CHAPITRE XX
Madame de la Ferté-Imbault après la mort de sa mère. — Elle reprend peu à peu ses anciennes liabitvides. — Persistance de l'ordre des Lanturelus jusqu'en 1789. — Mort de Burigny. — Impression profonde jjroduite sur l'esprit de la marquise par le début de la Révolution. — Son découragement. — Consolations qu'elle reçoit du cardinal de Bernis. — Sa mort le i5 mai 1791.
La mort de sa mère causa assurément à madame de la Ferté-Imbault une douleur réelle, rendue plus sensible encore par la rupture d'une communauté d'existence de plus de soixante ans. Mais, la première émotion calmée, elle ne put se défendre — et on ne saurait l'en blâmer — de ressentir une sorte de soulagement à recouvrer cette précieuse et chère indépendance, qu'elle avait pendant dix-huit mois si complètement abdiquée. De celte abdication, elle avait, dans les premiers temps, pris son parti avec une résolulion courageuse : « Ma raison, écrit-elle au début de
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l'épreuve, a dit à mon âme : marchez bravemeut ; pensez que vous avez été trop heureuse pendant de longues années, et que tout le monde ici-bas porte des chaînes plus ou moins pesantes. Faites gaîment le sacrifice de votre liberté* ». Mais, en dépit de cette bonne volonté, la pauvre marquise souffrait parfois cruellement d'une révolution si complète dans toutes ses habitudes : « Mon imagination et ma gaîté, avoue t-elle quelque temps après, sont comme effarées, et frappées d'une langueur inconnue ; » et, dans les derniers mois surtout, elle éprouvait avec remords cette lassitude et ce dégoût qui, dans les maladies lentes et sans espoir, énervent à la longue les plus fermes dévouements, u Après quarante ans de veuvage, s'écriet-elle un jour naïvement, il me semble que je suis remariée! »
Non moins efficacement que la reprise de sa liberté, une pensée consolante vient contribuer encore à adoucir son chagrin filial : la satisfaction de conscience d'avoir arraché sa mère aux influences « infernales » des adeptes de la philosophie nouvelle, l'orgueil d'avoir triomphé dans la bataille suprême livrée à l'Encyclopédie maudite. Elle est très fière de sa victoire, et n'est pas éloignée, comme elle dit, de se croire « un petit César - » . Les attaques de ses adversaires la lais-
1. Correspondance de madame de la Ferté-Imbault (Archives de la famille d'Estampes),
2. Billet à madame Nccker. (Archives de la famille d'Estampes).
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sent tout à fait dédaigneuse et calme ; dans une de ces notes qu'elle écrivait pour son compte personnel, elle reproduit sans broncher quelques fragments des lettres de d'Alembert à Voltaire qui circulaient dans le public, lettres où son ennemi l'affublait des plus outrageantes épithètes, et elle ajoute froidement au bas de ces invectives : (( D'Alembert a parfaitement raison d'être piqué de ma lettre ; c'était mon objet en la lui écrivant. Je trouve seulement qu'il a tort, au point de vue de son esprit et de son amour-propre, de s'en j^laindre aussi grossièrement. » Cette remarque est sa seule vengeance, et elle s'abstient de toute riposte.
Les éloges qu'elle reçoit de ses bons Lanturelus la dédommagent au reste de toutes les insultes. Les félicitations pleuvent de toutes parts sur sa table : elle a vengé la vérité, relevé les vrais principes, fait mordre la poussière a. « tous ces brise-raison qui ne sont pour la plupart que des piqueurs d'assiettes » ; et cette gloire incomparable mériterait à coup sûr « qu'on lui élevât une statue ^ ! » Tous ses (( sujets » cependant — je dois le reconnaître — ne manifestent pas un aussi chaud enthousiasme; Grimm, entre autres, qu'elle a voulu entraîner dans sa cause, ne se soucie (^ue médiocrement de prendre part à la lutte : « L'Impératrice, lui répond-il de Pétersbourg ^, a beaucoup