CHAPITRE III
Mort de madame de Tcncia. — Conslitution définitive du salon de la rue Saint-Honoré. — Los j^remiers habitués : Voltaire, Montesquieu, Piron, Fontcnelle. — Influence de ce dernier sur l'esprit de madame GeofTrin. — Portrait qu'elle a tracé de lui.
Par une curieuse coïncidence, madame de Tencin succomba la même année que le pauvre homme inoffensif, dont elle et ses amis avaient, sans y prendre garde, si fort troublé la vieillesse. Cette nouvelle mort, survenant après l'autre, acheva de donner un libre essor à l'ambition de madame Geoffrin, et buta la conslitution du cénacle littéraire qu'elle avait résolu de fonder. La vieille marquise était trop perspicace pour n'avoir pas prévu cette conséquence de sa disparition, et dans les derniers temps de sa vie, lorsqu'elle voyait sa voisine continuer à lui rendre assidûment visite, recueillir ses moindres paroles, profiter avidement des leçons de sa grande expérience : « Savez-
LE UOVALME DE LA ULE SAIM-IIONOUÉ. 33
VOUS, disail-cllc ù ses inlimes, ce que la GeofTriii \ienl Aiirc ici? Elle vient voir ce qu'elle pourra retirer de ma succession '. »
Madame de Tencin avait dit le mot juste : dès qu'elle eut rendu l'âme, le meilleur de sa « succession » passa dans le salon de la rue Saint- Honoré, et l'héritage en valait la peine, puisqu'il se composait tout d'abord d'hommes comme Mairan, Montesquieu, Fontenellc, auxquels viennent bientôt s'ajouter Marivaux, Marmonlcl, d'Alembert, et tant d'autres, la fine fleur de l'esprit français. Et, par un merveilleux phénomène, dans cette assemblée d'élite, au milieu de ce monde encore nouveau pour elle, madame GeolTrin, cette parvenue qui, d'après son propre témoignage, n'a reçu nulle éducation, même élémentaire, nulle teinture des lettres ni des arts, qui n'a jamais rien lu ni rien appris qu' « à la volée », qui ne sait même pas l'orthographe, se meut avec une parfaite aisance, n'est étrangère à aucun sujet, inférieure à aucune tâche, provoque, anime, dirige, surveille les causeries, et les contient au besoin, en ramenant la mesure par un mot, un geste, un fil presque in^isible. C'est que personne, semble-t-il, n'a possédé au même degré ce don, particuher aux femmes, de s'assimiler naturellement et sans effort la notion des choses de l'esprit, dans la limite de ce qui peut servir, u Je me compare, disait-elle un jour à Fonte-