvier 171 1, la Reine Anne, d'abord brouillée avec Marlborough et son ancienne et impérieuse favorite Sarah Marlborough, plus tard craignant de voir l'Archiduc Charles, devenu Jùnpereur pai- suite de la mort de Joseph II, devenir trop ]nussant s'il conquérait l'Espagne, avait fait secrètement faire à Louis XIV des propositions de paix dont les préliminaires allaient être signés avant la fin de l'année.

Mais si, de ce côté, le Roy Soleil commençait à trouver un peu de repos et d'espoir, des deuils cruels se préparaient à frapper en lui le père, le grand-père et l'arrière-grand-père, avec une telle continuité que c'était comme si son propre glas eût sonné pour lui quelques années d'avance, et qu'il put voir dresser, de son vivant, devant ses yeux, toujours plus hautes, toujours plus envelop|)antes, les lugubres draperies des funérailles, derrière lesquelles son astre, autrefois si radieux, se voilerait à jamais.

Les dernières et si sanglantes batailles avaient empourpré de leurs fumées d'incendie son couchant; maintenant les vapeurs violettes du deuil montaient à leur tour, s'éj)aississant d'année en année, chaque mois plus foncées, avant l'inexorable nuit du lond)eau.

Le lo avril 1711, qu;ind, le mois précédent, Boilcau, le 'chantre exploits, s'était éteint à Auteuil, le Grand Dauphin, l'iiéritiei- de la couronne, était atteint à Meudon de la petite vérole et mourait le 14. Ce. fut une stupeur, car la maladie semblait d'ahord bénigne.

Désormais la Mort planait sur la Maison Royale, et cette première victime ne lui suffisait pas. Une année ne s'était pas écoulée, que le 5 février 17 12, la duchesse de Bourgogne, la gaieté, la dernière joie de ce grand et lugubre Versailles, était enlevée eu sept joius d'iuie sorte de fièvre pourprée. Le 18 février, le duc de Bourgogne succombait au même mal mystérieux et terrible, qui emportait encore, le 8 mars, son fils aîné le duc de Bretagne, âgé de cinq ans, n'épargnant que le duc d'Anjou, âgé de deux ans, et qui devait être Louis XV. Ce drame de la Mort avait été si foudrovant, il parut si étrange, que, (>omme au moment de la mort inexpliquée de Madame, autrefois, de sourds liruits d'empoisonnement coururent.

Le prince Eugène, cependant, malgré la défection de l'Angleterre, pensait pouvoir avec ses loo.ooo hommes battre les Français; il se voyait déjà les poursuivant jusqu'à Paris et assiégeait Landrecies, en même temps que ses détachements ravageaient la Champagne et menaçaient la capitale.

Alors eut lieu à Marly, encore tendu de deuil, cette suprême entrevue entre le vieux Roy Soleil, déjà presque dépouillé de tous ses rayons, et le maréchal de Villars. Dans un mouvement de fierté et de noblesse, qui rappela à tous le triomphant Louis XIV d'autrefois, après avoir montré à cet héritier des Coudé et des Turenne sa détresse de famille, son deuil d'homme, il fît avec une majesté superbe et touchante cette déclaration de roi, pour le cas oii l'armée serait vaincue :

« Je compte aller à Péronne ou à Saint-Quentin, y ramasser tout ce que j'aurai de troupes, faire un dernier effort avec vous, et périr ou sauver l'Etat. Voilà comme je raisonne. «

Cet admirable réveil de ce vieillard de 74 ans était comme le dernier éclat du Roy Soleil.

Le 24 juillet 1712, Villars remportait à Denain la plus complète victoire sur le prince Eugène, enlevant son camp, détruisant 27 bataillons, prenant le duc d'Abermale et tous les généraux, ainsi que 60 drapeaux. A la suite de ce premier succès, qui rappelait les triomphes des belles périodes du règne, il s'emparait de Saint-Amand, Marchiennes, Douai, Le Quesnoy, Bauchain (3o juillet- 19 octobre). La France était sauvée.

En septembre 171.:), Villars battait encore le prince Eugène à Fribourg et occupait le Palatinat. C'était la fin de la guerre : la Hollande, puis l'Empereur cédèrent. La paix avait été signée à Utreclit (i7i3); elle fut assurée par le traité de Rastadt et de Bade (7 mars-7 septembre 171 5).

Les deux puissances qui triomphaient étaient l'Autriche, considérablement accrue en Italie, et l'Angleterre, qui gagnait l'Empire des mers. La Hollande, épuisée par la guerre, n'y gagnait que des avantages commerciaux. Quant à Louis XIV et à la France, après avoir accepté de voir Philippe V et sa descendance renoncer pour toujours à leurs droits sur la couronne de France, ils se retrouvaient dans une position meilleure f|u'avant Denain et sortaient de toutes les guerres de ce long règne avec cinq pro-

vinccs de plus, — Alsace, Artois, — RoussiUon, — Flandre, — Franche- Comté, et nn empire colonial, mais ils n'avaient plus cette prépondérance f|ui faisait autrefois du Roy Soleil l'arbitre de la paix on de la ynerre.

A partir de ce moment, le roi commença à sentir les premiers sym|)tômes du mal qui devait remporter. Rien ne pouvait plus distraire son ennui et chaque jour il sentait s'avancer davantage au-dessus de lui la jurande ombre de la mort.

Une éehpse de soleil, qui eut lieu le 3 mai 17 15, l'intéressa particulièrement, comme si tout ce qui touchait cet astre le touchât lui-même et qu'il y eût reconnu un signe pour lui de l'approche des éternelles ténèbres.

Il se leva, ce [our-là, de très bonne heure, pour pouvoir se la faire montrer et en suivre les phases à l'aide des instruments que Cassini, fils lui-même du fameux astronome Dominique Cassini, avait apportes a cet effet.

Durant un (|uart d'heure, la terre fut envefoppée d'une nuit presque complète et le thermomètre descendit à a degrés au-dessous du zéro. L'impression fut très vive sur le Roy Soleil, qui peut-être y vit un présage de sa mort, car le soir il se coucha mal à l'aise, très fatigué.

Comme le bruit de ce malaise s'était répandu, les ambassadeurs étrangers avaient fait prendre de ses nouvelles. Dans un mouvement de Majesté offensée, par un retour de son orgueil, de sa croyance en sa Royauté impérissable, il ordonna une revue de sa maison, et, le o.o juin, après avoir fièrement, la tète haute, descendu le perron de Marly, en grand costume, il se mit en selle, en face des ambassadeurs, et resta quatre heures à cheval.

De Marly il avait regagné Versailles pour s'y trouver <à la Saint- Louis qu'il voulait célébrer. Mais il était pàle, les traits amaigris et tirés; une vive douleur à la jambe appelait son attention le 12 août 1715 et inquiétait son vieux médecin Fagon. Tous comprirent que la fin approchait. Ce fut la dernière fois qu'il pût se rendre chez M"" de Maintenon.

Dès le 27 août de l'année précédente, il avait remis son testament au premier président de Mesmes et au procureur général d'Aguesseau.

L'enflure de la jambe augmenta; la gangrène menaçait: ce n'était plus qu'une question de jours. Lui-même s'en était rendu compte et prenait

froidement toutes ses tlispositions pour mourir m:i jestueusemeiit, en Grand Roi, en Rov Soleil, comme il avait vécu.

Le 26 août, après c|u'il cul dîné dans son lit cl faille maréchal de \'illeroi gouverneur du Dauphin, M""' de Venladonr lui amena l'enlant, alors âgé de cinq ans, en présence de M"" deMaintenon et de quelques valets privilégiés. Il embrassa le Dauphin et le bénit, après lui avoir adressé ces nobles paroles, où tout son cœur débordait :

« Mon entant, vous allez être bientôt roi d'un grand Royaume. N'oubliez jamais les obligations que vous avez à Dieu; souvenez-vous que vous lui devez tout ce que vous êtes. Tâchez de conserver la paix avec vos voisins. J'ai trop aimé la guerre, ne m'imitez pas en cela, non plus (|ue dans les grandes dépenses que j'ai faites. Prenez conseil en toutes choses. Soulagez vos peuples le plus tôt que vous le pourrez, et faites ce que j'ai eu le malheur de ne pouvoir faire moi-même. »

Le 3o août, M""' de Maintenon regagnait Saint-Cyr, et, après une agonie qui dura du 3i août au i" septembre, le i''' septembre 17 C), à huit heures un quart du matin, Louis XTV expirait, ayant 77 ans moins quatre jours; il avait régné 72 ans.

Après avoir jeté, dans ses derniers revers, quelques-uns de ces longs rayons merveilleux et rapides, que l'on voit parfois jaillir des extrêmes limites de l'horizon, au moment où l'astre du jour va plonger derrière le tumultueux et mouvant rideau de l'Océan, le Rov Soleil disparaissait royalement, dans une splendeur de soleil qui termine sa flamboyante carrière.

TABLE DES (rHAVlIRES

— Les trois îi'^es du Rov Soleil

— Chute du jeune roi dans le liiissin du Palais-I\o\ al

— lîataille de llocroy ; le duc d'Enghien saluant le cadavre du comte de Fomainc. . .

— Journée des lîarricados. Alailiieu Molé à la Croix du TraliDii'

— La miÎL du y février i(i;u, les milices dcfdent devant le Ht du Uoï

— Proclanialion de la majorité du Roi, Tarrivée à la Sainte CiiajH-lle

— M"' de Muiiipeiisier, :i la Kastille. l'ait tirer le canon sur Tarmée du Hoi

— Le hallet de la nuil, le lïoi danse costumé en Scdeil

— Le Roi, siégeant en Ixnies au rarlement, lui défend de s'assembler

— lîataille des Dunes, la première position enlevée d'assaut aux Espagnols

— Entrée du Roi et de la Reine à Paris, le cortège arrivant par la porte Salni-Antoinc.

— Fouquel recevant le Roi ii Vaux

— Grand < arrousel des Tuileries, course de tètes par le Roi empereur des Romains. .

— \i,site de Louis \iV aux (Jcdjelins, Lebrun lui fait voir les métiers de haute lisse.

— Louis XIV visitant les tranchées de Lille ■

— Pompe funèbre de .Madame Henriette, l'oraison funèbre de l!(»ssuel iiiî

TAlîLE DES GRAVURES. 87

i8. — La dernière rcprësciilation de iNIoliére, la ccrcmoiiic du MtiUuJv Jindginaii c

— Tiiaiii^m illion de rilùlel Uiival des Invalides ^it)

■j.u, — Mnrt de Tiirenne 4'

— Liiiiis XIV visitanl les tiavaiix de Versailles, le bosfjiiet de la ('oKinnadc 4-'

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