PRÉFACE
« La vérité de mon caractère, le naturel de mon esprit, la simplicité et la variété de mes goûts, m'ont rendue
INTRODtCTION
heureuse dans toutes les situations de ma \ie ; je sens de la doviceur à m'en rappeler les événements, et un plaisir piquant à penser que je vais me développer moi-même à moi-même.
» Cet ouvrage sera pour moi ce que sont ordinairement, pour nous autres femmes, de grands projets de broderie ou de tapisserie : le choix du dessin nous amuse ; l'exécution nous occupe quelque temps; nous y travaillons peu, nous nous en ennuyons vite, et nous ne le finissons pas. »
Ce fut là tout l'ouvrage ; et jamais par la suite il n'en fut plus question. Sans prétendre à suppléer le récit que madame Geoffrin n'a pas pu ou n'a pas voulu faire, l'étude que j'offre aujourd'hui au public a pour objet de contribuer, dans la mesure de mes forces, à éclaircir certaines parties de l'hisloirc de cette bourgeoise illustre, et de combler, au moyen des documents inédits qui m'ont été confiés, les lacunes que l'on remarque dans les diverses notices où il est question d'elle. Cette prétention, même réduite à ces termes, peut encore sembler excessive, si l'on évoque le nom de quelques-uns de ceux qui ont pris à tâche de faire revivre cette curieuse figure ; et — sans parler des écrits de ses contemporains, d'Alembert , Thomas, Morellet, qui ont publié après sa mort de louchants éloges de leur bienfaitrice — je voudrais jjouvoir oublier, dans des temps plus modernes , les pages étincelantes d'esprit et admirables de justesse que Sainte-Beuve, dans ses Causeries du Lundi, a consacrées à la fidèle amie des gens de lettres ; ou, plus dernièrement, la publication qu'a faite iNl. le comte de Mouy de la Correspondance de ma-
I N T l; O D U C TI O N .
(lame GcoITrln avec le roi de Pologne, Slanislas-Augusic l'oniatowskl. A cette noinenclalurc il convient d'ajouter l'ouvrage récent de M. ïornézy, Un bureau d'esprit au XVIII^ siècle, où l'on trouve, avec plusieurs billets inédits de madame Geoiïrin, le croquis de quelques-uns des habitués de son salon, et les articles, plus ou moins étendus, de MM. de Concourt, Honoré Bonhomme, Colombe) , de Lescure, où j'ai puisé souvent des informations précieuses .
Mais, quels que soient le mérite et l'intérêt de ces différents ouvrages, aucun d'eux ne constitue, à proprement parler, une biographie complète de madame Geoffrin, ne présente une étude d'ensemble de cette carrière surprenante, de cette longue « royauté )) — pour employer le terme dont se servent couramment les hommes de son temps — qui est à coup sur une des curiosités de l'histoire littéraire du xvm® siècle. Le mot n'a rien d'exagéré, et c'est bien vraiment un « royaume » qvie cet hôtel fameux de la rue Saint-Honoré, où se succèdent, pendant près de cinquante années, toutes les illustrations de l'Europe ; un royaume qu'administre avec ordre et que gouverne avec fermeté une autorité sans appel ; un royaume où, sous un sceptre unique, se rangent de véritables sujets, asservis à des lois rigoureuses, récompensés s'ils s'y soumettent, châtiés s'ils s'en écartent, surveillés en tout temps, dans leurs paroles et dans leurs actes, par une police sévère, dont l'académicien Burigny est l'incorruptible ministre ; un royaume enfin, auquel ne manque même pas l'habituel complément de l'héritier présomptif, supportant avec quelque impatience la domination de la souveraine ré-
INTRODUCTION
gnante, el fomentant sur les marches du trône une opposition frondeuse.
Tel apparaît en effet — du moins à certains égards — le rôle de la marquise de la Ferté-Imbault, fille unique (le madame GeofTrin, dont je ne saurais parler qu'avec respect et avec gratitude, car je lui dois la plupart des matériavix de cette biographie. Morte, sans descendance directe, en 1791, madame de la Ferté-Imbault désigna pour héritier d'une partie de ses biens Louis d'Eslampes, marquis de Mauny, neveu de son mari, et lui laissa notamment, outre les meubles, tableaux, objets d'art, souvenirs précieux qu'elle tenait de sa mère , ses papiers personnels et ceux de madame GeofTrin, qui vinrent ainsi s'ajouter au trésor, déjà si riche, des archives de la famille d'Estampes. Admis, par la bienveillance du chef actuel de cette illustre maison, à puiser dans cette mine jusqu'à présent inexploitée, je n'ai guère éprouvé d'autre difficulté que celle de faire un choix dans l'abondance des documents qu'elle renferme : lettres de madame GeofTrin ou à elle adressées, carnets où elle inscrivait mille détails de sa vie quotidienne , comptes de sa maison , pensées et réflexions notées par elle au passage, sur le premier bout de papier qui lui tombait sous la main ; à quoi viennent s'ajouter, par liasses nombreuses, les manuscrits de madame de la Ferté-Imbault, ce qu'elle appelait, avec une modestie singulièrement excessive, ses (( rêveries sans style et sans orthographe », et qui forment en réalité le plus intéressant recueil d'anecdotes de tout genre, sur elle-même, sur sa mère, sur tous les gens qu'elle a connus, racontées de verve, au courant de la plume, avec
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une slmplicilé familière, pittoresque et vivante. Ce sont ces petits recils, dissémines en cent endroits divers, que j'ai désignés, au bas des pages qu'on va lire, sous le nom de Souvenirs de madame de la Ferté-Imbaalt, bien que ces notes et ces billets épars soient, la plupart du temps, sans lien entre eux et sans suite apparente.
Parmi les documents inédits qui m'ont servi à écrire celte biographie, quelques-uns sont d'une telle étendue, que je n'ai pu songer à les insérer dans le texte même de l'ouvrage. Je les ai réunis, sous forme d'Appendice, à la fin du volume. On y trouvera notamment la correspondance de la Grande Catherine avec madame GeofTrin, les lettres de Grimm écrites de Pétersbourg pendant la dernière maladie de sa vieille amie, et quelques fragments anecdotiques sur le règne de Louis XV, rédigés de la main de madame de la Ferté-lmbault, et qui m'ont paru propres à donner un aperçu de son style et de sa tournure d'esprit.
Les archives de la famille d'Estampes sont assurément la source où j'ai le plus largement puisé ; mais je n'ai pas négligé cependant les autres moyens d'information, et — sans compter les travaux de mes devanciers auxquels j'ai fait allusion tout à l'heure — j'ai trouvé dans les bibliothèques publiques, dans les collections particulières, dans les archives de certaines capitales étrangères, des pièces qui m'ont servi à la fois de complément et de contrôle. Telles sont les lettres, que je viens de mentionner, de l'impératrice Catherine, qui n'ont jamais été publiées en France, et celles de madame Geofîrin à Hume, dont les originaux existent à la Société royale d'Edimbourg.
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Je manquerais gravement au devoir de la reconnaissance, si j'omettais ici le nom de M. Frédéric Masson, l'éminent historien, dont la vaste et sûre érudition connaît tous les trésors enfouis , dont la pénétration subtile devine ce qu'il n'a pu vérifier par lui-même, et dont la parfaite obligeance se plaît à faire profiter ses aiTiis des découvertes de son savoir. C'est lui qui, le jiremier, ma donné l'idée de ce livre ; c'est lui qui m'a désigné avec exactitude les portes où je devrais frapper pour recueillir les éléments essentiels de cette biographie ; et je le prie d'agréer le témoignage public de ma jDrofonde gratitude.
J'ai dit plus haut quel accueil empressé avait fait à ma demande M. le marquis d'Estampes, possesseur actuel des papiers de madame de la Ferté-Imbault. Il me sera permis d'évoquer en outre le souvenir des journées pleines de charme que j'ai passées au milieu de ces précieux dossiers, dans cette pièce hospitalière et recueillie, dont les murs sont ornés des meubles mêmes qui garnissaient jadis le cabinet de madame Geoffrin , et où parfois le maître du logis, s'associant à mes recherches avec bonté, et retrouvant dans sa mémoire des traditions de famille, éclaircissait d'un mot les points restés encore obscurs ou indécis, faisait revivre l'image de celle dont nos yeux déchiffraient, sur des feuillets jaunis par le temps, l'écriture à demi effacée. La rcssouvenance de ces heures bien remplies me sera toujours aimable et chère.
Paris, i5 janvier 1897.