I. Probablement prince de KauniU
11 m'a fallu aller le premier jour au bal masqué, cl je m'y suis laissé cnl rainer sans peine, car de voir le roi de Prusse en doiuino couleur de rose, cela fait époque dans la vie d'un homme! De là, j'ai passé trois jours délicieux avec le prince Henri à Ueinsberg ; et puis je suis venu de Berlin à Riga presque d'une traite. Vous saurez, madame, qu'il n'y a que quatre cent quatre-vingt-dix lieues de Berlin à Pétersbourg, et qu'il ne m'en reste plus que cent soixante à faire. Sans le voyage du Grand Duc et de la princesse promise, il y a déjà trois semaines que je serais débarqué à Pétersbourg, mais, comme de raison, je n'ai pas voulu prendre au Grand Duc ni à la princesse les chevaux de poste. Il faut savoir respecter l'empressement des amoureux. Vos enfants RomanzofT ont été bien heureux de lire dans la délicieuse lettre le passage (jui les concerne. Ils m'ont prié instamment de le garder pour le montrer à leur mère, afin qu'elle en soit heureuse comme nous. J'y ai consenti, mais s'ils le montrent aussi au maréchal, leur père, ce sera par pur orgueil.
Depuis que j'ai quitté la délicieuse Italie, je n'ai plus trouvé en mon chemin de madame GeofTrin. La raison en est simple. C'est qu'en Allemagne, on connaît, on a vu la véritable ; et l'on n'est pas assez bête pour vouloir la contrefaire. Ne vous mêlez pas, madame, de votre définition. C'est notre affaire. Mêlez-vous de m'almer un peu, et de ne plus me tracasser quand je vous parle de mon respect et de mon attachement. Mes hommages à tous ceux qui m'honorent de leur souvenir. J'ai été très touché de la mort de mademoiselle de l'Espinasse, el n'en suis pas encore consolé. Je n'avais presque pas l'honneur de la voir, mais je jouissais du bonheur de savoir qu'il y avait là un coin où l'on était fort heureux et fort aimable. Enfin, toutes les pertes me sont affreuses. Entre
48o APPENDICE.
autres, madame, votre rôle à son égard vous rend bien haïssable, j'en conviens ! Le roi de Pologne m'a écrit une lettre charmante de Vienne. Parlez à Sa Majesté de ma reconnaissance.
Post-scriplam. — A propos de Lolotte, vous me persécutez toujours, madame, quand vous voulez lui faire un petit présent. Envoyez-lui la première fois une harpe de Paris à pédales. Elle en a la passion, et enjoué fort joliment. Il est vrai que cela s'enferme difficilement dans une lettre, et qu'il n'y a qu'un ambassadeur qui puisse transporter cela avec ses équipages.
Grimm à madame Geoffrin.
Janvier 1777.
Je ne sais, madame, si la lettre que je vous ai écrite tout en entrant en Russie est tombée entre vos mains ; mais je sais que, depuis ce temps, vous m'avez causé les inquiétudes les plus vives, et que je ne respire que depuis quelques semaines, que les nouvelles de votre santé sont devenues plus satisfaisantes. L'Impératrice avait lu votre lettre du i^"^ mai avec un plaisir singulier. Sa Majesté fut très touchée des nouvelles que je me trouvai malheureusement obligé de lui apprendre peu de jours après. Je lui dois la justice, madame, de vous dire que, depuis ce moment, il ne s'est pas passé un jour de poste sans qu'elle m'ait demandé avec le plus grand intérêt les nouvelles que j'avais reçues de votre santé. Mes amis, connaissant trop bien le besoin que j'en avais moi-même, ne m'en ont jamais laissé manquer, mais ce n'est que depuis quatre ou cinq ordinaires que je les porte à Sa Majesté avec empressement et salisfaclion. L'Impératrice, qui est.
entre autres, un grand médecin, m'a assuré que nous pouvions nous flatter de vous voir bientôt rétablie. Elle vous ordonne, pour achever votre guérison, l'été prochain, le voyage et les eaux de Spa, et elle m'a recommandé très sérieusement de vous prescrire cette ordonnance de sa part. Elle veut avoir le plaisir de vous avoir sauvée, comme le roi de Prusse se vante de m'avoir tiré d'afl'aire moyennant les eaux de Carlsbad. Mais quelle différence ! Le roi de Prusse, en praticien avide de réputation, ne s'attache pas à la qualité des malades ; l'Impératrice n'entreprend que des santés illustres et intéressantes.
Comme je ne doute pas, madame, que vous ne vous soumettiez avec confiance à sa décision, je tâcherai de m'en retourner à Paris par Spa et de m'y trouver à votre arrivée. Je prévois qu'il ne sera pas possible de s'y loger ni pour de l'or ni pour de l'argent, parce que tout le monde se trouvera avoir besoin de ces eaux en même temps que vous ; je vous demande donc d'avance votre protection auprès de M. Aubin pour qu'il m'accorde un coin de sa chambre, et je tâcherai de partager avec lui comme je pourrai ses fonctions de lecteur. 11 y a quatre mois que je suis ici. J'ignore encore le terme de mon séjour; mais je ne saurais le croire éloigné. L'Impératrice, qui volt le fond du sac en un clin d'œil, et qui me sait par cœur depuis trois mois, se dépêche trop de me voir. Tous les jours, madame, que Dieu donne, souvent du matin au soir ! Cela vous fait frémir d'ennui; ainsi, cela ne saurait durer. Je suis véritablement son général Clerk^. Comme je me trouve toujours au mieux auprès
I. Général irlandais présenté à madame Geoffrin, et dont les visites interminables étaient restées légendaires à l'iiûtcl de la rue Saint-Honoré.
d'elle, je cause et je reste. Un courtisan plus avisé économiserait mieux un capital si unique. Mais moi, n'étant venu que pour une seule affaire, je n'en fais aucune autre, et j'oublie mes intérêts pour ne suivre que ma passion. Le refrain ordinaire de l'Impératrice, après un bout de causerie, est : <( Et que dirait madame Geoffrin à cela? )) Comme si l'on vous devinait, et que le ciel m'eût accordé ce privilège ! Je vous fais parler le moins mal que je puis ; mais j'ai toujours soin de déclarer que je ne trouve rien dans les insti'uctions que vous m'avez données qui m'autorise à vous faire parler, et que vos décisions en tout genre perdraient trop, si vous les produisiez jamais par interprète. C'est bien dommage que Paris et Pétersbourg ne soient pas plus rapprochés. Le malheur de cette vallée de larmes, c'est que ceux qui se conviennent y vivent dispersés. Quel plaisir si tous les coquins étaient rassemblés dans un seul et vaste canton ! Ils se grugeraient entre eux sans remords ; et les honnêtes gens, les gens aimables, les âmes nobles et généreuses se trouveraient réunis et en force. On dit que ce bonheur ne peut exister que dans un meilleur monde.
Le roi de Pologne me traite toujours avec une extrême bonté. Dans sa dernière lettre. Sa Majesté m'a parlé de vous, madame, avec le plus tendre intérêt. Le prince Poniatowski, son neveu, est ici depuis trois semaines ou un mois. Vous le connaissez, madame, ainsi a'ous ne serez pas étonnée d'apprendre qu'il réussit généralement. Pour M. le prince de Chimay, il y a déjà près de trois mois que nous le possédons, et cela doit vous prouver qu'il ne s'ennuie pas ici. L'Impératrice l'a traité avec beaucoup de distinction, et le Grand Duc, ainsi que toute la Cour, a suivi l'exemple donné par Sa Majesté. Elle m'a demandé si vous connaissiez le prince de Chimay. Je lui ai répondu
qu'il s'en vantait beaucoup, et que j'avais de fortes raisons pour supposer que madame la princesse de Chimay était en grande faveur auprès de vous. M. de Chimay m'a confirmé tous ces faits, et m'a fort recommandé de vous parler de l'intérêt qu'il a pris à votre état. Vous voyez, madame, cpae, quand il n'y aurait que Pétersbourg dans le monde, vous auriez les motifs les plus puissants pour vous conserver. J'espère que, cette année, vous nous ferez oublier toutes les inquiétudes que vous nous avez données. Agréez ce vœu, avec l'hommage du plus tendre respect et d'un attachement qui ne finira qu'avec ma vie.
A Pétersbourg, janvier 1777.
Grimm à madame Geoffnn.
25 avril 1777.
Vous m'avez causé, madame, la plus douce et la plus agréable surprise, en dictant quelques lignes pour moi. L'Impératrice a partagé ma satisfaction. Non seulement il a fallu lui lire votre billet, mais elle a voulu voir l'écriture de M. Champagne, le secrétaire et mon bienfaiteur. Sa Majesté trouve sa main fort belle. Elle compte beaucoup sur les eaux de Spa et sur la belle saison pour votre entier rétablissement, et moi aussi. Il ne se passe point de jour de poste, madame, que l'Impératrice ne me demande si je ne sais pas de vos nouvelles. Après Sa Majesté arrivent vos enfants Romanzoff avec la même question. Après eux, M. Betzki. Après lui, une infinité de personnes que vous n'avez jamais vues ou que vous avez oubliées, et qui n'en veulent pas moins être instruites de votre état ; de sorte que, si M. Champagne voulait satisfaire
toutes les personnes de Pélersbourg seulement, la journée ne serait pas assez longue jDOur lui. Je m'acquitterai, madame, de vos ordres auprès du roi de Pologne. Nous avons possédé ici, pendant quelques mois, son neveu, le prince Poniatowski, qui est fort aimable et plein de mérite. Il a aussi fallu le nourrir de vos nouvelles. J'attends avec impatience celle qui ne me laissera rien à désirer sur votre santé, pour vovis parler de mon resjDect et de mon attachement tout à mon aise. Dieu sait, madame, quelle lettre vous recevrez alors de moi, elle sera sûrement plus longue que les visites du général Clerk !
Post-scriptum. — M. le prince de Chimay est affligé depuis six semaines d'une éruption au visage qui l'empêche de se montrer. Cela est plus désagréable que dangereux. 11 n'a pas assez respecté le climat de Russie. Je me suis mieux conduit, et m'en trouve fort bien. Je m'en vanterais même, s'il n'était pas très imprudent de se vanter. Le pauvre Roslin est tourmenté aussi d'une fièvre tierce. Il est aussi une de mes pratiques pour savoir exactement de vos nouvelles. Et M. le comte de Tscliernisclien" donc ! S'il savait que je ne vous parle de lui qu'à la dernière exti'émité, j'aurais un beau procès sur le corps.
Grimm à madame la marquise de la Ferté-Imbaalt.
25 avril 1777.
Je ne me suis pas trompé, madame la marquise, en vous jugeant miséricordieuse envers les absents. \ous m'avez écrit une lettre charmante de six pages. J'aurais
parié aussi que rink'rCt le plus tendre avec lequel la plus charmante, comme la plus grande des Impératrices ne cesse de me parler de l'état de madame votre mère et de vous, sans nuire à votre reconnaissance, vous ferait dire avec le sage : « Vanitas, vanilatam. » Tant je me pique de vous deviner ! Malgré le peu d'importance que vous attachez à votre réputation on Europe, je ne puis vous cacher que l'Impératrice, qui croit avoir une idée assez juste du caractère de madame votre mère, s'occupe beaucoup à s'en former une du vôtre. Elle exige souvent de moi de lui en faire l'esquisse. A quel peintre elle s'adresse! Je n'ai pu trouver rien de mieux pour contenter Sa Majesté que de lui lire votre lettre de six pages d'un bout à l'autre, sans en supprimer une ligne ; c'est le seul moyen de conserver à chaque portrait ses couleurs propres. L'Impératrice en a été charmée. Quand je lui eus appris que j'étais dans le palais d'Armide, elle me dit : a \'oilà la seconde fois depuis huit jours que je l'entends dire. — En ce cas, repartis-je, il faut que ce soit la pure vérité. » Mais j'ai si peu l'air et le jeu d'un Renaud, qu'il reviendra à mes chevaliers Danois peu de gloire de m'avoir tiré de ce palais. Il est constant, madame la mai-quise, que, si je suis enivré, c'est de reconnaissance (et cela est bien juste), mais d'illusions, aucunement. Je n'ai jamais connu l'ambition. Si la fortune, qui est venue me chercher dans l'automne de ma vie, m'avait surpris dans son été, peutêtre y aurais-je été attrapé comme un autre, car il ne faut jamais trop répondre de soi. Mais aujourd'hui, c'est trop tard, je n'ai plus d'autre ambition que d'achever de vivre au milieu de mes amis, dans ma patrie d'adoption. Ainsi si je suis passionné pour « Armide », c'est sans aucun oubli de mes amis, et sans leur faire aucun tort. « Armide » n'en a qu'un à mes yeux, mais il est irrémé -
diable, c'est celui d'avoir un jDalais et un empire. Ils se trouvent très bien l'un de l'autre ; mais, pour mon bonheur, il n'aurait fallu à (( Armide » qu'un simple hôtel à Paris, rempli de son génie. Pour le bonheur du monde, il vaut mieux que ce soit un empire, et je lui cède la préférence.
Au reste, madame la marquise, je dois vous dire, pour l'intérêt delà vérité, qu'avant l'arrivée de votre lettre mes paquets étaient déjà faits, et que j'étais convenu avec Sa Majesté que je partirais au commencement de mai. Depuis huit jours, mon départ s'est un peu éloigné et pourrait peut-être retarder jusque vers l'automne ; mais il ne faut pas que cela effarouche mes chevaliers Danois ; ils ne me rendraient pas justice, s'ils me croyaient capable de les oublier. J'étais si sûr de partir, il y a huit ou dix jours, que je l'ai mandé à notre charmant Cardinal. Remarquez, je vous prie, l'insolence avec laquelle je dis notre. Je vous supplie aussi de lui dire que ses ordres me trouveront en Russie jusque vers l'automne ; mais cela n'empêche pas que Son Émlnence ne se serve de l'adresse que j'ai pris la liberté de lui donner. J'étais aussi enivré du palais Cardinal à Rome, que du palais d' Armide à Saint- Pétersbourg ; et l'une ou l'autre de ces ivresses ne me quitteront qu'avec la vie. Je serai bien content quand je pourrai vous en parler. — Faites-moi la grâce de parler de moi à M. le marquis de Monteil. Vous ai-je dit que j'étais amoureux de l'abbé Deshayes .^ Pour madame la marquise du Puy-Montbrun, cela est trop naturel pour être dit.
Madame votre mère a en effet dicté une page pour moi, et j'en ai été attendri. Le silence de mes lettres de Paris