‹ Le royaume de Lorraine sous les Carolingiens (843-923)Chapitre 623 sur 764 · LA VACANCE DU SIEGE DE LIEGE · texte numérisé non relu

LA VACANCE DU SIEGE DE LIEGE

en deux partis ; l'un se déclara pour Hilduin, clerc de l'église liégeoise, qui était soutenu par le duc de Lorraine Giselbert, l'autre pour Richier, abbé de Prûm, à qui le roi avait donné l'évêché. Giselbert contraignit Herimann à consacrer Hilduin. Les clercs de l'autre parti protestèrent alors auprès du pape, qui évoqua l'affaire a Rome'. On voit qu3 Folcuin ne dit pas que (Hiarles ait commencé par donner à Hilduin l'évêché de Liège ; c'e.st Richier qui dès l'origine est son candidat.

Peut-être v a-t-il une part de vérité dans chacune des quatre versions que nous venons d'exposer. Il n'y a rien d'invraisemblable par exemple à ce que le clergé de Liège se soit partagé en deux camps, l'un tenant pour Hilduin, l'autre pour Richier. Le roi s'est-il prononcé tout de suite en faveur de l'abbé de Prûm ? Nous serions disposé à le croire, étant donné le crédit dont jouissait le personnage, et le besoin qu'avait Charles de voir installé à Liège un prélat qui lui fût entièrement dévoué. Pourtant, en présence du témoignage formel de Flodoard, nous hésitons à nous prononcer. Et Charles lui-même vient indirectement à l'appui du chroniqueur, quand il parle des serments que lui avait faits Hilduin. Que signifient-ils, sinon qu'Hilduin, pour obtenir le consentement du roi, avait pris l'engagement de lui être fidèle ? S'ils ne prouvent pas qu'en retour Charles avait promis au postulant le siège de Liège, ils le laissent supposer, bien que le roi soutienne le contraire. Mais pourquoi, une fois le consentement de Charles obtenu, Hilduin se serait-il tourné vei's Giselbert, voilà ce que l'on ne saisit pas bien. Il est possible qu'à ce moment le rebelle se soit trouvé maître du pays et que l'évêque élu, croyant la cause de Charles perdue, ait jugé conforme à ses intérêts de changer de parti ^. Une chose qui ressort des récits de Charles et de Folcuin, c'est qu'Herimann, en consacrant Hilduin, n'avait pas eu l'intention de s'insurger contre la volonté du roi 5. A-t-il été trompé, a-t-on employé la

1. FoLcui.v, Gesfa abb. Lob., ch. 19 {SS., t. IV, p. 63); cf. Ann. Lob. 920 (SS., 1. XIII, p. 233), qui parlent d'un conflit entre Hilduin, soutenu par le duc Giselbert révolté contre Charles, et Richier, qui avait pour lui le roi.

2. Mabillon, Ann. O. S. B., t. III, p. 3G8, et Calmet, t. I, col. 85i, croient à l'existence de deux partis dans le clergé de Lièqe ; Charles se prononce pour l'un des deux candidats, Hilduin, puis, quand ce dernier a fait alliance avec les rebelles, pour Richier. WiTTicH, Die Enlstehung, etc., pp. 96 et suiv., Waitz, Jalirbb. H. I, pp. 48-A9, suivent le récit de Flodoard, Imbart de la Tour, op. cit., p. 226, celui de Charles lui-même ; mais il place à tort l'affaire en 921, et il se trompe plus gravement encore en parlant d'un parti allemand , qui soutient Hilduin, et d'un parti français, dont Richier est le candidat. Ces dénominations sont des j)lus imi)ropres et ne correspondent nullement à la réalité des faits : il y a bien en Lorraine deux pariis, mais ce sont des partis purement dynastiques ; l'un tient pour Charles, l'aiître pour Giselbert ; le premier veut le maintien du roi régnant, le second travaille à le détrôner pour lui substituer un autre souverain. Personne d'ailleurs, en Lorraine, ne songe à offrir la couronne à Henri l'Oiseleur, et celui-ci ne la réclame pas. Si le roi de Germanie soutient Giselbert, c'est évidemment dans l'espoir de mettre un jour à profit la situation troublée où les prétenlions du fils de Régnier vont jeter le pays, mais pour l'instant il n'affiche pas ses projets de conquête. Quant aux Lorrains qui restent fidèles à Charles, on ne peut pas dire qu'ils veulent rester Français, puisque leur pays constitue un royaume distinct, et non une province de la France ; c'est à la personne de Charles, c'est à la dynastie légitime qu'ils sont attaches.

3. Voir ce que nous avons dit plus haut, même page et p. 035, nn. 3 et 5.

638 I.K UK(;.NK DK CHARl.liS LK SIMI'I-K (.jn-y^S).

menace coiitrci lui? Kst-re (îlsolbert on le roi (rAlleiuagiic qui aurait eu recours à ce dernier moven ? Ils ont fort liion pu en la circonstance agir de concert. Une partie du diocèse de Cologne et trois des évècliés (|ui dépendaient de cette* métropole étaient soumis ii Henri, qui avait ainsi des moyens d'action contre llerimann, et pouvait exercer quehpie contrainte ii son égard.

Charles ne pouvait admettre qu'un partisan de (iiselbert occupât révtH'hé de Liège, et il aurait agi, alors même ([ue le clergé de Liège ne l'en aurait pas prié. 11 résolut de substituer à Hilduin l'abbé de Priim, Richier, frère de Gérard et de Matfrid, à qui il avait à plusieurs reprises accordé des marques de sa faveur'. Mais Hilduin ayant été consacré, le roi n'osa pas de sa propre autorité lui enlever l'évèché. Arrivé en Lorraine*, il commença par réunir une assemblée d'évêques et de grands, pour aviser aux mesures à prendre vis-à-vis des rebelles et d'Hilduin en particulier. C^elui-ci, bien que convoqué par Herimann, ne se présenta pas'. Une nouvelle assemblée ou un nouveau synode fut convoqué, celui-là même auquel fut lu le mémoire en huit chapitres que nous avons résumé plus haut-». A ce moment, la révolte devait être domptée, puisque Charles ne dit rien de Giselbert et fait retomber sur Henri, son ennemi, toute la responsabilité de la consécration d'Hilduin 5. Le nouveau synode ne décida rien, et il fut convenu que l'on déférerait l'affaire au pape *.

C'était Jean X qui occupait alors le trône pontifical, (ùharles lui écrivit ou lui lit écrire par Richier, en présentant les choses sous le jour le plus favorable à ses intérêts?. Pour être plus sûr de gagner Jean X à sa cause, Charles pria son cousin, l'empereur Bérenger, de transmettre, en l'ap-

1. ResUtution de Siistercn à Prii'ii (B. ifj4'j) p' confirmation à celle abbaye dos privilèqes (lui lui avaient été antérieurement octroyés (\i. igOO). Ridiier était en outre le cousin d'Élicnne, le prélat qu'il s'agissait de remplacer.

2. Nous disons plus loin ([ue Charles dut venir en L )rraine soit à la lin d'août, soit au début de septembre.

3. K. III capitula, ch. 2 et 7 (CC, t. II, pp. 879 et 38o). Peul-èlre ce synode se tint-il à Heristal, où l'on trouve Charles le 8 septembre (B. 1967).

l[. K. III capit., titulus et ch. 8 (CC, t. II, pp. 878 et 38i). On peut se demander pourtant si ce mémoire fut envoyé aux prélats, ou s'il fut lu dans une assemblée.

5. BoRGNET, Étude sur le règne de Charles le Simple, p. 87, Witticu, Die Eufs^elium/, etc., 98, n. l\, et Waitz, Jahrbb. //. /, p. 49, »• i, et pp. .")8-59, concluent également du silence <pie Charles garde dans son mémoire à l'égard de (liselberl, ipie ce dernier avait fait sa soumission. Kalc.kstki.n, op. cit., p. i5o, et \V'.vnz ne placent la réconciliation du roi avec le rebelle (iu'a|)rès la campagne de Charles en Allemagne; W'rnic.ii, p. 100, n. 3, et Ottk.ntuai-, /{*"'/. Sa.v., p. G, sont ])lulôt disposés à la croire antérieure, ;\ nioins toutefois, ajoute Ottkmhai,, (pie Gisell)ert ne se soit relire auprès d'Hem-i. Fi.odoaud, Chronicon gv.o, I. IH, ]>. fi, parle du retour de Giselht'rl s )us l'obéissance de Charles, mais d'une façon incidente à ])r()pos de l'atraire de Liè(|e, et il est évident (pi'il ne met pas l'événemenl à la place ([u'il aurait di'i cliron(i!ogi(|U('inent occuper.

Page 1