LE TRAITÉ DE VERDUN (843). FIN DE LA NATION FRANQUE. I
été la durée de l'état de choses qu'il a créé, et quelle importance enfin il a eue dans l'histoire de l'Europe centrale et occidentale ? Voilà trois questions à l'examen desquelles nous allons procéder avant d'étudier quelle a été sous Lothaire I"^"", de 843 à 855, la situation de cette contrée comprise entre le Rhin, l'Escaut et la Meuse, à laquelle on donnera un peu plus tard le nom de Lorraine.
Les historiens qui cherchaient dans l'éveil du sentiment national l'origine des révoltes contre Louis le Pieux et de la guerre entre Lothaire et ses frères, ont supposé aux conseillers des trois souverains qui avaient pour mission d'opérer le partage de l'empire franc la préoccupation de le faire en tenant compte des races et des langues. Augustin Thierry trouve que l'Etat de Lothaire formait une division entièrement factice, mais il estime les deux autres divisions fondées sur une distinction réelle des races et des existences nationales '.
Le partage du territoire franc entre les trois frères aurait dû à lui seul ouvrir les yeux de ces auteurs sur le peu de souci que l'on avait eu à Verdun de respecter les nationalités. La langue, on ne saurait trop le répéter, ne fait pas les peuples : elle est impuissante à solidariser des gens que tout en dehors d'elle sépare, que traditions, histoire, intérêts rendent étrangers les uns aux autres ; un ensemble d'efforts, de succès et de revers crée entre ceux qui y ont pris part, alors même qu'ils parlent des idiomes différents, des liens bien autrement forts, bien autrement durables. Parmi les Francs, les uns avaient conservé le dialecte germanique de leurs ancêtres, tandis que les autres l'avaient oublié et s'exprimaient en roman, mais peu importait. La gloire accumulée par les victoires et les conquêtes de Pépin le Moyen et de ses descendants était le patrimoine commun de tous les Francs, tous pouvaient s'en enorgueillir.
Et si, au Tx« siècle, il y avait un sentiment national, sinon complètemertt formé, au moins en voie de formation, c'était chez les Francs. Ceux-ci présentaient d'ailleurs des traits nettement accusés d'originalité ; ils avaient leur individualité propre. Nation de race et de langue germaniques, ils s'étaient installés dans un pays où Rome, qui l'avait longtemps possédé, avait laissé des marques ineffaçables de sa domination. Le contact des Francs avec les vestiges subsistants de la civilisation romaine, leur fusion partielle avec la population gauloise, le christianisme enfin
en 855 et 856, ainsi que les cessions de territoires faites par Lothaire II à son frère Charles en 858, à Louis II en 85g, surtout le texte du traité de Meersseii, nous permettent de nous faire une idée exacte de la répartition entre les trois fils de Louis le Pieux des provinces qui formaient l'empire franc.
Parmi les auteurs modernes, citons : Gfrœrer, t. I, pp. 53 et suiv. ; Wexck, ch. i et 2 ; Warnkœnig et Gérard, op. cit., t. II, pp. 82 et suiv. ; Zeller, op. cit., t. II, pp. io5 et suiv. ; Suklje, Die Eiitstehurig and Bedeatungr des Verduner Vertrags ; Meyer, Die Theilangen iin Reic/ie des Kurolinger ; Waitz, D. VG., t. IV, pp. 690 et suiv.; MûHLBACHER, Reg. Kar., pp. 4i2-4i4; Dommler, t. I, pp. 201 et suiv.; Pouzet, trauail cité; Fustel de Goulanges, op. cit., pp. 63i et suiv.
I. Lettres sur l'Histoire de France, lettre XI^. Voir encore Himlt, De 'la Décadence carlovingienne (B. E. G., t. XII, pp. 202 et 210) ; Gfrœrer, t. I, pp. 4, ly, 04 ; Schwartz, Der Bruderkrieg Ludwigs des Fromnien, p. loi.
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<|ii'ils avaient embrassé de bonne heure, avaient exercé sur eux une profonde influence. Ils se dislin(|uaient h la fois des (Jiallo-Homains et des (icrmains, plus vigoureux, plus vaillants que les premiers, plus civilisés ijue les seconds, qui sortaient h peine de la barbarie. Ils cultivaient avec succès la littérature latine et les arts ; enfin, et la chose a son iinj)ortance, l'usage de la monnaie était répandu parmi eux, alors qu'il était encore à peu près inconnu de l'autre côté du Rhin. En résumé, l'on peut dire qu'il existait ii cette épo(pio une nation franque : eh bien ! le traité de Verdun la détruisait en faisant d'elle trois morceaux.
L'opinion d'Augustin Thierry et de son école est d'ailleurs complètement abandonnée aujourd'hui, et nulle part, ni en Allemagne ni en France, on ne songe plus h la défendre'. Comme le fait justement observer Dùmmler ^, si presque tous les pays du royaume de Louis sont de langue allemande, et ceux de Charles de lanipie française, la cause en est que la Bavière forme d'un coté, comme l'Aquitaine de l'autre, le noyau autour duquel sont venus se grouper les territoires ajoutés au lot primitif de ces deux souverains. Tandis que Gfroerer>, Warnkœnig et (îérard4 croient que l'on a cherché à respecter soit les limites naturelles, ou prétendues telles, soit les circonscriptions administratives ou ecclésiastiques, Zeller, tout en admettant la seconde de ces manières de voir, rejette la première», que Bonvalot n'accepte pas non plus* ; et Dùmmler montre que plusieurs diocèses ont été coupés en deux?. Nous verrons plus loin que l'on ne s'astreignit pas à prendre comme frontières ni les cours d'eau, ni la crête des montagnes ; si les par/i ne furent généralement pas démembrés, il n'en alla pas de même des provinces ecclésiastiques, non plus que des diocèses.
Il n'est peut-être pas un historien qui, parlant du traité de Verdun, n'ait fait ressortir ce qu'avait de bizarre et d'arbitraire la conformation de l'Etat dont Lothaire devenait le souverain. Etat démesurément long, très étroit, et formé d'éléments disparates 8. Avant de donner, en indi-
1. Un des premiers, Wenck, pp. 3oi et siiiv., a rejeté l'opinion d'après laquelle le traité de Verdun aurait tenu compte des nationalités. Se sont ralliés à celte vue : Fic.ker, Dus deufsche Kaiserreich, pp. 97 et suiv. ; Warnkœnig et Gkrard, op. cit., p. i48 ; Moukin, Les Comtes de Paris, p. l\ ; Zeller, op. cit., t. Il, pp. 5i et 107 ; Waitz, D. V(1., t. IV, p. G()7 ; MiJuLBACHER, lieff. Kar., p. /ji3 ; Dùmmler, t. I, p. 2oii ; Monou, Du Rôle de l'opposition des races, etc. (^Annuaire de l'École pratique des Hautes-Études, pp. 8 et y.)