CHAPITRE II
Loin de nous, bien entendu, l'idée de faire ici l'histoire complète du royaume de Siam. La mèsuremême de cette notice repouBse toute intention de ce genre. Nous ne voulons donner qu'un aperçu de l'histoire de ce pays, dont les relations avec l'Européen général, et aveclaFranceen particulier, ne remontent qu'à Louis MV. Ts'ous ne ferons donc que jeter un coup d'œil sur celte histoire que nous entreprendrons peut-être un jour.
Cesl au quatorzième siècle de notre ère, en 1550, que le Siam apparaît dans l'histoire. Jusque-là nous n'avons que des légendes pour nous guider. L'histoire proprement dite de cette contrée date de l'époque de la fondation de sa première capitale, Juthia. C'est l'an 712 de l'ère de Siam {1550 après
J.*G.), que Phaja-Uthong, émigrant du Cambodge dont il devint roi, après avoir épousé la reine de ce pays, fonda Juthia et prit du même coup le titre de Phra-Rama-Thibodi. Le royaume de Siam comprenait alors seize états, dont voici la liste d'après les annales siamoises : l*" Malaka, 2° Xa-Ya, 3* Tanaosi (Tenesserin), 4* Na-Khon-Si-Thamarat (Ligor), 5" Thavai, 6" Mo-Ta-Ma (Martaban), T Mo-Lamlông (Molmein), 8*S6ng-Khlà, 9" Chanthabun, lO^Shitsanulok, H°Sukkôthac, 12"Phixai,l.VSavanka-Lok, 14^Phichit, 15* Karaphïngphet, 16*Nakhon-Savan*.
Deux cents ans plus tard, 909 de Tère de Siam, 1547 de l'ère chrétienne, Juthia était devenue une ville importante. C'est en effet à cette époque que se place la lutte sanglante du royaume de Siam avec le roi de Pégu. Le roi de Siam était alors Phra-Ghao-xang-phùôk, qui veut dire : Maître des sept éléphants blancs. La guerre dura vingt ans, de 1547 à 1567. Ce fut Siam qui triompha de Pégu. Le roi de Pégu, en effet, fut tué par Phra-Naret, successeur de Phra-Chaoxang-phùôk. Mais la rivalité de Juthia et de Cambodge ne se termina que seize ans plus tard et lorsque, en 1583, le roi de Siam eût fait prisonnier le roi de Cambodge. La guerre avait donc duré vingt ans et la rivalité trente-six.
Jusqu'à l'arrivée de Constantin Falcon, Génois d'origine^ en 1659, l'histoire de Siam se borne à des querelles de palais. Mais celte année (1019 de l'ère de Siam) Juthia, à l'instigation de Constantin Falcon, se met en rapport avec TEurope, et le roi de Siam envoie des ambassadeurs au roi
* Consulter, pour plus de détails, bien qu'ils soient encore bien insuffisants, Touvraçe de Mgr Pallegoix. t. ii, p. 75 et seqq.
de France. Nombre d'historiens ont révoqué en doute Tauthënticité de cette ambassade; cependant on ne saurait songer un seul instant à la nier puisque les annales siamoises la constatent. Ce qui a peut-être pu induire en erreur, c'est que la première ambassade fit naufrage près du cap de Bonne-Espérance. Mais il y en eut une seconde. Celle-ci arriva jusqu'à Paris, et fut accueillie avec autant d'apparat que de curiosité.
Nous touchons maintenant à une époque décisive, à une période critique pour le royaume de Siam. En 1766, Juthia est assiégée par les Birmans; elle leur résiste, grâce au dévouement et à la présence d'esprit d'un des gouverneurs de province, d'origine chinoise. Il s'appelait Phaja-Thak. 11 sut rallier les Siamois à Chantaboun, et revint ensuite à Juthia, où il parvint par son courage à sauver la ville de la ruine. Les Birmans furent repoussés. Mais, en 1 782, le nouveau roi de Siam, Phra-Phuti-Chao-Luang, abandonna Juthia, et transporta le siège du gouvernement dans la ville de Bangkok, qui n'était qu'une bourgade fortifiée et devint ainsi la nouvelle capitale. Le rôle politique de Juthia était fini. Il avait duré 432 ans, avait été soumis à bien des épreuves, mais il n'avait jamais manqué aux obligations qui s'imposent à toute ville, qui a l'honneur d'être le siège d'un gouvernement. Ajoutons qu'en 1606, l'empereur du Japon envoya une lettre et des cadeaux au roi de Siam. Celui-ci fit partir une ambassade qui fut reçue à Yeddo par le Djogoun. Les relations avec le Japon ne durèrent que vingt- trois ans. En 1629, elles furent complètement interrompues. Jusqu'à cette époque le Siam avait fait avec le Japon le commerce de l'or,
car c'est de Siam que le Japon prit Tusage de la monnaie d'or.
Le Roi actuel de Siam, Somdetch-Phra-Paramendr-Maha- Mongkut, est âgé de soixante-trois ans. 11 est le quatrième souverain de la dynastie régnante.
Monté sur le trône en 1851, il règne avec sagesse et modération. Très-vénéré de ses sujets qu'il gouverne, non en despote, mais en prince éclairé, Somdetch-Phra-Paramendr-Maha- Mongkut^ possède une grande instruction ; c'est un des plus célèbres philologues asiatiques, il connaît tous les dialectes anciens et modernes de l'Indo-Chine, depuis le Sanscrit jusqu'au Siamois; il sait en outre la langue latine et il parle et écrit parfaitement l'anglais. C'est au moyen de ces deux langues, que ce prince vraiment supérieur se tient parfaitement au courant de tout ce qui se passe d'important en Europe. Il accueille les étrangers avec beaucoup de bienveillance, et les questionne avec un vif intérêt sur l'état des arts et des sciences dans leurs pays; il cherche à introduire dans son royaume, autant qu'il est possible, ces mêmes arts et ces mêmes sciences qui sont la force et la gloire des nations européennes. Il aime surtout la France et admire l'Empereur Napoléon III, dontilseditavecbonheurle fidèle allié. Depuis le traité conclu, le 15 août 1856, par notre ministre de France, M. C. deMontigny, avec le gouvernement siamois, le Roi, heureux d'une alliance avec la France, manifesta à l'honorable plénipotentiaire impérial l'intention de se rapprocher des mœurs européennes en créant un Ordre royal sur le modèle
* t.a traduction deMoha Mongkut est : Majesté Roi portant la grande couronn«\
— iode l'Ordre impérial de la Légion d'honneur. — M. C. de Montign Y encouragea celte idée, et le Souverain siamois lui donna plus tard un commencement d'exécution en offrant à Sa Majesté l'Empereur Napoléon, comme un témoignage de sa gratitude pour la Grand'Croix de la Légion d'honneur qu'il en avait précédemment reçue, une décoration en diamants et pierres précieuses. LTmpereur des Français, dans une lettre du 30 octobre 1864, écrivait au Roi de Siam, à l'occasion de ce présent : « Notre ministre Nous a remis la brillante décoration que « Vous avez instituée^ et Nous avons reçu avec plaisir ce nouveau « et précieux témoignage de Votre affection. »
Depuis cette époque. Sa Majesté n'a décerné cette distinction qu'à MM. G. de Montigny et du Chesne de Bellecourt qui ont été chargés, comme ministres plénipotentiaires, de missions importantes à Siam, et à son consul à Paris.
C'est avec orgueil que le Roi de Siam porte l'insigne de Grand-Croix de la Légion d'honneur qui lui a été conféré on 1863 après la conclusion du traité, ^ même temps que son frère, le second Roi, recevait la croix et la plaque de Grand- Officier.
Ces marques d'estime cimentèrent l'amitié entre les deux puissances ; aussi la France, à la suite du traité conclu en 1 862 avec le roi d'Ânnam qui lui a abandonné Saïgon et une partie du territoire de la Cochinchine, comprit bientôt combien il lui importait d'établir entre ses possessfons nouvelles, dans ces contrées et le royaume de Siam, une puissance politique tout à fait indépendante de celui-ci. Eh conséquence, des n^ociations, conduites avec une haute intelligence par
M. le vice-amiral de la Grandière, gouverneur de Saigon, ne
tardèrent pas à porter leur fruit, et le Roi de Siam ayant consenti à renoncer à ses droits de suzeraineté sur le Cambodge, ce pays fut déclaré royaume indépendant, et l'ancien vice-roi, Phra-Naradon, reçut l'investiture royale sous la protection commune de la France et du Siam.
Tout porte à croire que ces relations avec la France ne feront que s'étendre, car le Roi de Siam fait tous ses efforts pour qu'elles soient utiles à son pays, et pour faciliter l'importation des produits français. La France, de son coté, ne néglige rien pour que l'exportation de nos produits dans le . royaume de Siam devienne de plus en plus considérable. Nous verrons tout à l'heure, au chapitre du Commerce, que les produits importés et exportés sont déjà en assez grand nombre.