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CHAPITRE XVI

Influence croissante de madame Geoffriii sur son entourage. — Son rôle modérateur. — Docilité surprenante de ses amis. — Comment elle les en récompense. — La généreuse donation qu'elle fait à Morellet. — Sa conduite singulière à l'égard de Diderot. — L'héritage de M. de Mairan, — Usage qu'elle en fait. — Caractère particulier de la bienfaisance de madame Geoffrin.

Quel que fut le succès de madame GeofiFrin auprès du monde élégant et frivole qui formait le public ordinaire de ses petits soupers, ce n'est pas là qu'il faut la voir si l'on veut se faire une juste idée de son influence, de son rôle et de ses talents. Là où elle est vraiment elle-même, et dans son cadre naturel, c'est aux dîners du lundi et du mercredi, parmi les gens de lettres, les philosophes, les artistes, qui, aux jours consacrés, tiennent leurs assises sous sa présidence, et « mettent l'Encyclopédie du siècle en action et en conversation autour d'elle ». Dans le bouillonnement

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qui échauffe toutes ces cervelles d'utopistes et de réformateurs, au milieu des causeries d'une variété infinie, des discussions brûlantes, où les vérités les plus hardies côtoient les plus dangereux paradoxes, où l'on agite tous les problèmes, où l'on ébranle toutes les croyances, où la Révolution prochaine s'affirme en théories avant d'éclater dans les faits, madame Geoffrin représente la mesure, la raison, l'esprit conciliant et modérateur. Elle endigue les idées sans leur barrer passage ; elle discipline les âmes sans comprimer leur essor ; et l'on ne saurait imaginer ce qu'elle dépense à ce jeu d'habileté, de patience, de trésors de souplesse et de diplomatie.

Un de ses grands soucis, dans les dernières années de sou règne, est de bannir de son salon les débals politiques, et le souvenir récent de ses déboires en Pologne n'est sans doute pas étranger aux craintes prudentes qu'elle manifeste à ce sujet. La politique est devenue maintenant la bête noire de madame Geoffrin, son ennemie personnelle, l'objet de son dégoût, de sa haine et de son mépris. Tantôt elle l'accable d'invectives, et prétend y découvrir « les profondeurs de Satan » ; tantôt elle c( cache sa tête dans un sac » , et s'enveloppe des voiles d'une complète ignorance : « Les gazettes et les raisonnements politiques sont pour moi des brouillards épais, où je ne vois, n'entends, ni ne distingue rien. Je n'écoute que les personnes instruites, désintéressées et impartiales. On me

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demandera où je les trouve? Je repondrai : nulle part. C'est pourquoi je ne sais rien * ». Sur ce point, elle est intraitable, et les plus frondeurs parmi ses convives, Raynal, Turgot, IMarmonlel, Morellet, sont parfois obligés de quitter son salon, pour s'en aller, aux Tuileries, discuter en plein vent les nouvelles du jour, attaquer les ministres, et manifester le « tendre intérêt qu'ils portent aux succès de Frédéric de Prusse, le roi philosophe ' ». Même alors, elle ne les tient pas quittes, prétend entraver leurs propos séditieux, les poursuit jusque sur l'escalier pour les empêcher de s'en aller ensemble, les conjure de renoncer à leur « sabbat » maudit.

Contre cette tracasserie, quelques-uns sont parfois tentés de regimber. Mais ils savent bien, en somme, que les gronderies de leur « tyran » ^icnnent de sa sollicitude, et que son attachement à ses amis l'emportera, aux jours d'épreuve, sur sa déférence envers les dépositaires du pouvoir. Aussi finissent-ils toujours par se soumettre de bonne grâce, et leur vengeance se borne le plus souvent à d'inoffensives plaisanteries. Tel cet amusant passage du u Sermon philosophique » prononcé par Grimm, le Jour de l'an 1770, dans « la synagogue de la rue Royale », c'està-dire dans l'hôtel du baron d'Holbach : « Annonces et

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