Souvenirs de madame do la l'crté-IinbaiiU
lO'l LE ROYAUME DE LA ULE S A I XT - IIO XORE .
appliquant littcralcmcnl cette maxime orientale qu'elle avait souvent à la bouche : « Si tu fais du bien, jettele dans la mer ; et si les poissons l'avalent, Dieu s'en souviendra ». En effet, ses amis, même les plus familiers, ne se doutent guère de la multiplicité de ses aumônes ; et l'un d'eux fut bien surpris, en pénétrant par hasard chez elle un dimanche — jour où elle ne recevait communément personne — de la trouver en train de distribuer en petits sacs une somme imporlante, pour les misérables que, dans la semaine, elle secourait en cachette ; c'était, lui avoua-t-elle, son occupation régulière du dimanche, et « le plus agréable emploi qu'elle put faire de sa solitude ». Elle s'intéressait spécialement aux enfants, dont elle fit élever plusieurs à sa charge * ; elle se plaisait à les aller voir, à les questionner, à les faire jaser librement ; mais elle ne pouvait souffrir qu'on leur fit la leçon à l'avance : (( J'aime bien mieux, assurait-elle à leurs parents ou à leurs maîtres, les sottises qu'ils me diront que celles que vous leur dicterez ». Ce goût marqué pour les enfants n'impliquait cependant pas celui des nombreuses familles, contre quoi elle prêchait sans cesse : « Croyez, écrit-elle un jour à l'un de ses protégés, que vous m'êtes tous chers, y compris vos enfants, dont je voudrais bien pourtant que le nombre n'aug-
1. ISotamment la petite fille d'un garçon menuisier qui travaillait chez elle ; elle la fil placer à ses frais dans une coninnuiauté do Chartres, et allait 1'} visiter de temps à autre. (Carnels.)
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mcnlât pas ; car dans le Icnips ([ui court on ne saura [)lus ([u'en faire ! Mais il faut aimer ceux qu'on a cl en avoir soin* ».
Après celte matinée bien remplie, madame Geoffrin rentre chez elle et ne s'occupe plus que de ses plaisirs. C'est l'heure des fameux dîners, où elle trouve un charme sans cesse renouvelé. T.es jours où elle n'a pas ses convives, elle n'est pas moins entourée pour cela, car elle sort rarement dans l'après-midi, et l'on sait que sa porte n'est jamais fermée. Aussi la compagnie est-elle nombreuse, et le salon ne désemplit pas jusqu'à la nuit tombante. Jamais elle ne joue, jamais elle ne va au spectacle, elle évite autant qu'elle peut les soirées mondaines. Habituellement elle soupe chez elle, quelquefois seule, rarement avec sa fille, le plus souvent avec quelques intimes ; et ces « petits soupers » , dont j'aurai l'occasion de parler par la suite, bien que tout autrement composés que les agapes solennelles du lundi et du mercredi, deviennent peu ù peu presque aussi célèbres et aussi recherchés.
Le cadre où se déroulait cette heureuse et noble existence était digne du tableau ; et, si le modeste M. Geoffrin était revenu en ce monde, dix ans après l'avoir quitté, il aurait sans doute eu quelque peine à reconnaître la demeure où il avait si longtemps vécu. L'hôtel de madame Geoffrin existe encore aujourd'hui,