‹ Le royaume de Lorraine sous les Carolingiens (843-923)Chapitre 724 sur 764 · LES INSTITUTIONS DE LA LORRAINE · texte numérisé non relu

LES INSTITUTIONS DE LA LORRAINE

920. S'il n'arriva pas à faire triompher ses prétentions, un:> partie des Lorrains étant restés fidèles au souverain légitime, il affaiblit Charles et lui rendit plus difficile la lutte contre les grands de la France qui, en 922, abandonnèrent définitivement ce prince et offrirent la couronne à l'un d'entre eux, Robert, margrave de Neustrie. Vaincu à Soissons par les troupes de l'usurpateur, qui périt dans la bataille (i5 juin gaS), Charles, dont les partisans en Lorraine commençaient à se décourager, eut l'imprudence de se fier aux promesses d'Héribert, comte de Vermandois. Fait prisonnier par ce traître, auprès de qui il s'était rendu, il demeura captif jusqu'à sa mort, arrivée en 92g.

Privés de leur souverain par la félonie d'Héribert, qu'allaient faire les grands de la Lorraine? Ne pouvant élever sur le trône Louis, fils de Charles, qui n'était encore qu'un enfant de trois à quatre ans, ils auraient dû, à l'exemple des Allemands et des Français, élire pour roi l'un d'entre eux. Mais Giselbert, par ses révoltes contre Charles, s'était aliéné beaucoup de ses compatriotes, et il ne pouvait rallier l'unanimité des seigneurs du pays. Ceux-ci se partagèrent entre deux souverains étrangers, Henri l'Oiseleur, successeur de Conrad F"", et Raoul, qui avait pris en France la place de Robert. Giselbert lui-même alla de Robert à Henri, de ceiui-ci à Raoul, pour revenir finalement au roi de Germanie qui, vers la fin de 925, se trouva maître de toute la Lorraine ; Raoul, occupé à combattre soit les Normands, soit Héribert de Vermandois, renonça à la lui disputer.

En 900 et en 911, les seigneurs lorrains s'étaient donnés à Louis l'Enfant, puis à Charles le Simple, et ils avaient pu faire leurs conditions. En 928-925, la Lorraine, par la faute des divisions auxquelles elle était en proie, n'avait pu conserver son indépendance; c'est à peine si elle sauvegarda pour quelques années son autonomie.

Nous avons examiné rapidement quelles étaient la situation et les foi^ces de la rojauté, de l'aristocratie laïque et de l'Église. Le souverain porte encore le titre de roi, et il garde en apparence les attributions attachées autrefois à ce titre ; mais en fait ce n'est plus un roi véritable, possédant des sujets qui lui doivent une soumission sans réserve. Entre lui et le peuple, avec lequel il n'a plus de rapports directs, s'intei'posent les grands laïcs et ecclésiastiques, les fidèles, dont il est le seigneur, qui lui prêtent serment, mais vis-à-vis desquels il contracte des engagements au début de son règne. La fidélité des grands dépend d'ailleurs de la façon dont le roi tient ses promesses. S'ils jugent que celui-ci a manqué à sa parole, qu'il a violé les clauses du contrat, ils se considèrent comme déliés de leurs serments et reprennent leur liberté. Leur obéissance n'est donc que conditionnelle, et le souverain n'est jamais assuré qu'il l'obtiendra. Il ne peut en général nommer les comtes ni les révoquer à sa fantaisie ; avant d'arrêter une détermination importante, il doit les consulter. Il est d'autre part permis de croire qu'ils gardent pour eux le produit des impôts et des amende.--, et ils ne fournissent des soldats au roi que s'ils le veulent bien; parfois même, ils vont jusqu'à se révolter

contre lui. Le roi se trouverait dans leur dépeiulancc complète, si la disfoi'de ne repliait pas souvent [)arini eux, et si d'autre part il n'avait pas l'appui de l'Ktjlise. (lelle-eia besoin du souverain contre les grands laïcs, car tout faible ([u'il est, il a encore un prestige dont elle sait tirer parti. Le roi nonnne évètpies et abbés, ou tout au moins confirme leur élection, et il s'arrange pour ne laisser arriver aux plus hautes dignités ecclésiasticpies ipie des liomnies sur lesi|uels il puisse compter. Bien que leur naissance les rattache pour la plupart ii l'aristocratie, les prélats, j)ar crainte des seigneurs laïcs, qui usurpent ou pillent les domaines des évéchés et des abbayes, restent soumis au roi; ils lui fournissent des revenus et des soldats, le laissent même disposer en faveur de ses fidèles des terres de l'Eglise, qu'il considère d'ailleurs comme faisant partie de son domaine. En revanche, le souverain leur concède soit des terres du domaine, soit des droits régaliens. Ainsi, l'Eglise et la royauté, obéissant à une nécessité impérieuse, s'unissent contre l'ennemi commun, dont elles ont tout à redouter.

Les souverains de la maison de Saxe suivirent une politique analogue et s'appuyèrent sur les évèques, qu'ils choisirent souvent en dehors de la Lorraine, pour qu'ils fussent davantage à leur dévotion, et à qui ils abandonnèrent, soit en totalité, soit en partie, les droits comtaux. Ces concessions furent peut-être plus fréquentes en Lorraine que dans l'Allemagne proprement dite. Henri l'Oiseleur et ses successeurs avaient en efTet plus d'intérêt encore à affaiblir, à paralyser les grands de la Lorraine, que ceux du reste de leurs États; ils les trouvaient plus turbulents, moins disposés à subir leur domination, et toujours prêts à appeler Louis d'Outremer ou Lothaire, les rois de France de la dynastie carolingienne. Les territoires ecclésiastiques se séparèrent donc peu à peu du reste de la Lorraine; en outre, celle-ci fut vers la même époque divisée en deux duchés.

Ce nouvel état de choses prit momentanément lin en 1082 ou io33, lorsque mourut Frédéric II, le dernier des ducs de Haute-Lorraine de la maison de Bar. Le gouvernement de cette province fut alors confié par l'empereur Conrad II à Gozelon le Grand, qui avait déjà celui de la Basse-Lorraine. Un événement d'une haute importance marqua la période pendant laquelle les deux duchés restèrent soumis à l'autorité de Gozelon : nous voulons parler de la glorieuse victoire tjue celui-ci remporta en 1087 près de Bar-le-Duc sur Eudes, comte de (]hampagne. Lorrains du nord et Lorrains du sud avaient combattu côte à côte les envahisseurs venus de l'ouest, et il semblait t[ue le sang qu'ils avaient versé dans cette bataille dût sceller pour jamais le rapprochement des deux moitiés de la Lorraine, si longtemps séparées l'une de l'autre.

Malheureusement, leur réunion ne survécut pas ii (Jlozelon, mort en io/jA, et Godefroy le Barbu, fils du vainqueur d'Eudes, ne put obtenir d'Henri III que ce prince lui confiât le gouvernement des deux Lorraines. L'empereur n'entendait pas investir d'une aussi grande puissance un seigneur énergique et entreprenant comme l'était Gotlefrov. Celui-ci, ne voulant pas se contenter de la llaute-Lorraiiu\ ([u'Ilciui lui avait laissée,

LA LORRAINE SE SOUVIENT Qu'eLLE A ETE INDÉPENDANTE. ySS

eut recours à la force pour arriver à ses fins; mais ses révoltes n'eurent pas plus de succès que n'en avaient eu précédemment ses prières, et bien loin de réunir les deux duchés sous sa domination, il finit par perdre la Haute-Lorraine, qui, donnée d'abord par l'empereur au comte Adalbert, passa ensuite au neveu de ce dernier, Gérard d'Alsace (io48).

Les deux duchés de Haute et de Basse-Lorraine recommencèrent donc à vivre chacun de son existence propre. Nous n'avons pas à raconter ici leurs destinées. Rappelons seulement que l'un et l'autre eurent à subir de nouveaux démembrements, et que le second d'entre eux perdit son nom pour prendre celui de Brabaat. Finalement, le terme de Lorraine ne désigna plus que le bassin supérieur de la Moselle'.

Pendant les trente premières années qui avaient suivi sa conquête par Henri l'Oiseleur, la Lorraine avait continué de jouir d'une certaine autonomie. Les archevêques de Trêves en particulier étaient restés archichauceliers pour ce pays, et jusqu'à la mort de Robert, arrivée en g56, on avait contresigné en leur nom, quoique d'une façon assez irrégulière, les diplômes royaux concernant les anciens Etats de Lothaire II. Il n'y a donc rien d'extraordinaire à ce que quelques-unes des chartes rendues au cours de cette période, en faveur d'églises ou d'abbayes lorraines, aient été datées des années de règne en Lorraine d'Henri ou d'Otton I*""^.

Mais, plus tard, alors que les derniers vestiges de l'ancienne indépendance avaient complètement disparu, le souvenir subsistait encore vivace du temps où la Lorraine constituait un Etat autonome 3. Les habitants des pays qu'arrosent la Meuse et la Moselle aimaient à se rappeler qu'ils étaient des Francs -^, et ils considéraient leur patrie comme formant, non une province de l'Allemagne, mais un royaume distinct. Diplômes, chartes et chroniques nous fournissent de nombreux exemples de cet état particulier d'esprit, de cette façon d'envisager les choses.

Ainsi, un privilège d'Otton l*"" en faveur de l'abbaye Saint-Pierre de Metz, deux actes au nom du même souverain, et un dernier au nom d'Otton II pour le monastère de Gembloux, au diocèse de Liège, portent dans l'adresse, le premier : a Otto... rex Lotaringensium Francorum

1. Comme nous le verrons un peu plus loin, Appendice III, alors que depuis longtemps déjà la Lorraine n'existait plus ni comme royaume, ni comme province, on se rappelait encore quelle avait été autrefois son étendue.

2. Citons en particulier un accord, conclu en 928, entre le duc Giselbcrt et l'église de Trêves au sujet de Saint-Servais, une charte de 929, de Roger, archevêque de Trêves, et deux autres de son successeur Robert, qui appartiennent l'une à y36, l'aulre à 962 [MR. UB., t. I, nos igQ^ irjY^ i,j3 et 198); une charte d'Adalbéron I*''', évècpie de Metz, pour l'abbaye de Gorze, de io33 (Calmkt, t. I, pr., col. 34o) ; une enfin du diacre Amalric pour Saint-Vanne de Verdun, qui est de 947 (Baluzk, Capitularia rei/am F/iincoruin, t. II, col. 82.'^).

3. La Gestorum abbatum Trudunensium continiiatio tertia, pars !«, liv. II, ch. 23, rapp'.dle que la Lorraine s'est d'abord appelée Austrie (plus loin Austrasie) et ([u'elle u formé un royaume indépendant; précédemment, au ch. i4, il avait dit ([ue Charlemagiie avait fait d'Aix-Ia-Cbapelle la capitale du royaume de Lorraine, alors qu'auparavant c'était Metz qui occu])ait cette situation (.S'-S'., t. X, pp. 376 et 374).

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