I. Archives de la famille d'Estampes
la perle de celte jeune cl infortunée grandc-ducliesse, qui va êlre remplacée par une princesse remplie de mérile. Ce coup imprévu m'a rendu hébélé pendant longtemps ; mais il ne m'a pas empêché de sentir le prix d'une lettre de quatre pages de votre main. Si j'eusse été moins malheureux, ces quatre pages m'auraient rendu bien insolent. A quelque chose malheur est bon.
Il est vrai, pourtant, que vous avez bien gâté une si charmante lettre par son début. Pourquoi, madame, vous permettre un soupçon qui n'est digne ni de vous ni de moi ? J'avoue que les passions de tète sont fort à la mode à Paris, qvie les cœurs y sont plus longs à s'émouvoir que les têtes à s'échauffer ; mais encore une fois, de quel droit soupçonnez-vous mon cœur.'' Fi, que c'est vilain! C'est donc une chose bien étrange que de vous aimer, et si j'y veux regarder de près, ne suis-je pas le sons-doyen de vos amoureux ? Car je ne cède la place qu'à M. de Burigny, mon ancien, que je respecte autant que je le chéris. Toute l'Europe a senti le besoin d'une madame Geoffrin, partout on se donne la torture pour en fonder ; tant pis pour le jîays où elle ne sera (( regrettée que huit jours » ! Mais vous calomniez votre pays comme vous m'avez calomnié. Au reste, nous ne cherchons pas à vous regretter, nous voulons vous conserver, même avec vos torts, après toutefois que vous nous aurez fait réparation d'honneur. Quant à moi, madame, puisque vous m'avez révolté, je vous dirai que jamais ma plume ne s'est souillée en traçant des sentiments qui n'étaient pas ceux de mon cœur; que j'ai toujours eu en horreur les mensonges de ce genre, cl que les lettres dont, après les avoir cachetées, il ne reste rien, je ne les écris jamais, parce que, quand il n'en reste rien api-ès, il n'y a rien eu avant qui m'ait pu déterminer à prendre la plume. Voilà ce que j'avais sur le cœur, et je
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l'ai porlé depuis Venise jusqu'à Riga ; c'est bien du chemin!
Tout ce que vous me dites de charmant et de doux, je le prends au pied de la lettre; et, quoique vous ayez une infinité de liens, d'objets qui vous intéressent, de cordes qui vous remuent, je ne croirai jamais que je vous suis indifférent, et que, lorsque votre lettre est fermée, mon souvenir est effacé de votre mémoire. Je vous crois, au contraire, assez généreuse pour répondre sans délai à cette lettre, eu égard au long intervalle que j'ai été forcé de laisser sans vous écrire. Je vous supplie de m'adresser vos lettres, pendant tout le temps de mon séjour en Russie, chez MM. les héritiers de feu David Splilgcrber, à Berlin. Ce sera un bien que l'Impératrice aura en commun avec moi ; je lui garde précieusement votre délicieuse lettre du i®*" mai.
Aous avez raison, madame, il y a du plaisir à faire quelque chose pour cette Impératrice. On est sûr que rien ne tombe à terre avec elle. J'ai trouvé, chemin faisant, partout les marques les plus précieuses de ses bontés, et les petits soins de son empire ne l'ont pas empêchée, depuis trois ans, d'avoir toujours pour moi, à point nommé, l'attention qu'il fallait pour me pénétrer de reconnaissance et me couvx-ir de confusion. Yous avez bien raison de dire, en dépit de la philosophie, que le rang y fait quelque chose ! Ainsi cela fait aller d'un bout de ce monde à l'autre, quelque passion qu'on ail et quelque pressé qu'on soit de passer le reste de sa vie doucement dans le sein de l'amitié, de l'indépendance et de la médiocrité. Si je me tire de mon voyage d'un bout du monde à l'autre, j'en jouirai toute ma vie. Si j'y succombe, je ne me i-epentirai pas de l'avoir entrepris. Sous huit jours je serai aux pieds de l'Impératrice, je lui aurai parlé de vous.
J'ai passé en deux fois deux moments à Vienne, car il a fallu faire une petite pointe à Ratisbonne pour voir mes frères. Je n'en finirais pas, madame, si je vous disais tout ce qu'on m'a dit de vous pendant ces deux moments de Vienne. J'ai trouvé le prince des cœurs * sortant de maladie. Cela a influé sur son humeur, mais non sur ses bontés, et j'ose dire, sur sa tendresse pour moi. Il a fait dire à l'Impératrice, votre amie, le jour de ma présentation, que c'était « son bon ami qui aurait l'honneur de lui être présenté, et qu'il la suppliait de m'accueillir en conséquence ». La charmante comtesse Rose m'a tout autant gâté que la première fois, elle a été bien lière de trouver son nom dans votre lettre. Pour Lolotte, je vous laisse à juger du plaisir que nous avons eu à nous revoir et à parler de vous. Elle était en possession d'un charmant billet que vous aviez écrit à l'abbé Georgel à son sujet. Je lui avais promis, madame, de vous écrire de Vienne. Elle se proposait d'y ajouter un post-scriptum. Ce n'était pas transgresser la loi du silence tout à fait ; mais je n'ai pu trouver le moment d'écrire cette lettre; et, à mon retour de Ratisbonne, j'ai trouvé votre Lolotte malade de la fièvre tierce. J'en suis même inquiet, car sa mère m'a promis de me donner des nouvelles de cette fièvre à Berlin et n'en a rien fait. Je serais ingrat si je ne vous disais que notre ambassadeur m'a témoigné mille bontés et m'a bien parlé de vous. De Venise, j'ai été à Dresde, de Dresde à Berlin, où je suis arrivé deux jours avant le Grand Duc.
Jamais je n'ai vu le roi de Prusse plus aimable. 11 m'a fait venir tous les deux jours ; il m'a gardé chaque fois plus de deux heures; j'ai passé ensuite trois jours à Potsdani.