CHAPITRE PREMIER
La famille de madame GeofTrin. — Sa grand'mcrc, madame Chemincau. — Son éducation première. — Son mariage.
Dans l'esprit de ceux qui s'intéressent aux choses du passé, le nom de madame Geoffrin évoque généralement l'image d'une femme âgée, à la mine austère, surgie, par un phénomène spontané, vers le milieu du siècle dernier, pour régner du haut de so fauteuil sur le peuple des gens de lettres. Cette impression persiste, si l'on parcourt les écrits de la plupart de ceux qui, de son temps ou du nôtre, lui ont consacré leur plume ; car ils s'accordent à déclarer « qu'elle n'a jamais eu de jeunesse » , manière commode ■d'éviter toute explication sur l'origine et sur les causes
de cette fortune extraordinaire *. Fille d'un valet de chambre de la Dauphine, mariée de bonne heure à un homme borne, mais riche, dont l'argent servit l'ambition de sa femme : voilà à quoi se réduisent, avec quelques anecdotes douteuses et quelques bons mots problématiques, les documents biographiques sur les débuts de cette bourgeoise, dont le salon fut, selon l'expression de Sainte-Beuve, « une des institutions du dix-huitième siècle. »
Cette pénurie d'informations s'explique aisément. Madame Geoffrin, arrivée au but de ses rêves, passée à l'état de célébrité, entretenant un commerce familier avec tout ce qui portait un nom en Europe, oubliait volontiers la modestie de son entrée dans la vie. Ses amis les plus intimes eux-mêmes ne se risquaient guère à l'interroger là-dessus ; et l'on peut affirmer que, parmi ses contemporains, bien peu possédaient des notions précises sur les commencements lointains d'une carrière si brillante. IMais le proverbe ne ment pas, qui dit que l'on n'est jamais trahi que par les siens : Madame Geoffrin avait une fille, qui lui surxécut, et les nombreux papiers, notes, manuscrits de toute esjièce, laissés par cette dernière, rapportent avec détail ce que la protectrice des philosophes, par une discrétion excessive, ne se
I. « Madame Geoffrin — écrit Saiiilc-Bcuvc — ne nousapparait que déjà vieille, et sa jeunesse se dérobe à nous dans un lointain qtic nous n'essaierons pas de pénétrer. » (Causeries du Lundi.)
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souciait pas d'élalcr au jour. C'est à celle source" précieuse qu'une bicuvcillanle communication m'a permis de puiser ; et ces pièces, jusqu'à ce jour inédiles, me mettent en clat de projeter quelque lumière sur ce petit coin obscur de notre histoire littéraire.
« L'an 1699, le mardi 2 juin, fut baptisée Marie- Thérèse, née d'aujourd'huy, fdle de Pierre Rodet, officier de feue madame la Dauphine, et d'Angélique- Thérèse Chemineau, sa femme, demeurant rue des Prouvaires. Le parrain : M. René Grivellé, intendant de monseigneur le maréchal de Noailles ; la marraine : Marie Duguet, femme de Louis Chemineau, banquier de Paris; lesquels ont signé, etc. ^ »
Ainsi s'exprime le registre des baptêmes de l'église paroissiale de Saint-Eustache, à Paris. Pierre Rodet, le père de l'enfant, qualifié dans l'acte d' « officier » de feue la Dauphine, avait exercé en réalité pendant nombre d'années les fonctions de « valet de garderobe » de cette princesse ; depuis la mort de sa maîtresse, il avait acheté la charge de « commissaire contrôleur juré mouleur de bois de la ville de Paris », et dans cette profession s'était acquis une certaine aisance. Son histoire ne paraît avoir présenté aucune