‹ Le royaume du CambodgeChapitre 16 sur 37 · IV. — POTERIES · texte numérisé non relu

IV. — POTERIES

Les six pièces de poteries que nous avons à apprécier ont toutes été montées à la main, sans le secours du tour, et selon les procédés suivis

' Voir Touvragc de M. Noulel.

« Ibid.

encore de nos jours au Cambodge. L'objet en terre cuite, représentant la forme d'un champignon, pi. III, fig. 9, est une sorte de mandrin ayant servi à donner la forme concave aux marmites et aux vases creux. Cet outil se retrouve dans les briqueteries modernes, mais il est aujourd'hui en fer. Il pouvait être emmanché à Taide de la cavité perpendiculaire qu'il porte à son sommet.

Considérées dans leur ensemble, ces poteries présentent des formes assez variées pour nous faire une idée suffisante de l'état peu avancé de la céramique dans les temps reculés où on les employait ; deux portent des ornements très archaïques, gravés à la pointe.

La plus grande de ces pièces, qui est aussi celle dont le galbe est le plus agréable à l'œil,/;/. VU, fig. i\ est une urne en terre noire.

Un vase de bonne cuisson, et de forme assez singulière, a été représenté,/?/. III, fig. 2. Sa base arrondie atteint une ligne saillante formant la panse qui se trouve délimitée par une ligne de gravures en zigzag. De là, le vase va en diminuant jusqu'à son ouverture dont le bord est peu régulier, quoique bien conservé.

Deux pots, ayant sans doute servi aux préparations culinaires, sont à fond convexe et arrondi. L'un et l'autre avaient leurs bords surmontés d'un appendice plat et dressé, dont la base seule est conservée. Cet appendice était percé d'un trou dans le modèle;?/. VII, fig, 4*. Le second vase est représenté, pL III, fig. 1 1 .

Un vase surbaissé, sorte de grande soucoupe en terre commune, de couleur rouge vif à. parois très épaisses et grossièrement modelées pl.m.fig. 10.

Je désignerai sous la dénomination de coupe un vase malheureusement incomplet par le pied, pL III, fig. 5. Il a la forme d'un cône renversé; il porte entre deux lignes parallèles, au trait, une ligne brisée en zigzag, et au-dessus des chevrons alternativement entaillés obliquement, depuis le milieu de sa hauteur jusqu'à son bord.

Parmi les nombreux objets qui viennent d'être signalés à l'attention

du lecteur, certains se rattachent, par leur forme générale, à des types

européens bien connus; tels senties celts ordinaires en pierre polie et

ceux dont le tranchant est creusé en fer de gouge.

Remarquons qu'aucun des objets en pierre trouvés à Somrong-Sen

* Voir l'ouvrage de M. Noulet.

« Ibid.

ne peut être confondu avec ceux que Ton s'accorde h attribuer à. ces premiers temps de toute civilisation^ où les hommes ne connaissant pas encore l'usage des métaux, n'employèrent, dans la confection de leurs armes et de leurs outils, que la pierre simplement éclatée, ainsi amenée à des formes intentionnelles que l'on a rencontrées en tant de lieux divers ; c'est la période que les archéologues nomment indifféremment â(/e de la pierre taillée ou de la pierre éclatée et âge paléolithique.

Tout au contraire, les instruments, armes et ornements en pierre que nous avons à apprécier rentrent, sans qu'il puisse s'élever le moindre doute à cet' égard, dans cette autre catégorie d'objets caractérisant une période plus récente dans les temps préhistoriques, celle que l'on désigne sous les dénominations d\ige de la pierre polie et d'âge néolithique.

Durant celle-ci, les hommes n'avaient pas encore utihsé les métaux, mais la pierre avait subi dans la taille un degré marqué de perfectionnement : le polissage. En même temps, des formes nouvelles, appropriées à de nouveaux besoins, apparaissaient et étaient substituées aux premières. D'autres traits séparent ces deux périodes : chacun des groupes d'objets qui leur appartient a son horizon distinct dans les couches géologiques qui nous les ont conservés et qui constituent les assises les plus récentes elles plus superficielles de l'écorce terrestre. Par suite, chacun de ces groupes se trouve accompagné d'une forme spéciale.

On admet aussi qu'à Tâge néolithique succéda cette autre périod^e, qui dure encore, pendant laquelle les mélaux furent substitués à la pierre. Celte phase aurait eu pour point de départ l'emploi du cuivre d'abord, ensuite celui du bronze et enfin celui du fer. De là, les dénominations d'âge du bronze et du fer^ acceptées pour désigner ces transformations si importantes successivement introduites dans l'industrie humaine .

Néanmoins, il faut tempérer ce que peut avoir de trop absolu la classification des âges préhistoriques que nous suivons, en admettant, avec d'excellents esprits, que le progrès se produisit lentement, graduellement, à l'aide de périodes de transitions; que l'on se servit longtemps encore de la pierre dans la confection des armes, des outils, voire môme des parures, après que l'on eut employé le cuivre et le bronze, et qu'il en fut de môme lorsque l'on passa de l'emploi du bronze à celui du fer. C'est ainsi que dans maintes régions de l'Europe, on a, bien des fois, constaté

l'usage simultané qui avait été faite de la pierre polie, du cuivre et surtout du bronze durant une même période.

Un fait identique a dû se passer au Cambodge, et c'est ce mélange de produits d'une industrie qui périssait et d'une autre qui commençait, constaté dans les couches coquillières de Somrong-Sen, qui nous a permis de formuler cette conclusion : que Tlndo-Chine était en possession, non seulement du cuivre, mais aussi du bronze, tandis que l'habitude de convertir la pierre en objets de travail et d'ornement se continuait.

Les trouvailles de Somrong-Sen autorisent des rapprochements non moins intéressants, quand on vient à comparer individuellement un assez grand nombre des objets qu'elles ont fourni à des objets retirés des innombrables stations répandues en Europe . Voici ceux que les termes de comparaison, dont nous avons pu disposer, nous ont permis d'établir sûrement, en mettant surtout à profit les riches collections préhistoriques du musée d'histoire naturelle de Toulouse.

Les celts nous occuperont les premiers. Les formes affectées pour les cells Cambodgiens permettent, ainsi que nous l'avons déjà étabU, de les séparer en deux groupes : l'un comprenant ceux qui portent une sorte de soie et qui, jusqu'àprésent, semblent particuliers àl'Asie méridionale, et l'autre ceux qui, dépourvus de cet appendice, se rattachent à des tj-pes européens. Parmi ces derniers, les celts que nous nommons habituellement haches polies^ coins à base tranchante, s'y trouvent représentés, comme il est facile de s'en convaincre en jetant les yeux sur ceux dont les figures de grandeur naturelle occupent notre première planche.

Cette ressemblance est surtout frappante quand on vient à comparer le celt du Cambodge, pL I, fig. 5', à la forme insolite, ainsi que nous l'avons fait remarquer, avec certains spécimens de Toulouse ou de localités voisines. Ceux-ci, en pétrosilex, paraissent eux-mêmes inachevés ; une seule des deux faces, à cause de cela fort inégales, a fooroîles bords éclatés .

Une ressemblance dans les formes, qui arrive aussi parfois jasqu^à l'identité presque complète, est celle que présentent les celts du Cam* bodge à tranchant concave avec les celts en pierre polie de la Scandinavie, qu'à la suite des archéologues danois et suédois, on a pris l'habitude d'appeler gouges ; /?/. Wl^fiy. 1, 2, 4 et 3*. Il en est de même des

* Voir iouvrage de M. Noulel. « Ibid.

celts étroits et allongés, hachettes et ciseaux,/?/. Il, fig. 5 et 7, et j»/. III, fig.V.

Venons-en aux objets en pierre ayant été employés comme parure et amulettes : parmi les pièces façonnées en anneaux, j'ai cité en première ligne les deux plus grands, de couleur noire, />/. IV, fig. 1 *; ces disquesanneaux sont de tout point setnblables, par leur forme générale et par leurs fortes dimensions, à plusieurs anneaux découverts en France dans un assez grand nombre de localités.

Je prendrai pour principal terme de comparaison celui qu'a décrit et fait figurer M. le docteur Marchant, conservateur du Musée d'histoire naturelle de Dijon. Il avait été trouvé en creusant un puits, au village de Ruffey-les-Echirey, à trois kilomètres de cette ville, « ce disque ou anneau aplati, dit M. Marchant, et dont Fépaisseur va en diminuant du centre à la circonférence, de façon à présenter un bord tranchant, est en pierre de couleur verdâtre (serpentine). Il est parfaitement poli sur toute sa surface. »

D'après cette description et la représentation de l'objet lui-même qui l'accompagne, on ne peut mettre en doute la similitude complète qui existe entre cet anneau et notre grand spécimen. En réalité, ils ne diffèrent l'un de l'autre que par la nature de la pierre et par quelques millimètres en plus que présente le diamètre absolu du disque de la Côted'Or, ainsi que par un peu moins d'épaisseur de son bord interne. Il en est de même des autres anneaux circulaires!, taillés dans cette même forme, qu'a cités M. Marchant. Ils ne diffèrent entre eux et avec les •nôtres que par des proportions insignifiantes.

M. Marchant pense qu'il faut voir dans ces disques des ornements fixés par un lien au cou et tombant sur la poitrine. D'autres archéologues ont vu là des bracelets. Ceux du Cambodge ont dû être jportés en bracelets .

'JUiB petits anneaux de Somrong-Sen, ainsi que les perles et pendeloques, ont servi à constituer des objets de parure : colliers, bracelets et ceintures, coutume qui s'est perpétuée dans certaines contrées du Cambodge, où ces divers ornements, tout en conservant approximativement les anciennes formes, sont tirés d'autres matières que la pierre.

Nous avons constaté dans le gisement de Somrong-Sen la présence de

' Voir Touvrage de M. Noulet.

« Ibid.

deux coquilles modifiées par le travail de Thomme et amenées à une forme qui permettait de les disposer aussi en chapelets. L'une d'elles, la Colombelle commune des mers asiatiques, trouve son représentant, réduit de môme en anneau, dans les mobiliers funéraires des dolmens du midi de la France; c'est la Colombelle étoilée de la Méditerranée, qui est à peu près de la taille de la première et n'en est distincte que par sa surface lisse, dépourvue des sillons profonds qui traversent sa congénère.

Continuant cette étude comparative, nous avons à formuler, à l'occasion des pièces de bronze qui nous sont venues du Cambodge, les mêmes observations que nous ont suggérées les objets ouvrés en pierre qui les accompagnaient, à savoir que à côté des grands disques de formes embarrassantes, jt?/. VI, //(/. i et 2 S que nos gisements d'Europe ne nous ont pas encore fait connaître, d'autres objets viennent se rattacher à des types qui en ont été retirés. Telles sont deux pointes de flèches à soie et à ailerons, /?/. Il, fiff. 4 et 8, et l'hameçon,/?/. III, /?^. I, que nos sculptures de l'âge de la pierre polie et du bronze ont si souvent fournis.

Les poteries de Somrong-Sen n'ont d'autre rapport avec celles de nos stations préhistoriques européennes^ si variables suivant les âges qu'elles servent à caractériser et aussi suivant les régions où elles ont été découvertes, qu'en ce qui concerne leur mode de fabrication, les unes et les autres ayant été montées sans l'aide du tour du potier. On se fera une idée exacte du galbe de ces ustensiles, en consultant les figures qui les représentent dans nos planches.

Notons en finissant que plusieurs de nos stations de Vâffe de la pierre ' polie (cavernes et dolmens), ont fourni des morceaux bruts de quartz hyahn et de quartz améthyste, et que nous en avons trouvé de semblables mêlés aux autres produits des fouilles pratiquées à Somrong-Sen.

De tels rapprochements sont faits pour inspirer de sérieuses méditations, et l'on se demande s'il faut assigner un point de départ unique à des industries similaires répandues en tant de contrées, souvent séparées par d'immenses espaces, ou bien s'il ne faut pas y trouver plutôt la preuve que le génie naturel de l'homme, si admirablement servi par son intelligence, l'a conduite, en tous lieux, à de semblables résultats, lorsque les circonstances l'ont permis.

* Voir l'ouvrage île M. Noulei.

Ainsi, après l'usage de la pierre, si libéralement répandue dans la nature, sérail venu celui des métaux; ce progrès ayant dû s'accomplir plus ou moins rapidcincnl, selon une foule de circonstances locales, (elles que l'abondance ou la rareté des substances métalliques utilisées, leur facile ou difficile extraction ou réduction.

Sous tous ces rapports, l'Indo-Chine fut un pays favorisé; les . hommes de l'âge de la pierre polie et du bronze, lels que les objets venus de Somrong-Sen nous les font entrevoir, trouvèrent chez euxmêmes les roches dures et compactes qui convenaient à leurs premières industries, et, lorsque la connaissance du cuivre et de l'élain leur fut dévoilée, ils purent s'approvisionner de ces métaux soit sur place, soit en les recevant du Laos, ou en les faisant venir des gisements voisins, encore aujourd'hui les plus riches du monde et d'une facile exploitation. Tels sont ceux de la presqu'île de Malacca et les lies de la Malaisie, surtout celle de Banca.

Mais quelle fut la fin, au Cambodge, de cette phase des temps préhistoriques pendant laquelle l'usage de la pierre polie se maintenait encore h côté de celui du bronze ? Se produisit-elle à la suite de l'introduction de celle civilisation avancée de l'Inde transgangétique qui, en important les grands cultes indous dans la presqu'île voisine, y éleva ces admirables monuments dont les ruines gigantesques, aujourd'hui perdues dans des solitudes, attestent si hautement le développement social et artistique du peuple envahisseur et civilisateur à la fois, qui, succombant h son tour, laissa les aborigènes dans cet état de demi-barbarie contre lequel vient d'entrer en lutte la civilisation moderne ? Nous avons encore à l'apprendre.

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ou la tète du aragoa.

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