‹ Le royaume de Lorraine sous les Carolingiens (843-923)Chapitre 718 sur 764 · L EGLISE · texte numérisé non relu

L EGLISE

Ainsi, les rois, ayant la faculté de mettre des hommes dévoués k la ttHe des évôchés et des abbayes, croyaient pouvoir, sans que leur autorité en souffrît, accroître l'intluence et étendre les attributions des hauts dijinitaires du clercjé. De plus, comme les seigneurs menaçaient également la Royauté et l'Eglise, ces deux dernières puissances avaient intérêt à unir leurs efforts contre l'ennemi commun, et leur alliance était en quelque sorte dictée par une nécessité impérieuse.

Le haut clergé est donc foncièrement conservateur et légitimiste, toujours prêt à soutenir le souverain contre les révoltes des seigneurs. Hilduiu de Liège abandonna Charles le Simple pour se rallier au rebelle (}isell)ert, mais c'est la un cas isolé. Zwentibold lui-même trouva pendant longtemps un appui chez les prélats de son royaume, qui lui fournirent des troupes lorsque Charles le Simple, en 898, envahit la Lorraine ; et il fallut les actes de violence et de brutalité auxquels s'emporta le jeune prince, trop peu maître de lui-même, pour décider les évêqnes à l'abandonner et à lui opposer son jeune frère. C'est la seule fois que l'on voie le haut clergé s'unir aux seigneurs contre la royauté.

On peut dire que l'Eglise lorraine, jadis si florissante, était peu à peu tombée dans la plus complète décadence. Bien des causes y avaient contribué. D'abord l'Eglise portait, et de deux façons, la peine tant de son excessive opulence que de la grande influence dont elle jouissait : les seigneurs laïcs pillaient ou s'appropriaient ses domaines, et d'autre part, beaucoup parmi les hauts dignitaires du clergé avaient embrassé la vie religieuse, poussés par la cupidité ou par l'ambition et nullement par une vocation sincère. Ensuite, trop de liens rattachaient l'Eglise à l'Etat ; évêques et abbés, nous l'avons vu, étaient de véritables fonctionnaires, astreints à mille obligations qui n'avaient rien d'ecclésiastique. Enfin, si la royauté abandonnait aux membres du clergé une part importante du pouvoir, elle intervenait en retour dans la désignation de ceux-ci ; on peut même dire que c'était elle qui faisait les évêques et les abbés. Bien souvent, les candidats agréés par le souverain, et placés par lui à la tête des diocèses ou des monastères, devaient leur nomination, non à leurs vertus, mais à des qualités purement séculières ; quelques-uns même n'étaient arrivés que par l'intrigue. C'est que les princes désiraient mettre h la tête des évêchés moins des prélats vertueux que de bons fonctionnaires dociles et dévoués, ou encore des agents serviles, sans conscience et sans scrupules, prêts k toutes les besognes, quelles qu'elles fussent. Qu'on se rappelle l'attitude d'une partie de l'épiscopat lorrain pendant l'affaire du divorce '. Ajoutez h cela que les prélats, recrutés le plus

I. Il y eut d'IioiioraM's oxceptioas ; ainsi deux priais, prohalilciiKMil Ariioul do Toul ol Hiiii'[er d'UlrcciU, se |»maoiu'eri'nL au troisioni» comji'cs d'Aix-la-cluipi-lIc pour l'iiulissiilii- \)U\U': de l'union que. L )lli;ur>! Il avail conlrai'lée avec Tlieutl)!M'(p\ En 8i)i). au sitMjc do Diirfusl, les (''V(^ pi-s rofusèrcnt d'obtempérer aux désirs de Zwcn ibold, tpii leur demandait d'exconunuuier Réijnier et ses cumplices.

DÉCADENCE DE l'ÉGLISE, DES LETTRES ET DES ARTS. 728

souvent dans l'aristocratie, avaient parfois les défauts de celle-ci : ils étaient, eux aussi, cupides et batailleurs'.

Le soin des intérêts matériels et les obligations qu'imposait l'État al>sorbaient, au détriment des devoirs purement religieux, l'activité des évêques et des abbés, même des plus recommandables par leur zèle et leur piété ^. Les choses allaient encore plus mal dans les monastères qui avaient a leur tête des laïcs ; si la prospérité matérielle des maisons religieuses avait a souffrir de cet état de choses, la discipline et la morale n'y perdaient pas moins.

Mais c'est dans les guerres, dans les luttes intestines et surtout dans les incursions normandes qu'il faut voir les causes principales de la décadence de l'Eglise en Lorraine pendant la période dont nous avons fait l'histoire. Beaucoup d'églises et d'abbayes furent détraites et dépeuplées lors de la terrible invasion des Normands en 881-882 ; la tourmente passée, quelques-unes de ces dernières restèrent désertes, les autres ne retrouvèrent pas leur ancienne prospérité, vu l'insécurité qui continuait de régner dans le pays. Il y eut un certain nombre d'abbayes qui furent transformées en collégiales?. Dans celles même qui conservèrent des moines, la vie ne reprit pas son cours primitif: la règle bénédictine ne fut plus strictement observée, les mœurs se relâchèrent, les études furent négligées +. Quant au clergé séculier, il n'avait ni assez d'instruction, ni assez de lumières pour faire l'éducation morale et religieuse du peuple ; et malheureusement, il ne rachetait pas toujours' son ignorance par une vie irréprochables.

C'était dans le clergé que jusqu'alors se recrutaient les écrivains et les artistes. Les lettres et les arts, encore florissants au début de la période qui nous occupe, ne tardèrent pas à tomber, comme la discipline et les mœurs, dans une décadence complète. L'histoire et la poésie, la théolo-

1. Nous avons parlé précédemment de l'avidité de Gnnther, des combats livrés aux Normands par Fraiicon, Wala et Bertulf. Deux évêques de Verdun, Dadon et Barnoin, furent en lutte avec le comte Boson, frère du roi Raoul (Laurent de I^ikge, Gesta epp. Vird., SS., t. X, p. 490, et Flodoard, Ghronicon 982, éd. Lejeune, t. 111, p. 53).

2. Radbod, évèque <«d'Utrecht, estimait que les évêques ne devaient pas se mêler des affaires séculières. Il se rendait pourtant aux assemblées où le roi le convoquait, mais il refusait de rien faire (pii fût contraire à la justice (Vita Rndbodi, cb. 9, SS., t. XV, p. 571b).

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