NÉGOCIATIONS DE LOUIS AVEC CHARLES
aurait été attribuée, soit que les deux rois se fussent entendus entre eux pour le partage, soit que celui-ci eût été effectué par une commission de fidèles. Aucun des deux princes ne devait inquiéter son frère ni dans la possession de sa moitié de la Lorraine, ni dans celle du royaume qu'il possédait auparavant, à condition toutefois que l'autre contractant tint lui-même ses engagements. — Le premier, le comte Engelrand, jura cette convention au nom de Charles; puis Liutfrid le fit au nom de Louis le Germanique. Les comtes Thierry, pour Charles, et Rodolphe, pour Louis, renouvelèrent ensuite la même déclaration'. En outre, il fut convenu qu'une commission, dont les membres seraient désignés en partie par le roi de France, en partie par son frère, se réunirait pour procéder à un partage équitable de la Lorraine ^.
Charles avait sans doute promis de quitter Aix-la-Chapelle et de rentrer dans ses États. Il ne tarda pas en effet à reprendre le chemin de la France; on le trouve à Compiègne le jour de Pâques, 2G mars'. De là il se rendit à Attigny4, sur les frontières de la Lorraine, et il y reçut douze envoyés de Louis qui venaient régler les détails du partage. Les négociations durèrent longtemps et n'aboutirent pas. S'il fallait en croire Hincmar, les commissaires allemands auraient élevé des prétentions exorbitantes : le retour à la santé de leur maître, le succès que celui-ci venait de remporter en capturant son vieil ennemi Ratislaw, les auraient remplis d'arrogance et leur auraient fait oublier les serments qu'ils avaient prêtés le 6 mars à Aix-la-Chapelle. Après de longs débats, on demanda aux deux rois de nouvelles instructions, mais, malgré elles, on n'arriva pas à tomber d'accord sur tous les points en litige. Finalement, il fut décidé, sur l'avis de Charles lui-même, que ce prince et son frère se rencontreraient en Lorraine et procéderaient, avec l'assistance de leurs fidèles, au partage du royaume de leur neveu î.
1. Pactiones Aqiienses, CC, t. II, pp. 191-192. Le texte du serment est donné aussi par les Ann. Bert. 870, pp. 108-iog.
2. Gela ressort de l'arrivée, à la villa d'Attigny, des plénipotentiaires de Louis le Germanique.
3. Ann. Bert. 870, p. 109. Le i3 avril, Charles se trouvait encore à Compiègne (B. 1765).
4. C'est en mai, d'après les Ann. Bert., qu'il alla s'installer à la villa d'Attigny. On l'y trouve encore le 28 juin (B. 1767). D'autre part, un diplôme du 21 juin signale à Moricnval la présence du roi de France (B. 1766). Bouquet, R. H. Fr., t. VIII, p. 626, note b, propose de lire « 11 kal. junii » (22 mai) au lieu de « 11 kal. julii » (21 juin), parce que le 21 juin est déjà à la 3i<' année du règne de Charles et que le diplôme porte 3o«. L'observation aurait de la valeur, si la chancellerie de Charles s'astreignait à changer en temps voulu le c'iiffre des années de règne du souverain, mais tel n'est pas le cas. Toutefois, nous croyons devoir accepter la correction du savant bénédictin, mais pour une autre raison. Morienval (Oise, Senlis, Crépy), se trouvant près de Compiègne où Charles résidait encore le i3 avril, il est plus naturel de supposer que le roi soit passé à Morienval en se rendant à Attigny, où nous savons qu'il arriva en mai, que de le faire aller en juin d'Attigny à Morienval, pour revenir ensuite à la première de ces deux villse.
5. Ann. Bert. 870, p. 109. Dijmmler, t. II, p. 298, suppose que la discussion portait sur Metz, le comté dont cette ville était le chef-lieu, les abbayes de Prùm et de Stavelot et une partie de l'Ardennc. L'hypothèse ne manque pas de vraisemblance, et le texte du traité de Mecrssen, nous le verrons, semble la confirmer.
.'U)8 LA LORRAINE PARTAGÉE ENTRE LA FRANCE ET l'aLLEMAGNE («(Jy-87<j).
Le roi de France charfjea l'évfMjue Otlon de Beauvais, les comtes Odon et Ardoin de se rendre auprès de Louis pour s'entendre avec lui sur la ilale et le lieu de l'entrevue qui devait les réunir. On était alors (^n juin'. Les ambassadeurs fran^'ais trouvèrent Louis à Francfort, (le prince acjréa la proposition de son frère, au([uel il fit dire (pi'il consentait à se rencontrer avec lui ; il lui donnait rendez-vous pour le i"" août entre Heristal, où s'installerait (Iharles, et Meerssen, oii lui-même viendrait résider. Chacun des deux rois aurait avec lui cpiatre évètpies, dix consi- //V/AvV et trente r/ti/iisferidles^. — Charles reçut à Ponthion, dans le courant de juillet, le message ilu roi de Germanie, dont il accepta les conditions 3.
Les deux souverains se mirent en route pour Heristal et Meerssen, mais, tandis que Charles efTectuait paisiblement son voyage, Louis fut victime d'un accident qui faillit lui coûter la vie. A Flamersheim, le plancher de la chambre où il se trouvait était vermoulu au point qu'il s'elFondra sous lui ; dans sa chute, le roi eut les membres fortement contusionnés 4. Malgré ses souffrances, il se rendit à Aix-la Chapelle, où il demeura quelques jours à se soigner. Pendant le séjour qu'il fit dans cette ville, il engagea de nouveaux pourparlers avec son frère; des messages furent échangés entre les deux princes, sans doute pour régler les détails de l'entrevue»'. Celle-ci fut recalée et fixée au 8 ou au g août*.
I. Les Ann. Fuld. 870, p. 71, placent en juin la réception par Louis des envoyés de son frère. Odon de Beauvais, un des ambassadeurs, se trouvait encore à Attigny le a5 juin (iMansi, t. XVI, col. 8G0) et, d'autre part, il était à Ponthion le 18 juillet (Mig>e, t. CXXVL col. 58g). C'est donc entre ces deux dates que se place sa mission auprès du roi des Francs orientaux.
Un concile se tint à Attigny dans le courant de juin ; il s'occupa notamment d'Hincmar de Laon, qui avait réussi à se brouiller avec son oncle et avec le roi. Le 25, il lut une formule de soumission en présence de nombreux prélats dont les noms nous ont été conservés. Odon de Beauvais était là ; comme prélats lorrains signalons les archevêques Reini de Lyon, Arduic de Besant^on, Bcrtulf de Trêves, les évèques Jean de Cambrai, Francon de Liège et Bérard de Verdun. Advence et Arnoul n'étaient pas venus, mais avaient envoyé chacun un vicaire (Ma.nsi, t. XVL col. 8G0). Sur le rôle de Rémi et d'.Vrduic, voir le Libellus expostulationis d'Hi.\c;.M.\R de Reims, ch. 17 et 33 (Mic.nk, t. CXXVL col. 587 et 624-020). Bernier, le nouvel évèque de Grenoble, assistait aussi à ce concile (M.vnsi, ibid.).
•2. Ann. Fuld. 870, p. 71, Ann. Bert. 870, p. 109.
3. Ann. Bert. 870, p. 110. Charles se trouvait à Ponthion le 20 juillet (B. 1768) et le 22 (Diplôme pour Saint-Urbain, Original, Archives de la Haute-Marne, fonds Saint-Urbain). Probablement le roi était à Ponthion le 18, jour où le Libellas expostulationia (ch. 18), de l'archevêque de Reims, signale la présence dans cette villa d'Hincmar lui-même, de Rémi, d'Arduic et d'Odon de Beauvais (Muine, t. CXXVI, col. 58y).
4. Ann. Bert. 870, p. 110, Ann. Fuld. 870, p. 71, Rkgixon, Clu-onicon 870, pp. loo-ioi.
f). Ann. Bert. 870, p. 110.
f). Le texte des Ann. Bert., p. 110, porte « V k-al. aug. », mais il y a évidenunent une faute de copiste, et c'est « V id. aug. 1; qu'il convient de lire. Non seulement l'insoripliou du traité de Meerssen porte « idus », mais Hikc.mak lui-même, parlant de l'entrevue (|u'curent les lieux rois le lendemain du jour où avait été signé le partage, la place « IV itliis cjusdem mensis ». D'un autre côt(', l'inscription de la Dirisin reyni lilothnrit (ce, I. Il, |). uj'.i) porte « \l idiis augnsti ». .Ml'ui.iiac.iiek, Heij. Kar., p. 571, ne se ])r()nonce |)as furmelleinenl ; pourtant, il déclare moins vraisemblable la substitution il'un llll à un V, dans le texte îles Ann. Bert., que celle il'uu VI à un V dans l'iascriplion du Ir.uli', iiui- d'ailhnu's Hi.nc.mau a\ait sous les yeux.
TRAITÉ DE MEERSSEN (870). 869
Louis se remit en route, quoique incomplètement rétabli, et arriva au lieu du rendez-vous, très rapproché d'Aix-la-Chapelle. Les deux princes se rencontrèrent près de Meerssen, sur une espèce de promontoire situé au bord de la Meuse'. Les négociations aboutirent cette fois rapidement. Les conférences d'Attigny avaient dû faire avancer considérablement la question : on était, de part et d'autre, tombé d'accord sur bien des points ; Louis et Charles arrivèrent très vite à régler ceux qui étaient restés en litige, puisque le traité de partage fut conclu le jour même^. Il semble que le roi de France ait fait des concessions et souscrit aux exigences de son frère. Du moins, c'est ce qui ressort du passage du traité relatif à Metz, a.\i par/as Moslensis , à une partie de l'Ardenne et à quelques abbayes, dont Stavelot et Prùm^. Le lendemain du jour où le traité avait été signé, le 9 ou le 10 août, les deux frères se rencontrèrent encore une fois, puis, se disant adieu, ils partirent, Louis pour Aix-la-Chapelle, Charles pour Estinnes.
A Meerssen , pas plus qu'à Verdun en 843 4, on ne tint compte ni des langues, ni des races, ni des limites naturelles, ni des circonscriptions civiles ou ecclésiastiques. On a cherché à répartir entre les deux rois, d'une façon aussi égale que possible, les évêchés, les abbayes et les comtés. Nous ne savons d'ailleurs si l'on s'est basé à la fois sur la superficie des territoires, sur leur population et sur les revenus qu'ils rapportaient, ou si ce dernier facteur a été le seul auquel on ait eu égard >.
Dans le traité, on énumère successivement, pour Louis d'abord, pour Charles ensuite, les villes épiscopales, les abbayes, enfin les comtés qui constituaient le lot de chacun de ces princes. Nous suivrons un ordre différent. Nous prendrons l'une après l'autre les parts de Louis le Germanique et de Charles le Chauve ; dans chacune nous procéderons par provinces ecclésiastiques, et dans chaque province nous indiquerons les diocèses, les abbayes et les comtés attribués k celui des souverains dont nous nous occuperons k ce moment. Après avoir fait le travail pour le roi de Germanie, nous le répéterons pour son frère, en commençant par le nord ^.
1. Divisio l'egni Hlotharii II, inscriptio (CC, t. II, p. 198); Ann. Bert. 870, p. iio; RÉGiNON, Chronicon 870, p. 100. Les Ann. Fald. ne disent pas où se tint la conférence des deux souverains. — D'après Serrure, Notice sur le cabinet monétaire de S. A. le prince de Ligne, 2^ éd., p. 74, et E.\gel et Serrure, Traité de numismatique du Moyen Age, t. I, p. 241, c'est à l'occasion du traité de Meerssen qu'auraient été émises des pièces, sur lesquelles figurent à la fois le nom de Louis et le moiioqramme de Charles. Les unes portent Palatina moneta et ont été frappées par l'atelier monétaire du palais, sur les autres est inscrit le nom soit de Maëslriclit, soit de Visé, soit de Huy, trois localités voisines de Meerssen.