LE RÉGIME DE LA CONCORDE
raie et religieuse, malheureusement bien fragile et bien précaire. C'est le régime de la concorde '.
Assurément, l'exécution loyale de ce programme eût produit les effets les plus bienfaisants. La guerre supprimée entre les princes, c'était autant de ruines et de dévastations épargnées aux malheureuses populations, c'était ensuite la tâche de réduire les mécontents, privés de tout appui extérieur, rendue beaucoup plus facile k chacun des souverains. La pacification intérieure une fois terminée, il devenait plus aisé de tenir tête aux pirates, surtout si les rois se concertaient entre eux pour les mesures de défense. Nous reconnaissons d'ailleurs que l'intérêt bien entendu des fils de Louis le Pieux leur commandait de suivre cette politique, et qu'il y avait pour eux plus d'avantages a se traiter en frères qu'en ennemis. Seulement, la réalisation de ce plan exigeait, de la part des rois, d'abord un oubli complet du passé, des anciennes luttes et des échecs subis, puis la volouté bien arrêtée de fermer l'oreille aux suggestions d'une ambition aveugle, ainsi qu'aux sollicitations que leur adressaient les révoltés des Etats voisins. La bonne foi, le pardon des injures et la modération n'étaient pas des vertus que l'on pratiquât volontiers au IX* siècle- ; il n'y a donc pas lieu de s'étonner si des défiances venaient parfois troubler la bonne harmonie des trois frères 3, si k d'autres moments le désir d'assouvir de vieilles rancunes , ou la fascination d'offres tentantes en provoquaient la rupture complète*. Tôt ou tard, il est vrai, la brouille ou les hostilités prenaient fin, mais, s'il était possible de rétablir la paix matérielle, on ne réussissait pas de même k faire renaître la confiance, et, sans elle, l'entente n'avait ni durée ni efficacité.
Aussi, le régime de la concorde et de la fraternité, en apparence si plein de promesses, n'a-t-il produit que des résultats médiocres s. Pour-
1. Le premier qui ait bien mis en lumière l'existence et les conditions de ce régime est Faugeron dans son De frnternitate seu conloquiis iiiter filios et nepotes Hludovvici PU. Ses idées, acceptées par Zeller, op. cit., t. II, p. ii6, par Waitz, D. VG., t. V, p. i!\ et n. 4, ont été reprises et développées par Bourgeois, dans les ch. 7 et 8 de sa thèse française, Le Capitiiluire de Kiersy-sur-Oise (pp. 206 et suiv.). Bourgeois montre que ce régime comporte non seulement la concorde des rois entre eux (pp. 212, 228), mais celle des fidèles entre eux, ainsi qu'avec les rois ; rois et fidèles ont des devoirs les uns envers les autres (pp. 224, 271). L'Église a pour mission de rappeler leur devoir aux souverains et aux grands, de veiller à ce qu'ils tiennent leurs engagements, de frapper d'anathème ceux qui les violent. Quant aux rois, ils doivent écouter l'Eglise et mettre la force au service de ses décisions (pp. 275-282). Voir encore Dummler, t. I, pp. 208 et 209 ; Bonvalot, Histoire du droit de la Lorraine, t. I, p. 3 (il se trompe en accordant à Lothaire une suprématie que ce prince ne possède pas); enfin, Monod, De F Opposition des races, etc., pp. 12 et i3.
2. n Soif de vol » et « maladie d'avidité », voilà, selon Bourgeois, op. cit., p. 217, ce que l'on trouve chez tous les princes.
3. Chaque fois que deux d'entre eux ont une entrevue, le troisième en prend ombrage et s'imagine que l'on trame quelque chose contre lui.
4. En 854, Louis le Germanique, cédant aux prières des Aquitains, leur enverra son second fils.
5. C'est ce que sont bien forcés de reconnaître, et Faugeron, op. cit., pp. 68 et 69, et Bourgeois, qui énum'ere, op. cit., pp. 214-216 et 258-264, toutes les violations de la paix et de la concorde commises par les rois, par le clergé et par les grands ; p. 270, il fait l'aveu que la réalité des faits ne correspond pas à la théorie de la concorde.
'M\ LK RK(iNK 1)K LOTIIAIUH l""^ (S^a-Sfif)).
tant, ce rcqniie .s'apjuivait sur une. institution destinée h en assurer l'existence et le bon fonctionnement : il s'agit de ces congrès qui réunissaient les souverains et leurs principaux conseillers'. Dissiper les malentendus^, régler les alïaires litigieuses', délibérer en commun sur tout ce qui concernait l'ensemble du regnuni Francorum^, concerter des mesures capables de maintenir la sécurité, ainsi que la paix intérieure de l'empire et de l'Eglise 5, prendre des engagements soit vis-à-vis les uns des autres, soit à l'égard des fidèles^, tel était le but de ces assemblées. L'idée était excellente, mais il eût fallu que les congrès fussent périodiques ; par suite de dill'érentes circonstances, ils ne se suivaient qu'à des intervalles irréguliers, et parfois plusieurs années se passaient sans qu'il y en eût 7. D'ailleurs, on n'arrivait pas toujours à s'entendre, et nous
1. Nous croyons pouvoir employer ce terme, cpii sert à désigner en particulier les réunions tenues à Troppau, à Laybacli et à Vérone par les souverains de la Sainte-Alliance ou leurs plénipotentiaires.
2. Au premier concjrès de Aleerssen (847), il s'agissait surtout de convaincre Lothairc que Charles n'était pour rie:i dans l'eidèvement de la lille de l'empereur par Giselbert.
3. Voir le Cnnucntus iipiid Marsnain secundus, cli. 8 (CC, t. II, p. 78), et le Corwentiis apud ConfJucn/es (8(Jo), ch. 12 (ibid., p. 1.^6). Le congrès tenu à Liège en février 854 avait pour but d'empêcher une rupture entre Louis et Charles. Le congrès de Coblenz, en 860, mit fin à la brouille de ces deux princes.
4. C'est ce que disent Lothaire, Louis et Charles dans leurs « adnuntiationes » au deuxième congrès de Meerssen (CC, t. II, p. 74), ce que répète Lothaire au congrès de Liège, ch. i (^ibid., p. 77) ; voir encore le ch. 2 de l'exposition faite par Cluu-les au congrès tenu en 8G2 à Savonnières (ibid, p. 160).
5. Ainsi, au premier congrès de Meerssen, on décide d'envoyer en commun des ambassades au duc des Bretons, au roi de Danemark et à Pépin II (ch. 10 et 11 du capitulaire, et ch. 2-4 de VAdn. Hlud., CC, t. II, p. 70). h'Adn. Kar., ch. 10, au congrès de Valenciennes (853), parle de mesures de défense concertées par les deux souverains contre les Normands. On s'occupe de châtier les A'oleurs, assassins, ravisseurs (ConiK ap. Maj'snnm /"«, ch. 6; //"», ch. 5; ap. ConJJuentes, ch. 5 et 8, et ch. 6 de l'Adn. Hlud., CC, t. II, pp. Gf), 73, i55, i56 et i58) ; les perturbateurs de la paix publique (Corw. op. Mdrsndiii /"% ch. 3; //"^, ch. 4 ; ap- Conjluentes, ch. 4 et 7, CC, t. II, pp. Gy, 73, i55 et i5G). Des missi seront chargés de ré|)rimer les violences, de rendre à tous la justice (Conv. ap. Marsnain I"^, ch. 7; ap. Valentianas, ch. i-5 de VAdn. Hloth., ch. 7 de VAdn. Kar.; Cono. ap. Saponarias, ch. 3 de chacune des Adn. Hlud., Kar. et Hloth., (^C, t. II, pp. 69, 75, 7G, i63 et 1G4). Le maintien de la discipline ecclésiastii[ne et la protection des biens de l'Eglise sont l'objet d'autres articles (Cono. ap. Marsnam /"*, ch. 4> et ch. 5 et G de VAdn. Hlud.; Conv. ap. Valentianas, ch. i et 4 àc VAdn. Kar.; Conv. ap. Conjluentes, ch. 4 l'e VAdn. Hlud., CC, t. II, pp. Gg, 70, 71, 70 et 157).
G. Les rois se promettent l'oubli des injures (Cont>. ap. Marsnam //"", ch. 1 ; Cono. ap. Conjluentes, ch. i, CC, t. II, pp. 72 et i55); ils s'engagent à ne pas se nuire récipro- (juement et à se porter secours (Conu. ap. Marsnam /'«, ch. 2, et Adn. Hloth.; 7/"', ch. 3, et Adn. Hlud.; Conv. ap. Leodiuni, ch. 2 de VAdn. Kar. et Sacramentum ; (jonv. ap. Conjluentes, Sacramentum Hlud. re(/is, et ch. 3 du capitulaire) ; j\ laisser leurs neveux hériter paisiblement de leur père (^Conv. ap. Marsnam /"', ch. 9 ; Conv. ap. Leodium, Adn. Kar., ch. 2, et Sacramentum ; Pactuin Tusincense, ch. 4. CC, t. Il, pp. Gg, 77, 78 et iGG). Enfin, on garantit aux fidèles leurs biens, leurs bénéfices, leurs droits et privilèges, et l'on déclare qu'on les traitera avec écjuité (Conv. ap. .Marsnam !*>*, ch. 5, et ch. 4 de V.idn. Kar.; //««, ch. G et Adn. Kau.; Conv. ap. Conjluentes, ch. 10, et ch. 5 de V.Uln. Hlud.; Pactum Tasiacense, ch. 5, <:C., t. Il, pp. Gg, 71, 73, 74, i.">G, 167 et iGG).
7. Le premier congrès se tient i\ Thionville en 844. le deuxième i\ .Meerssen en 847, le troisième A Meerssen en 85 1 ; les congrès de Valenciennes, en 853, de Liège, en 854, "e réunirent (pie Lothaire et (;harles. Viennent ensuite les congrès de Coblenz, en 8tu), dr