LA LORRAINE AURAIT PU RESTER INDÉPENDANTE
des maisons de Saxe ou de Franconie'. L'une d'elles, celle de Saint- Clément, de Metz, écrite au xu' siècle, a même une façon bien curieuse de présenter les choses. Après avoir raconté la bataille d'Andernach, où Charles le Chauve fut vaincu par son neveu, Louis le Jeune, elle ajoute que l'empire revint alors à Aix-la-Chapelle, et qu'à partir de ce moment les rois de Lorraine furent empereurs romains^. Rien njest' plus inexact que cette façon d'envisager les événements, mais rien n'est plus digne d'attention que l'esprit particulariste qu'elle dénote.
Cet esprit devait subsister, se propager à travers les siècles et se manifester tout en se modifiant et en prenant d'autres formes, dans les principautés, nées d;i démembrement de l'ancienne grande Lorraine. L'histoire de quelques-uns de ces petits Etats n'est en quelque sorte que celle des efforts persévérants qu'ils ont faits pour conquérir leur indépendance.
On s'explique d'ailleurs, dans une certaine mesure, l'erreur du Chronîcon sancti démentis Mettensis. Si les descendants des Austrasiens avaient perdu leur liberté et le nom de Francs que leurs ancêtres avaient illustré, si même la plupart d'entre eux avaient cessé de porter le nom de Lorrains, qu'ils avaient reçu d'un de leurs souverains, bien indigne de ce très grand honneur, c'était du moins dans leur ancienne capitale, à Aix-la-Chapelle, la ville de Charlemagne, que se faisaient couronner depuis Otton I'^' les souverains de l'Allemagne, les chefs du Saint-Empire romain germanique. La Lorraine n'a pas conservé son indépendance, mais était-elle fatalement condamnée à la perdre? Les conditions dont un Etat a besoin pour subsister lui faisaient-elles défaut ? Nous ne le pensons pas. Placée entre deux Etats plus puissants qu'elle, la Lorraine se trouvait dans une position délicate, on ne peut le nier; mais, composée de pays fertiles, riches et pourvus d'un débouché sur la mer, habitée par une population belliqueuse, elle possédait tout ce qu'il fallait pour vivre et se développer. Les invasions normandes qui, à deux reprises surtout, l'ont cruelle-
1. L'auteur des Gesta episcoporum Mcttensiam, qui vivait à la fin du xi^ siècle, qualifie Henri l'Oiseleur de rtx Lotharingorurn ; le Catal. abb. Ept. II, écrit .'.u xii« siècle, et la Chronica universalis Mettensis, du xiii" siècle, donnent la même qualification, le premier à Louis le Germani([ue, la seconde à Henri et à son fils Otton I^r (^SS-, t. X, p. 542, t. XIII, p. 741, et t. XXIV, pp. 509 et 5io). Certaines sources françaises s'expriment de la même façon; ainsi, les Annales S. Gerniani minores, à l'année io56, mentionnent l'avènement d'Henri IV, reœ Lotharingorurn, et l'auteur de la Flandria generosa, un moine de Saint- Bertin, qui écrivait à la fin du xii« siècle, parle du « Rex Lothariensis, qui cœsar et imperator augustus », etc. {SS., t. IV, p. 4, et t. IX, p. 820).
Il est question dans la même source du Regniim Lothariense, et la phrase où se trouve cette expression est assez caraclcri:-ti(iue pour que nous la citions : « Scaldis namrjue fluvius a fonte suo usque ad mare disccrnit rcqnum Lothariense a comitatu Flandriœ, qui est de reqno Franciœ. « Ainsi, pour l'auteur de la Flandria generosa, tandis que le comté de Flandre ne forme qu'une province de la France, la Lorraine constitue un royaume autonome ; il ne dit point qu'elle fasse partie de l'Allemagne.
Citons enfin un passage d'une lettre écrits par Wibald, abbé de Stavelot, à l'archevêtjue de Cologne Arnol 1 II, ijui avait reçu de Frédéric Barherousse la mission de gouverner la Lorraine : « Inde est quod regniun Lotharingiie vestrum est. » (Wibaldi Epistola 38i, dans Jaffé, Bibl. RR. GG., t. I, p. 5i2).
2. « Et reducto Aquisgrani imperio, a regibus Lotharingiœ usqu? in hodiernuin diem imperalum est Komae. » (^Chroniaon S. démentis Mettensis, SS., t. XXiV, p. 4y70
ment ravaf)ée, ont eu piuir coiistMiiuMK'e île l'appauvrir, de l'afTaiblir, d'y l'uiner la vie iutellectuelle et reliijieuse ; les compétitions des souverains (le l'Alleuiagne et de la Trance ou des prétendants, tels que Hugues et Uodol[)lie, les discordes intestines des sei(jneurs n'ont pu (pie contribuer il aii(|in('nter le trouble et la confusion dans le pays. Mais rcnianpions ([ue la plupart de ces maux auraient été évités si la Lorraine avait été gouvernée par des souverains résidant à Aix-la-Chapelle et pourvus de qualités ipii ont malheureusement l'ait défaut h Lothaire II et h Zwentibold. A deux reprises, le pays a eu des rois à lui : l'un et l'autre ont accumulé fautes sur fautes, le dernier a fini par être détr(^né. Lothaire ne laissait qu'un bAtard inhabile à lui succéder, Zwentibold n'avait eu que des filles. Mauvaise politique de ces deux princes, mort prématurée de l'un et de l'autre, absence de postérité mâle légitime pour recueillir leur héritage, voila en résumé les causes qui ont empêché la Lorraine de maintenir sa situation d'Etat indépendant : on conviendra qu'elles pouvaient très bien ne pas se produire. Il n'y a aucune invraisemblance ii supposer la Lorraine gouvernée par des princes sachant conserver leur pouvoir et se succédant de père en fils. Nous irons même plus loin dans la voie des hypothèses. Si l'ancienne Austrasie avait eu à sa tête des princes énergiques et habiles, ceux-ci auraient pu, en profitant des circonstances favorables, et il s'en est produit de telles à deux ou trois reprises, agrandir leurs Etats et réunir sous leur domination, sinon la totalité de l'ancien empire carolingien, au moins l'ensemble des territoires francs, et reconstituer ainsi la nation franque, que le traité de Verdun avait détruite. Les événements n'ont pas suivi la voie que nous venons d'indiquer, mais il n'était pas nécessaire, fatal, que leur cours lut tel que nous l'avons vu, et l'on peut très l)ien concevoir un état de choses fort difi'érent de celui qui a fini par prévaloir.
Il serait superflu d'insister sur l'importance qu'avait pour l'Allemagne l'acquisition d'un i)ays riche et peuplé comme l'était la Lorraine. Occupé jadis par les Romains, converti depuis longtemps au christianisme, familiarisé avec l'usage de la monnaie, alors que celle-ci commeni;ait seulement à se répandre en Allemagne, l'ancien royaume de Lothaire, malgré sa décadence, était encore à tous égards très en avance sur les contrées situées à l'orient du Rhin, qui, en s'unissant à lui, reprenaient, on peut le dire, contact avec la civilisation. Toutefois, cette annexion devait avoir les plus fâcheuses conséquences, tant pour l'Allemagne que pour la Lorraine elle-même et pour la France. Les souverains de ce dernier Etat ayant cherché à conquérir la rive gauche du Rhin, il en résulta de nombreux et sanglants conflits, où s'épuisèrent les forces des deux nations rivales, et dont la malheureuse Lorraine, qui en fut le théâtre, eut (•ruellemont à soulFrir. Placée, conjme on disait au xvn" siècle, entre l'enclume et le marteau, elle n'avait pour se consoler que le souvenir de l'époque glorieuse, mais lointaine, des Charles et des Pépins, où ses enfants avaient tenu cette enclume et ce marteau dans leurs fortes mains.