‹ Le royaume de Lorraine sous les Carolingiens (843-923)Chapitre 653 sur 764 · PARTISANS D HENRI EN LORRAINE · texte numérisé non relu

PARTISANS D HENRI EN LORRAINE

s'il n'avait pas aidé Charles, il n'avait pas non plus pris parti pour ses adversaires et, en vérité, on ne pouvait pas exiger davantage de lui.

On prétendra plus tard que Charles avait imploré soit avant, soit après la bataille de Soissons, rap[)ui de son ancien ennemi et qu'en retour il lui avait promis la Lorraine'. Mais ces récits de chroniqueurs postérieurs ne méritent aucune confiance, et il n'y a pas besoin de les croire vrais pour admettre l'exactitude de l'information que donnentles An/iales Priimieiises. Il n'est point nécessaire que le roi détrôné ait fait cession de ses droits sur la Lorraine à Henri l'Oiseleur pour que ses anciens fidèles dans ce royaume aient transporté leur hommage a ce dernier.

Nous ne connaissons avec certitude qu'un seul des adhérents du roi déchu qui ait embrassé la cause d'Henri, c'est Roger, archevêque de Trêves et archichancelier, d'abord pour la Lorraine seule, puis, à partir de 921, pour les deux royaumes ^ Le roi d'Allemagne dut se féliciter

I. Le Continuateur de Réginon, les Ann. Lob., placent après la bataille de Soissons le traité de Bonn, ofi Charles aurait cédé la Lorraine à Heiri. D'après Widukind, Res gestie SajL-onicie, liv. I, ch. 33, Cliarles, déjà détrôné, envoie à Henri, qui allait traverser le Rhin pour conquérir la Lorraine, un ambassadeur charqé de lui remettre une mani de saint Denis et de lui dire que son maître se réjouit des succès que lui, Henri, a obtenus. Mais WiDUKiND ne parle ni d'une demande de secours ni d'une cession formelle de la Lorraine. C'est Thietm.vk, Chronicon, liv. I, ch. 23, p. il\, ([ui ajoute l'une et l'autre au récit de WiDUKiND, et qui de plus raconte que le roi de Germanie délivra Charles et le restaura sur son trône. Sigebert de Gembloux, Chronicon, place en 928, comme le Continuateur de RÉGINON, le traité de Bonn et la cession de la Lorraine, mais, à 922, il raconte, après la bataille de Soissons, le cadeau d'une main de saint Denis que, d'après Widukind, Charles aurait fait à Henri, alors ([u'il avait déjà perdu sa couronne, et il ajoute que Charles soumit au roi d'Allemagne sa personne et son royaume (SS., t. VI, p. 346). Le récit de J0CONDE est encore plus extraordinaire : le roi Lothaire (sic) donne en bénéfice la Lorraine à Henri, duc de Saxe, son neveu ; les grands de son royaume, mécontents de cette mesure, se révoltent contre lui, mais l'arrivée d'Henri avec une armée les oblige à se soumettre. Après le départ d'Henri, les grands se saisisscnl de Lothaire et le jettent dans une prison, où il meurt; la Lorraine reste à Henri (Trcinslatio S. Seivatii, ch. 21-24, SS., t. XH, pp. 98-99). Légitimer la prise de possession de la Lorraine par Henri, qui n'avait aucun droit sur ce royaume, lel a été le but des chroniqueurs allemands ou lorrains, qui n'ont pas craint d'altérer dans ce but la vérité. Parmi les modernes, ont admis la cession de la Lorraine à Henri en prix du secours que ce prince aurai fourni à Charles, Wasse- BOURG, op. cit., fo 180 recto; de Rosières, op. cit., f" 188 recto; Meurisse, op. cit., p. 29G, et Benoît Picart, op. cit., pp. 120 et 3o3. Bertholet, op. cit., t. H, p. 498, Robert, Numismatique de Cambrai, p. 87, et Sigillographie de Tout, p. 20, H. Martin, Histoire de France, t. H, p. 5o8, Digot, Histoire de Lorraine, t. I, p. 89, Kalckstein, op. cit., p. i63, HuHN, Geschichte Lothringens, t. I, p. 84, Lippert, op. cit., pp. 3 1-82, placent entre la bataille de Soissons et la trahison d'Héribert soit une cession formelle de la Lorraine, soit une promesse d'y renoncer en faveur d'Henri, si ce dernier vena t au secours de Charles. Leibniz, op. cit., t. II, p. 386, Wittu.h, op. cit., p. ii5, Stein, op. cit., p. 242, et Waitz, Jahrbb. H. I, p. 72 et n. 5, admettent qu'une fois au pouvoir d'Héribert, Charles a pu adresser un appel à Henri et lui promettre la Lorraine, s'il le délivrait. Lippert, op. cit., p. 82, n. i, déclare inadmissible que le roi prisonnier ail t"nté une semblable démarche. Bonvalot, op. cit., t. I, p. 8, croit qu'en 922 Charles abandonna la Lorraine à Henri, puis ([u'après son emprisonnement il confirma sa donation. L'Histoire de Metz, t. II, p. 8, Ernst, Mémoire sur les comtes de Hninaut, p. 436, n. 6, et Borgnet, op. cit., pp. 45-47, n'admettent ni la demande de secours, ni la cession de la Lorraine. Ottenthal, Reg. Sax., p. 11, sans se prononcer en termes catégoriques, fait remar(iuer que les premiers documents ([ui mentionnent la cession de la Lorraine au roi de Germanie et la délivrance par ce prince de Charles le Simple ne sont pas antérieurs au xi« siècle.

2. Flodoard, Chronicon 928, I. III, p. 19. D'après Wittich, op. cit., p. m, si Roger appelle Henri, c'est qu'il considère Raoul comme un usurpateur.

666 LE RÈGNE DE CHARI-ES LE SLMPLE (yii-Qa.i).

(l'avoir ohlenii l'adliésioii truu persomiajjc aussi iulliieul. L'arclievôque de (iolotjae, Herimuan, ne pouvait l'aire autrement que de se rallier h ce prince'. Nous ne savons rien ni sur Balderic d'Utrccht 2, ni sur Richier de Liège, ni sur Etienne de (lainbrai, ni sur Ricuin de Strashourq ; nous ignorons de même quels fui-ent les seigneurs laïcs qui se rangèrent du côté d'Henri. 11 est vraisemblable que ce fut dans la partie de la Lorraine la plus voisine de ses Etats, dans l'est et le nord du pays, que le roi de Germanie rencontra tout d'abord le plus d'adhérents. Il ne se pressa pas de venir lui-même en Lorraine, mais il chargea quelques-uns de ses fidèles de i'aire une tentative sur l'Alsace, et c'est ainsi que nous trouvons un peu plus tard une garnison allemande installée dans Savcrne '.

Raoul répon<lit le premier à ra{)pel de ses partisans. Ceux-ci vinrent le trouver, pour lui offrir la couronne, au moment où il guerroyait contre les bandes de Normands appelées par Charles, qui dévastaient le bassin de rC)ise. Aucun document ne nous dit si les Lorrains qui tenaient pour

1 . NN'iTTicH, op. cit., j). gi), n. i, p. 107, n. 3, et p. 1 10, parle des sympathies d'Herimann pour l'Allemayne ; il s'appuie, pour le prétondre, sur le rôle joué par l'archevècjue de Colo(]ne lors de l'alTaire de Liccje et sur une charte rendue le 11 août yaa à Coloyne, « reçpiantiSus clirislianissiniis reyihus Carolo et Henrico », par Herimann en faveur des rcliijieuses d-? Saiat-Hippolyle de Gerreslieim. Leur ahbaye ayant été' détruite par les Hongrois, le prélat leur concéda celle des Onze mille Vierrjes, aux portes de Cologne (EniNEn et Ei'.kertz, Quellen sur Geschichti der Stadt Kœln, t. I, p. 4O0). Cette mention d'Henri à côté de Charles dans la date parait à W'iTTicH, p. 107, n. 3, une preuve des sentiments de l'archevèiiue à l'égard d'Henri. Waitz, Jahvbb. H. /., p. 62, n. 5, explique aulrcment cette anomalie : elle provient suivant lui de ce que le diocèse d'Herjmann s'étendait en partie sur la Lorraine, en partie sur l'Allemagne. Ajoutons ([ue l'abbaye de Gerreslieim, dont les religieuses étaient installées à Cologne, et dont elles abandonnaient les domaines à l'église cathédrale de la ville eu échange de ceux qui appartenaient à Sainte-Ursule, était justement située sur la rive droite du Uliin, en territoire allemand. Mais si rien, en déOnilive, ne prouve qu'Herimann l'ut, lorsciue Charles régnait encore, aninK; du désir de voir la Lorraine réunie à l'Allemagne, par contre, il est bien certain ([u'une fois Charles en caj)livité, une fois le pays sans maître, il ne pouvait hésiter entre Raoul et H -nri ; c'est à ce dernier, dans les Élats ducpiel se trouvaient une moitié de son diocèse et trois de ses évêchés suffragants, que devaient tout naturellement aller ses préférences, c'est de ce côté qu'il était cnlj-ainé, (pielles que fussent d'ailleurs ses sympathies personnelles. Herimann mourut le 11 awU (Ann. necrol. Fuld. ^)2t^, sa., t. Xlll, p. iy2, Kcdend. necrol. ecc. Colon. »uij., Bœh.meu, Fontes, t. HI, p. 34^, et Necrol. Mersebury , Neue Mittheilungen, t. XI, p. 232), de l'année 924 {Ann. necrol. Fuld. 924, Ann. Quedlinb. 924, et Ann. Col. brèves 924, SS. t. XHI, p. 193, t. HI, p. 54, et t. XV'I, p. 730); le Ci).\T. Reo., p. 167, indicpic à tort 923, et • les Ann. Col. maximi, 926 (SS., l. XVI 1, p. 739). L'épisct)pat d'Herimaïui avait dure 35 ans (Séries nrch. Col. n» V, et Cutal. arch. Col. l, SS., I. Xlll, p. 28O. et t. XXIV, p. 338). Herimann eut la même année (Ann. (40I. brèves 924, et Ctdal. arch. Col. I, SS., t. XVI, p. 730, et t. XXIV, p. 338) pour successeur un certain Wicfrid, sur le passé et sur l'élection diu|uel nous ne savons absolument rien. Le Co.nt. Reo. place son avènement en 923 et les Ann. Col. maœ. en 92.'). D'après Leidmz, o/j. cit., t. Il, j). 362, Wicfrid aurait été élu un peu avant que Charles tombât au pouvoir d'Hérihert, mais sa consécration se lit ([uel([ue lem|)S attendre. Elle ue pouvait avoir lieu (jue sur l'ordre du roi, or Charles était captif, Raoul fort loin, et Henri n'était pas encore reconnu en Lorraine. Tout cela est de junc inventitJU. E.>i\Ei\, Gesc/iichte der Sltidt Kœln, t. 1, p. 221, fait mourir Herimami en g:!;"). Waitz, o/). cit., p. 7.'), adojite 924 pour cet événement; il ajoute cpie l'on ignore si Henri intervint dans l'élection de Wicfrid.

•2. lîalderic ayant été chargé un |irii plus tard jiar Henri d'élever un de ses llls, Mninon, le futur archcvô pie de Cologne et d\ic de Lorraine, on [leut supposer (|ue le prélat s'était tout de suite déclaré en favem- du roi d'Allemagne.

3. Nous ex|)li(|uons ainsi la preseuci- d'une garnison alleman le dans Sav<'rne.

CAMPAGNES DE RAOUL ET d'hENRI EN LORRAINE ((jaS). 6G7

Raoul lui imposèrent des conditions et stipulèrent par exemple que leur pays conserverait l'autonomie dont il avait joui sous les règnes de Louis et de Charles. Nous sommes d'ailleurs dans la même ignorance en ce qui concerne les arrangements conclus entre Henri d'une part, Roger et Giselbert de l'autre. Sur l'avis des grands de son entoui^age, Raoul accepta les offres des Lorrains et, laissant Hugues et Héribert lutter contre les Normands, il prit le chemin de la Lorraine. A Mouzon, il trouva ceux des prélats et des grands de ce pays qui s'étaient prononcés en sa faveur. On voit, par le côté où Raoul pénétra en Lorraine, que c'était dans le sud-ouest du royaume que se trouvaient ses adhérents. A l'instigation de Wigeric, évêque de Metz, Raoul alla mettre le siège devant Saverne, que les Allemands venaient d'occuper. La garnison avait fait demander à Henri de venir la débloquer, mais aucun secours ne se montrant, elle demanda un armistice et livra des otages au roi ; celui-ci se retira, sans attendre la reddition de la place, et rentra en France. Les résultats qu'il avait obtenus n'étaient rien moins que décisifs ^

La campagne qu'allait entreprendre Henri aussitôt après n'en amena pas de plus importants. A l'appel de Giselbert et de Roger, le roi d'Allemagne traversa le Rhin et dévasta la région comprise entre ce fleuve et la Moselle, détruisant les récoltes, enlevant les jeunes gens et les troupeaux. Un chef de brigands se comporte ainsi, mais non un souverain qui vient prendre possession d'un royaume ^. Il est vrai que c'est Flodoard qui présente sous ce jour l'expédition d'Henri, et nous n'avons pas une entière confiance dans son impartialité. A cette nouvelle, Raoul réunit une armée, mais, sans l'attendre, Henri se retira en Allemagne, après avoir conclu avec les Lorrains, partisans de Raoul, une trêve qui devait durer jusqu'au i" octobre de l'année suivante. Il avait gagné un nouvel adhérent en Lorraine, Otton, fils de Ricuin, mécontent peut-être que Raoul n'eût pas puni le meurtrier de son père.

Il ne semble pas que Raoul soit venu jusqu'en Loriaine. Wigeric, qui était resté devant Saverne, finit par s'emparer de la place, et une fois qu'il en fut maître, il la démolit'. Quelque temps après, le 7 octobre, mourut Dadon, évêque de Verdun +. L'attitude de ce prélat, soit pendant

1. Flodoard, Ghronicon 928, t. III, pp. 18-19. D'après Marcotty, op. cit., p. 466, la soumission des Lorrains à Raoul aurait été contrainte et forcée ; Richer, liv. I, ch. 47> à qui il renvoie (n. 5), ne dit rien de pareil. Waitz, Jcihrbb. H. I, p. 71, relève que Raoul n'aA'ail sur la Lorraine aucun des droits que possédaient les Carolingiens. L'observation est juste, mais elle s'applique à Henri lout autant qu'à Raoul.

2. Flodoard, (Uirqnicon 928, t. III, pp. 19-20. Lippert, op. cit., p. 87 et n. 2, reconnaît que cette expédition ne produisit aucun résultat.

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