‹ Le royaume de la Rue Saint-HonoréChapitre 58 sur 221 · Qirnels de madame GcolTrin · texte numérisé non relu

Qirnels de madame GcolTrin

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partout des glaces, si clanos. si grandes et si multipliées, que leur valeur, dans l'inventaire fait à la inori de madame Geofîrin, est estimée au chiffre de vingt-deux mille quatre cent quatre-vingt-huit livres ; cl. au milieu de celle richesse, un goùl parfait, nul clinquant, un ensemhle harmonieux et sohre, où tout satisfait le regard, sans que rien de violent vienne l'accroclier au passage.

Cette ornementation à la fols discrète cl rcchercliéc ne s'arrêtait pas au seuil des appartements de réception, mais s'étendait au contraire aux pièces d'un usage plus intime, à la chamhrc à coucher, au houdoir particulier de la maîtresse de maison, à la petite bibliothèque où elle se tenait de préférence pour lire, ou pour écrire ses lettres. ?sous avons le catalogue des volumes qui composaient cette bibliothèque ; ce sont pour ainsi dire les livres de chevet de madame Geoffrin, et je suis forcé de convenir qu'ils ne sont ni très nombreux, ni, semble-l-il, très heureusement choisis. Ce sont : le Maintcnoniana, le Sévigniana, les EpHres d'Ovide, une Vie de Catinat, plusieurs ouvrages de grammaire, et un certain nombre de romans de l'époque, la plupart de Duclos ou de Crébillon fds, le Sopha, Tanzaï, la Comtesse de Liizy, etc., etc. On n'y trouve, chose surprenante, aucun écrit de tous les littérateurs, savants et philosophes, dont elle faisait sa société ordinaire, bien que le plus grand nombre d'entre eux lui fissent hommage de leurs œuvres.

Mais elle agissait sans doute avec eux comme avec le bon Burigny, qui l'accablait de ses doctes traités d'histoire et d'archéologie, et à qui elle déclara un jour avec franchise : (( Je veux bien les recevoir, mais je ne veux pas les lire ' »

L'espèce de luxe dont madame GeolTrin aime à s'environner s'applique exclusivement au décor et au mobilier de son logis. Le train de maison, en revanche, est resté modeste et bourgeois ; si tout y est large et aisé, rien n'est sacrifié au faste et ù l'ostentation. Son personnel domestique se compose : d'un intendant, un maître d'hôtel, un cuisinier, un cocher, deux laquais, deux filles de chambre, le portier et le frotteur, en tout une dizaine de personnes. L'écurie ne comprend qu'une seule paire de chevaux. Elle fournit à ses gens « un habillement de livrée tous les dix-huit mois », plus d un habit d'été » à quelques-uns d'entre eux, et il ne lui en coûte pas annuellement onze cents livres^. Il y a loin de cette simplicité au

I. Lettre de Grimni à Gatlicrine II, (Arcliivcs de la société impériale russe).

a. Voici, d'après une noie de la main de madame ricofTrin, (piels étaient les gages des principaux serviteurs :

Nicolas Comberl, intendant. . . , 2000 livres

Pierre Combcrt, maitre d'iiôlol "jao —

Marie-Jeanne Ménager, première femme île

chambre /(OO —

Bonavcnturc, portier 720 —

Joscpb .luge, frotteur 600 —

LD HOYALME D K I.V ULE S A I N T - U O X O IlÉ . IQl)

somptueux « élal de maison » cité par M. de Concourt, ])0ur (( l'entretien ordinaire d'un grand seigneur » ù celte même épocpie', où, comme minimum, ne figurent pas moins de trente-six officiers et domestiques, avec trente chevaux à l'écurie, dont la dépense totale est évaluée à trente-neuf mille livres par an. Ce dernier chitTre n'était pas pour effrayer madame Ccoffrin, et ce n'est pas dans une pensée d'économie cpi'il faut chercher l'explication de sa modestie. C'est encore ici son bon sens qui la préserve du ridicule de jouer à la grande dame, et d'étaler un train qui eût pu faire sourire aux dépens de la fille de l'ev-valet de chambre Rodet. Elle n'eut jamais, quoi qu'on ait pu dire, aucune ressemblance avec le Bourgeois Gentilhomme, et je n'en veux pour preuve que cette lettre, par laquelle, peu après son veuvage, elle refusait la main d'un u homme de qualité », qu'on lui vantait comme de haute naissance, beau et bien fait de sa personne : « Je suis très contente — écrit-elle à l'amie qui s'était chargée de cette demande — de ma société, de ma situation et de mon nom ; il est assez bon pour moi. Je vous remercie néanmoins de votre proposition. Non assurément, elle n'a rien d'offensant ; elle est même très flatteuse ; mais je ne suis ni d'âge, ni d'humeur à pouvoir en ^irofiter. La belle jambe de la personne dont vous me faites l'honneur de me parler ne me

I. Lti innison réijlée, ou l'art de diriijer la maison d'un rjrand seiijneur, par Audiger, maître d'hôtel. {Journal de Concourt, t. IX).

IIO LE UOYALME DE I.A UlE S A I X T - II O N O RÉ .

rendrait pas la mieniio mieux faite * » . J'ai rappelé tout à l'heure la célèbre comédie de Molière ; les lignes qui précèdent ne font-elles pas songer à un autre personnage de la pièce ? Et ne croirait-on pas entendre le langage sensé, positif, robuste — et parfois un peu trivial — de l'excellente madame Jourdain?

J'ai dit qu'un budget annuel de trente-neuf mille livres pour le personnel de sa maison n'eût pas été en disproportion avec la fortune de madame Geoffrin. Quelle était donc cette fortune? Ses contemporains ne s'accordent pas sur ce point : les uns, avec La Harpe, l'évaluent à quarante mille livres de rente; les autres, comme Voltaire, à près de sept millions en principal. L'écart est grand, ainsi qu'on voit, et la vérité, selon l'usage, se trouve entre les deux. Il résulte en effet d'un inventaire dressé en 1788, pour le compte de madame de la Ferté-Imbault, que la marquise possédait à cette date un revenu de cent trente- trois mille livres environ 2, dont la presque totalité lui venait de sa mère. En ajoutant à cette somme le montant des legs, importants et nombreux, que contenait le testament de madame Geoffrin, nous arrivons pour celle dernière au chiffre approximatif de cent cinquanle

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