POURQUOI LES LORRAINS ELISENT CHARLES LE SIMPLE
Rhin. C'était dans leur pays que la famille carolingienne avait son berceau ; elle en avait fait le centre de son empire, elle y avait établi sa capitale, Aix-la-Chapelle. Quoique l'intérêt personnel fût le principal guide d?s actions des hommes d'alors, ceux-ci ne pouvaient oublier les souvenirs glorieux qui s'attachaient à la race de Charlemagne, et placés entre un descendant, quelque dégénéré qu'il fût, du grand empereur, et un homme doué de grandes qualités, mais issu d'un autre sang, ils donnaient la préférence au premier'. Pendant longtemps encore l'attachement à la dynastie nationale , nous avons le droit de la qualifier ainsi, subsistera dans le cœur des Lorrains. Ce n'est nullement parce que Charles le Simple, Louis d'Outremer et Lothaire sont rois de France qu'ils revendiquent la Lorraine, ni qu'ils y trouvent des partisans ; ce n'est pas davantage pour devenir Français que les Lorrains les appellent. Seuls, des historiens modernes, aveuglés par l'esprit de parti, ont pu le prétendre'. Non, Charles le Simple, son fils et son petit-fils sont des Carolingiens ; voilà pourquoi ils considèrent la Lorraine comme leur patrimoine, comme une terre qui leur revient de droit, et voilà pourquoi aussi ils y trouvent des adhérents dévoués 3.
A ce motif général, qui exerçait son influence sur tous les habitants de la Lorraine, il s'enjoignait d'autres, particuliers à quelques-uns des grands du pays, que des liens de famille rattachaient au roi de France '^. Régnier, nous l'avons vu, était par sa mère le petit-fils de Lothaire I*"". Son gendre, Bérenger, comte du. pac/ns Lommensis, descendait prohable-
1. L'attachement des Lorrains à la dynastie carolingienne est admis comme un des motifs qui les déterminent à reconnaître Charles, par Borgiset, op. cit., p. 3o, Digot, op. cit., t. I, p. i54, War.nkœ.mg et Gérard, op. cit., t II, pp. 323-324 et 33i, Wittich, pp. 79-80, Stein, p. 202, Kalckstein, op. cit., p. i33, Bordeaux, art. cité (fi. B. N., t. XLIX, p. 443). Dûmmler, t. III, p. 676, prétend, mais sans l'ombre de fondement, que c'étaient des motifs intéressés, bien plus qu'un sentiment de loyalisme dynastique, qui décidèrent les Lorrains à reconnaître Charles. Nous admettons que quelques-uns des seigneurs aient obéi à des mobiles égoïstes, mais l'intérêt seul ne guidait pas la grande majorité des Lorrains.
2. Voir en particulier : Henri INLvrti.n, Histoire de France, t. II, pp. 5o4-5o5, Mouri.n, Les Comtes de Paris, p. 116; cf. pp. 96, i3i, 186, 188, et Bonvalot, op. cit., p. 7. RiNTELEN, art. cité (F. D. G., t. III, p. 336), Warnkœnig et Gérard, op. cit., t. II, pp. 323-324, et (Pflugk-)Harttung, Die Thronfolge in Deiitschland (F. D. G., t. XVIII, p. 139), croient que les Lorrains avaient plus de sympathies, plus d'affinités pour leurs voisins de l'ouest que pour les habitants de la rive droite du Rhin. Wittich, tout en admettant que les évèques de la Lorraine occidentale étaient plutôt portés vers les rois de France que pour ceux d'Allemagne, tandis que des sentiments opposés animaient les archevêques de Trêves et de Cologne, déclare que ces derniers en la circonstance ont marché d'accord avec leurs collègues (p. 7G) ; et il ajoute plus loin (p. 79) qu'il ne faut pas voir dans la démarche des Lorrains auprès de Charles une victoire de l'élément fran("ais, non ])Ius que dans l'union qui s'était jusqu'alors maintenue avec l'Allemagne un eflèt de l'influence qu'exerçait l'élément germanicjue. — La vérité est qu'il n'e.xiste pas en Lorraine de parti allemand, ni de parti français, et il faut, pour s'imaginer qu'il y en ait eu, complètement oublier le rôle et la situation de la Francia mosellane et meusienne dans l'ancien empire franc. Garder leur autonomie sous un prince national , voilà ce que A'eu'ent les Lorrains.
3. Kalckstein, op. cit., p. i33, reconnaît (pie Charles le Simple possédait des droits liércditaires sur la Lorraine.
4- Kalckstein, ibid, a eu raison de meltre ce fait en lumière.
58o LK HKCNK DK (aiAlU.KS l.K SIMPl.K («jll-yaS).
meut (l'Evrai'tl, iiiarcjruvc île Filuul, t'I dedisèlo, fille de Louis le Pieux '. VVigeric, comte du pagus Bedensis, était de race royale, au dire de l'auteur de la Vita Jo/uin/tis Gorr/Vv/iv.v, et sa reiniiie (]uiié(jonde aussi*; peut-être celle-ci avait-elh; pour luère EniuMilrude, lille de Louis le liègue et d'Adélaïde, sa seconde reiiunc'. Du moins, un diplôme sans date de Charles le Simple pour l'église de Liècjc cpialifie Adalbéron, fils de Wigeric et île Cunéijonde, de /ir/tos /losfcr-^; il y avait donc des liens de parenté entre Charles et le père ou la mère du futur évèque de Metz >'. Deux évèipies lorrains, Etienne de Lièfje, et Dioijon de Toul, étaient cousins du roi; c'est lui-même qui nous l'apprend dans ses diplômes^. Il est vrai ipiils pouvaient ne pas avoir une goutte de sang carolingien dans les veines et lui être alliés par les femmes, par sa mère Adélaïde ou sa femme Frédérone. Un proche parent de Charles, le fils d'une de ses sœurs, Gozfrid ou Godefroy, montera en giS sur le siège épiscopal de Strasbourg 7, mais nous ne savons pas s'il habitait la Lorraine avant que (iharles en devînt le souverain, et nous ne pouvons par conséquent pas dire s'il a pu travailler à l'avènement de ce prince.
Ces personnages devaient tout naturellement préférer à la domination d'un étranger celle d'un parent de qui ils espéraient obtenir de grands avantages. Rappelons que l'un d'entre eux avait déjà eu des relations très étroites avec le roi de France ; nous voulons parler de Régnier, qui en 8g5 avait soutenu Ch irles contre Eudes, et qui trois ans plus tard avait essayé d'en faire un roi de Lorraine. Il est vraisemblable enfin que Gérard et Matfrid, qui ne semblent pourtant pas s'être prononcés pour Charles en 898, étalent allés en 906 chercher un asile dans les Etats de ce prince *. Ils devaient désirer, pour rentrer en possession de leurs comtés et de leurs biens, que Charles devînt roi de Lorraine, et employer à faire aboutir ce projet ce qu'ils pouvaient posséder encore d'influence.
Ajoutons que Charles était venu à plusieurs reprises dans le pays; en 894, il l'avait traversé pour se rendre à Worms implorer l'appui d'Arnulf ; en 89G, Zwentibold lui avait donné asile ; en 898, il avait essayé d'enlever à son cousin la Lorraine?; enfin, il semble y avoir séjourné en goS, si toutefois la villa Metlaijiuin, oîi il se trouvait le 5 juin de
1. Krugek, Ueher die Ahs^dDtmung Ileinrichs I von deii KaroUmjern (Quidde's Zfitschrift fur Geschichtswiaaenischaft, t. IX, p. 5o), suppose que Béreiiijer élait lils d'Adalard et pelit-fils d'Evrard, mar((rave de Frioul.