‹ Le royaume de la Rue Saint-HonoréChapitre 108 sur 221 · I. Madame Neckcr, Mélanges · texte numérisé non relu

I. Madame Neckcr, Mélanges

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tii[uc ; et, clans l'inlcict passionrié qu'elle prend aux alTaires de Pologne, il est diiïicile de ne pas apercevoir, peut-être sans qu'elle-même en ait bien claire^ment conscience, quelque secrète pensée d'ambition personnelle. Cette nature dominante, celte « âme d'Alexandre » dont parle madame de la Ferté-Imbault, ne veut plus désormais se tenir pour satisfaite de régenter à. sa guise une poignée d'artistes et de littérateurs. Elle rêve pour son activité un champ plus vaste que le modeste royaume de la rue Saint-Honoré. En France, elle le sait de reste, sa condition bourgeoise et les mœurs publiques lui interdisent toute velléité de se mêler des affaires de l'État. En Russie, la tentative qu'elle vient de faire pour toucher, de bien loin, au gouvernail de l'empire, ne lui a valu que de dures rebuff;\des. Mais quelle revanche à prendre avec un prince de trente ans, dont elle a formé la jeunesse, qui, dans les heures difTiciles, s'est confié à son expérience avec un complet abandon, qui l'appelle du nom de mère et lui témoigne en toute occasion une fdiale et pieuse déférence ! Aussi l'espoir inavoué d'un rôle à jouer dans l'histoire envahit peu à peu toute son âme et l'exalte d'une joie enivrée.

Tout conspire d'ailleurs à lui donner cette pensée. Chacun salue en elle « la reine-mère de Pologne ». La grande Catherine est la première à la convier à cette haute mission, et souhaite au jeune roi le mentor en jupons dont elle ne s'est guère souciée pour

son compte : « Je vous félicite, madame, lui écrit-elle, de rélévalion de monsieur votre fils. S'il est devenu roi, c'est je ne sais pas comment, mais bien parce que la Providence l'a voulu... On dit que votre fds se conduit à merveille, et j'en suis très aise ; je laisse le soin de le rectifier en cas de besoin à votre tendresse maternelle* ». Quant au « cher enfant » lui-même, il va au-devant des conseils et des observations, accepte par avance la direction de sa vieille et prudente amie. « Comme il convient, dit-il, à tous les débuts de règne d'assurer les anciens traités, je commence par vous autoriser de la manière la plus authentique, la plus solennelle, la plus immuable, à me continuer vos avis sincères et dénués de toute enveloppe de compliments ; à me dire tout net ce que vous trouverez à reprendre en moi, et à m'instruire de tout ce que l'on dira de

I. Lettre du 4 octobre 17G4. — Madame Geoffrin communiqua à Stanislas-Auguste ce passage de la lettre de Catherine, dont certains termes sont assez étranges de la part de celle dont la fantaisie avait placé son ancien favori sur le trône de Pologne, Il répond à cette communication dans sa lettre du 9 janvier 1760: « J'avoue que j'ai été surpris de trouver ces mots : S'il est devenu roi, c'est je ne sais pas trop comment. Je suis sûr que vous en aurez été surprise aussi, mais par un autre motif. Vous les aurez trouvés vides de sens et très déplacés. Ils contiennent cependant une grande vérité, mais fort singulière. L'anecdote est des plus

extraordinaires, peut-être unique ; vous la saurez un jour, mais je n'ose encore parler. Encore une fois, j'ai été surpris de voir cela écrit. J'avoue que je souhaiterais extrêmement de voir toute la lettre ». (Correspondance de Stanislas-AiiQuste Ponialoicski et de

madame Geoffrin, publiée jiar le comte de ^louy.)

moi. Je me reserve le droit de la justification quand je croirai en avoir besoin. » Et, pour entrée de jeu, il sollicite, dès sa première lettre après l'élection, l'avis et le concours de madame Geoffrin pour « la chose du monde qu'il désire le plus » : la conquête de l'amitié du roi de France, et la reconnaissance par le gouvernement de Louis XV du nouveau chef que s'est donné le royaume de Pologne.

C'était une affaire délicate, et dont la solution devait être moins prompte que ne le pensait Ponlatowski. La dauphine de France, Marie- Josèphe de Saxe, était fille d'Auguste III, roi de Pologne avant Stanislas, et « il était pénible pour le cabinet de Versailles de voir écarter du trône de Varsovie la maison de Saxe *», si étroitement alliée à la maison de Bourbon. Choiseul, de son côté, n'avait pu voir sans déplaisir « une élection accomplie par l'influence des cabinets de Berlin et de Saint-Pétersbourg », et il envisageait, comme Frédéric II le dit dans ses Mémoires, la désignation d'un roi de Pologne, sans le concours de son maître, comme « une avanie faite au royaume », et un échec personnel pour sa politique. Enfin un incident récent venait encore d'envenimer les choses : l'altercation survenue entre le marquis de Paulmy, ambassadeur de France à Varsovie, et le prince-primat de Pologne,

I. Correspondance inédite, puljliée par le comte de Mouy. (Introduction et notes.)

Uladislas Lubienski, chargé du gouvernement pendant l'interrègne ; et Louis XV exigeait, avant tous pourparlers, une réparation authentique de ce qu'il appelait l'insulte faite à son représentant. On voit par ce court exposé que madame GeofTrin, pour ses débuts dans la politique, s'était vu mettre sur les bras une épineuse besogne. Il faut lui rendre cette justice, qu'elle s'y employa avec autant de zèle que de persévérance, et que Stanislas-Auguste n'eut pas à se repentir d'avoir fait appel à son intervention.

Elle ne fut cependant guère heureuse dans sa première démarche, qui fut d'envoyer à Choiseul la lettre même où le roi de Pologne, en annonçant son élection à sa mère adoptive, exprimait le plus vif désir de nouer de bonnes relations avec la France, dût-il, pour obtenir cette faveur, faire de lui-même « la moitié du chemin ». Cette communication hâtive ne produisit pas l'effet attendu ; c'était partir trop tôt, et la diplomatie exige plus de lenteurs et de ménagements. Choiseul répondit par un billet poli, mais d'un ton un peu froid, où il énumérait les conditions, dures et nombreuses, que mettait le cabinet de Versailles à la reconnaissance du nouveau souverain : « Réparation au marquis de Paulmy, dédommagement pour la maison de Saxe, et rétablissement dans leurs charges de quelques Polonais à qui la cour de France s'intéressait ». C'était, en termes à peine déguisés, une fin de nonrecevoir, et madame Geoffrin ne s'y trompa point :

LE ROY AI. ME DE L .V RVE S A 1 N T - II O N O U É . sSq

« Je vis par voire billet, ccril-elle à Clioiseui, que les expressions dont le roi de Pologne s'était servi pour rendre ses sentiments vous avaient déplu, et qu'au lieu de le servir je n'avais fait que vous indisposer contre lui. Je l'aurais aflligé cl aigri si, en lui apprenant ma démarche, je lui en avais dit le mauvais succès. Je lui ai donc laissé ignorer l'un et l'autre. » Les lettres qu'elle adresse à Stanislas sont effectivement muettes sur cet incident. Elle se borne à lui prêcher la patience, l'exhorte « à rester tranquille et à laisser venir », en ne (( se refusant pas à tout ce qu'il faudra faire d'honnête et de raisonnable comme roi » .

Mais tout en conseillant cette sage altitude, elle agit de son côté, met en mouvement ses amis : le baron de Breteuil, ancien ambassadeur de France en Russie, et fréquemment mêlé à la diplomatie secrète de Louis XV ; le baron de Gleichen, ministre de Danemark, qui jouissait auprès de plusieurs cours européennes d'une assez sérieuse influence. Elle ne dédaigne pas non plus les agents subalternes, comme le sieur de Sainte-Foy, premier commis des Affaires étrangères et « favori de Choiseul », qui, dit-elle, « est dans la bouteille à l'encre jusqu'au cou » et dont la connaissance lui sera (( utile et commode », par les informations sûres et promptes qu'il apporte sur les dispositions du Roi et des ministres. Enfin, en mars 1766, lorsqu'elle juge le moment favorable, elle s'adresse de nouveau directement à Choiseul, dans une lettre longue

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et précise qui revêt des allures de Mémoire *, plaide avec chaleur la cause de son cher souverain, se porte garant de « ses sentiments tendres » pour la personne de Louis XV, de son désir sincère d'être, non seulement reconnu par la France, mais lié avec elle d'une étroite amitié, et propose même, comme preuve de sa franchise, de communiquer au duc toute la correspondance de Stanislas-Auguste, bien que « les expressions n'en soient pas pesées, dit-elle, comme elles le seraient à coup sur si elles étaient adressées aux ministres du Roi » . Et elle termine son plaidoyer par cette péroraison, d'une modération habile et pleine de dignité : « Je comprends aisément que la cour de France ait de la peine à regarder et à traiter comme roi un gentilhomme polonais, qu'elle a vu il y a douze ou treize ans un jeune homme sans usage et peut-être un peu trop confiant. Mais ce jeune homme a mûri ; il est devenu un homme de mérite et roi. Il le sait, il le sent, et tout ce qui l'entoure le lui persuade ; il ne peut donc l'oublier. J'espère qu'avec le temps on lui rendra justice. Rendez-moi celle, monsieur le duc, d'être persuadé de la droiture de mon cœur, de la vérité de tout ce que j'ai l'honneur de vous dire et de mon respectueux attachement. »

Nous ne possédons pas la réponse de Choiseul. que madame Geoffrin, comme elle le dit elle-même et

I. Archives de la famille d'Estampes. (Voir celte lettre ia extenso à l'Appendice, page 403-GG.

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suivant sa constante habitude, (( crut convenable de jeter au feu ». Mais nous savons au moins que cette lettre produisit une heureuse impression sur l'esprit du ministre ; et il paraît certain qu'elle ne fut pas étrangère au parti qui fut pris, quelques mois plus tard, de reconnaître enfin l'élu de la Diète et d'accueillir l'envoyé olïiciel chargé par Stanislas de notifier son avènement à la cour de Versailles. Peut-ttre est-ce à la joie orgueilleuse de ce premier succès, non moins qu'à sa tendresse pour Stanislas-Auguste, qu'il convient d'attribuer le redoublement de passion avec lequel madame Geoffrin s'attache désormais aux affaires intérieures du royaume de Pologne, et sa résolution imprévue d'aller voir de ses yeux, à six cents lieues de distance, comment « son prince bien-aimé » se tire des difficultés qu'il rencontre parmi ses turbulents sujets.

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