AVANT-PROPOS
On sait avec quel acharnement la France et rAUemagne se sont disputé et se disputent encore la possession des pays qui, après avoir constitué d'abord l'Austrasie mérovingienne, puis le centre de l'empire carolingien, ont fini par former en 855 le royaume de Lothaire II, Les deux nations rivales n'ont peut-être pas mis moins d'âpreté à revendiquer, chacune pour son propre compte, le passé de cette contrée, et trop souvent le principal souci de leurs érudits, quand ils se sont occupés de la Lorraine, a été, non pas de se montrer exacts et impartiaux, mais de prouver que la rive gauche du Rhin devait appartenir à leur pays. Elle rentre dans les limites naturelles de la France, disaient les écrivains français ; de leur côté, les historiens allemands invoquaient, soit le principe des nationalités basées sur la communauté de race et de langue, soit le droit historique, et ils revendiquaient pour l'Allemagne moderne tous les territoires qui avaient jadis fait partie du Saint-Empire romain germanique. Puis, sont venus les malheureux événements de 1870-187 1 ; en dehors des ouvrages de circonstance dont ils ont provoqué la publication, ils ont exercé la plus fâcheuse influence sur les dispositions et l'état d'esprit des historiens. Parmi les auteurs qui ont écrit sur la Lorraine depuis la conclusion du traité de Francfort, beaucoup étaient dominés par des préoccupations patriotiques qui obscurcissaient leur jugement, et les amenaient à défigurer étrangement la physionomie du passé.
Il y avait d'ailleurs un point sur lequel tous s'accordaient : la Lorraine ayant depuis dix siècles toujours dépendu ou de la France, ou de l'Allemagne, les historiens n'admettaient pas qu'il en eût jamais été autrement. De toute nécessité, il fallait que cette contrée fût une province de l'un ou de l'autre pays. Que l'Austrasie, d'où est sortie la Lorraine, eût formé à l'époque mérovingienne un État indépendant, qu'un peu plus tard elle eût été le centre de l'empire fondé par
XIV AV.VNT-i'HOPOS.
la dynastie caroliiiçjienne, on n'en avait cure, tant le jnésent ou le passé le plus récent faisaient oublier le rôle et la situation de la rive (|an(lie du Rhin à l'époque la plus glorieuse de son histoire, et l'on ne pouvait se l'aire à l'idée que la Lorraine, après le traité de Verdun, eût été un royaume autonome.
Nous avons cherché, pour noire part, à nous dégager des préoccupations et des préjugés du jour, à oublier quel était le sort actuel de l'ancien royaume de Lothaire II, et quelles destinées il avait subies depuis l'année 926, date à laquelle s'arrête ce travail. Ce n'est point dans les siècles postérieurs au x* que nous prenons nos points de comparaison, mais bien dans la période antérieure au traité de Verdun. De plus, tout en regrettant et la dissolution de l'empire carolingien, dissolution qui, d'après nous, n'était point inévitable, et le morcellement de la Francia, nous considérerons le royaume de Lothaire II comme étant parfaitement susceptible de vivre, et de se développer. A notre avis, en effet, il aurait pu, sans un concours inouï de circonstances malheureuses, continuer son existence pendant de longs siècles. Enfin, nous nous placerons toujours au point de vue lorrain pour apprécier les événements : sont-ils ou non avantageux aux intérêts de la Lorraine, les différentes situations par lesquelles est passé le pays sont-elles compatibles avec sa dignité et sa sécurité, voilà ce que nous nous appliquerons à rechercher avec le plus grand soin.
C'est dans la manière d'envisager les faits que consiste surtout l'originalité de cette étude. Malgré de nombreuses recherches à travers les archives de la France, de la Belgique, de la province Rhénane, de l'Alsace-Lorraine et du Luxembourg, nous n'avons pas trouvé de documents qui nous permissent de renouveler l'histoire de la Lorraine aux i\^ et x* siècles. Les quelques pièces inédites que nous avons rencontrées sont de minime importance, il faut bien le reconnaître.
Ce sont les situations successivement faites à la Lorraine de 843 à 928, et les grands événements dont ce pays a été le théâtre, qui nous ont servi de jalons pour marquer les divisions de cet ouvrage.
Un examen détaillé des sources nous a paru inutile. Les actes des souverains lorrains et allemands de cette époque, ainsi que les annales et chroniques ont déjà été, soit en Allemagne, soit eu l'iaiiee, l'objet de travaux d'ensemble et de monographies particulières. Nous n'avons consacré d'étn<les un peu étendues «pi'aux dipIAmes lorrains