LIBRAIRE DE LA SOCIÉTÉ ASIATIQUE
DE l'École des langues orientales vivantes, etc. 28, RUE BONAPARTE, 28
PRÉFACE
Vers la fin du mois d'août 1858 un petit corps expéditionnaire français, sous les ordres de Tamiral Rigault de Genouilly, s'emparait du port de Tourane, point de Fempire d'Annam situé au fond de la baie du même nom. C'est là le premier pas fait par la France dans la \oie qui Ta conduite à la possession d'une de ses plus belles colonies.
Au mois de février 1859, l'amiral commandant en chef s'emparait de Saigon. En mai 1860, les forces françaises évacuaient Tourane et étaient toutes réunies à Saigon, capitale d'une belle et riche contrée forméQ par le delta d'un grand fleuve, le Më-kong.
Ce n'est pas ici le cas de raconter, ni les préliminaires des hostilités entre la France alliée à l'Espagne d'un côté et l'empire annamite de l'autre, ni l'histoire de la longue, pénible et glorieuse campagne qui nous a assuré la possession définitive de la basse Cochinchine.
Était-il avantageux, pour la France, de créer dans ces lointains parages une nouvelle colonie? Cette question semble aujourd'hui résolue par l'affirmative; mais le temps n'est pas encore bien loin où l'opinion contraire avait d'assez nombreux partisans. Nous ne possédions encore, en vertu d'un traité, que trois des six provinces qui composent la basse Cochinchine, que la question du rachat de notre conquête, à prix d'argent, parle gouvernement annamite, fut très serieusement discutée.
Une nation qui veut avoir une industrie puissante et prospère doit
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chercher à se créer des relations commerciales pour écouler ses produits, les échanger contre ceux qui lui manquent, faire venir les matières premières dont elle a besoin. Ce principe, appuyé d'exemples qu'on n'aurait pas h aller chercher bien loin, n'est plus mis en discussion. D'ailleurs, il est tout naturel que l'homme placé par la création sur des points bien divers du globe, ait une tendance à échanger l'excédent des produits du point où il est né contre les produits différents des autres contrées.
En étudiant l'histoire de notre pays, il semble que, par moments, ce principe ait été sinon complètement oublié par la France, mais au moins laissé tellement de côté, qu'on pourrait croire à un oubli complet. A d'autres époques, au contraire, il y a eu de considérables mouvements d'expansion au dehors. C'est à ces époques que se placent les créjations de magnifiques colonies que les malheurs de guerres désastreuses nous ont fait perdre, mais qui, même à l'heure qu'il est, témoignent de la valeur de l'esprit français dans cet ordre d'activité.
Nous sommes évidemment dans un de ces moments où la France sent et comprend bien toute l'importance qu'il y a, pour développer sa richesse nationale et son influence, à augmenter ses relations commerciales. Les efforts tentés pour pénétrer au centre du continent africain et se mettre en rapports avec des peuples inconnus jusqu'à ce jour, en sont la preuve.
Une très grande partie de l'Asie a été, longtemps, systématiquement fermée pour tous les peuples de civihsation européenne. Si des efforts incessants et énergiques ont déjà fait tomber bien des barrières ; si, par exemple, les empires chinois et japonais, si longtemps isolés, vivant rephés sur eux-mêmes, sont maintenant entrés dans une voie i)lus libérale et consentent à avoir des relations suivies avec tous les autres peuples, il reste encore bien des parties de ce vaste continent, si peuplé, qui sont à peu près inconnues. Quelques rares explorateurs, des missionnaires surtout, sont parvenus à y pénétrer et ont rapporté quelques renseignements. C'est tout ce qu'on en connaît.
En nous installant à Saigon ; en faisant française la basse Cochinchine, c'est une porte que nous ouvrions largement vers ces contrées presqu'encore inconnues. Il ne faut pas s'y tromper, si, après les guerres
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heureuses qui nous ont assuré la possession de celte colonie, nous avions traité avec l'empire annamite, pour lui rétrocéder notre conquête à prix d'argenl, la porte n'aurait été qu'entr'ouverte pendant un temps très court; elle aurait été bien vite refermée complètement, quelles qu'aient pu être les clauses libérales contenues dans le traité.
. Le gouvernement annamite avait, et a très probablement encore pour principe de fermer sa frontière à toutes relations avec les nations, je ne dis pas européennes, mais ayant grandi, se développant et vivant sous rinfluence de la civilisation européenne.
Vers la fin du dernier siècle, un des ancêtres de l'empereur annamite actuel, chassé du trône, parvint à reconquérir le pouvoir et à renverser l'usurpateur grâce au concours de quelques Français venus de l'Inde, à la tête desquels se trouvait un missionnaire, Monseigneur Pigneau de Béhaines, évêque d'Adran. Pendant tout le règne de ce souverain, ces Français l'aidèrent à rétablir l'ordre et la prospérité dans ses États. Quand il mourut, en 1820, une de ses dernières recommandations à son fils et successeur fut : « Mon fils, aime les Français, sois-leur reconnaissant de ce qu'ils ont fait pour nous, mais ne leur permets jamais de mettre le pied dans ton empire. » Ces paroles résument la pohtique extérieure du gouvernement de l'Annam.
Si nous avions rétrocédé la basse Cochinchine, même en conservant la possession de Saigon avec une très petite bande de terrain autour de la ville, même avec un traité déclarant libres de toute entrave nos relations avec tout l'empire, ces relations auraieot été complètement nulles. Très ostensiblement cette liberté aurait été proclamée, mais très sûrement aussi des instructions secrètes auraient défendu à tous d'avoir des relations avec nous. Saigon, port français isolé, complètement fermé du côté delà terre, n'aurait été qu'une lourde charge inutile pour la France. 11 est certain que le gouvernement de Hué, s'il ne les avait pas soutenus et encouragés secrètement, n'aurait fait aucun effort pour empêcher les pirates et les bandits de former une ceinture dangereuse autour de la ville, de piller les quelques malheureux qui auraient tenté de pénétrer dans Saigon. Aurions-nous eu au moins la tranquille possession de ce poste inutile? On peut répondre, non. Toute tentative, faite sûrement avec le consentement du gouvernement annamite, pour nous chasser
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par la force, aurait été déBavouée officiellement en cas d'échec, approuvée, soutenue en cas de réussite.
Avec un territoire assez vaste, avec une population indigène vivant sous la protection directe de la France, en dehors de la domination de la cour de Hué, la situation est toute autre.
La Cochinchine française est un pays riche et fertile. Le peuple annamite est facile h conduire. Il est laborieux et attaché au sol qu'il cultive. 11 est intelligent et l'instruction est assez développée. Il ne dédaigne pas la fortune et cherche à s'enrichir par le travail. Avant la conquête française, il avait peu de débouchés pour les produits du sol; depuis, au contraire, il les écoule facilement, aussi ces produits ont considérablement augmenté et ils se vendent facilement, bien que les prix s'élèvent de plus en plus.
Avec un gouvernement sage et modéré, avec une justice équitablement rendue à tous et une police ferme, énergique et active contre les pirates et les bandits, qui sont surtout des Chinois, on devait faire des Annamites vivant sur le territoire français une population dévouée aux idées de civilisation que nous lui apportions.
Ce résultat obtenu, ce qu'on peut appeler le rôle principal de l'Annamite commence alors. En relations forcées avec ses voisins, il doit naturellement combattre l'absurde pensée d'isolement entretenue par les gouvernements. C'est lui qui peut faire comprendre aux peuples les avantages de relations commerciales et suivies avec toutes les nations, le développement de richesses que ces relations peuvent procurer. Jusqu'à ce jour les gouvernements nous ont appelés barbares; la population annamite peut dire ce que sont ces barbares qui rendent la justice égale pourtous, petits et grands, qui protègent le faible, qui assurent la sécurité et encouragent le travail.
Cette propagande de peuple à peuple doit faire, pour le développement du commerce, pour étendre notre influence, pour ouvrir à tous l'accès dans des parties encore fermées du continent asiatique, plus que la guerre la plus heureuse.
Le sol de la basse Cochinchine est formé presqu'entièrement par le limon que le Më-kong a déposé à son embouchure. L'Annamite vivant sur les bords du fleuve, ses relations les plus fréquentes elles plus sui-
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\ies sont naturellement avec ceux qui vivent au bord du même fleuve en dehors de sa frontière. C'est donc de ce côté que devait commencer et a commencé la propagande dont je viens de parler.
En amont, et confinant immédiatement à nos possessions, on trouve le royaume du Cambodge, autrefois riche et puissant empire sous le nom d'empire des Khmers, aujourd'hui bien déchu de son ancienne splendeur.
Les Khmers, placés entre les Siamois et les Annamites, ont élé bien souvent en guerre avec eux. Les chances de ces gueres ont pu être et ont été sans doute bien diverses. Au moment où pour la première fois la France entrait en lutte avec Fempire annamite, les Cambodgiens essayaient de disputer h leurs deux voisins ce qui leur reste de territoire, leur vie comme peuple. Par le fait de noire apparition, la cour de Hué, obhgée de faire face à des difficultés très sérieuses, était contrainte de laisser le Cambodge aux prises avec Siam seulement.
Le gouvernement cambodgien, informé, sans doute par ht propagande de peuple h peuple, de ce qu'était la France, des idées de civilisation et d'équité qu'elle représentait, songea à se jeter dans nos bras, pour éviter son absorption par Siam, absorption vers laquelle il se sentait rapidement entraîné.
La France accueillit ses ouvertures. L'affaire était délicate. Il fallait pour la mener h bonnes fins beaucoup de fermeté et de prudence pour éviter une guerre avec Siam. La situation était alors la suivante : Le roi actuel du Cambodge, Norodon, n'avait pas encore été couronné; le gouvernement siamois réclamait le droit d'envoyer un représentant pour présider la cérémonie. L'héritier présomptif de la couronne était gardé à la cour de Siam, où il devait résider jusqu'à son avènement au trône. En résumé, l'empereur siamois affirmait sa suzeraineté sur le Cambodge.
L'amiral de Lagrandière, qui était alors gouverneur de la Cochinchine, aidé par M. le capitaine de frégate de Lagrée, envoyé en mission auprès du roi Norodon, conduisit toute cette affaire avec une prudence et une sagacité qu'on ne saurait trop louer. Depuis lors le royaume du Cambodge est placé sous le protectorat de la France et complètement indépendant de son puissant voisin l'empire de Siam.
VI PREFACE
Au Cambodge, comme en Cochincliino, tout le monde peut circuler librement, et, en observant les lois du pays, ce qui nedoit certainement pas paraître exagéré, faire des échanges, acheter, vendre, se livrer en toute sécurité au commerce. La voie naturelle par laquelle se font les échanges, c'est le grand fleuve, le Më-kong. Le véritable centre de ce commerce, c'est Saigon. Los Cambodgiens y ont gagné, comme les Annamites, de voir leur fortune augmenter chaque jour.
Depuis rétablissement du protectorat français, un représentant de ce gouvernement réside h Phnom-penh, capitale du royaume, accrédité comme tel auprès du roi. L'auteur du beau fivre qu'on va lire, mon excellent ami M. Moura, a rempU pendant longtemps ces importantes fonctions. 11 s'est toujours inspiré, dans sa conduite, de ce principe que le plus grand service qu'il pouvait rendre à son pays, c'était de maintenir fermement le droit et l'équité pour tous, pour les Cambodgiens comme pourles Français, pour tous les étrangers venant au Cambodge. En peu fle temps, il sut conquérir une grande influence sur le roi et son gouvernement, et inspirer la confiance à tous ceux qui l'approchaient. Jamais cette influence n'a été employée que pour le droit et la justice. On peut certainement affirmer qu'à ce point de vue seul, il a rendu un grand service à la France.
Dès son arrivée a Phnom-penh, M. Moura s'est occupé de l'élude du pays dans lequel il devait résider pendant un temps assez long. Ce pays était peu connu, on pourrait dire inconnu : l'étudier dans tous ses détails, c'était véritablement faire un voyage de découvertes. La tâche était énorme ; elle a été accomplie jusqu'au bout. Tout a été vu, observé, étudié et fouiUé, le sol et ses produits, ] 'agriculture, l'industrie, les habitants, leurs mœurs et coutumes, leur caractère, leur religion, le gouvernement, la langue, la Httérature, etc.. Il ne s'est pas contenté d'étudier le Cambodge et son peuple dans son état actuel, il a voulu remonter aux temps anciens et connaître l'histoire du peuple khmer. Il a consulté les annales écrites, écouté les traditions orales et étudié les monuments anciens qui sont de véritables annales écrites avec la pierre. On rencontre au Cambodge un assez grand nombre de monuments mal entretenus ou, pour mieux dire, pas entretenus du tout. Quelques-uns sont fort remarquables comme dimensions, architecture et sculpture. Ce sont bien là
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de véritables pages de son histoire écrite par le peuple khmer, qui témoignent hautement de sa grandeur et de sa prospérité passées.
Rentré en France, M. Moura a réuni toutes ses notes, tous les dessins qu'il avait faits ou fait faire sous sa direction, et en a composé le livre auquel il a donné pour titre \Le royaume du Cambodge. C'est bien là, en effet, le seul titre qu'on pouvait donner à un pareil livre.
C'est le premier ouvrage sérieux qui paraît sur un peuple dont hier nous ne connaissions que le nom. Sera-ce le dernier? L'auteur ne le pense sûrement pas. Le peuple khmer n'est pas l'autochtone du pays. 11 y est venu en conquérant. D'où vient-il? (11 me souvient qu'assistant à une représentation de gala à la cour de Phnom-penh, je demandais si les costumes des acteurs, quelques-uns fort brillants^ étaient faits dans le pays. On me répondit qu'on les faisait venir de Perse). Faire une histoire complète de ce peuple est un travail qui peut certainement tenter bien des historiens. Pour les archéologues, les monuments khmers offrent un très puissant intérêt. Le livre de M. Moura ser\ira de guide sûr à ceux qui voudraient se livrer i\ des études approfondies de ces questions. Les savants naturalistes trouveront dans ce livre, pour étudier à fond l'histoire naturelle de ces belles contrées, de très précieux renseignements.
Mais ce qui est bien certain^ c'est que tous ceux qui s'occupent du développement commercial, industriel et agricole de ces lointaines régions, tous ceux qui veulent aller cherchef fortune en Cochinchiue doivent lire ce hvre, dont la connaissance peut leur éviter bien des mécomptes, bien des faux pas.
Si on continue h remonter le Më-kong, quand on arrive à la frontière du Cambodge, on trouve des contrées connues jusqu'à ce jour sous le nom de Laos. Là encore c'est presque l'inconnu. Quelques hardis voyageurs les ont parcourues (la France n'oubliera certainement pas le nom du capitaine de frégate de Lagrée, chef de la mission française, qui a remonté tout le cours du Më-kong jusqu'à la frontière du Tliibet, et est mort en arrivant au terme du voyage) ; les renseignements qu'ils nous ont apportés, quoique fort remarquables, sont bien incomplets. Notre influence doit s'étendre chez ces peuples. C'est la conséquence forcée de la création de notre belle colonie, aux bouches mêmes du fleuve. Mais
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pour qu'elle s'établisse bien dans les conditions les plus avantageusespour la France et pour les Laotiens, il faut compter sur la propagandeactive de peuple à peuple qui nous a si bien servi avec le Cambodge^ Espérons que nous rencontrerons un homme qui sera pour le Laos cequ'a été M. Moura pour le Cambodge, qui, après de longues, patienteset sérieuses études, publiera un livre comme celui qu'on va lire, lequel fera plus pour le développement de notre puissance dans Tlndo-Chine qu'une campagne guerrière, si glorieuse qu'elle puisse être.
Général Bovet.
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