‹ Le royaume de la Rue Saint-HonoréChapitre 166 sur 221 · I. Souvenirs de madame de la Ferlé-Imbault · texte numérisé non relu

I. Souvenirs de madame de la Ferlé-Imbault

LK ROYAUME DK I. V H U F. S V I M- 110 N O U É . 870

domestiques, qui l'adoraient, imaginèrent de célébrer sa prétendue convalescence par une sorte de fête, où ils vinrent lui chanter en chœur un compliment eu vers, composé par le « frotleur » de l'hôtel.

On pouvait supposer — et ce fut un moment l'espoir de ses anciens amis — qu'en retrouvant l'usage de sa raison et la vigueur de sa volonté, elle désavouerait l'ouvrage de sa fille, et lèverait l'interdit prononcé contre les philosophes éconduits. D'Alembert, prenant son désir pour la réalité, traça même un tableau navrant de (( cette femme mourante qui, prétend-il, laissait vainement échapper des plaintes de m' avoir perdu... Si quelqu'un disait un mot de moi, un domestique s'approchait aussitôt, en le priant de ne point prononcer mon nom ! » Le témoignage de madame de la Ferté-Imbault, témoignage entièrement confirmé par les faits, donne à cette assertion le plus formel démenti : « Dès l'instant que ma mère a été en état de savoir ce que j'avais fait, je lui ai tout conté. Elle a tout approuvé. — Je ne reverrai jamais d'Alembert, m'a-t-elle dit plusieurs fois. Il voulait être le maître dans ma maison. Il s'est mal conduit le jour de mes Sacrements. Il a élevé une muraille entre lui et moi. — Elle n'a jamais prononcé le nom de Marmontel ni de l'abbé Morellet. » Tout au plus trouvât-elle quelque chose à reprendre dans la vivacité de la forme ; et elle plaisanta doucement sa fille sur l'ardeur de son zèle : a Elle est, dit-elle en souriant, comme

37C I.K nOYAUME DE LA IH; E S A I N T- IIO N OUÉ .

Godefroy de Bouillon ; elle a voulu défendre mon tombeau contre les Infidèles ! » Mais elle pensa aussi que, somme toute, le viatique et l'Encyclopcdie ne s'accordaient pas très bien ensemble, et blâma les philosophes « d'avoir fait ce qu'elle leur avait reproché si souvent, beaucoup de bruit d'une chose qui n'en devait faire aucun '». Sur ces sages réflexions, elle prit le parti de pardonner à tout le monde, et ne songea plus qu'à couronner une vie belle et honorable par une fin noble et décente ^. (( Elle n'a rappelé aucun de ceux que j'avais éloignés ; elle a fait ses Pâques, de manière que son confesseur et son curé sont contents, et mon triomphe est complet ! )) C'est par ce cri de victoire que se termine la relation de madame de la Ferté-Imbault.

Rendons à cette dernière la justice de reconnaître que, si elle excéda la mesure en tenant à l'écart des hommes auxquels trente ans de liaison intime conféraient assurément quelques droits, elle répara ce tort, autant qu'il lui était possible, par l'absolu dévouement dont elle fit preuve pendant cette longue maladie. Dans la chambre de sa mère dès sept heures du matin, elle y restait sans quitter la place jusqu'à neuf heures du soir, s'ingéniant à distraire la paralytique, lui servant à l'occasion de secrétaire ou de lectrice, se

Page 1