I. Lettre de Grinim à madame GoofTrin, lo novembre
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parfaite succède sans résistance à ces protestations timides ; et l'exactitude scrupuleuse des fidèles de « l'Eglise encyclopédique » à observer les règles et préceptes de la respectable u Mère Geoffrin » est vraiment, en ce temps de révolte universelle, un phénomène unique et singulier. Sans vouloir rabaisser leur mérite, il me sera permis de constater que, pour beaucoup d'entre eux, leur intérêt, par une heureuse coïncidence, allait d'accord avec leurs sentiments, et que cette patience exemplaire trouva sa juste récompense. Si divers qu'ils soient entre eux, pliilosophes, littérateurs, artistes ou gens du monde, un trait commun les rassemble, dans leur commerce avec madame GeofTrin : presque sans exception ils furent ses obligés . Je veux dire que, mettant en pratique sa devise donner et pardonner, elle les assista sans jamais se lasser, la pluj)art de sa bourse, les autres de son crédit, de ses conseils, de ses démarches, dans toutes les occasions où ils eurent besoin de ses services.
Cette disposition ne fit que s'accentuer avec 1 âge, et devint, dans les derniers temps de sa vie, une irrésistible habitude, m Le bienfait de sa part était perpétuel », a-t-on dit; j'ajoute qu'il était également discret, que non seulement elle n'en parlait jamais elle-même, mais qu'elle exigeait des autres une retenue analogue, et que, si « les empressements la suffoquaient » , les remerciements expansifs lui eau-
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saient également « une colère aimable et presque sérieuse ».
C'est seulement après sa mort que l'on sut combien sa main cachée était ouverte et sccourable, et que les traits multipliés de son « humeur donnante » éclatèrent au grand jour. Les amis qu'elle avait aidés dans le mystère se firent alors un point d'honneur de divulguer ses bienfaits, et les pages que plusieurs d'entre eux ont consacrées à sa mémoire ne sont, pour ainsi dire, qu'une longue liste de ses largesses et de ses charités. Môme, certains de ces panégyristes, dans le tableau qu'ils tracèrent de cette « bonté agissante », parurent excéder la mesure, et l'on soupçonna méchamment qu'à leur reconnaissance se mêlait le secret calcul d'indiquer aux rivales de madame Geoffrin la véritable voie à suivre pour obtenir la même célébrité. « On reconnaît là — dit Grimm à propos de l'un de ces derniers — le philosophe qui, sans se permettre d'embellir son modèle, se propose uniquement de le montrer sous le point de vue le plus propre à exciter une émulation utile à la société. . . des gens de lettres. » Le « philosophe » auquel s'appliquent ces lignes malic'cuses n'est aulrc que l'abbé Morellel, et la façon dont madame Geoffrin se comporta vis-à-vis de cet adroit économiste est un exemple excellent des procédés généreux dont elle était coutumière envers ceux qu'elle avait une fois adoptés.
Morellet avait publié en 1769, sur les instructions
de M. crinvaux, contrôleur des finances, plusieurs Mémoires, primitivement dirigés contre le privilège de la Compagnie des Indes, mais qui attaquaient d'une manière générale tous les monopoles en matière de commerce. Or, la fortune de madame GeoiTrin consistait surtout, nous le savons, en actions de la Manufacture des glaces de Saint-Gobain. Elle profitait par conséquent du privilège alors attribué à cette célèbre compagnie, et ne pouvait approuver une doctrine dont l'application l'eût infailliblement ruinée. Aussi ne se fit-elle pas faute de gronder avec vivacité le publiciste sur u ses méchants Mémoires ». Mais, peu après, M. d'Invaux ayant quitté le ministère sans avoir eu le temps de récompenser les services de Morellet, celui-ci qui ne vivait guère que du produit de sa plume, se trouvait fort en peine, et se livrait à d'amères réflexions; quand, un matin, il voit entrer chez lui madame Geoffrin, qui s'assied au coin de son feu, manifeste d'abord quelque embarras, puis, prenant résolument son parti : (( Je ne veux pas, dit-elle, laisser votre sort entre les mains de ces gens en place, qui n'ont encore rien fait pour vous, et d'un moment à l'autre peuvent vous retirer ce qu'ils vous donnent. Dites-moi votre nom de baptême, et passez demain chez Dosne, notaire, rue du Roule. Vous signerez un contrat de rente de douze cent et quelques livres, que je place sur votre tète. Après cela, vous serez sûr au moins de vivre à l'abri du
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besoin \ » Sur ce, saas écouter les remerciements de l'abbé, elle se lève brusquement et s'en va, « comme elle faisait toujours quand on lui parlait de reconnaissance ».
Cette générosité était d'autant plus méritoire que Morellet n'était pas, parmi ses familiers, un de ceux vers lesquels son cœur se sentait le plus vivement entraîné. Amené chez elle par ïrudaine, il lui avait même inspiré au début « une sorte d'éloignement », par son caractère froid, son ton dogmatique, cet esprit hargneux et agressif qui lui avait valu de la part de Voltaire le surnom de l'abbé Mords-les. « Supportez-moi seulement, disait-il à madame Geoffrin, jusqu'au jour où vous pourrez m'aimer ! » Ce jour-là vint-il jamais ? Le trait qu'on vient de lire ne le prouve pas d'une manière certaine, car, chez madame GeoflTrin, la fureur de donner était telle, qu'elle prévalait quelquefois même sur une antipathie déclarée. Rien n'est plus topique à cet égard que sa conduite envers Diderot, et c'est une des particularités curieuses de cette dernière période de sa vie.
Ses relations avec le grand écrivain peuvent se définir ainsi : elle ne put jamais le souffrir, et elle le combla de bienfaits. Le génie tumultueux et désordonné de Diderot, son imagination sans frein, cette éloquence fougueuse, dont le torrent roulait pêle-mêle