‹ Le royaume de Lorraine sous les Carolingiens (843-923)Chapitre 138 sur 764 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

L'Affaire du divorce. — Première tentative faite par Lothaire pour se séparer DE Theutberge (857-858). — Premier et deuxième conciles d'Aix-la- Chapelle (860).

Ce n'était pas de son plein gré, nous l'avons dit, que Lothaire avait quitté Waldrade pour épouser Theutberge. Les grands, qui entendaient faire du jeune prince leur instrument, lui avaient imposé ce mariage, espérant le tenir par une femme k leur dévotion '. Nous ne savons si le succès des projets ambitieux que les grands lui avaient fait adopter eût fait oublier à Lothaire le souvenir importun des circonstances qui avaient entouré son union avec Theutberge ; mais l'échec du plan auquel il s'était associé ne pouvait que contribuer à le détacher d'une femme qu'il n'aimait pas et qui n'avait pas su, d'ailleurs, gagner son affection. Abstraction faite des accusations, probablement calomnieuses, dont elle fut l'objet, Theutberge ne possédait pas, à ce qu'il semble, les qualités propres à fixer le cœur de son époux. Sa tâche, il faut le reconnaître, était bien malaisée : elle avait k lutter contre le souvenir de Waldrade, k se faire pardonner et les procédés mis en usage pour décider Lothaire k l'épouser, et l'avortement des espérances ambitieuses qu'il avait conçues. Pour réussir dans des conditions aussi défavorables, il aurait fallu k Theutberge la beauté, la grâce, le charme et une certaine adresse. Les historiens ne nous parlent pas de son physique, et nous en sommes réduits k des suppositions. Moralement, elle était d'un caractère faible, elle n'avait pas de ressort, pas de force de résistance ; aussi, n'a-t-elle été qu'un jouet, qu'un instrument, entre les mains de son frère, de son mari et de Charles le Chauve. Si encore elle avait donné des enfants k Lothaire, peut-être celui-ci l'aurait-il supportée ; il n'aurait pu, malgré les artifices et les exhortations de Waldrade, chercher k se débai-rasser d'une femme dont il aurait eu un héritier : k défaut de l'amour conjugal, l'amour paternel aurait retenu le jeune roi, et de grandes calamités auraient été épargnées k lui-même, ainsi qu'k son peuple. Le malheur voulut que Theutberge fût stérile. L'était-elle naturellement, ou par la faute de Lothaire, comme le pape Nicolas P' le reprochera un jour k ce prince^? Remarquons qu'elle ne l'aurait pas toujours été, d'après Lothaire lui-même, qui l'obligea k s'accuser d'avoir entretenu avec son frère Hubert des relations incestueuses contre nature, et d'avoir été rendue

I. Sur le mariage de Lothaire II et de Theutberge, voir le chapitre I"' du livre II. a. J. E. 2870.

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grosse par lui. (Tétait évidemment une calomnie, mais elle allait, dans une certaine mesure, à l'encontre de l'accusation de stérilité ; il est vrai que les manu'uvres abortives auxquelles Theutbercje aurait eu recours, pour faire disparaître le fruit de son crime, auraient pu la rendre pour l'avenir impropre à la maternité. Quoi qu'il en soit, nous sommes disposé à admettre que, pour une raison ou pour une autre, Theutherge était incapable d'avoir des enfants ' : la persistance de Lothaire à faire annuler l'union qu'il avait contractée avec elle en est pour nous une preuve certaine, de même que la persévérance non moins grande dont fit preuve dans son opposition aux projets de son neveu Charles le Chauve, qui convoitait la succession de ce dernier. Si Lothaire et son oncle tenaient tant, le premier à se défaire de Theutberge, le second k la lui faire conserver, c'est évidemment parce qu'elle ne pouvait donner d'héritier à son mari.

Tout concourait donc k éloigner Lothaire de sa femme, et ce qui rendait plus précaire encore la situation de celle-ci, c'est qu'elle avait une rivale, un instant écartée, mais dont l'influence allait revivre et s'exercer toute-puissante sur le jeune roi. Depuis 867, Waldrade est, dans toute la force du terme, la maîtresse de Lothaire, qui n'agit plus que pour elle et par elle : pendant douze années, il cherchera à en faire sa femme légitime, et il mourra, en quelque sorte, à la peine. Beaucoup d'autres princes, mariés à des femmes qu'ils n'aimaient pas, dont ils n'avaient pas eu d'enfant, les ont cependant conservées ; ils allaient chercher, auprès d'une ou de plusieurs maîtresses, des consolations à leurs ennuis, à leurs chagrins domestiques ; mais l'idée d'épouser l'une d'entre elles, alors même qu'elle leur avait donné des enfants, ne paraît pas leur être venue. Lothaire, au contraire, veut faire descendre Theutberge du trône, afin d'y élever Waldrade, Pour qu'un homme d'un caractère plutôt faible et vacillant, comme l'était ce prince, montrât autant de constance et de ténacité, il ne suffisait pas qu'il aimât passionnément Waldrade, il fallait que celle-ci eût l'ambition de régner et fît marcher son amant. Un autre sentiment guidait probablement Waldrade, ainsi que Lothaire, le désir d'assurer la couronne à leur fils. Etait-ce plutôt pour elle que pour son enfant que travaillait Waldrade?. Il la faudrait mieux connaître, pour répondre k cette question : les chroniqueurs qui nous parlent d'elle lui sont tous hostiles, et l'on aurait tort d'ajouter une foi aveugle k leurs récits. Remarquons pourtant qu'elle se retira dans l'abbaye de Hemiremont, ce (jui inq)lique sans doute l'abandon de ses enfants. Réginon nous apprend ([ue Hugues, le fils de Lothaire et de Waldrade, avait été élevé par le comte Wibert-, Cela ne prouverait ni un grand amour maternel, ni mémo une vive affection pour le roi tléfunt : elle avérait dû tenir d'autant plus k garder Hugues auprès d'elle i|n'il lui

I. Ranke, Wcltgeschiclili-, VI*''' Tlicil, i«' AIjIIkmIiiikj, \\. 182. iTi>il îi la stcrilitr ilo Tlifull)<'n|c.

u. Chruiiicon 88!i, |). 121.

WALDRADE, LA MAITRESSE DE LOTH.\JRE II. l45

rappelait un homme qui, à vouloir l'épouser, avait risqué sa vie et son royaume.

Waldrade nous apparaît donc sous les traits d'une femme ambitieuse, énergique, volontaire ; ce n'est pas Lothaire qu'elle aime, mais le souverain ; elle désire le pouvoir, le faste et les honneurs du rang suprême '. Belle, avec cela, et possédant l'art de charmer et de retenir un jeune homme ardent, il semble qu'elle ait tenu Lothaire plutôt par les sens que par le cœur : du moins, une anecdote, suspecte à vrai dire, mais que l'auteur de la Vita S. Deicoli n'a certainement pas inventée, tendrait à prouver que l'amour de Lothaire pour sa maîtresse était un amour de chair.

Peut-être avons-nous trop noirci Waldrade. Nous l'avons dit en passant, mais il est bon d'y revenir, les chroniqueurs qui nous la dépeignent sont des gens d'église, des moines, qui lui sont naturellement défavorables, qui, par état, doivent la condamner, en raison des scandales dont elle a été indirectement la cause ; ils se sont trouvés conduits k ne parler que de ses défauts et de ses vices. Si certains personnages, qui valaient peut-être beaucoup moins que Waldrade, ont reçu de tel ou tel chroniqueur des louanges bien inattendues, c'est tout simplement parce qu'ils avalent été généreux envers l'abbaye où ce chroniqueur était moine. L'obligé ne peut décemment dire du mal de ses bienfaiteurs, si indignes soient-ils. Suivant donc que l'on avait été prodigue ou avare de son bien, l'on était encensé ou flétri. La munificence dont Waldrade a pu faire preuve, ou qu'elle a pu provoquer chez son amant, a été perdue pour elle, en ce sens qu'elle ne lui a valu aucune appréciation indulgente, sinon complètement favorable ; s'il y en a eu, elles ne nous sont pas parvenues. Nous avons longuement parlé de Waldrade, mais il était nécessaire de faire la lumière, dans la mesure du possible, sur cette femme, dont l'existence fut si étroitement liée à celle de Lothaire.

Une autre question qu'il serait intéressant d'élucider, est celle de l'époque à laquelle sont nés les enfants que Lothaire eut de Waldrade : la chose a surtout de l'importance pour Hugues, car la naissance d'un fils donnait k Waldrade une force et une autorité plus grandes encore : entre Waldrade, qui lui avait donné un héritier, et la stérile Theutberge, il était difficile k Lothaire d'hésiter. Il pouvait même considérer qu'il accomplissait presque un devoir en assurant k son fils, par son mariage avec Waldrade, des droits k la couronne. Tant que Theutberge restait la femme de Lothaire, Hugues n'était qu'un bâtard, inhabile k succéder ; il devenait l'héritier légitime de son père, du jour où celui-ci faisait de Waldrade une épouse et une reine. Hugues est mentionné pour la première fois dans un diplôme rendu le i8 mai 863 par son père, en faveur

I. (f Waldrade, trop ficre ou trop vertueuse, ne consentit pas à être la concubine du roi », dit l'auteur anonyme qui a écrit Le Divorce du roi Lothaire et de la reine Theutberge (Revue nationale de Belgique, t. VI, p. loo). D'après Ernouf, Histoire de Waldrade, p. 44, Waldrade est plus ambitieuse qu'aimante; c'est à son instigation que Lothaire s'est montré aussi tenace et aussi opiniâtre. "

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de l'abbaye Saint-Pierre de Lyon ' : cela ne prouve pas tju'il venait senlement de naître, puisipie Waldrade, ([ul est nommée dans le même acte, n'est pas une seule lois mentionnée auparavant. L'époque h laquelle commence la vie publique de Hufjues ne nous fournit aucune indication. C'est en 878 que le jeune prince l'ait ses débuts comme prétendant au trône ^ : né en 863, il aurait eu alors quinze ans, l'âge de la majorité ; il aurait été apte à faire valoir ses droits. Louis III ne comptait pas plus de seize ans quand il succéda h son père, Garloman était encore plus jeune, et Charles le Simple n'avait pas quatorze ans révolus quand ses partisans le firent sacrer k Reims. Pourtant, il nous semble que la naissance d'un fils peut seule ex[)li(iuer les efforts faits par Lothaire pour répudier Tlieutberge et recouvrer le droit d'épouser Waldrade. Peut-être la venue d'une fille, Berthe ou Gisèle, a-t-elle suffi pour déterminer le jeune roi. En tout cas, nous croyons qu'il n'a commencé la campagne contre Tlieutberge qu'une fois convaincu de la stérilité de celle-ci et de la fécondité de Waldrade.

Voilà donc Lothaire résolu k se débarrasser de Theutberge : comment pouvait-il atteindre son but ? Le moyen le plus simple et le plus brutal consistait k faire périr sa femme ; mais Lothaire reculait devant un meurtre. Charlemagne avait renvoyé k Didier, roi des Lombards, sa fille qu'il avait régulièrement épousée 3 ; mais les temps étaient changés, et Lothaire n'était pas Charlemagne. Le droit d'alors pei'mettait-ij au roi de faire casser sa première union et d'en contracter une nouvelle ? Il faut distinguer entre le droit civil et le droit canon. Le droit franc admettait le divorce, et laissait le mari libre de se remarier, si le divorce avait été prononcé en sa faveur; dans le même cas, la femme, au contraire, ne pouvait prendre un autre époux. Quant au droit canon, il distinguait la séparation pour cause de chasteté du divorce prononcé pour adultère d'un des conjoints, et il interdisait au mari de prendre une autre femme du vivant de la première. Mais l'Eglise, tout en se prononçant en principe pour l'indissolubilité du mariage, admettait des cas de nullité ; ils se pi'ésentaient quand les conditions nécessaires k la validité de l'union faisaient défaut, soit pour l'un des époux, soit pour tous les deux. Ainsi, un incestueux ne pouvait contracter de mariage légitime *. Quelle était pour les affaires de ce genre la juridiction compétente ? On doit encore distinguer deux actions différentes et successives, la première destinée k l'examen de la question de fait : y avait-il eu, par exemple, adultère ? la seconde, qui avait pour but de prononcer sur la validité de l'union, de décider si, oui ou non, celle-ci devait être amiulée. La première action ressortissait au tribunal séculier, de l'aveu même d'Hincmar, la seconde

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