X INTRODUCTION
point une unité, une circonscription géographique et même administrative assez étendue ayant à sa tête un patrice* ou un recteur ^ Mais la réunion sous l'autorité d'un souverain particulier et indépendant de Vienne, de Lyon et d'Arles'', est un fait qui ne se produit qu'en 855 à l'avènement de Charles de Provence. L'histoire du court règne de ce dernier forme donc le préliminaire presque obligé de celle des règnes de Boson et de Louis l'Aveugle. D'autre part, Boson, comme un autre fondateur de dynastie, son contemporain, Eudes de France, a joué un rôle important dès avant son avènement. S'il s'est fait à Mantaille proclamer roi de Provence, c'est qu'il était en réalité dès une époque antérieure maître de ce pays. Il est donc nécessaire de parler de Boson, comte, avant de parler de son règne. Louis l'Aveugle et Hugues d'Arles ont été en outre rois d'Italie. Il a donc fallu esquisser brièvement l'histoire de leurs expéditions dans ce pays. Une histoire de ce genre se rattacherait surtout à une étude d'ensemble sur les événements dont l'Italie du nord fut le théâtre depuis la mort de l'empereur Louis II. Nous n'avons pu songer ici à entreprendre cette étude, grâce à laquelle on pourrait arriver à se rendre compte d'une manière plus complète du rôle joué, non pas précisément par Louis ou par Hugues, mais parles principaux seigneurs italiens. C'est donc surtout dans la mesure où ils pouvaient intéresser l'histoire des souverains de la Provence que nous avons exposé ces événements.
Ce qui fait la principale difficulté de l'étude de cette histoire, c'est la désespérante pauvreté des sources. Les chartes sont loin d'être abondantes. Elles font absolument défaut pour la province ecclésiastique d'Embrun, et sont très rares pour
1. CiRÉGon^E DE Tours, Hisl. des Francs. 1. IV, c. 17 et c. 29 mentionne trois patrices, Celsus, Agrigota et Auratus, qui semblent bien s'être .succédé en Provence, mais sans leur donner expressément le titre de « patricius Provinciae ».
2. (JREdoniE DR Tours, op. cit., 1. IV, c. 'i3 : « Remoto ab lionore « Jovino rectore Provinciae... » Comme il ne s'agit que des états de Sigel)ert, il est ])ossible que le sens du mot Provincia doive être restreint dans ce passage à la seule Provincia Mas.'iilicnsis.
',\. Ces villes sont souvent réunies siniullanément à un mémo royaume pendant les partages de l'empire franc, en 768 à celui de Carloman, en 806 à celui de Louis d'.\<|uitaine, le futur Louis le i'ieux, en 839 à celui du jeune (Jharles le (Jliauve, en 8'i3 à celui de Lothaire, mais elles ne forment jamais, par leur réunion, avant 855, un groupe distinct.
INTRODICTION XI
la province d'Arles, durant la période qui correspond à celle des invasions sarrasines. Cependant les textes diplomatiques constituent la source principale, sinon unique, de nos renseignements. Les sources narratives en effet n'existent pour ainsi dire pas en ce qui touche l'histoire même du royaume de Provence. On peut juger de cette pauvreté par un détail : entre les deux dates de 905 et de 931, pas un annaliste, pas un chroniqueur, n'a l'occasion de placer dans son récit le nom de l'empereur Louis l'Aveugle. « Heureux, dit l'un des récents (( historiens des Carolingiens du Nord, ceux qui étudient « une époque plus favorisée et qui trouvent, dans des œuvres « contemporaines d'une réelle valeur, des détails qui leur '( permettent de suivre pas à pas leur héros' ». Nous dirons à notre tour : heureux ceux qui ont à leur disposition des œuvres telles que la Chronique de Réginon et les An?ialesde Saint-Vaast, ou même des annales plus sèches encore, car rien n'est plus incertain en même temps que plus aride qu'une histoire faite avec des chartes et dans laquelle des discussions doivent trop souvent remplacer le récit.
Malgré cette pénurie de documents, on a, à plus d'une reprise, tenté d'écrire l'histoire du royaume fondé par Boson. Honoré Bouche lui consacre de nombreuses pages de son Histoire générale de Provence, et, bien que cet érudit ait totalement manqué de critique, qu'il n'ait eu qu'une connaissamce forcément incomplète des documents, c'est lui cependant qui représente pour ainsi dire l'état de la science sur ce point au xvii" siècle et au xviii" siècle'. U Histoire de Provence, de Papon, donne un récit plus sûr, mais moins complet, et ce sont les deux volumes de Bouche qui restèrent jusqu'au milieu de notre siècle l'ouvrage fondamental sur la matière.
En 1851 et 1853 l'érudit suisse Gingins-la-Sarra a consacré à V Histoire dcsroi/aumes de Provence et de Boiirgogne-Jurane deux volumes, qui constituent le travail le plus complet sur
1. Favre, Eudes, comte de Paris el roi de France, introd., p. xi.
2. Nous ne parlons pas des ouvrages de C. de Nostre-Dame, de d'Elbène, de Bouis, qui figurent cependant dans notre bibliographie et que nous citons quelquefois, parce que c'est d'eux que semblent venir un certain nombre d'affirmations téméraires ou erronées, reproduites trop souvent à la suite de Bou'^he par des historiens plus modernes. — 11 faut également faire, à côté de Bouche, une place à part à Chorier, dont V/fistoire de Dauphiné a souvent été citée et utilisée.
Xll IMildljlCTIU.N
la question, l'ouvrage en quelque sorte classique que citent couramment les historiens modernes. Les Bosonides et les Ilugonides sont le fruit de recherches assez étendues, et les conclusions de Gingins se trouvent être, sur beaucoup de points, les mêmes que celles du présent mémoire. Mais son ouvrage a des défauts assez graves pour qu'un nouvel examen de la question demeure indispensable. Tout d'abord l'auteur fait preuve d'un manque absolu de critique ; de là sa prédilection particulière pour les chroniques sans valeur comme les Annales Metlenses, dont il oppose volontiers Tautorité à celle des Annales de Saint-Jierlin, et pour les documents manifestement faux, comme le diplôme de Boson pour l'évèché de Maurienne. D'autre part, ce qui est encore plus grave, les textes rapportés par lui sont souvent volontairement altérés, ce qui ne permet d'accepter aucune de ses allégations sans recourir de nouveau aux documents sur lesquelles il prétend s'appuyer. — Plus consciencieux est l'ouvrage de M. de Terrebasse sur VJIistuire de Boso)i. Moins complet, moins détaillé que le livre de Gingins, interrompu en outre par la mort de son auteur avant le récit du règne de Louis l'Aveugle, c'est, peut-on dire, une œuvre de vulgarisation, dont une bonne part est occupée par la traduction m extenso des documents les plus intéressants.
C'est surtout au point de vue géographique que se place le récent historien du second royaume de Bourgogne. M. Philipon. Le travail de ce dernier, actuellement en cours de pubhcation dans les Annales de la Société d'émulation de l'Ain, plus spécialement consacré à l'histoire des Rodolphiens, touche cependant par bien des points à celle de Charles de Provence, de Boson et de Louis l'Aveugle. Mais si l'on peut trouver dans les premiers articles de M. Philipon des renseignements sur l'étendue et les partages des États carolingiens de la vallée du Rhône, tout ce qui concerne la généalogie, la diplomatique, l'histoire proprement dite des princes de ces régions reste en dehors du cadre de son étude.
Sur deux périodes enfin de l'histoire que nous étudions il existe des travaux spéciaux et définitifs. Le mémoire de M. A. Longnon sur Girard de Roussillon embrasse la plus grande partie des événements du règne de Charles de Provence. Pour le règne de Louis l'Aveugle, la thèse de M. de Manteyer sur la Marche de Provence et ses comtes, très obligeamment
IMIiODl C.TKiN Xlll
rommuniqiiëe en manuscrit par son auteur, a beaucoup abr(''},^é notre travail. Nous avons eu néanmoins à dire un mot de certaines questions iraitées par lui, notamment pour ce qui concerne Hugues d'Arles et son rôle durant les premières années du x*-' siècle.
Un mot encore sur le plan général de ce volume, destiné à prendre place dans les Annales de l'histoire de Franre n r époque cdwlinyienne, entreprises sous l'inspiration et la direction de notre regretté maitro M. A. Giry. Nous avons cherché à suivre autant que possible les principes qui ont guidé les auteurs des premiers volumes de cette collection, examinant tous les textes, discutant autant que nous le pouvions toutes les questions de détail dont la solution pouvait paraître avoir (piehiuo intérêt. iMais nous n'avons pu, en l'absence d'annales contemporaines susceptibles de nous fournir un cadre, et en raison des énormes lacunes qui existent dans la série des événements, donner rigoureusement à notre travail la forme àWnnales. C'est ainsi que nous avons réuni en un chapitre spécial tout ce qui concerne les invasions sarrasines dont les dates sont d'ailleurs tellement incertaines qu'il serait chimérique de chercher à classer ces faits dans des Annales. D'autre part notre travail, présenté d'abord comme thèse de sortie à l'École des Chartes, comprenait alors une étude sur la diplomatique des souverains carolingiens de Provence, accompagnée d'un catalogue d'actes développé, du texte et de la critique de divers diplômes. Cette partie diplomatique formera l'objet d'une publication ultérieure; nous nous sommes bornés à reporter dans nos notes ceux des résultats de cette étude qui nous ont semblé nécessaires pour justifier certaines conclusions historiques ou chronologiques.
Nous tenons en terminant à remercier tous ceux qui ont bien voulu nous fournir des renseignements et des indications. Nous adressons surtout nos remerciements à M. F. Lot, qui a, sur bien des points, apporté à notre travail de précieuses rectifications, ainsi qu'à M. (r. Monod, qui a revu avec M. Lot les épreuves de ce volume.