CHAPITRE m
EelÎKioni et inperaUtlt pogodca st lei bi
La religion des Cambodgiens est le buddbisme. Mais la docfrinede Sakya-Muni a été bien dénaturée par les théologiens indigènes, qui se livrent eux-mêmes à une foule de superstitions défendues par le maître, et qui ont laissé s'introduire parmi le peuple des croyances grossières empruntées généralement au culte brahmanique abâtardi.
Les deux religions que nous venons de nommer ont été, depuis des siècles, lellement mêlées^ tellement confondues au Cambodge, qu'on ne saurait assurer quelle est celle des deux qui prime l'autre.
Le buddbisme est cependant la religion ofiicieile et celle surtout des hommes instruits. C'est le seul culte qui ait des temples convenables et un clergé.
Quant au peuple, il s'adresse, lui, indistinctement à toutes les divinités de tous les panthéons, ef leur élève des autels modestes en feuillage dans les bois, dans les villages et très près des pagodes quelquefois, sur les bords des fleuves et les pointes des lies...
Nous allons essayer de donner une idée des croyances religieuses du peuple khmer.
Nous voudrions pouvoir placer un dieu, un vrai dieu en tête du ^stème que nous allons décrire ; mais nous n'en trouvons pas ici.
L'adoration se porte d'abord, et surtout, sur le Buddha actuel Preasac-mannac-cudom (Sakya-Muni). Lorsque celui-là aura disparu et aura fait place au cinquième Buddha-Prea-Mittay (Mittreya), ce sera celui-ci qui aura tout l'encens.
Mais si ce Buddha \ qui reçoit tant d'hommages, n'est pas un dieu, qu'est-ce donc ? C'est simplement un homme ne différant pas d'origine avec ses semblables*, ayant, comme eux, suivi la loi immuable de la transmigration, qui est passé successivement par les conditions de l'homme et de l'animal, mais qui, par ses mérites et ses vertus de toutes sortes, a été admis dans une des sphères célestes, d'où il est sorti pour reprendre la forme humaine et reparaître sur cette terre, pour le bien du genre humain, revêtu de l'intelligence suprême, c'estîi-dire de la faculté de connaître au physique et au moral tout ce qui constitue l'univers'.
La règle veut que dans cette dernière vie le Buddha soit soumis à toutes les vicissitudes humaines; qu'il souffre ce que les autres hommes souffrent; qu'il meure à son heure, après quoi, il passe dans le Nippéan (Nirvana).
Les Khmers ne se font aucune idée d'un Être unique, suprême, toutpuissant, créateur de toutes choses, infini, sans commencement et sans fin, présidant au mouvement et au gouvernement des mondes; c'est-àdire un Dieu tel qu'il est défini dans les doctrines religieuses les plus remarquables elles plus répandues. Mais ils ne repoussent pas non plus une idée de ce genre, qu'on ne leur a jamais proposée; ils sont moins hostiles qu'ignorants et par suite point athées, comme on Ta prétendu.
Le Buddha actuel, loin d'être considéré parles Khmers comme un Dieu, n'est même pas à leurs yeux un type accompli et parfait; car l'autre, le libérateur par excellence, le messie attendu, le Buddha Mittreya, enfin, aura bien plus de mérites et parlant plus de pouvoir. Sous son règne spirituel, les hommes seront tous heureux, beaux, bons et vertueux. Les rivières ne déborderont que le temps et la quantité nécessaires à la fertilisation; leurs eaux ne s'abaisseront jamais pour
' Les Khmers l'appellent Prea-Put. — Prea, qu*on prononce pra, vient du sanscrit pora, qui veut dire grand. Put se prononce pout et n'est que le mot sanscrit défiguré Boxith^ dont on a fait Bouddha, ou mieux Buddha, et qui signifie connaître, savoir, science...
* Être né parmi les hommes sur la terre est une condition indispensable pour devenir un Buddha. Les Cambodgiens assignent la même origine à toutes les divinités qu'ils adorent.
^ J'observe que je ne reproduis, dans tout ce qui va suivre, que la manière de voir des Cambodgiens de nos jours. . . •
gêner la circulation des barques, et un corbeau, posé sur la berge, pourra, en allongeant son coti un peu, se désaltérer. Afin de rendre la navigation facile et peu pénible, le courant dans le lit des fleuves et des rivières, montera d'un côté et descendra de l'autre. Les nuits seront égayées par de perpétuels clairs de lune. Enfin, pour mettre le comble au bonheur public, des arbres appelés Calbopruc pousseront spontanément et fourniront aux habitants tout ce qu'ils pourront désirer : vivres, vêtements, objets d'agréments, de parure, d'utilité... La vie, dans des conditions aussi agréables, sera allongée et le bonheur sera parfait sur celte terre.
Ainsi donc, point de Dieu et point de créateur suprême reconnu. On part de riiypo thèse que la matière, dans toutes ces modifications, a de tout temps existé, ainsi que les plantes et les êtres animés, et que tout cela obéit à la grande loi de la mutabilité.
Le vent, la terre, l'eau etle feu, sont les quatre éléments éternels, les quatre causes efficientes de la création.
Le vent, l'eau et le feu, après avoir contribué à la création des mondes, en deviennent les agents destructeurs, pour participer de nouveau à leur reconstitution, et ainsi de suite jucqu'à l'infini.
Le système de Cosmogonie des buddhistes a été déduit de celui des Brahmes, moins pourtant la partie esconliclle relative à la cause originelle de la création, sujet sur lequel le Buddha semble n'avoir jamais médité. Ce réformateur religieux prend l'homme et le monde tels qu'il les trouve lorsqu'il apparaît lui-même sur cette terre, et il suppose que leur existence est la suite d'une série de modifications et d'existences antérieures dont il ne s'est pas fatigué à remonter le courant pour arriver à la source.
Les vices et les démérites des hommes et des animaux occasionnent la destruction des mondes. Leurs vertus et leurs mérites déterminent leur reconstitution.
La destruction d'un monde est annoncée cent mille ans à l'avance par un ange député à cet effet.
Si la destruction doit se faire par le feu, au moment indiqué, et sur divers points de l'horizon, sept soleils apparaissent intenses et brûlants; les êtres animés, ne pouvant supporter une température aussi élevée, meurent les premiers ; les eaux des mers, des lacs, des fleuves, sont vaporisées; la végétation ëstarrêtéC) puis détruite; la terre se dessèche à la stfrface et prend feu. Les homme» ayant été avertis longtemps à l'avance.
se sont attachés à accumuler des mérites, et leurs âmes, au moment du cataclysme, onf émigré dans les mondes non embrasés.
Les sphères célestes elles-mêmes, jusqu'à celle connue sous le nom de Paretta-Phéa exclusivement, prennent feu enfin. Cet immense embrasement dure cent mille ans; après ce temps, il ne reste plus même des cendres : tout a été dispersé, anéanti.
La reconstitution s'opère de la manière suivante : dansTimmense vide laissé par les mondes détruits, des nuages épais, chargés de matières organiques et terreuses, s'amoncèlent continuellement; ces nuages, comprimés par des vents violents, finissent par s'agréger et former des corps compactes, dont les surfaces se solidifient peu à peu et les mondes se reforment ainsi en commençant par les plus élevés.
De même que pour la destruction, la reconstitution dure cent mille ans. La végétation commence par les plantes marines et se continue par celles qui sont utiles aux hommes. A ce moment, le monde est visité par des Proms^ habitants. des sphères célestes supérieures, où ils ont usé leurs mérites et qui vont reprendre naissance dans le monde nouveau.
Les sphères célestes reconstituées sont repeuplées uniquement par des anges ayant conservé toutes leurs prérogatives.
Nous avons consulté plusieurs bonzes compétents au sujet du repeuplement du monde que nous habitons. Certains d'entre eux prétendent qu'un seul Prom* se rendit dans ce monde nouvellement formé, et que d'un peu de terre il façonna les premiers hommes et les premières femmes. Les animaux grands et petits naquirent d'un germe déposé dans les eaux.
Les Cambodgiens entendent par l'ange Prom un saint de leurs paradis; ils ne se doutent point que leur ange n'est autre que le dieu Brahma, le premier personnage de la Trimourti brahmanique.
Ceci posé, il n'est pas possible de méconnaître l'emprunt fait à la cosmogonie des brahmes par les buddhistes de l' Indo-Chine, car on sait que la mythologie indoue fait de Brahma un dieu créateur, qui naquit lui-même d'un germe déposé dans les ondes de la mer primitivement créée par l'être suprême Brâhm ou Brdhme^ qu'il ne faut pas confondre avec Brahma, une de ses manifestations divines. Ensuite, Brahmacréale ciel,Ia terre, une multitude de dieux, les hommes, et enfin les animaux'.
* Prom ou Brom, que les Khmers prononcenl Proum, c*est Brahma.
* L^histoire de la créalion du monde est approximativement la même chez tous les peuples.
Les buddhistes khmers ont admis Bralima dans leur panthéon, sans se douter que c'est au nom de ce dieu, et des autres principales divinités du brahmanisme, que leurs coreligionnaires de Tlnde, peut-être bien aussi leurs ancêtres, ont élé persécutés durant des siècles.
La destruction par Feau n'est pas autre chose qu'une sorte de déluge produit par des pluies continues et diluviennes qui anéantissent les hommes, les animaux, les plantes et qui, à la longue, dissolvent leâ mondes eux-mêmes. Ce déluge détruit le monde terrestre et les sphères célestes jusqu'au Parelta-Phéa inclusivement.
La destruction parle vent s'opère, comme pour les cas précédents, de bas en haut et sous l'effort de brises qui fraîchissent graduellement jusqu'à prendre l'intensité et la violence de tourmentes que nous ne connaissons pas, nous, qui tuent tout à la surface des mondes, déracinent les arbres, désagrègent la matière et en dispersent les molécules, de manière à faire le vide à la place. Tous les mondes sont détruits ainsi jusqu'à la sphère céleste dite Uchappheac-la exclusivement.
Que la destruction ait eu lieu par le feu, par l'eau ou par le vent, la reconstitution s'opère toujours de la même manière, dans le même ordre et dans le même temps.
Les mondes sont détruits huit fois de suite par le feu, et à la neuvième fois, ils le sont par l'eau. La destruction recommence par le feu huit fois de suite, pour être reprise encore une fois par l'eau et ainsi de suite jusqu'au huitième déluge. La destruction suivante s'opère par le vent. Après quoi, l'anéantissement recommence par le feu huit fois de suite et se continue, ainsi que nous venons de l'indiquer et perpétuellement.
Les brahmes ont été les premiers à croire à la transmigration des âmes, transmigration produite parla loi dite du mérite et du démérite. Les buddhistes ont adopté cette doctrine, en lui faisant subir des modifications.
Ainsi, les brahmes supposent que pour des actes criminels provenant principalement du corps, l'homme passe, après la mort, à l'état
Nous trouvons dans la Genèse de Moïse, chap. I«', § 3 : « La terre en sortant du néant était informe et toute nue, sans arbres, sans fruits et sans aucun ornement; les ténèbres couvraient la face de Tabîme d'eau où la terre était comme absorbée ; et l'esprit de Dieu était porté sur les eaux, les disposant à produire les créatures qu'il en voulait former. »
Genèse f chap. II, § 7 : « Dieu forma lui-môme le corps de Thomme des limons de la terre j et il répandit sur son visage un souffle de vie. . . >>
de créature privée de mouvement, et Ton entend par là les végétaux. Pour des fautes commises par paroles, il revêt la forme d'un oiseau ou d'une bêle fauve. Pour des fautes mentales spécialement, il renaît dans la condition humaine la plus vile.
Le brahmanisme admet donc toutes les transformations depuis les dieux, les saints des différents degrés des cieux, les créatures les plus honorées sur la terre, jusqu'à l'insecte le plus infime et même les végétaux.
Les buddhistes khmers croient que l'âme de l'homme ne passe que dans le corps dès êtres animés dont la grosseur est égale ou supérieure à celle d'un moineau. Lorsque l'âme de l'homme revêt exceptionnellement une enveloppe plus petite, et qu'elle passe dans le corps inférieur en grosseur à un moineau, ce ne peut être que pour des crimes horribles commis pendant la dernière existence. Mais les Cambodgiens n'admettent pas que l'âme humaine puisse passer dans une matière quelconque privée de mouvement et de vie.
Nous avons dit que la transmigration des âmes était soumise à la loi dite du mérite et du démérite. A la mort de l'individu, la balance de ses défauts et de ses qualités, de ses vertus et de ses vices, de ses bonnes et de ses mauvaises actions, s'établit; l'âme, devenant alors
juge impartiale d'elle-même, estime quelle est la condition qui lui revient d'après cette comparaison et revêt une enveloppe conforme au résultat obtenu : elle prend une nouvelle vie dans une condition meilleure, ou passe dans une des sphères célestes, si la somme des mérites l'emporte sur celle des démérites ; si le contraire a lieu, l'âme passe par une condition plus misérable, ou même par le corps des animaux jusqu'aux plus immondes, ou, enfin, descend dans les régions infernales.
Les transformations se succèdent indéfiniment, jusqu'à ce qu'il ne reste plus que des bonnes actions, c'est-à-dire des mérites, auquel cas on arrive au bout des transmigrations, à la déUvrance finale, au Nippéan (Nirvana).
On acquiert des mérites en pratiquant fidèlement la doctrine du Buddha et en observant ses commandements. Les Cambodgiens estiment que l'aumône faite aux religieux, et l'argent donné en vue de l'édification d'une pagode, sont des moyens assurés d'acquérir de grands mérites.
Ceux qui finissent leur séjour dans les cieux, au-dessus du paradis
terrestre Tray-trong (mont Méru), après avoir « us6 » leurs mérites, reprennent naissance sur cette terre dans diverses conditions humaines.
Les damnés, qui ont expié leurs fautes par plusieurs milliers d'années de souffrances terribles, sortent des enfers pour passer dans la région des monstres; et s'ils arrivent jusque sur cette terre, ce n'est que pour y mener au moins une première vie misérable.
Il y a trois sortes de paradis : celui des laïques, celui des bonzes et, enfin, celui des ascètes, auquel peuvent aspirer les âmes des religieux qui ont mérité cette faveur par leur conduite dans les cieux qui leur sont spécialement réservés. Ces trois paradis, ou mondes célestes, sont étages les uns au-dessus des autres, les plus élevés étant les plus délicieux.
Chacun d'eux se divise en plusieurs catégories en rapport avec les différents degrés de pureté, ou de sainteté des élus.
Mais, quoiqu'en disent les Khmers, ces sphères célestes ne sont pas à proprement parler des paradis, puisqu'on en revient, ou qu'on peut en revenir après avoir usé ses mérites, pour reprendre une existence nouvelle sur cette terre. Ce ne sont pas non plus des purgatoires, puisqu'on n'y souffre point. Nous les appellerons des paradis transitoires et nous verrons plus tard que le Nirvana est le seul et le vrai paradis des buddhistes du sud de l'Indo-Chine.
Le paradis des laïques se compose de six régions ou sphères célestes que nous allons énumérer : La première, appelée Chatoc-moha-réachéacal, est située à mi-côte du mont Méru, la montagne sacrée ; la deuxième, Tray-trong (Tripichtapa des Brahmes), est sur le sommet même du Méru, et c'est Indra qui en est le souverain maître ; la troisième, Yen-Méa, est la sphère céleste située immédiatement au-dessus de Méru et est habitée par des anges; la quatrième, Niméan-nac-rot-dey, est au-dessus de la précédente ; la cinquième, Dosset, est le plus célèbre des paradis, parce que c'est delà que sortit Sakya-Muni pour revêtir l'intelligence suprême. Ce ciel est commun aux buddhistes et aux brahmes; ceux-cî l'appellent Touchita. Enfin, la sixième splière céleste réservée aux laïques est le Parac-nimit-tacvosacvodey, la demeure de Méaréa (Mâra), le dieu de l'amour, du péché et de la mort.
Il y a dix sortes de pacadis transitoires destinés à recevoir les âmes des religieux qui ont suivi régulièrement la règle, ou la loi du Buddha sur cette terre. Quelques-uns d'entre eux se subdivisent eux-mêmes
en classes ou degrés : Le premier se divise en trois, savoir : le Promaparec-sa(îh-cliéa, le Proma-pacro-hecta, le Moha-proméa.
Le deuxième se divise également en trois : savoir le Parelta-phéa, TAppama-naphéa, l'Aphos-sara.
Le troisième se divise encore en trois, savoir : le Pacrettac-sophéa, TAppaernanac-sophéa, le Sopheac-kon-hac-ca.
Le quatrième, nommé Uchappheac-la.
Le cinquième, Asanlii-satta. C'est par celui-ci que passent les ascètes qui n'ont pas eu sur cette terre une conduite absolument irréprochable pour mériter de s'élever directement jusqu'aux cieux qui leur sont réservés. .
Le sixième, Avicha; le septième, Actappa; le huitième, Sotthos-sa; le neuvième, Sotthos-srey ; le dixième, Accac-nitha.
Enfin, quatre paradis transitoires sont réservés aux ascètes; ce sont les plus élevés et ils ne sont ouverts qu'aux âmes les plus pures, qui y demeurent au minimum soixante-quatre âges du monde, ou soixantequatre destructions successives avant d'avoir usé totalement leurs mérites et de revenir sur cette terre pour y reprendre une nouvelle existence. Le premier se nomme Akasa-nanh-cha-yeactanac ; le second, Vinhen-nanh-cha-yeactanac ; le troisième, kenh-Achanhéa-yeactanac ; le quatrième, Neveac-sauha-nea-sanha-yeactanac.
On ne sort de ce dernier que pour entrer dans le Nirvana. Les Buddhas seuls n'eurent pas besoin, suivantles Khmers, de passer successivement partons ces lieux d'expiation, et c'est là une grâce qui leur fut absolument particulière.
Arrivons au Nirvana, qui est, comment qu'on l'envisage, le paradis le plus conforme aux aspirations des Cambodgiens.
En effet, si le Nirvana est un lieu de délices, débarrassé de soucis et de travaux pénibles, un état calme, enfin^ où la personnalité subsiste avec toutes les jouissances désirables obtenues sans fatigues d'aucune sorte, c'est à coup sûr un séjour imaginé par un homme habile en vue des tendances des indolents Cambodgiens.
Et si c'est, comme le prétendent la plupart des savants^ la fin des transmigrations, l'annihilation complète des éléments matériels de l'existence et de toutes les facultés; si c'est, enfin, le repos éternel et absolu, cette manière d'envisager les fins dernières est encore davantage du goût des Cambodgiens, qui ne se donnent pas grand mouvement sur cette terre, et dont l'imagination doit s'arrêter de préférence sur un état
LE nOYAUME DU CAMBOBOB
de choses arrangé de telle manière qu'il n'y ait plus finalement à se remuer du tout.
La définition du Nirvana a soulevi^ bien des polémiijufis. C'est d'ailleurs uu des points les plus obscui's de la métaphysîiiue du buddhîsme. Nous n'avons pas la prétention d'agiter ol surtout d'éclairer cet important sujet; notre rôle se borne h dire simplement ce que pense du INirvanale peuple dont nous nous occupons.
Et d'abord , remarquons que les Khmers ont traduit le mol Nippéan, qui n'csl qu'une corruption du mol Nirvana, par cotte
expression cambodgienne llolot-lbéat, signifiant corps éteint et en cendres. Faut-il reconnaître Ui l'anéantissement complet, déduit par les nihilistes de l'étymologie du mot Nirvana? Ou bien, doit-on ne voir dans cette cendre que l'image de la destruction définitive de l'enveloppe d'une âme placée désormais en dehors de la loi de transmigration, et admettre pour celle-ci des destinées conformes à rhjpolbèse que nous avons faite en premier lieu d'un Nirvana h peu près analogue au paradis des catholiques?
Au lieu de batailler sur ce sujet délicat, il nous parait plus raisonnable d'interroger les Cambodgiens eux-mêmes et de reproduire fidèlement les réponses qui nous auront été faites.
16i LE ROYAUME DU CAMBODGE
L'opinion du chef du clergé au Cambodge est que le Nirvana est la fin des transtoigralions et le salut éternel. L'âme revêt une enveloppe céleste qu'elle garde perpétuellement, et, sous cette forme, elle jouit d'un calme et d'une satisfaction indéfinissables qui ne ressemblent en rien aux joies de ce monde, accompagnées presque toujours de déceptions. Dans ce paradis, il n'y a que des anges qui obtiennent tout ce qu'ils désirent et qui en jouissent, non pas sensuellement comme de simples mortels, mais idéalement et à la manière des dieux.
L'opinion du Préa-SoccoUi, sorte de vicaire-général du premier, diffère totalement de celle de son chef. Il prétend, lui, qu'il y a trois dégrés dans le Nirvana, Le premier, appelé Keleo-Nippéan (cessation des douleurs), est un état dont peuvent jouir sur cette terre même ceux qui, comme lui, pratiquent l'extase, considérée par les buddhistes comme l'image du néant. — Le second^ Khanthac-Nippéan (extinction de la vie), est déjà l'insensibilité, mais pas encore le Nirvana. — Le troisième, Théat-toc-Nippéan, suppose l'extinction suivie de la rédaction en cendres de la matière et de l'anéantissement des principes vitaux et pensants. C'est l'annihilation complète, absolue, sans retour possible à la vie sous aucune forme, c'est-à-dire le néant.
Nous avons souvent consulté, sur ce sujet, un chef de bonzerie que nous connaissions, et qui était vieux, borgne, bien laid et très sale. Celui-là rêve un Nirvana échevelé, des palais en or et en cristal, des cours de jolies femmes, un paradis, enfin, selon le vœu des sectateurs dh Mahomet.
Un professeur religieux nous dit que, selon lui, le Nirvana était la dernière des existences et celle où l'on est heureux éternellement. Tous les désirs des élus sont, dans ce lieu, immédiatement exaucés. Il n'y a là que des anges sans distinction de sexe, beaux de forme, toujours gais et exempts de préoccupations. Ces anges peuvent être rassasiés sans prendre de nourriture; ils peuvent jouir de l'agrément d'^un concert sans qu'il soit nécessaire d'assembler des musiciens et de les inviter à jouer... On vit là dans une sorte de quiétisme délicieux exempt de toute espèce d'agitation.
Un achar, sorte de théologien laïque, prétend que le Nirvana est le plus élevé des paradis, dans lequel on n'est plus sujet aux douleurs physiques et morales, d'où l'on ne revient pas tellement on s'y trouve bien.
Si l'on interroge les gens du peuple, on en ti'ouve les trois quarts qui
LE ROYAUME DU CAMBOt)GE Î63
u'ont jamais entendu définir le Nippéan. Le reste n'en a qu'une idée très imparfaite^ mais tous cependant s'accordent à en faire un lieu de délices et non point Tanéantissement complet des éléments constitutifs de riiomme.
Le Prea-Soccon est donc le seul à penser et à croire que le Nirvana n'est autre chose que le néant. La masse des opinions opposées, queU ques nombreuses qu'elles puissent être, ne peut cependant infirmer la manière de voir d'un homme qui passe pour être le plus instruit du royaume, et qui a dû former son opinion dans l'étude des livres sacrés.
La doctrine de Sakya-Muni, qui présente un grand vide au commencement, doit finir logiquement par le néant, et on sait que c'est là la conviction de presque tous ceux qui ont traduit et commenté les sutras des buddhistes.
L'idée d'un paradis, tel que l'entendent les déistes, si propagée au Cambodge, doit être un reste des doctrines brahmaniques, qui enseignent que le Nirvana est l'absorption de l'âme humaine en Dieu. Mais une pensée de ce genre est incompatible avec le système de Sakya-Muni, qui n'admet pas de Dieu, ou plutôt qui n'en suppose point.
L'idée d'un grand nombre d'enfers, leur agencement, les divers modes de supplices qu'on y endure, sauf quelques innovations introduites sans doute après coup, le nom générique Noroc, qui vient du mot sanscrit Naraca, par lequel on les désigne, tout cela est tiré des livres des brahmes.
Il y a deux sortes d'enfers : les noroc thom, ou grands enfers et les noroc tocli, ou les petits enfers.
11 existe huit catégories de grands enfers, qui sont placés dans les entrailles de la terre, les uns au-dessus des autres, les plus profonds étant les plus terribles et les plus redoutés, les voici :
1^ Le Sanh-chip-va, où Ton briilé et où l'on meurt de souffrances, pour renaître, brûler et mourir de nouveau et ainsi de suite jusqu'à ce que les fautes, pour lesquelles on est là, soient toutes expiées. C'est le Sandjivana des brahmes , qui en ont fait, eux^ un lieu ravagé par des ouragans qui ne laissent pas les damnés en repos.
2^ Le Gallasoto, où l'on frappe les damnés avec une verge de fer rougîe au feu. C'est le Calasoutra des brahmes.
3^ Le Sangkhéat-do-la, où les damnés sont constamment poursuivis et frappés par des démons armés de sal)res. C'est le Cohasangcou des brahmes.
164 LE llOYAUME DU CAMBODGE
i^ Le Rorucveac, ouïe séjour des larmes perpétuelles. C'est le Rorava des hrahmes.
5^ Le Moha-Rorucveac, ou le grand Rorucveac; c'est Tenfer précédent aggravé et correspondant au Maha-Rorava des brahmes.
6^ Le Tapanné, ou le séjour des douleurs, et où les damnés sont étalés sur des charbons ardents. C'est le Tapana des brahmes.
7^ Le Moha-Tapanné, ou le grand séjour des douleurs, et où les damnés sont passés dans des marmites ou des poêles à frire. C'est le Sampra-Tapana des brahmes.
8^ L'Avitchey est le séjour infernal le plus douloureux de tous. Les Khmers ne savent pas définir exactement les supplices qu'on y endure. Sont relégués là les parricides, les fratricides, les régicides, ceux qui ont assassiné ou simplement persécuté des religieux, brûlé des villes, des temples.... C'est le Mahavitchi des brahmes^ ou le Oeuve aux grandes vagues.
On peut revenir de ces enfers, après avoir expié toutes les fautes, et passer dans les petits enfers.
On compte trei;^e petits enfers dont nous n'indiquerons pas les noms ; ils sont situés sur la surface du globe, dans des lies isolées ou sur de très hautes montagnes. Les uns sont pleins d'ordures, les autres sont couverts de cendres brûlantes, d'autres produisent des plantes épineuses qui piquent comme des poignards ; il y en a où des montagnes mobiles se heurtent et pressent "entre elles les damnés; dans d'autres, les pécheurs sont poursuivis et mordus par des chiens gros comme des éléphants, ou se meuvent dans des cercles garnis d'armatures en fer pointues ; enfin, les damnés sont réduits dans l'un à être constamment plongés dans Teau glacée, et dans l'autre. à boire de l'eau bouillante.
On sort des petits enfers après avoir expié ses fautes et on reprend une existence nouvelle soit dans la région des monstres, soit sur cette terre, mais alors dans une condition bien misérable.
Prea-yomo-réach (Yama) est le roi des enfers. Les Khmers ont donné ce nom au grand mandarin chargé en chef de la justice et de la police au Cambodge. C'est un des cinq ministres du roi.
Relevons, en finissant, qu'on revient des enfers des brahmes et des buddhistes après avoir suffisamment expié ses fautes par des tourments atroces, et que c'est là une haute idée de justice qu'on ne trouve pas partout et que nous notons»
En dehors de ces enfers, les Cambodgiens croient qu'il existe des
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lieux d'expiation, qu'ils appellent Prêt, situés sur les flancs d'une montagne idéale connue sous le noria de Phnom-Kich-Chacot, où les âmes des pécheurs sont condamnées à vivre dans des corps difformes ou monstrueux.
Comme tous les peuples de l'Asie orientale, les Khmers ont leur légende expliquant l'origine des sociétés, la constitution du pouvoir, l'apparition et le rôle du Buddha, le grand moralisateur, succédant aux représentants d'un culte antérieur.
C'est, comme nous l'avons vu, l'ange Prom (Brahma) qui se présente le premier sur le globe à peine solidifié et qui procède à la création. Mais ici, on ne le suppose pas seul en travail de façonner les créatures avec le limon des eaux ; il est aidé dans cette grande besogne par son épouse venue avec lui dans ce but.
Brahma eut des enfants qui ne furent pas tous également laborieux, ni sages, ni économes, mais ils étaient tous égaux et ne reconnaissaient d'autre autorité que celle de leur père. La mort de celui-ci fut le signal d'un grand désordre : chacun voulait gouverner et ne pas obéir; et comme aucun homme n'était assez fort, assez puissant, pour imposer son autorité à tous les autres, la société tomba dans une anarchie complète. Afin de faire cesser cet état de choses, qui avait amené partout la misère, les hommes d'ordre se réunirent et nommèrent un chef qu'ils appelèrent Crasat (chef des pasteurs). Au début de l'administration de ce chef, aucun astre n'éclairait encore la terre ; mais bientôt le soleil, sur l'ordre de Indra, apparut et le jour fut créé. La lune vint plus tard et ce fut alors qu'apparurent enfin Prea Eyso • (Siva) et Prea-Noreay* (Vichnou), qui avaient de grands pouvoirs et la faculté de tout faire suivant leur désir. Ils pouvaient aussi s'élever dans les airs et s'unir aux anges dans les sphères célestes.
Le Buddha vint ensuite et prêcha sa religion aux peuples qui n'avaient pas encore embrassé les doctrines de Siva. Plus tard, dans une controverse théologique célèbre , le Buddha ayant confondu Siva, plusieurs sectateurs de celui-ci, témoins de l'éloquence et de la supériorité de la doctrine prêchée par le nouveau réformateur, abandonnèrent leur ancien maître pour suivre Sakya-Muni, qui remporta bientôt une victoire non moins éclatante sur Mara, le dieu du mal, qui
* On dit souvent Isso ou Iço, abréviation de Içora, un des nom de Siva.
* Noreay vient de Narayana, le vrai nom de Vichnou.
•se présenta à la tète d'une bande innombrable de démons, de tigres, de crocodiles, de vampires.... afin de réduire Sakya par la force, puisqu'il avait résisté aux séductions des nymphes (Apsaras) envoyées par ce même Mara. Cependant, la déesse de la terre Prea-Thorni (Prilhivi) apparut et, pour sauver le sage, elle déploya et tordit sa belle chevelure, de laquelle jaillit le flux puissant qui submergea Tannée de Mara * .
A partir de ce moment, le Buddha put continuer sans encombre ses prédications. 11 mourut à Fâge de quatre-vingts ans et entra dans Je Nirvana. Les travaux des disciples de Sakya-Muni, coordonnés et coniplétés ultérieurement par les conciles, sont réunis dans un grand ouvrage appelé par les Khmers Prea-trey-bey-dac (les trois précieuses corbeilles) ,
. Cette ténébreuse et puérile légende contient néanmoins un bout de rhîstoire religieuse deFInde.
• L'idée d'un Dieu créateur de toutes choses n'existant pas dans le système buddhique^ on se garde bien de remonter à l'origine de la création : on prend l'univers sortant dé sa dernière formation, après avoir été détruit par le feu, et l'on y fait venir l'ange Prom (Brahma), ijui s'^occupe aussitôt de le peupler à la façon des simples mortels. 0*est, comme on voit, la mythologie des brahmes un peu matérialisée ; mais c'est toujours Brahma, somme toute, qui est pris pour créateur. Les Indous appellent Brahma l'aïeul de tous les êtres, et les Cambodgiens le. désignent sous le nom de Ta-Prom, ou Taïeul Prom, ce qui revient au même*.
La légende n'offre rien de particulier sur les commencements de la société; elle débute, comme les autres, par le régime patriarcal et aboutit à un gouvernement personnel, autoritaire. ' La plupart des légendaires font naître les chefs de cette dernière forme de gouvernement parmi les dieux, afin de rehausser leur prestige et leur attirer le respect ; ici, on fait sortir les Crasats, les chefs des paysans, c'est-à-dire les rois, de l'élection populaire. Si c'est comme cela qu'on s'y est pris, c'est bien et nous nous incUnons devant la
* C'est une image empruntée aux brahmes, qui font sortir leur fleuve sacré, le Gange, d'une seule natte des cheveux du dieu Siva.
' L'analogie de cette personne divine avec Abraham, le patriarche hébreu, est frappante : w Vous vous appellerez, dit le Seigneur à celui-ci, Abraham, c'est-à-dire père de la multitude, etc. » (Genèse, chap XVII, § 5 )
légitimité de cette origine. Mais nous, qui avons vécu longtemps aii milieu des populations naïves, mais défiantes de Tlndo-Chine, nous doutons que le pouvoir suprême se soit institué dans ces contrées aussi naturellement et aussi régulièrement. Comment! il serait venu au peuple ridée d'élire ses rois et il n'aurait point songé à les brider plus qu'ils ne le sont là-bas?... Ce n'est pas croyable. Et puis, comment ne pas admettre, étant donné la disposition des esprits asiatiques pour îe surnaturel et le merveilleux, que le pouvoir alors ne fût point abordé par les plus audacieux, par les jongleurs, les charlatans et les sorciers? Encore à l'heure présente, un homme qui annoncerait, au Cambodge, que s'il arrivait au pouvoir, il ferait cuire le riz sans feu dans les familles, et qui, à l'aide de quelque artifice, prouverait un tant soit peu son dire, serait sûr d'être aussitôt élevé et promené sur un pavois. Un domestique de l'hôtel du Protectorat à Phnom-Penh, qui était d'origine chinoise et qui, sans trop se donner de peine, faisait, au moyen de l'appareil Carré, de la glace avec du feu, s'attira involontairement une grosse considération.
Les luttes du Buddha avec Vichnou, et surtout avec Sîva, la divinité la plus adorée de la trinité brahmanique, sont des allusions aux divisions intestines qui éclatèrent entre les ministres des deux anciennes religions de l'Inde. La priorité, comme ancienneté, serait, d'après la légende, acquise au brahmanisme, et nous faisons celte remarque à l'intention de ceux qui disputent encore sur ces matières.'
Les victoires du Buddha sur Mara, le Cupidon indien, la personnification de l'amour, du désir et du péché, sont les témoignages des mortifications auxquelles le sage se condamna et donnent la mesure de l'énergique persistance qu'il mit à dompter ses sens.
L'ouvrage appelé par les Khmers Prea-trcy-bey-dac est le tripitaka des buddhistes indous, c'est-à dire la collection des livres canoniques de la doctrine de Sakya-Muni.
Comme tous les Indo-Chinois, les Khmers sont grands partisans de fêtes; ils en font à tout propos, mais il en est auxquelles ils tiennent spécialement et qu'ils considèrent comme étant de rigueur. Parmi celles-ci, nous citerons la fête du Chol-chhnam (entrer dans l'année), c'est-à-dire celle du jour de l'an.
Les Khmers emploient le premier jour de l'année à adorer les Buddhas passés, présents et à venir, ils leur élèvent, sur l'avant des pagodes, dans les cours des maisons, au pied des arbres sacrés,
168 LE liOYAUME DU CAMBODGE
(le petits monlicules de saWe, sortes de miDÏafui-es des magnifiques dûmes que la piétL' de leurs ancêtres i!deva jadis à des diviniti!'s 1res différentes. Ces petits monuments de sable, une fois terminf^s, sont bi'nits parles bonzes.
L'usage veut que l'on apporte ce jour-là des cadeaux particuliers aux bonzes, ainsi que des matériaux de construction et de réparation pour les pagodes. On acquiert des mérites, et c'est un acte de pénitence très recommandé, que d'apporter soi-même les matériaux dont nous venons de parler.
Celte fête dure trois jours, pendant lesquels les dévots répandent l'eau parfumée sur les idoles du Buddha et qui constituent ensuite des eaux lustrales précieuses que l'on recueille dans les familles.
Au palais du roi, au milieu des réjouissances de toutes sortes, les Bakus (brahmes), en présence de tous les fonctionnaires, olfrent au roi l'eau lustrale dans des conques marines bordées de filets d'or. Sa Majesté répand une partie de l'eau contenue sur les idoles de Vichnou et de Siva et se frotte le visage et la tête avec le reste. Dans l'intérieur du palais, les mêmes hommages sont rendus au souverain par les princesses et les dames de la cour.
Les princes sont l'objet chez eux des mêmes attentions de la part de leurs dames et de leurs serviteurs.
Dans les familles, oti la tradition s'est bien conservée, les enfants offrent l'eau h leurs parents et les esclaves lavent, ce jour-là, le corps de leur maître.
Le Thngay-Sel (jour sacré) suivant, le roi lui-même offre l'eau lustrale aux bonzes de la capitale.
Les ablutions jouent un rôle conséquent dans les rites rehgieuv des peuples de l'Oiienl. Comme tous les grands réformateurs religieux, le Buddha les recommande à ses disciples. .\u palais, on répand aussi l'eau lustrale sur les urnes en or contenant les cendres des anciens princes, lorsque ces urnes n'ont pas été encore renfermées dans les tours funéraires, où on les dépose définitivement plusieurs années quelquefois après l'incinération.
Une vieille coutume que l'on a le cœur de classer parmi les l'éjouîssances publiques, veut que dans les (rois premiers jours de l'année, et dans l'une des cours publiques du palais du roi, aient lieu des luttes d'homme à homme, des pugilats sanglants engagés entre indigènes de toutes les races, pour la récréation du roi. des princes, des
mandarins et aussi du peuple, qui prend grand intérêt à ces batailles.
Des médecins cambodgiens, munis de compresses et de potions calmantes, sont là prêts à intervenir pour les cas graves.
Ajoutons, pour atténuer un peu la responsabilité encourue par les organisateurs de pareilles récréations, que les acteurs y sont de bonne volonté poussés par la gloire, l'îunour-propre et surtout par l'espoir d'une récompense pécuniaire en cas de succès. On appelle cela dans l'Inde la Fête des Athlètes.
Les thngay-sel, ou jours sacrés des Khmers, correspondent au sabbat des juifs et au dimanche des chrétiens : c'est un jour consacré au repos
Jeune princesse cambodgien ne.
et à la dévotion. Il y a quatre thngay-sel dans le mois, un à chaque chan-^ gement ou phase lunaire. Ceux de la nouvelle et de la pleine lune sont célébrés avec plus de pompe que les autres.
Les Khmers observent généralement ces jours de fêtes ; ils s'habillent , suspendent leurs travaux^ visitent les pagodes, font des aumônes aux bonzes et aux pauvres et quelques-uns se rendent sur les marchés^ achètent des animaux destinés àêtreveniius pour les cuisines, et leur rendent la liberté.
Dans le mois de février, au moment de la moisson du riz, on construit dans les champs des hangars provisoires destinés à abriter les religieux qui vont bénir les récoltes et la terre. Avant d'oflicier, dans cette circonstance, les bonzes se versent sur le corps de grands seaux d'eau; ces
LE ROYAUME Dtl CAMBODGE
ablutions puiilicatoires sont de rig;ueur dans une cérémonie de l'imporlance de celle dont il s'agit. A|)ri'S les prières d'usage, les cultivateurs senent un copieux repas aux religieux ' et ils leur font , en outre, cadeau chacun d'un panier de ri/,. C'est absolument ce que les catholiques appellent les Kogatîons.
Le jour de la pleine lune du mois Pisac (mai), qui est l'anniversaire de la mort du Buddha et de son entrée dans le Nirvana, est un moment de grande adoration et de visite aux temples.
C'est aussi une occasion de fêtes dans les familles, fêtes auxquelles on mîde le clergé par une invitation assez remarquable par la forme pour ('■tre rapportt^'e ici :
Lorsqu'une famille désire attirer chez elle, ce jour-là, un certain nombre de bonzes, en vue de leur faire dire des pri&res ou les engager à prêcher, le chef de la maison se rend à la pagode tenant en main un morceau de bois large de deux doigts, sorte de planchette sur laquelle il a inscrit son nom d'à' ord et, à la file, ceux des religieux dp la bonzerie qu'il désire convoquer. Il remet cette liste au chef de la pagode la veille de la fête. Le lendemain, les religieux désignés rapportent euxmêmes la carte d'invitation aux intéressés ; ils s'établissent dans la pièce principale de la maison et marmottent des prières, ou bien, l'un d'eux prêche sur les mérites considérables qu'il convient d'acquérir pour mériter le Nirvana.
Dans les pagodes, illuminées dedans et dehors pour la circonstance, l'adoration dure toute la nuit.
Le Prasa, eu sanscrit Wasa, est une sorte de retraite ecclésiastique; uu temps de jertne, de recueillement et de prières, qui dure les trois mois les plus pluvieux de l'année, d'août en octobre. C'est h pareille époque que Sakya-Muui suspendait ses excursions dans l'Inde et que ses disciples et ses fidèles se groupaient autour de lui pour l'écouler. Le dieu Vichnou, lui-même, observait le Wasa, immobile et sommeillant, durant les fortes pluies, sur le serpent Sec/in nageant surl'Océan.
La Chol-prasa, l'entrée dans le prasa, est célébrée dans les pagodes avec une grande solennité. A partir de ce moment, les bonzes, d'ordinaire très vagabonds, ne quittent plus les bonzeries et leurs chefs protileul de l'occasion pour faire des instructions dont profitent surtout les novices.
' L'habitude de Irailer les religieux dans presque loules les cérémonies du culte vient àes bratimcs.
LE nOYAUME DIT CA^(BO^GE
Poiidaul le Piasa, chaque pagode est éclairée jour et nuit par uu cierge colossal appeh^ Tien-prasa (le cierge du prasa), fabriqué à cette intention et df dimensiciii telle qu'il doit briller tout le temps de la retraite. I*inir allonger son existence, nti alimente d'Iiuile et de cire le godet formé autour de la mèche par la chaleur de la flamme, e(, de celle manière, on parvient facilement k faire durer ces gros cierges le lemps voulu.
I.£s quln/.e derniers jours du Prasa sont consacrés à des sermons auxquels les laïques se croient tenus d'assister. C'est dans cette quinzaine que les Khmers fuut des otirandes aux Dou-la (anci^ti'es) , mais les bonzes ne prennent aucune part il ces démonstrations, se rattachant plutôt au culte brahmanique, et que les purs buddhistes n'approuvent point.
Au palais du roi, ce sont les Bakus (Brahmes) qui président sans aucun scrupule aux olfrandes et aux hommages adressés aux Don-ta de la famille royale.
La sortie du Prasa est une fêle d'intérieur de monastère. La plupart des moines font à ce moment leurs adieux au Buddha, les uns désirant voyager et les autres quitter l'habit religieux.
L'usage veut que immédiatement après le Prasa, les lidèles renouvellent les vêtements des religieux, afin qu'ils puissent faire bonne figure dans les visites qu'ils vont rendre aux confrères éloignés. Le plus souvent, ces présents sont le fruit d'une quôte dont prennent l'initiative des personnes dévouées. Ces habits sont reçus h l'entrée des temples avec une certaine solennité.
Quelquefois, les familles se décident h olTrir aux bonzes des étotl'es, des vétemens tout confectionnés, ou, enfin, d'autres objets ayant appartenu h des parents ou amis morts. On se cache d'ordinaire, nous ne saurions dire pourquoi, pour faire une semblable offrande, qui porte, à cause de cela, le nom de Bon-phlong (bonne œuvre secrète).
Voici comment on s'y prend pour faire arriver, sans paraître soimême, les objets que l'on destine aux bonzes. On va d'abord déposer ces objets dans un endroit un peu éloigné de la bonzcrie ; on pique dans le sol, au milieu de la nuit, une ligne de bâtonnets odorants allumés, assez rapprochés les uns des autres et allant du lot de cadeaux au pied de l'escalier de la cellule du bonze auquel ces cadeaux sont destinés. Le donateur frappe alors trois fois, et d'une manière significative, fi la porte du religieux, qui se lève de suite, parcoui't le chemin tracé par la
ligne de feu des baguettes odoriférantes, et lorsqu'il est parvenu au lieu où se trouve l'offrande, il se prosterne et prie à l'intention du bienfaiteur inconnu. Il ramasse ensuite tous les objets et les porte dans sa cellule.
Le dernier jour de l'année, les bonzes et les bralimes, chacun de leur côté, exorcisent le palais du roi et les personnes de la cour qui peuvent être possédées par les démons, les méchants esprits. Les prières bruyantes, les formules comminatoires, les évocations, conjurations, anathèmes... que l'on prononce en pareille occasion pour chasser les yeacs ou démons, portent le nom de Pithi, correspondant au Piritdes Indous.
Pour animer, pour égayer un peu cette cérémonie nocturne, des Cambodgiens barbouillés, et répandus un peu partout dans les cours de la résidence, représentent les diables, les démons, sur lesquels on dirige des éléphants qui les pourchassent rudement.
Celafait^ on entoure le palais d'un toron de coton, sorte de barrière destinée à empêcher les esprits malins expulsés de rentrer dans la demeure du roi. Cette corde bénie est appelée pat-sêma au Cambodge et Pirit-Noula dans l'Inde.
Malgré leur grande dévotion au Buddha, la plupart des Cambodgiens ne peuvent se défendre de rendre aussi un culte aux Neac-ta, sortes de divinités locales, de génies tutélaires, d'anges gardiens d'un territoire, d'une forêt, d'une montagne, d'une lie, d'une rivière, d'un arbre, d'un village, des bêtes féroces d'une contrée.... Suivant eux, ces Neac-ta existent depuis la formation des pays, des objets, dont la garde leur est confiée par Prea-In (Indra). Ce sont des divinités analogues aux dieux lares et aux dieux pénates des Romains.
En réalité, les Neac-ta des Khmers ne sont autres que les Pitris des Indous, qui étaient des personnages considérés comme les ancêtres des dieux, des génies et du genre humain, et que les Européens, qui n'ont pas eu le temps d'étudier les mœurs et la religion du peuple dont nous nous occupons, ont pu confondre avec les ancêtres des hommes, que les Khmers distinguent pourtant et qu'ils appellent Don-ta. Ajoutons que si dans l'Inde les Pitris sont les ancêtres divins, on désigne aussi ainsi les ancêtres déifiés des hommes et les mêmes oblations leur sont dues. D'après cela, les Cambodgiens ont raison de considérer comme des Neac-ta les héros Rama et Crichna qui furent divinisés.
Au Cambodge, ces Neac-ta sont aujourd'hui représentés sous toutes
les formes : ce sont les idoles mutilées, mais reconnaissables encore, des principales divinités du culte brahmanique, où une simple piefre de forme bizarre, une racine d'arbre, un débris quelconque d'ancien monument, et souvent les petits autels de feuillages qu'on érige aux Neac-ta ne contiennent que des bâtons odorants allumés ou éteints et des ex-voto.
Certains de ces Neac-ta sont considérés comme des génies protecteurs, mais qu'il ne faut pas irriter. D'autres passent pour être hostiles aux voyageurs, surtout aux mandarins et ce n'est pas sans raison, car lorsque ces personnages se déplacent, c'est d'ordinaire pour aller gruger quelqu'un.
Les Rhmers invoquent spécialement les Neac-ta lorsquMls sont malades; ils exposent alors sur leur autel des jarres pleines d'eau, qu'ils considèrent comme bénie après cette consécration et possédant des propriétés curatives. Ils s'en lavent ensuite tout le corps, ou simplement les parties attaquées.
On implore aussi les Neac-ta dans les grands malheurs publics : sécheresses, trop fortes inondations, épidémies... Les oblations agréables aux Neac-ia sont de trois sortes : l'offrande d'êtres vivants qu'on met en liberté en leur présence; le sacrifice d'animaux vivants; l'offrande de nourriture.
Parallèlement au culte des Neac-ta, la dévotion se porte sur des divinités incontestablement brahmaniques, que les bonzes eux-mêmes, dans leur ignorance, admettent dans leur panthéon comme des anges subordonnés au Buddha.
Nous trouverons énumérées plus tard les diverses divinités brahmaniques qui inspirèrent le ciseau des anciens artistes khmers. Nous venons de dire que leurs idoles reçoivent encore de nos jours les hommages réservés aux Neac-ta. 11 en est qui sont plus particulièrement en vogue; ainsi, chose incroyable, les frontons des temples buddhiques modernes portent tous l'image de Vichnou, ou celle de Indra, monté sur Ayravat, l'éléphant tricéphale divin. — Nous avons vu à Sithor, tout près de Phnom-Penh, dans une pagode desservie par des bonzes, des idoles énormes du Buddha, de Vichnou et de Siva, placées côte à côte. La quantité relative d'offrandes déposées autour des trônes de Vichnou et de Siva atteste que la piété publique se reporte principalement sur eux dans cette contrée. Vichnou est représenté assis, tandis que Siva est debout, le bras droit étendu et son attitude est celle d'un maître parlant
il ses disciples. Dans sa main ouverte est dessiin!*e une ligure de roue, un des signes de la toute-puissance divine.
Dans d'autres temples modernes, nous avons vu bien des emblèmes du culle brahmanique et notamment des pierres noires polies, Tonne sous laquelle, comme on sait, on adorait Kali. lYpoiise de Siva. A Sombor, on peut voir dans une pagode le Lo-uf \andi, une ("'manation de Siva, installé sur l'autel à roté de l'idole du Buddlia.
Les buddhislcs klimers actuels ne donnent pas au mol Pi'ea, que nous traduisons à tort par Dieu, le sens que les mythologues de l'Occldenl y ont attaché. Bien que les idées des Khmers soient bien vagues à cet égard, nous pensons qu'ils se figurent que les Prca peuvent être parl'aits, comme, par exemple, le Prea-Rnl (Buildha), qui n'est cependant pas considéré comme un Dieu au sens que nous allachous à ce mol, mais qu'il en est qui ne le sont point, comme les habitants du Tray-trong (Meru), les anges des sphères célestes qui n'ont pas achevé de parcourh'Ie cercle des transmigrations, les saints, les ascètes et les religieux qui suivent bien la loi du Buddha sur cette terre, les princes, les rois...
Nous ne nous arrêterons pas h la catégorie des demi-dieux, des monstres, et des animaux de la race des immortels que le brahmanisme inventa et livra ensuite à l'adoration, ou h la crainte superstitieuse des générations qui suivirent. Nous aurons occasion de les retrouver sculptés sur les temples antiques.
Observons ici cependant que les Hakchasas, géants ou génies malfaisants des Indous et des Indo-Chinois, nous paraisseut être les mêmes personnages dont parle notre Genèse, chap. VI. § 4 : " Or, il y avait en ce temps-là sur la terre des hommes d'une grandeur extraordinaire et d'une extrême arrogance, qu'on appelait géants; car depuis que les enfants de Dieu eurent épouse les tilles des hommes, il en sortit des enfants qui furent des hommes puissants e! fameux dans le siècle où ils exercèrent leur tyrannie et leur cruaulé, et où ils répandaient partout la corruption et l'inipiclé. »
Nous trouvons également à laire un rapprochement entre Garuda, le cherdcs oiseaux divins, et l'animal monstrueux et fabuleux qu'on appelait en France f/aryoïiille, dont on promenait autrefois les images à la suite des processions des Rogations, et qu'on faisait battre entre eux en agitant, an moyen do fils, leur bec articulé et leurs pattes. Les êdinces du moyeu ilge étaient couverts de ces gargouilles; et, aujourd'hui
LE ROYAUME DU CAMBODGE lU
encore, on voit ces dragons ailés, en pierre ou en métal, servant de gouttières et de déversoirs aux fontaines.
Nous allons faire connaître, eny insistant un peu, les croyances superstitieuses pratiquées par la très grande majorité des Cambodgiens, parce que c'est à ce signe, selon nous, que Ton peut le mieux reconnaître leur origine indoue.
Les superstitions sont contraires à Tesprit du buddhisme, et les vaiues observances dont nous allons parler proviennent sans doute, en très grande partie, de l'Inde brahmanique.
Les Khmers croient à Texistence des diables, des démons*, des revenants ; ils leur supposent le pouvoir de venir dans ce monde pouf troubler la tranquillité des vivants et surtout pour leur communiquer des maladies. Partant de là, on s'est mis en quête des moyens de combattre ces esprits mal intentionnés .
Ainsi lorsqu'on a dans une famille un parent atteint d'une maladie grave, qu'un médecin n'a pas pu guérir, on en conclut qu'il a autour de lui, sinon dans son corps, un revenant animé d'intentions malveillantes à son égard.
Comme, d'un autre côté, il est admis que les démons, les revenants, ne peuvent être combattus que par des trépassés, on évoque les Don-ta^ ou ancêtres du malade, et surtout YArac de la famille, c'està-dire un ancien ami mort depuis longtemps, et le plus souvent un médecin, qui est censé s'être constitué le protecteur d'outre-tombe de ses anciens clients.
A cet effet, une sorcière est appelée ; elle dresse un festin pour VArac qu'elle appelle à son aide pour expulser le démon malfaisant. La sorcière, une fois en communion intime avec l'Arac, exorcise la personne obsédée par le démon avec de l'eau, de l'huile, de l'eau-de-vie de riz... et tout cela au son d'une musique incessante et infernale. Pour la circonstance, celte sorcière porte le nom de Mi-Chong-Arac (la femme dans laquelle TArac s'incai'ne). Avant de se retirer, la sorcière mâche
* Le culle des démons était général en Egypte et Moïse dut combattre cette croyance parmi les Hébreux qui l'avaient rapportée des bords du NiL
On sait aussi que Xénocrate, le philosophe grec, qui vivait au v* siècle avant Jésus^Christ, admit cette doctrine que, entre le divin et le mortel, il y avait le démoniaque. Ce philosophe croyait à plusieurs classes de démons ou génies, les uns parfaits se rapprochant de la divinité et les autres de nous. Il attribuait à ces derniers une action puissante sur la marche des choses dans ce monde. C'est absolument Topinion des Khmers sur les bons et mauvais génies.
une forte chique de bélel cl elle crache ensuite, par petits jets, la salive épaisse et rougeâtre sur le pauvre patient, en commençant par la tête : c'est à faire mourir subitement de dégoût une personne moyennement délicate .
Si le malade se rétablit, on célèbre une fête en l'honneur de TArac.
Quelquefois, le médecin lui-même, h court de science et empiétant sur le rôle des magiciens, essaie d'agir sur le moral du client par des sortilèges indignes d'un homme de son art. 11 s'arme^ à cet effet, d'un bâton dont il promène le bout par tout le corps du sujet, en s'arrêtant et en appuyant un peu à chaque station, jusqu'au point douloureux indiqué par un cri ou un mouvement quelconque du malade. Le médecin appuie plus fortement sur ce point comme pour y fixer l'esprit du mal, qu'il interpelle en ces termes : « Que faites-vous là? » « J'ai, répond le revenant par la voix du malade, été offensé dans le temps par celui que vous voulez guérir ; il a sali ma maison avec des ordures ; il a jeté des pierres dans mon enclos pour effrayer ma famille ; il a pris un air hautain en passant à ma hauteur... Je viens aujourd'hui me venger et je vous invite à m^ laisser ma proie. . . »
Le Cru (médecin) manœuvre de manière à calmer l'intraitable revenant et l'amène, en fin de compte, à accepter à la place un autre individu dont le Cru façonne aussitôt l'image grossière avec de l'argile ; ensuite, on va déposer cette statuette dans un endroit isolé où le revenant, diable, ou démon, va la prendre.
Cette substitution de victimes rappelle le bouc émissaire des Israélites, que l'on chargeait des péchés du peuple pour être ensuite offert en holocauste.
Si c'est un sorcier qui a jeté un sort au malade, le rôle du Cru consiste à le découvrir et à le dénoncer à la justice.
Un vieil usage, qui n'est plus observé, voulait que l'on attachât le Ap (sorcier) soupçonné par les quatre membres et qu'on le jetât à l'eau. Si le corps flottait, c'est que l'individu était coupable et il devait être puni de mort; si, au contraire, il venait à couler, ce qui était bien entendu l'ordinaire, l'innocence était reconnue et l'on ramenait le malheureux à la surface au moyen d'une corde préalablement passée autour de sa taille. On le voit, cette loi devait être l'œuvre de quelque sorcier.
Les sorciers et les sorcières ont la faculté, paraît-il, au Cambodge, de pouvoir s'élever dans l'espace en s'allégeant d'uAe partie de leur corps. Ds s'en vont alors simplement avec la tête et les entrailles, et ce
Irotiçoii biiniain [troduit, la nuit, une lumière Weuâtie dont les iiidif;èn?s ont très peur. C'est l:i l'explicalioii nuïvi^ donnée par les Cambodgiens un phénomîtne du feu follel.
Les Beisacii trc\enants aframi:-sj sont plus pai'liculièromL'nt redoutés :
CiiU)ljo(li(îi-u. l'Iwl. (Ii: M. i;z.'ll.
ce soiil (les iUiies dénuées de [oui. (]ui re\iennent des enTcrs et qui demandent impérieuscnieiit de la noiirrilure. Lorsqu'on en suppose quelqu'une dans le voisinage, ou s'eropi-esse do Jeter du m. a terre h leur iulenlion et on leur prépare de petits festins que l'on \a déposer dans les bioussailles.
Kn Icmps d'épidémie, les Imljilauls de (ierlains \illages se réunissent
et s'en vont, musique en tète, chercher Tindividu de lendroit que le Neac-ta est censé avoir choisi pour compère et dans lequel il est disposé à s'incarner de préférence. On conduit cet homme auprès de l'autel du Neac-ta et, quand le mystère de Tincarnation est opérée le possédé devient l'objet des égards et delà vénération de ses concitoyens, qui l'implorent afin qu'il protège le village contre le fléau du moment. Les prières des villageois ne manquent pas d'être exaucées et les dangers sont supposés être tous conjurés. Alors la musique va de l'avant et accroît la joie de la multitude^ qui se retire convaincue qu'elle n'a plus rien à redouter.
Ces farces-là sont quelquefois d'un effet moral tel qu'elles produisent un véritable soulagement parmi ceux qui sont déjà atteints par le fléau.
Certains Cambodgiens n'ont guère d'autre culte que celui qu'ils ont voué à leur Xrac^ sorte de protecteur particulier, invisible et puissant, en l'honneur duquel ils dressent dans leur maison un petit autel sur lequel une lampe brûle continuellement. MArac du Khmer n'est autre que le Boutam que chaque Indien adore et auquel il offre des sacrifices, afin qu'il le préserve des maux que les démons, ou bien les Boutams étrangers pourraient lui causer.
Ceux qui rendent aux Aracs des honneurs quasi-divins passent pour être les plirs superstitieux parmi les Cambodgiens. Ce sont ceux qui se croient voués à la plus affreuse fatalité si quelqu'un, même par mégarde, leur a touché la tête avec la main. Jamais ils ne consentent à passer dans un endroit oii se trouverait un objet quelconque suspendu au-dessus d'eux. Nous devons dire que les Cambodgiens, en général, considèrent comme une grave offense tout attouchement fait à leur chef.
Les femmes mortes en couches deviennent des revenants très redoutés; on les appelle khmoch-préai (trépassés méchants). Ces revenants peuvent communiquer toutes sortes de maladies, se transformer en animaux nuisibles, et ils jettent des pierres et du sable, la nuit, dans le feuillage des arbres des jardins, afin d'effrayer les habitants. A ce sujets nous citerons une anecdote qui servira à prouver que tous les Cambodgiens, même les plus puissants et les mieux gardés, sont accessibles à ces sortes de frayeurs. L'obbarach, le premier prince du sang et la seconde autorité au Cambodge, se plaignait en notre présence de ce que les khmoch-préai ne cessaient de lancer dans ses manguiers des pierres, du gravier, des mottes de terre, et que ses dames et lui-même en étaient grandement affectés, ainsi que ses nombreux serviteurs, qui menaçaient de quitter son palais. Je lui demandai si les mangues étaient mûres et si
elles ne disparaissaient pas. « En effet, reprit-il, les mangues sont mûres, mais les revenants ne nous en laissent pas. » Je ne pus, à cet aveu, me contenir; et comme je riais à me tordre, le brave obbaracli lout surpris voulut absolument connaître le sujet de mon hilarité.
Je lui avouai que je trouvais ces terreurs puériles, surtout de la part d'un homme qui passait pour avoir quelque énergie, et je lui conseillai de placer sans tarder des gaillards solides et bien cachés, en faction, la nuit et à portée de voir ce qui se passait dans le jardin. 11 suivit mon conseil, et, le même soir, on lui amenait, bien garrottés, une demi-douzaine de galopins annamites, qui, après avoir couvert les manguiers d'une grêle de terre et de sable, pour éloigner les importuns, avaient escaladé les barrières et grimpé sur les arbres pour en cueillir les fruits. On administra quelques bons coups de rotin à ces faux revenants, mais Tidée de revenants vrais ne sortit pas pour cela de la tête du personnel du palais.
Ce sont surtout les Neac-ta (ancêtres divins) que Ton invoque dans tous les embarras de l'existence. 11 en existe un très adoré sur le petit monticule artificiel de Phnom-Penh, qui est connu sous le nom de Prea- Chau. Nous avons rencontré là un jour une sorte d'énergumène, qui se fendit la langue d'un coup de couteau en notre présence; il étanchale sang qui sortait de la blessure avec un morceau de papier, qu'il brûla au feu de la lampe du génie et dont il recueillit la cendre qu'il mit dans une tasse à moitié remplie d'eau. Il passa ce breuvage à un messager qui le porta au malade que l'on se proposait de guérir. Pendant que le commissionnaire s'éloignait au galop, le blessé récitait des prières invocatoires ; et quand il eût fini, il se releva triomphant et nous l'entendîmes s'écrier : chéa hoi ! chéa hoi ! cliéa hoi ! (guéri I guéri ! guéri !)
Il y a des idoles qui contiennent des esprits toujours disposés à guérir les malades qui vont leur rendre hommage. Une chose qui passe pour être surtout agréable à ces génies, c'est qu'on les redore en tout ou en partie. Aussi les pèlerins apportent toujours sur eux du papier doré lorsqu'ils vont les invoquer. Coller une feuille d'or sur la statue est un acte méritoire qui entraîne la guérison de la partie du corps correspondante sur le malade qui a agi avec foi. On fait là des vœux pour réussir dans les spéculations, pour acquérir la fortune dans le commerce, l'industrie,
la pêche et alors, c'est toute la statue que l'on redore de pied en cap.
Ce sont ces traces de dorures, que l'on rencontre un peu partout dur les statues et les principaux personnages des bas-reliefs, qui ont fait supposer qu'autrefois toutes ces sculptures étaient entièrement dorées.
Les maux de cœur, les vomissements, les étourdissements, sont attribués à une sorte de vent pestilentiel qui s'est introduit dans le corps par les voies respiratoires. On appelle cette maladie khyal-chap (être pris parle vent).
Les Khmers prétendent que dans les grandes forêts, et surtout sur les hauteurs, on contracte des maladies presque inguérissables et dont l'origine est diabolique. Ces préventions contre Ip climat des montagnes sont partagées par les Indous, auxquels leur sage législateur recommande de ne pas séjourner longtemps sur les points trop élevés. (Manou, liv. IV, st. 60.) L'eau que l'on boit dans les forêts et sur les collines passe pour être malsaine.
Il y a des prières mystiques que l'on récite mentalement, pendant la durée d'une chique de bétel, et qui rendent le suppliant invulnérable. Ce sont les mamlrams des Indous, sortes de formules consacrées, ayant une vertu telle qu'elles peuvent, à un moment donné, balancer le pouvoir des dieux. Ces mamtrams servaient à la fois à invoquer, à évoquer et à conjurer.
Les oiseaux et autres animaux de mauvais augure sont : le chat-huant et le khléng-srac, deux oiseaux nocturnes qui volent la nuit au-dessus des maisons où se trouvent des malades en danger de mort ; la tourterelle d'une espèce particulière appelée Haloc prasy qui occasionne une épidémie dans une ville par sa seule présence; l'oiseau Oula des montagnes, qui, lorsqu'il chante, détermine des maladies dans la direction où il est tourné et jusqu'à la distance où son chant peut porter ; le loup; le serpent Crai et, enfin, le serpent des forêts.
Afin de se prémunir contre les dangers vrais ou chimériques qui menacent l'espèce humaine, les anciens Khmers inventèrent-des talismans, des amulettes de toutes sortes. Les sorciers les fabriquent eux-mêmes avec des métaux, ou d'autres matières, auxquels ils attribuent la propriété, une fois bénits par eux, de conjurer les charmes et les mauvais sorts. Ainsi, un morceau de corne de Khting-pos (sorte de bison mangeant des serpents), porté au cou préserve de la morsure des serpents. — Les défenses avortées des éléphants rendent nn individu invulnérable aux balles. — Les défenses de sanglier portées sur soi ont le pouvoir de faire rater les armes à feu d'un ennemi. — Les moustaches de tigre sont considérées comme un poison violent. — Les griffes et les dents du tigre, ainsi que les dents de chien et de caïman, éloignent les revenants. -— Un amalgame, dont la composition est aujourd'hui incoii-
nue, assure-t-on, pressé en boules, permettait à celui qui pouvait se le procurer de prendre le vol et de se rendre dans la forêt de délices. — Les grands colliers en or qui ornent le cou des enfants et des dames du monde portent écrits, sur une bande de papier roulé dans une feuille d'or, des commandements qu'il faut observer, si Ton veut être préservé des maléfices des sorciers.
Comme tous les Asiatiques, les Cambodgiens sont très joueurs et ils consultent les présages chaque fois qu'ils veulent se lancer dans une parlie sérieuse. Ils rêvent de jeu souvent et ils considèrent toute inspiration provenant d'un rêve comme de bon augure. Il y a des joueun qui vont chercher leurs inspirations, la nuit, auprès de la tombe de certains morts, qui passent pour être des bons conseils en ces matières. Nous avons vu à Phnom-Penh des individus se rendant dans ce but dans les cimetière^. Arrivés là, ils plantaient sur la tombe d'un mort des bougies allumées ; ils étendaient leur natte tout auprès et se couchaient dans l'espoir qu'il leur viendrait, pendant la nuit, une bonne idée pour le choix d'un numéro de loterie, ou toute autre mise enjeu...
Nous chercherons à établir plus loin que l'idée religieuse qui a présidé h la construction des plus anciens temples monumentaux du Cambodge, découlait directement du brahmanisme. Le buddhisme a été importé au Cambodge de très bonne heure, sûrement avant l'ère chrétienne, mais postérieurement au culte précédent.
Le prosélytisme des brahmes indous s'exerça, comme on sait, dans les îles de l'Archipel oriental, dans la Malaisie, tandis que le buddhisme se répandit dans le nord et le nord-est, dans le Thibet, la Mongolie, rindo-Chine, la Chine... Aussi, pensons-nous que c'est par le nord que le buddhisme pénétra en Indo-Chine, tandis que le brahmanisme, qui l'y avait précédé, était venu du sud, par la mer.
Nous avons signalé le caractère brahmanique des superstitions pratiquées par les Cambodgiens actuels ; nous pourrions en dire autant des Malais et des Chams établis au Cambodge, qui donnent, eux aussi, quoique mahométans aujourd'hui, dans ces folies et sacrifient à des divinités qui n'ont rien de commun avec Mahomet. Ce sont là des réminiscences de la religion qui précéda chez eux le culte d'Allah et qui devait être, selon toute probabilité, le brahmanisme.
Les deux cultes rivaux vécurent côte à côte, pendant des siècles, dans l'empire Rhmer, avec des tiraillements que la chronique fait pressentir. Vers le milieu du xiii* siècle, le buddhisme est victorieux.
iSi LE ROYAUME DU CAMBODGE
ce qui n'empêche pas les rites du culte vaincu d'ôlre toujours pratiqués. Aujourd'hui cette dernière religion n'a plus de temples, ni de clergé au Cambodge, car il ne faut pas prendre pour de vrais brahmes leurs continuateurs, les bakus, qui sont spécialement des sectateurs de Yichnou et de Siva. Seulement, ces braves ne se rendent guère plus compte du culte qu'ils vouent à ces deux personnes de la trimourli brahmanique, puisqu'ils le concilient avec un autre culte peut-être plus vif, sinon plus raisonné, qu'ils professent pour le Buddha.
D'un autre côté, le culte idolâtre des Rhmers pour des divinités secondaires, mais agissantes, les unes bonnes elles autres méchantes, dont les demeures sont le ciel, les astres, l'eau, la terre, les montagnes,
les forêts, les rivières, les arbres ' et qui sont représentées par des
objets difformes et sans aucun caractère, pourrait bien être un reste d'une rehgion antérieure dans le pays aux deux grapds cultes importés de rinde. Aux signes que nous venons d'indiquer, nous croyons reconnaître dans cet ancien culte le chamanisme. Seulement, l'idée d'un être suprême, créateur de toutes choses, dont les dieux secondaires ne sont que les agents, et qui formait la base des croyances des chamanistes, a totalement disparu de la tête des Khmers, qui ne voient ni plus haut, ni plus loin, que la niche qui abrite le génie de leur village, ou tout au plus de leur province.
Les deux cérémonies dont nous allons maintenant nous entretenir, celle de la lonte du toupet des enfants et la bénédiction des eaux^ passent pour être très anciennes et nous pensons qu'elles proviennent du culte brahmanique, car les bonzes n'y prennent presque aucune part et que ce sont les bakus, ou anciens brahmes, qui y jouent le principal rôle.
La cérémonie de la. tonte du toupet a beaucoup d'analogie avec le baptême chrétien à son origine^ que les premiers pères appelaient la
* On retrouve ces mûmes fictions chez tous les peuples de l'Occident, qui plaçaient partout des génies et des nymphes, au ciel, sur la terre et dans les eaux. Parmi les épigies, génies et nymphes de la terre, il y en avait qui présidaient aux montagnes, aux vallées, aux forêts, à un arbre particulier... Les lleuves, rivières, les fontaines, étaient sous le patronage des Néréides. On rendait k ces nymphes un culte particulier, et, absolument comme dans l'Inde et Tlndo-Chine, on leur offrait du lait, de l'huile et du miel.
régénération de Mme. En effet, on peut voir dans les rites cambodgiens la purification par l'eau et Fonction du chrême par les huiles parfumées dont on oint, à la fin de la cérémonie, le front de l'enfant. Enfin, la longue robe blanche que Ton passait aux baptisés, comme symbole de la sainteté de la \ie qu'ils devaient mener désormais, reparaît ici pleinement.
Les Brahmes avaient fait de la tonte du toupet un sacrement destiné à purifier le corps des souillures du fœtus. Cette cérémonie est connue dans rinde sous le nom de kesanta^ et au Cambodge sous celui de cat-sac (couper la chevekre).
Les enfants, au Cambodge, font leur Cat-sac àTâge de onze ou treize ans. On pourrait aussi bien rapprocher cette cérémonie de la fête que célébraient les Romains lorsque leurs enfants prenaient la robe prétexte^ vers l'âge de quinze ans. La prétexte donnait aux jeunes Romains certains droits politiques que ne connaissent les Cambodgiens d'aucun âge.
De nos jours, les Khmers rasent les cheveux aux enfants dans le premier mois de leur naissance, en choisissant un jour et un moment' propices. On fait^ à cette occasion, une petite fête d'intérieur à laquelle on convie quelques bonzes, qui récitent des prières et donnent leur bénédiction. Celte première cérémonie porte le nom de cat-sac-prey (la coupe des cheveux sauvages). On donne alors à l'enfant son premier nom. A partir de ce moment, les cheveux sont rasés une fois le mois^ afin sans doute d'en fortifier la racine. A deux ou trois ans, on laisse pousser sur le sommet de la tête un toupet de forme circulaire ; et lorsque les cheveux ont atteint, à cet endroit, une certaine longueur, on les torlille, on les noue et on les arrête au moyen d'une grande épingle en or, en argent ou en cuivre, suivant le rang et le degré de fortune des parents. L'autre partie de la tête est rasée tous les mois régulièrement, et c'est dans la coupe de ce petit toupet que consiste la cérémonie dont nous allons parler.
Suivant la tradition cambodgienne, c'est Siva qui institua le sacrement du Kesanta, dont il fit profiter d'abord son petit-fils, l'enfant de Ganesa. C'est le dieu lui-même qui coupa la chevelure au néophyte, alors âgé de onze ans, sur le Phnom-Reylas (Keylasa) *, la montagne sacrée où se trouve la céleste demeure du dieu Siva.
Le mont Keyiasa est un des plus hauts pics de THimalaya.
Selon les Rhmers, le Keylasa s'élève au milieu d'une île renommée à cause de son climat tempéré et de sa riche végétation. Mais c'est uniquement la résidence des anges et les hommes ne peuvent débarquer, ni approcher de ces parages privilégiés, car l'eau de la mer est là d'une densité telle que les corps les plus légers ne peuvent y flotter.
Chez les Khmers, la tonte du toupet peut être faite dans la onzième, treizième et môme quinzième année indifféremment. On ne pourrait y procéder dans le cours des deux années intermédiaires, représentées par des nombres pairs considérés dans le pays comme malheureux. Pour la même raison, le jour doit être impair aussi. Ce sont d'ailleurs les astrologues qui déterminent l'époque et le moment oîi la cérémonie doit être célébrée. C'est ordinairement dans le mois de mai.
Pour les princes, la fête commence dans le palais par des prières qui durent trois jours. Les chefs de bonzeries sont là avec leur clergé, ainsi que les principaux fonctionnaires de la capitale et l'enfant auquel on doit pratiquer le cat-sac.
Pendant ce temps, on élève dans la cour d'honneur du palais une montagne factice représentant le Keylasa. La charpente de ce monument est en bois supportant un treillis serré de bambous, recouvert de papier peint, le tout figurant les sinuosités, les escarpements d'une montagne. Pour compléter l'analogie, on pique çà et là dans le carton des pieds d'herbe et des arbustes frais pour simuler la végétation. Deux sentiers mènent au sommet; l'un fait face à l'Orient et l'autre à l'Occident. C'est ce dernier qui est la voie sacrée réservée au roi officiant ici au lieu et place du dieu Siva.
Autour du Keylasa sont dressés des autels portant des offrandes destinées aux anges, à Yisvacarma, aux Buddhas passés et avenir.
Au haut de la montagne, on ménage une estrade de plusieurs mètres de superficie, au centre de laquelle est une sorte de petit pavillon formé d'un cadre garni de toile, supporté par quatre montants, et fermé au moyen de rideaux qu'on ouvre ou qu'on lève au moment du rite de l'eau. Là se trouve, supporté sur un échafaudage en bois, un énorme bassin en cuivre rempli d'eau et muni, à la partie inférieure, d'un bout de tuyau avec robinet et pomme d'arrosoir. Au moment voulu, il n'y a qu'à tourner le robinet pour avoir une pluie d'eau lustrale couvrant le néophyte et la plate-forme de la cime du Keylasa.
Un cordon de coton bénit entoure ce pavillon; c'est une barrière àa-
crée destinée à empêcher les mauvais génies de venir troubler la cérémonie qui doit avoir lieu à cet endroit.
Les cours, les avenues du palais, sont garais de mâts à clochetons, de banderoles, de flammes déployées et de pavillons. Des ifs en grand nombre sont disposés pour l'illumination de la nuit.
Mais c'est dans la salle du trône, magnifiquement décorée pour la circonstance, qu'alleu la partie essentielle de la fête. Presque au fond, dans l'axe longitudinal, apparaît, tout reluisant de dorures et de verroteries^ le trône des rois Kmers, surmonté d'un parasol blanc à sept étages, symbole de la royauté indépendante. Au pied du trône est un lit de repos en bois sculpté et doré, garni d'un épais matelas et d'un oreiller, ou accoudoir triangulaire. Tout cela est recouvert de belle soie ti^ssée dans le royaume.
Sur la droite, un peu en avant du trône, est étalé un grand tapis sur lequel on remarque un coussin méplat destiné à servir de siège au néophyte. En face de ce siège s'élève le mont Meru, représenté par un tronc de bananier habillé de superbe soie et portant à son sommet une énorme bague enrichie de diamants. Autour de la montagne sainte sont rangés des plateaux en or repoussé remplis de fruits et d'objets symboliques. Là, nous remarquons, empilés les uns sur les autres, une douzaine de chandeliers en cuivre doré et de forme bizarre : leur pied est tourné, et, au lieu d'embouchoir, ils sont terminés par une plaque elliptique sur laquelle on colle des bougies en cire molle. Sur les faces plates de ces flambeaux sont gravées les figures reconnaissables de Vichnou, de Siva, de Ravana, du Naga Nous verrous bientôt à quoi servent ces chandeliers.
Entre le jeune prince et le Meru, on distingue une gargoulette en Samret^ remplie d'eau bénite que l'on réserve pour un premier lavage après le coup de rasoir. A côté, sont deux conques marines d'une blancheur immaculée, bordées d'un filet d'or, servant, de burettes pour répandre l'eau lustrale. Le nouveau nom de l'enfant, écrit sur une bande de papier roulée dans une pelure d'or, est contenu dans un étui renfermé lui-même dans un sachet en soie.
Les ciseaux pour couper la chevelure sont en acier incrusté de fils d'argent figurant des arabesques ; ils sont déposés sur un grand plat en vermeil, à côté de trois anneaux en or passés dans un grand cercle fait nécessairement avec de l'herbe toute fraîche. C'est dans ces anneaux que Ton passe les mailles du toupet avant de les couper. Quatre petits
rasoirs, assez semblables à ceux dont se servent les Chinois, complètent les ustensiles nécessaires à Topération. L'un de ces ciseaux a un manche en or, l'autre est en cuivre, le troisième en corne de rhinocéros et, enfin, le quatrième est en cristal.
Un linge blanc est là disposé pour recevoir la chevelure. On met à portée du jeune prince du thé chaud, un crachoir en or, des chiques masticatoires de bétel, du tabac et une foule d'autres choses à l'usage des indigènes. Une dame d'honneur manœuvre un grand chasse-mouches^ de manière à couvrir d'air frais le héros de la fête, qui aurait bien chaud, sans cela, dans les habits de gala dont il est affublé pour la circonstance.
De toutes jeunes filles, en costume ancien et fort riche, représentent les anges qui assistèrent, sur le Keylasa, à la tonte du toupet du fils de Ganésa.
A gauche, sous un dais superbe, un autel est dressé sur lequel nous voyons les idoles de Yichnou, de Siva, du Buddha et d'une antre divinité ventrue, que l'on désigne sous le nom de Prea-Cachai et dont nous aurons à parler autre part. A côté de ces divinités, sont les attributs du souverain : la couronne, l'épée antique, le sceau royal et un étui en or renfermant le nom qui fut donné au roi le jour de son couronnement.
Ce dais est éclairé par un grand nombre de bougies alternant avec des bâtonnets odorants allumés. Près de là sont les bakus, ou brahmes, les gardiens naturels des reliques que nous venons d'énumérer; ils accompagnent le roi dans toutes les phases de la cérémonie, jouant de quelques instruments très anciens, correspondant, pensons-nous, aux instruments de musique des brahmes indous. Citons parmi ces instruments^ un petit tambour de main ayant une tige en bois d'une vingtaine de centimètres de longueur fixée normalement à la caisse. Au bout de ce levier, on attache une ficelle à laquelle pend une boule en pierre, qui tape tantôt sur une peau et tantôt sur l'autre, suivant le mouvement que l'on imprime au tambour avec la main. Un autre de ces instruments est formé d'une conque marine, appelée sangou dans l'Inde et dont se servent les vichnouvistes. Enfin, des castagnettes en bronze très en usage aussi chez les Brahmes indous. Un des bakus porte sur un grand plateau en or la longue robe de cérémonie du roi; un autre lient un fanal portant un feu sacré auquel on allume les cierges de la salle.
Les bonzes^ eux, le talapoin à la main, sont en prières sur une seule
file dans le milieu de la salle, assis sur des tapis appliqués directement sur le parquet.
Les membres de la famille royale se tiennent dans la travée de droite. Les mandarins sont au fond accroupis sur des nattes, dans Tordre prescrit par les usages et dans Thumble posture qu'on les force à avoir en présence du roi .
Lorsque tout est ainsi disposé, et vers les huit heures du matin du troisième jour de fête, on amène le néophyte dans la salle du trône et on le fait asseoir à la place qui lui est assignée ; il porte une longue robe blanche pailletée d'or; il a au cou une sorte de plastron, brodé en lîls d'or, qui lui couvre le haut de la poitrine comme une sorte de grand haussecol; il est, en outre, couvert de colliers, de bracelets, de bagues et de longues chaînes en or passées en sautoir.
Un instant avant l'arrivée du roi, un des bakus s'approche de l'enfant, s'assied à son côté, lui dénoue le toupet qu'il divise en trois mèches à peu près égales et passe chacune d'elles dans un des trois grands anneaux dont nous avons parlé plus haut. On arrête ces anneaux par un nœud fait avec la chevelure, à un décimètre du crâne. A ce moment, les bonzes chantent les vertus et les mérites du Buddha; et, à chaque stance de cette longue litanie, on les entend prononcer ces mots : « Nous vous en souhaitons autant^ mon enfant, » Nous remarquons, parmi les exhortations adressées par ces prêtres fainéants au néophyte, un encouragement au travail que nous signalons avec plaisir, mais aussi comme une rareté dans la bouche d'un professeur cambodgien.
Enfin, les instruments des bakus annoncent l'arrivée du maître. A ce signal, la musique cambodgienne, restée muette jusque-là, joue son plus bel air et le roi s'avance dans la salle vêtu à la cambodgienne et fort richement. Il va s'asseoir sur le tapis en face de l'enfant et il se met aussitôt à lui couper les cheveux, qu'un baku recueille dans un linge blanc. Les musiques jouent un air spécial et l'on entend les bonzes s'exprimer ainsi : « Au nom du Buddha, nous vous bénissons, mon enfant, et nous vous souhaitons une partie de la puissance dont est armé notre divin maître, ainsi que ses qualités et ses vertus... »
Lés cheveux une fois coupés, un perruquier, qui s'est préalablement lavé les mains dans une eau purificatoire, les rase et essuie ensuite la partie rasée avec un bouchon de coton trempé dans l'eau lustrale.
Cela fait, l'enfant rentre escorté dans le palais où il va prendre un costume plus simple en vue du rite de l'eau. Il revient bientôt et il gravit.
h la suite du roi, Tescalier occidental du Keylasa. Les bakus les accompagnent avec leur musique et montent par le sentier opposé pour présider seuls h cette dernière cérémonie d'un caractère purement brahmanique.
Dès en arrivant sur la plate-forme, le roi ouvre lui-même le robinet du réservoir et une pluie fine environne aussitôt le néophyte. Sa Majesté lui verse, en outre, sur la tête une eau lustrale spéciale rapportée parles bakus de la salle du trône. Ensuite, le roi place sur la tête du prince une couronne de coton, préalablement bénie, et ayant la propriété d'écarter les mauvais esprits; cette couronne doit être portée trois jours rigoureusement.
Au bas du mont, un groupe d'enfants, vêtus de beaux habits, essuient les pieds du régénéré, qui rentre ensuite dans le palais où on Tessuie complètement pour lui rendre son beau costume d'apparat.
Pendant que les ablutions s'accomplissent sur le Keylasa, les bonzes ayant terminé leur rôle dans la cérémonie, ont quitté la salle du trône emportant dans leur bonzerie chacun une pièce de soie offerte, au nom du roi, par les dames de la cour et qui vaut environ cent francs.
Bientôt, le néophyte est ramené dans la salle du trône; le roi lui oint le front avec une huile parfumée, sorte de consécration en usage chez tous, les peuples anciens. Un lettré prononce à haute voix le nouveau nom donné au prince et que l'on a écrit sur une feuille d'or.
Enfin, les bakus allument les bougies collées sur les chandeliers de forme elliptique dont nous avons parlé; ils les passent à douze mandarins qui font dix-neuf fois le tour du néophyte en lui présentant toujours le côté droit et en inclinant la lumière de son côté. C'est une manière de salutation respectueuse appelée dans l'Inde pradakshina.
Les Khmers prétendent que chaque tour est un hommage rendu à chacune des âmes du Jiéophyte, qui est censé en avoir, d'après ce compte, dix-neuf. Cette supposition n'est ni nouvelle, ni particulière à ce peuple-là, car on sait que les peuples de l'Occident, et certains philosophes du moyen âge, distinguèrent plusieurs espèces d'âmes, trois ou cinq, chacune ayant un siège et des destinées à part. L'une d'elles seulement était immortelle. Les Indous, eux aussi, croient à l'existence de plusieurs âmes dans le même corps. L'âme vitale réside, selon eux, au nombril et Tâme suprême dans la poitrine.
On fait, enfin, avaler à l'enfant quelques cuillerées d'eau de coco et de riz, et la cérémonie finit par cette communion, durant laquelle les
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bakus débitent rapidement des prières dans un langage qu'ils ne comprennent pas et qui doit êlrele sanscrit.
Tous les ans, à la pleine lune d'octobre, juste au moment oii l'inondation, après avoir atteint son niveau le plus haut, commence à baisser^ on fait à Phnom-Penh une fête nautique vraiment curieuse et qui est connue aujourd'hui sous le nom insignifiant de loi-prea-tip (la fête des jeux flottants) à cause des promenades aux flambeaux que Ton faitlanuit et la grande quantité d'objets flottants et éclairés qu'on livre à cette époque au courant du fleuve.
Les habitants ne savent rien sur l'origine et la signification de cette fête intéressante présidée uniquement par des bakus, ce qui suffit à lui assurer un caractère brahmanique. D'ailleurs, la seule invocation qui soit faite dans cette circonstance, et dont le roi lui-même se fait l'organe, s*adresse au Prea-ham-Sremot (le dieu des mers), c'est-à-dire Varuna, une notabilité des cieux brahmaniques, auquel on demande de vouloir bien contenir le Mëcong dans ses débordements et faire qu'il ne soit pour le pays qu'un sujet de fécondité et de richesses.
La fête a lieu dans la capitale h l'endroit appelé /^a* quatre bras. Les dispositions, pour la célébration de cette solennilé, sont prises sur la rive droite du fleuve, en face du palais et du débarcardère royal. Là^ à trente ou quarante mètres de la berge, sur un ras énorme de bambous^ on élève un vaste hangar, à toiture très inchnée et couverte de tentures blanches et rouges. Deux passerelles conduisent à ce pavillon flottant ; l'une d'eUes est exclusivement réservée au personnel féminin de la cour, et porte de chaque côté de hauts garde-fous, sortes de paravents destinés à préserver ces dames de la curiosité ou de l'indiscrétion des assistants. La place du roi et de sa famille est sur ce radeau, ou kiosque flottant, orné à l'intérieur et ouvert seulement du côté du large.
Deux superbes pirogues, amarrées bord abord, surmontées chacune d'une sorte de dais fort élégant, sont accostées au radeau royal. C'est là que le roi se place pour faire ses invocations et distribuer les récompenses aux vainqueurs des courses. Les reines, elles-mêmes, y vont à leur tour et pour le même motif.
Une longue barque, abritée par des tentes bien tirées, et richement parée, fait suite au radeau. Sa Majesté s'y tient le plus souvent et y reçoit les Européens qui désirent voir les régates. Les grands mandarins s'approchent avec leurs pirogues de la barque du roi et engagent avec lui des entretiens familiers, dégagés alors de toute étiquette.
Les petits avisos de la flottille du roi sont mouillés sur des corps morts placés un peu au large et suivant une ligne parallèle à la berge. Leur coque et leur mâture sont frais peintes; ils .sont pavoises et mettent au vent leurs grandes enseignes, ainsi que leurs longues flammes, dont l'extrémité retombe parfois jusqu'à la surface des eaux où le courant les surprend et les entraîne jusqu'à l'arrière du navire.
On remarque sur une grande barque mouillée au milieu du fleuve, la charpente ou la carcasse d'un feu d'artilice.
Entre la ligne des navires et le pavillon royal, on mouille deux petites pirogues en travers du fleuve et à trente ou quarante mètres l'une de l'autre ; elles servent de limite d'arrivée aux barques qui courent, et c'est à leur bord qu'on bat le tam-tam pour célébrer le triomphe des vainqueurs.
On voit partout le long de la rive des pirogues et des barques, moins belles assurément que les embarcations royales, mais qui sont très suffisamment ornées par les toilettes des spectatrices embarquées en grand nombre à leur bord.
Les pirogues et autres barques de courses se tiennent coflées au rivage^ attendant le signal de la lutte. Ces embarcations sont remarquables de formes extérieures et d'ornementation. Les unes sont couvertes de jolis dessins et de sculptures dorées, d'autres sont plus sobrement ornées, et toutes portent de chaque bord, à l'avant, un œil entouré d'un feuillage d'or. 11 y en a dont la proue est sculptée et représente des animaux fabuleux. Les plus longues de ces pirogues mesurent de quarante-cinq à cinquante mètres; elles sont le plus souvent taillées dans un seul tronc d'arbre et comportent une quarantaine d'hommes d'équipage*.
Au moment des courses, toute la population de la capitale afflue et se presse sur le rivage ou dans des barques. La masse énorme de spectateurs disséminés aux abords du Mëcong, la richesse et la variété des costumes reluisant au soleil, la beauté naturelle du paysage, la vaste étendue d'eau qui se développe aux regards, les milliers de barques peintes, dorées et pavoisées, qui se croisent dans tous les sens sur celte petite mer intérieure, l'aspect relalivement majestueux des vapeurs de la flottille royale, immobiles à leur mouillage, tout cela fait de ce lieu, au moment des fêtes, un tableau des plus saisissants.
Cette solennité dure trois jours et trois nuits. Les matinées seules sont
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des moments de répit. Les courses, où plutôt les promenades des barques, commencent d'ordinaire après midi et se prolongent jusqu'à la nuit; elles débutent par les pirogues du plus faible échantillon et se continueat jusqu'à épuisement des embarcations de ce genre que l'on manœuvre à la paj;a!e et avec une adresse peu commune. Elles partent d'abord deux à deux d'un point situé en aval du grand radeau et passent, à petite vitesse, à le ranger. Les hommes de l'équipage, en pagne seulement, le torse nu, nagent le corps un peu incliné sur leurs rames en passant devant la barque royale : c'est là une marque de respect dû à Sa Majesté. Ils relèvent et abaissent leurs pagaïes en mesure et répondent en cœur, et par une sorte de cri sauvage, aux couplets grivois d'un matelot se tenant debout au miheu d'eux, et dont le rôle est d'exciter l'ardeur des camarades et d'amuser la foule. Voici un échantillon de leurs chants le plus souvent improvisés :
« Les merles noirs se sont tous envolés; nous restons seuls! Comme l'homme plongé dans un profond sommeil, faisons silence, afin de ne pas troubler le sommeil du roi. »
« Le tonnerre gronde fort Dans le beau temps de Chauféa-Ben, on
avait dix filles pour un sol et cinq veuves pour une noix d'arec pourrie. »
« Une fille qui passe au bord du rivage avec une écharpe rouge me met en gaieté ; dès qu'elle a disparu, je redeviens triste. »
« J'ai le corps difforme, les cheveux crépus, les traits du visage bien laids, et cependant, j'ai cinq femmes autpur de moi qui m'aiment à en perdre la tête »
C'est en chantant ces jolies choses que les bateliers défilent devant le roi, les princesses et toutes les dames de la cour, qui rient à faire éclater la ceinture de leur langouti.
Les pirogues s'élèvent lentement, deux par deux, jusqu'à un mille environ en amont du J)ut, auquel elles font face ensuite. Elles ne sont lancées à toute vitesse que lorsque leur avant se trouve placé sur une même ligne perpendiculaire au lit du fleuve. Elles descendent le courant avec une vitesse que n'atteignent pas les vapeurs ordinaires et sont bientôt arrivées à la hauteur des deux petites pirogues qui limitent le champ des courses, et à bord desquelles on bat le tam-tam de manière à indiquer clairement, pour les habitués, quelle est celle des deux qui est arrivée, la prenâière. Un secrétaire prend note du résultat et les régates continuent parle départ de deux autres pirogues, et ainsi de suite jusqu'aux deux dernières.
Viennent ensuite les grandes barques nagées à l'aviron. Ces embarcations sont moins effilées et moins belles assurément que les première^ mais elles ont bien pourtant leur cachet : leurs extrémités, relevées suivant des courbes gracieuses, sont parées de sculptures dorées représen* tant des monstres marins menaçants ou des animaux fantastiques. A Tarrière, flotte le pavillon national, encadré dans les insignes du mandarinat, se composant de fanions triangulaires en étoffe rouge et de plumets faits avec des queues de paon. Tous les hommes d'un même équipage sont costumés d'une manière uniforme; ici, ils se tiennent debout pour nager, la face tournée vers l'avant.
Les marins des différentes races établies dans le pays participent à cette dernière course : les Kmers, les Malais, les Chams, les Annamites et quelquefois même les Chinois constituent l'armement de ces belles jonques. Les Annamites et les Malais passent pour être les plus habiles dans ce genre de nage; et cette gloire leur est due, en effet, car ils sont assez souvent vainqueurs dans ces luttes, bien que leurs barques ne soient pas toujours à comparer avec celles des Cambodgiens pour la finesse des formes et le poli des carènes.
On voit rarement des paris s'engager dans ces occasions. Cependant il arrive quelquefois que les mandarins, et le roi lui-même, engagent de fortes sommes dans les luttes des grandes barques entre elles.
A la fin de la journée, un peu avant la nuit, on tend un cordon en cuir entre les deux pirogues qui limitent le champ des coui'ses. Cela signifie que, pour ce jour-là du moins, la fête tire Jisa fin. A ce moment, on voit toutes les pirogues qui ont couru dans le jour, et dont le nombre dépasse la centaine souvent, aller prendre position à un demi mille environ en amont du but. Là, elles s'allignent du mieux qu'elles peuvent, sur plusieurs rangs, et se maintiennent ainsi, malgré le courant*, attendant le signal de courir toutes ensemble sur le but, avec toute vitesse possible. C'est un beau spectacle que de voir, à la tombée du jour, cette colonne de cent à cent cinquante barques, montées par plus de trois mille hommes, la pagaïe à la main, ardents à la lutte, forts, bien découplés, bruns comme les premières teintes de la nuit qui est proche, attendant avec impatience le moment de se lancer en avant. Le signal est donné par un brahme vêtu de vert, qui est assis sur l'avant d'une des pirogues. Ce prêtre tient un sabre dans chaque main, à l'aide desquels il doit rompre le cordon en cuir et, par ce coup de sabre, donner le signal du départ. Le baku désigné ce jour-là pour couper là barrière.
LE ItOVAUME DU CAMBODGE
est le seul qui puisse el qui use remplir col officii : ii s'y prend à Irais fois et semble craindre do preridr-e ririe r(:'solir(ron; Irois luis, il enlraîric
ilorircmcnl à sa suilela colonne enlrt-r-e jusqu'au fil mystérieux et chaque fuis il fait le sruiuliiirc de couper le cor-don r-edouttS mais il l'clfcvo Lruiiquemeilt ses armes sairs l'avoir alleiut. Aussitôt, il recule, entrai-
nant tout le groupe jusqu'au poiut de départ. Celte manœuvre est r^^^pétée trois fois ; ensuite, le Baku s'avance seul avec sa pirogue, s'approche très lentement du but, et, celte fois, s'armanl de courage, il lève résolument ces deux armes et coupe le fîl en deux endroits. Cela fait, il quitte la place au plus vite, comme un homme qui vient de commettre une mauvaise action.
A ce moment, la musique des Bakus se fait entendre, les pirogues s'ébranlent et se précipitent. Jamais on ne vit pareille furie : le bruit des rames manœuvrées à coups précipités, les cris sauvages des marins cambodgiens et malais, les applaudissements assourdissants de la foule, le bruit du choc des vagues soulevées dans tous les sens par d'innombrables pirogues en mouvement, le son des instruments en cuivre des musiciens manillais du roi, l'approche de la nuit dont le silence qu'elle apporte contraste si complètement avec cette scène animée et tumultueuse, tout cela est, pour des yeux et des cœurs européens, d'un effet étrange, féerique, émouvant!
Le fîl en cuir dont il vient d'être question est un objet sacré, auquel les laïques n'oseraient toucher sans craindre de s'exposer aux plus grands malhôurs. Le Brahme chargé de le couper d'un coup de sabre, dit préalablement une courte prière en langue sanscrite.
11 faut voir^ suivant nous, dans ce Brahme coupant le Hl^ un messager de Varuna, le dieu des eaux, chargé de rompre les barrières et d'ordonner au fleuve de se retirer.
Après cette charge navale effrénée, le chef de la secte des Bakus offre au roi de l'eau du fleuve contenue dans une conque marine ; Sa Majesté s*en frotte le visage, la tête et lapoitrine. Tous les membres de la famille royale en font autant après lui. Cette purification du corps par les eaux des fleuves sacrés est encore très en usage dans l'Inde. Au Cambodge, ce n'est plus qu'une réminiscence des temps anciens.
A la fin du jour, le roi, les princes, les mandarins, les gens du peuple, organisent dans des nacelles des lanternes immenses en papier repré-sentant des poissons, des éléphants, des 'monstres marins... La nuit venue, on allume ces lanternes, et ces barques s'en vont lentement, queue à queue, faire le tour des navires de la fiotlille; Cette procession une fois finie, ces embarcations naviguent à volonté séparées ou réunies par petits groupes. La rade est de temps à autre éclairée par l'éclat des pièces du feu d'artifice llottant.
De tous les quartiers de la ville, on lance sur le fleuve de petits
modèles de jonques à tourelles, taillés dans des troncs de bananier, ou façonnés en papier. On les charge d'offrandes et on le^^. illumine de manière à leur faire produire le plus d'effet possible. La plupart de ces joujoux flottants sombrent, ou chavirent, sous l'effort de la moindre brise, ou bien lorsqu'ils rencontrent quelque obstacle, quelquefois même lorsqu'ils s'abordent entre eux. II n'est pas rare aussi qu'ils donnent le spectacle toujours émouvant d'un incendie en pleine mer. Néanmoins, le nombre de ces miniatures de navire est si considérable, qu'il en reste encore à flot le lendemain matin.
Le roi et ses courtisans passent la nuit sur les lieux. Les navires, le radeau royal, les barques des mandarins, restent illuminés jusqu'au lendemain matin, et la nuit se passe en musique, en chants et en jeux de toutes sortes.
Dans presque toutes les fôtes officielles, l'usage veut que le roi fasse distribuer des monnaies à la foule; on donne aux mandarins, suivant leur rang, des sachets en belle soie remplis de petites pièces d'argent et d'or souvent fort anciennes.
Les bonzes, appelés quelquefois talapoins, du nom d'une espèce d'écran elliptique en paille, monté sur un axe comme un éventail, qu'ils portent à hauteur du visage lorsqu'ils prient ou qu'ils marchent dans la rue, sont les ministres de la religion du Buddha au Cambodge. Les Khmersles désignent sous le nom de Luc-Sang (seigneur prêtre). — Observons que Sang est la première syllabe du mot sanscrit Sanga, qui veut dire unis, joints par un lien commun.
On voit dans les bonzeries de tout jeunes gens portant l'habit jaune des bonzes : ce sont des postulants, appelés Nén, âgés de moins de vingt ans et de plus de sept ans. Après avoir obtenu l'autorisation des parents, ou simplement celle d'un chef religieux, s'ils sont orphelins, et avoir prouvé qu'ils savent par cœur quelques prières, ils sont reçus à la suite d'une ordination h peu près analogue à celle que l'on fait pour les bonzes. La durée de ce noviciat n'est ni limitée, ni de rigueur pour être ordonné prêtre.
L'âge minimum qu'il faut avoir pour être bonze est vingt ans; il faut, en outre, avoir la permission des parents, celle du roi, si l'on est un
serviteur de TKlat, et celle, enfin, du chef de rétablissement oiiTonesl employé. FI faut savoir lire et écrire, être capable de réciter un nombre déiini de prières, n'avoir aucune infirmité physique, sauf pourtant la cécité qui n'est pas un motif d'exclusion. X^w esclave peut prétendre tout aussi bien à la prêtrise, s'il est de bonne Qonduite, et s'il a le consentement de son maître ; il devient hbre pour toujours en revêlant l'habit religieux. Les hermaphrodites ne peuvent pas entrer dans les ordres.
La position sociale des parents, ou celle que les religieux ont occupée avant de se cloîtrer, ne leur crée aucune situation particulière : les princes, les mandarins, les hommes du peuple, sont absolument sur le même pied et soumis au même régime dans la bonzerie.
Les bonzes n'assignent aucune hmite à leurs vœux; ils promettent simplement au Buddha d'être ses ministres autant de temps qu'ils auront la vocation, qu'ils pourront suivre la règle et, enfin, porter l'habit sans le profaner. Ils se retirent, en réalité, lorsqu'ils le veulent, et certains ont la volonté bien arrêtée à l'avance de ne rester cloîtrés que quelques mois. Les chefs ne peuvent se démettre qu'avec l'approbation du roi et les simples bonzes obtiennent cette autorisation de leur chef direct. Ces autorisations sont toujours accordées. Les parents d'un religieux n'ont pas l'autorité voulue pour le faire rester dans le couvent malgré sa volonté.
Il n'est pas nécessaire d'avoir passé par les ordres pour exercer un emploi quelconque et être élevé au mandarinat; mais ceux qui aspirent à ces positions se font bonzes le plus souvent, au moins pour un an, afin de profiter de l'espèce de considération qui accompagne toute la vie celui qui a vécu dans une bonzerie avant d'entrer dans la vie pubhque.
Les hommes mariés peuvent se faire bonzes après avoir consulté leurs femmes ; l'opposition faite par l'une d'elles constituerait un empêchement.
Les bonzes mariés peuvent aller chez eux quelquefois, mais seulement dans le jour, à condition d'être accompagnés d'un ou deux de leurs confrères qui ne les quittent point de vue.
Le clergé du Cambodge se compose hiérarchiquement comme il suit :
Le Somdach-Prea-Sang-Créach, assimilé au roi; le Somdach-Prea- Soccon, assimilé à l'obbarach; viennent ensuite quatre autres grands
chefs assimilas aux niiiiislres, puis des sortes de rlmnoines constiliiant les chapitres des deux premiers et, enfin, le personnel des couvents ou bonzeries.
Ces dignitaires n'exercent aucune autorité en dehors du monastère dans lequel ils vivent ; les communau(('»s ne sont pas soumises h une direction commune ; elles s'administrent sc^parément, et si leurs membres se rendent quelquefois auprès des princes ecclésiastiques, c'est pour les consulter sur des points obscurs de la doctrine, ou simplement pour leur faire des visites de politesse.
Les couvents ont à leur tête un Mi-vat et un Cru-sot^ qui est une sorte de suppléant du premier. Le nombre des religieux n'est pas limité, ni non plus celui des novices.
Les deux chefs de la communauté maintiennent la discipline, ramènent dans la bonne voie les confrères disposés h s'écarter de la règle, répriment les peccadilles et, dans les cas graves, renvoient le prévenu devant un tribunal spécial, après toutefois l'avoir interdit et dépouillé de ses vêtements religieux. Ce tribunal se compose de quatre juges laïques délégués par les plus hautes autorités du royaume, le roi, l'objoréach, l'obbarach et la reine mère.
Le costume des bonzes est le môme pour tous, quel que soit leur rang et leur assimilation. 11 se compose d'un langouti porté tombant sur les pieds, d'une ceinture, d'une écharpe passée sur l'épaule gauche et ficelée sous l'aisselle droite et, enfin, d'une sorte de manteau, ou grande pièce d'étoffe carrée dans baquelle ils se drapent. Ces diverses parties du costume, teintes en jaune, sont en soie pour les chefs et en coton pour les autres moines. Les bonzes khmers ne vont pas, comme les puritains de Ceylan, chercherdes haillons dans les cimetières pour s'en composer des vêtements ; ils trouvent dans la charité publique de quoi pourvoir à leurs besoins à cet égard ^
Le prea-crap complète Taccoutrement d'un religieux : c'est une sorte d' appuie-mains en étoffe qu'ils déposent à terre devant eux lorsqu'ils prient et sur lequel ils s'inchnent dans les prostrations. On remarque sur ces prea-crap l'empreinte d'un pied ou d'une main brodée ou peinte en blanc ; c'est celle du pied ou de la main d'un proche parent, ou plutôt du professeur, toujours vénéré, qui le premier a appris à lire et à écrire au religieux. Cette coutume de porter sur
* Voir page C3,
soi Tompreinte des mains ou des pieds des personnes aimées et vénérées remonte à une haute antiquité : ce fut là présumablement l'origine du culte des idoles, des images et des pieds sacrés chez les Buddhistes.
On doit pouvoir distinguer le rang d'un bonze à la richesse de son talapoin, qui est d'autant plus orné de broderies en or que ce rang est élevé. C'est le roi qui délivre ces écrans de luxe que les dames de la cour confectionnent elles-mêmes ; ceux des simples religieux sont en feuilles de palmier et leur sont donnés par les parents au moment de Tordination. Les religieux tiennent le talapoin élevé à hauteur du visage lorsqu'ils prient, afin de n'avoir pas de distractions. C'est pour le môme motif que les Romains s'enveloppaient la figure pendant la prière.
Les parasols des deux plus grands chefs spirituels sont faits sur le modèle de celui du roi : l'étoffe est en soie jaune ; ils sont bordés d'une grande frange tombante et le bâton se termine par une couronne royale en bois doré.
La règle interdit aux bonzes les bijoux et ils ne s'en affublent jamais; si les fidèles leur en offrent, la règle veut qu'ils les acceptent^ mais ils les gardent dans leurs cellules à titre de souvenir et ils n'en font pas d'autre usage.
A minuit, ceux des bonzes qui ne sont pas encore couchés^ adorent le Buddha, font une courte prière, prosternés devant le petit autel de leur cellule, et s'allongent sur leur natte. Au point du jour, ils se lèvent, se lavent, font rapidement leur toilette, adorent le Buddha et, comme les Juifs le jour de la fùte expiatoire^ ils se réunissent deux à deux pour la confession. Us se placent, à cet effet, l'un devant l'autre, accroupis les coudes sur les genoux et les mains jointes à hauteur du visage. Le plus jeune commence à faire^ à voix assez haute, l'aveu de ses fautes, en même temps qu'il pose ses mains aplat sur le sol, qu'il baisse la tête et les yeux. Bientôt, on voit le confesseur prendre à son tour le rôle et la posture de pénitent et se confessera son confrère. Deux fois par mois, à la nouvelle et à la pleine lune, la confession est de rigueur et elle a lieu dans la pagode en. présence de tout le chapitre.
Dès le point du jour, les religieux d'une même bonzerie sortent pour aller quêter l'aumône ; ils marchent l'un derrière l'autre, leur chef en tête et ils parcourent ainsi les rues de la ville, leur sébile sous le bras, sans mot dire, implorant mentalement le Buddha de leur faire la grâce de n'écraser aucun être vivant sous leurs pas. Ils
s'arrêtent devant les portes où ils aperçoivent quelqu'un se tenant prêt à leur distribuer Taumône, consistant en riz cuit, eh poisson salé et en fruits. La mendicité est interdite aux bonzes l'après-midi; ils peuvent néanmoins alors demander h l'assistance publique de quoi satisfaire leurs menus besoins : le tabac, le bétel, l'arec, le 'thé, le sucre. Lorsqu'un bonze revient de la quête, il n'oublie jamais, en montant l'escalier de sa cellule, de remercier Sakya-Muni d'avoir bien voulu exciter la charité des fidèles.
Le meilleur repas des religieux a lieu à huit heures du matin dans la Sala commune ; ce repas est servi par les élèves de leur école et il ne se compose que de ce qui a été rapporté de la quête, ou des mets qu'on a pu offrir à domicile, car la règle défend de ne rien préparer dans la bonzeric en fait d'aliments et surtout de tuer, ou d'ordonner que l'on tue un animal quelconque pour le manger. Pourtant, les bonzes peuvent se nourrir de la chair des animaux préparés sans leur participation, sauf la chair de l'homme et la viande de l'éléphant, du rhinocéros, du cheval, du tigre, de l'ours, du chien et du serpent. Tous les fruits sont permis, après qu'on en a retiré les noyaux et les graines qui possèdent une vertu germinative. Les liqueurs fermentées et l'usage de l'opium sont formellement interdits. La première partie de la journée est occupée dans les classes, et un peu avant midi a lieu un deuxième repas très frugal. Ils ne peuvent rien manger le soir.
Les bonzes peuvent sortir deux par deux après midi. Ceux qui ne profitent pas de cette latitude font l'école aux enfants.
Les Rhuiers sont très formalistes ; aussi l'instruction dans les bonzeries est presque entièrement éducative, car il importe surtout de connaître les formes de langage usitées pour parler au roi, aux princes, aux mandarins et aux religieux, ainsi que l'attitude qu'il convient d'avoir en la présence de tous ces messieurs. Comme instruction, on n'apprend guère là qu'à bien parler et à écrire sa langue. Les novices reçoivent, en outre, une instruction religieuse peu étendue ; ils ne sont pas astreints à la confession, pas plus que les jeunes élèves, et ont dans les bonzeries des fonctions presque exclusivement domestiques.
A la nuit, les bonzes se confessent encore une fois, rentrent chez eux, adorent le Buddha un instant et se couchent.
Deux fois par mois, à la nouvelle et à la pleine lune * dans l'aprèsmidi, ou vers les huit heures du soir, la cloche du monastère, par une sonnerie spéciale, appelle les religieux dans la pagode. Ces jours-là,
Tun des bonzes fait la lecture des doux cent \ingt-sopt commandements du Buddlia et en commente quelques-uns.
Après la retraite du prasa, un très petit nombre de religieux se retirent dans les forêts pour y ^ivre de la vie ascétique. On désigne ceux-ci sous le nom de Smat, dont nous signalons la synonymie avec le Smarata des Indous et le Sarmana des Grecs.
Sakya-Muni recommandait, paralt-il, le travail à ses disciples ; aussi, avons-nous été bien étonné de trouver les bonzes khmers si flegmatiques. Pour justifier l'état d'inaction dans lequel ils osent vivre, ils prétendent qu'ils ne peuvent ni piocher la terre, ni hacher du bois, de crainte d'ôter la vie à quelque créature. Quelques-uns cependant sculptent des idoles et des ornements en bois pour les temples.
Les talapoins ne s'occupent pas de politique et ne supportent même pas qu'on leur en parle. C'est à peine s'ils s'entretiennent entre eux des événements qui sont de nature à intéresser la religion du pays, la sûreté des églises, des bonzeries et la tranquillité du clergé, si souvent troublée par les guerres, les invasions et les révolutions dont ce pauvre royaume a été tant de fois le théâtre.
De son côté^ le roi laisse les membres du clergé complètement tranquilles ; il ne leur demande aucun serment, aucun impôt et leur fait, au contraire, délivrer journellement des aumônes, se conformant ainsi à la prescription suivante du législateur Manou : « Un roi, même lorsqu'il meurt de besoin, ne doit pas recevoir de tribut d'un Brahmane versé dans la sainte écriture ; et qu'il ne souffre jamais que dans ses États un pareil reUgieux soit tourmenté par la faim. »
Les bonzes ne sont jamais mêlés non plus aux cancans du monde ; ils sont animés d'une grande mansuétude pour les malheureux, les infirmes, les aliénés et jusqu'aux animaux rôdeurs qui trouvent chez eux, sinon une bonne chère, du moins un asile et une protection.
Les plus instruits parmi ces religieux comprennent le pâli des livres sacrés, qu'ils tâchent d'enseigner à leurs confrères. Quelquefois, ils s'occupent de géographie, mais ils ne font pas grands progrès dans cette science. Enfin, les plus intelligents, ou les plus roués d'entre eux, exercent l'astrologie.
Tous les membres du clergé se rasent les sourcils, les cheveux, la barbe, deux fois par mois, h la nouvelle et à la pleine lune.
Au Cambodge, les bonzes sont doux, sobres, discrets, paisibles, timides et même sauvages, peu hospitaliers pour les étrangers qu'ils ne
connaissent pas, orgueilleux, fainéants, inintelligents et peu instruits. Ils se contentent des aumônes qu'on leur fait, restent pauvres et n'exploitent pas le pauvre peuple. Ils sont bien trop nombreux, et cela est regrettable dans un pays où les bras manquent pour la production. On sait qu'en Chine un empereur de la famille des Tangs, ayant reconnu qu'il y avait un trop grand nombre de couvents dans ses États, en fit brûler quelques-uns, disant que s'il y avait un homme qui ne labourât point, où une femme qui ne s'occupât pas, il fallait que quelqu'un souffrît le froid et la faim dans l'empire. Sans rien brûler, une mesure analogue serait bonne à prendre au Cambodge.
Les talapoins ne vont pas soigner les malades à domicile, mais ils donnent des consultations et des remèdes à ceux qui vont leur en demander.
Les pagodes et les bonzeries sont fréquentées par une catégorie de dévots vêtus de blanc, c'est-à-dire de deuil, qui vont journellement offrir leurs services aux bonzes, qui les emploient à toutes sortes de travaux de réparation, d'installation et surtout à approvisionner d^eau le monastère. Ces hommes dévoués se fixent quelquefois à la bonzerie ; ils observent, sans y être tenus, la plupart des maximes qui constituent la règle des religieux ; ils renoncent au monde, font pénitence et le vœu de ne plus quitter les habits de deuil. On les désigne sous le nom de Neacreacsa-sel-pram (les hommes qui observent cinq préceptes). Ces préceptes sont :
1** Ne tuer ni hommes ni bêtes ;
1^ Ne pas voler ;
3** Ne pas faire usage de boissons fortes ;
4° Ne pas rechercher les femmes ;
5** Ne pas calomnier.
L'engagement d'observer ces cinq commandements doit être renouvelé chaque semaine une fois.
11 y a également des sociétés de femmes non cloîtrées, mais qui s'établissent près des pagodes, dans de très petites cases séparées des bonzeries d'hommes. Ces sortes de dévotes doivent ne pas quitter les habits de deuil; on les appelle Do7i chi. Ce sont, le plus souvent, de vieilles filles ou des veuves qui ont renoncé à se remarier. Elles sont admises après avoir promis devant l'idole du Buddha d'observer les commandements suivants :
1** Ne pas tuer les bêtes ;
1^ Ne pas voler ;
3° Ne pas se marier ;
4^ Ne pas mentir ;
co Ne pas boire de liqueurs forles;
6° Ne pas manger après midi ;
7° Ne pas s'habiller comme les femmes du monde ;
8^ Ne pas chanter des chansons.
L'engagement d'observer ces commandements doit être renouvelé tous les huit jours.
Les bonzesses occupent une position bien secondaire dans lesbonzcries; les novices eux-mêmes leur donnent des ordres; elles achètent et préparent la nourriture des religieux lorsque l'aumône a été insuffisante; elles balaient, arrachent les mauvaises herbes et entretiennent^ en un mot, la propreté autour des pagodes. Ce sont elles qui réparent les habits des moines.
La cérémonie d'ordination des bonzes est assez remarquable pour qu'on 'en dise un mot ici.
L'ordinant est de droit le bonze le plus élevé en grade de l'endroit ; il doit être âgé d'au moins cinquante ans. S'il est empêché, il délègue ses pouvoirs à un confrère. Il faut la présence de vingt bonzes au moins dans toute cérémonie d'ordination.
Le jour de la cérémonie venu, l'ordinand se fait raser la tête complètement et s'habille tout de blanc. Il monte ensuitq sur un cheval et on le conduit processionnellement à la pagode entre deux files d'individus portant des cierges allumés. Une musique précède le cortège que suivent les parents et les amis du postulant.
Dans la pagode, l'autel de l'idole est paré de fleurs et garni de cierges allumés; des tapis, des nattes fines et fraîches couvrent le parquet ; les cadeaux que Ferdinand fait aux futurs confrères sont étalés dans le temple. Ce sont généralement des plats et des bols en cuivre, des théières, des talapoins, des parasols en papier peint, des gâteaux, des fruits, de l'arec, du bétel... Si l'ordinand n'est pas riche, il peut mettre plus de mesure dans ses libéralités et même ne rien donner du tout.
Dès son entrée dans le temple, le postulant se dirige vers le chef du clergé; il pose à terre devant lui les divers effets constituant le costume d'un moine; il se prosterne ensuite et salue trois fois, les mains réunies en coupe et portées à hauteur du front. Le chef prend les habits et les place sur les bras du postulant. Cela fait, ils se relèvent tous les deux et
ja:
le postulant adresse la parole à Tofficiant en ces termes : « Je vous ai choisi pour mon ordinant et mon guide spirituel, afin que vous me réprimandiez chaque fois que je m'écarterai de la voie tracée par le Buddha à ses ministres sur cette terre. »
L'officiant fait dans ces occasions un court discours pour recommander d'observer la discipline, l'humilité, la modestie, et dans lequel il ne manque pas de rappeler que le corps humain est sujet aux faiblesses, aux infirmités et est condamné finalement à une destruction complète.
Après le sermon, le prédicateur passe l'écharpe jaune au postulant et il lui ordonne d'aller compléter sa toilette à l'écart; il revient un instant après costumé en bonze des pieds à la tête et il va de nouveau saluer trois fois Tordinant, qui lui donne lecture des dix commandements essentiels qu'il devra désormais observer :
1** Ne tuer ni hommes, ni botes, ni rien de ce qui a vie ;
2o Ne pas voler ;
3° Ne pas se marier étant religieux ;
4^ Ne pas mentir ;
oo Ne pas s'enivrer;
6* Ne rien manger après midi ;
7® Ne pas chanter, ni danser;
8® Ne pas s'habiller avec luxe ;
9° Ne s'asseoir, ni se coucher dans un endroit trop élevé ;
10° N'avoir ni or, ni argent.
L'ordinant passe alors la parole à son second, qui adresse au postulant les questions suivantes : Avez-vous vingt ans? — Avez-vous une marmite pour quêter le riz ? — Votre costume de bonze est-il complet? — Ltes-vous atteint de la lèpre? — Avez-vous des plaies, des abcès sur le corps ? — Avez-vous des dartres ? — Êtes-vous sujet aux hémorroïdes? — Étes-vous épileptique? — Êtes-vous esclave? — Êtes-vous du. sexe masculin? — Avez-vous des dettes? — Devez-vous un service quelconque à l'État? — Avez-vous le consentement de vos parents? — Êtes-vous simplement un homme et point un dragon (démon) transformé ?...
Parmi les recommandations qui sont faites ensuite au postulant, nous observons qu'on lui défend de préparer et d'administrer des potions abortives.
Le Mi-Yat, ou chef de pagode, inscrit sur un registre le nom du nouveau confrère avec la date de l'ordination.
La cérémonie finit par la lecture dos doux cent vingt-sept commandements du Buddha, doni voici les plus remarquables :
Vous ne toucherez point les femmes, pas même leurs mains, ni leurs cheveux ;
Ne flattez point les femmes et ne servez point d'intermédiaire entre elles et les laïques, même pour le cas de mariage ;
Ne prenez aucun repos à l'ombre d'un arbre où se trouveraient des femmes;
Dans un tête-à-tête forcé avec une femme, ne prononcez jamais plus de cinq à six mots;
Ne faites pas le même chemin qu'une religieuse, si c'est dans un lieu isolé, à moins que cet endroit soit dangereux et que ce soit pour la protéger ;
Vous ne mendierez des vêtements que lorsque vous aurez perdu les viMres dans un naufrage, un incendie, ou, enfin, s'ils ont été volés ;
Vous ne devez mettre un habit neuf qu'après que vous l'aurez préalablement consacré par les prières d'usage ;
Couvrez-vous bien le corps avec votre costume, même lorsque vous êtes seul dans la forêt ;
Ne médisez point de Vos confrères ;
Si vous apprenez qu'un de vos confrères se conduit mal, tâchez de le ramener à Tobservance plus rigoureuse des commandements. S'il n'écoute pas vos observations, attirez-le dans la pagode et donnez-lui des conseils devant l'idole du Buddha. Lorsque vous lui aurez fait trois fois la leçon de cette manière, vous ne devez pas insister davantage et vous pouvez le laisser tranquille ;
Lorsque vous aurez donné quoi que ce soit h un de vos confrères, vous ne devez plus le lui réclamer, même si vous cessez d'être amis;
Ne dites pas à un laïque qu'il est h votre connaissance qu'un de vos confrères a commis une mauvaise action ;
Vous ne devez rien cacher à vos confrères, ni mentir aux laïques;
Enseignez vos confrères plus ignorants que vous; poussez-les à travailler et h se bien conduire ;
N'ayez sur vous ni or, ni argent; n'achetez rien vous-mêmes et ne faites aucun commerce ;
Vous ne devez rien donner aux étrangers;
Ne désignez personne du doigt;
Ne vous asseyez pas sur une chaise rembourrée ;
Ne riez jamais aux éclats ; ne parlez point fort et ne faites aucun geste en parlant;
Ne balancez pas le corps en marchant;
Ne laissez pas trop remplir votre soupière lorsque vous allez quêter le riz de chaque jour ;
Lorsque vous avez du riz dans votre bouche, vous uc devez point parler ;
Ne faites aucun bruit avec la bouche en mâchant les aliments et ne léchez pfis vos doigts ;
N'allez jamais assister au départ d'une armée ;
Si vous tombez au milieu d'une armée, vous ne devez pas y rester plus de trois jours, à moins qu'il n'y ait dans ses rangs un de vos parents blessé ou malade ;
Ne prêchez point devant un laïque qui.aurait à la main une arme, une canne, ou même simplement un parapluie.
Quelques voyageurs ont été frappés des nombreux rapports qui exiTstent entre le rituel du culte catholique et celui des buddhistes en général, ainsi que de l'analogie des règles monastiques suivies parles adeptes des deux religions. Voici les points de contact qu'il nous a été donné d'apercevoir nous-même sans rechercher les occasions de faire des rapprochements de cette nature :
La psalmodie. — Les exorcismes. — La bénédiction donnée en répandant l'eau lustrale sur les dévots. — Le chapelet^ — Le culte des saints. — Les processions autour du temple. — L'eau bénite. — La cloche pour annoncer les offices et réunir les religieux. — Les instructions religieuses et la prédication. — Les couvents d'hommes et de femmes. — L'habitation en cellules séparées. — La confession des religieux. — Le célibat ecclésiastique — Les retraites spirituelles. — La mendicité. — L'abstention de viandes et de liqueurs fortes. — La défense de toucher à l'argent. — Le rasage de la tête. — Le devoir de professer, qui était de rigueur dans nos couvelits d'autrefois*.
Les religieux, comme nous venons de le voir, ne sont pas en position
* Le chapelet des bonzes cambocigiens est foi me de cent dix petits grains, divisés en séries de dix par de plus gros grains sur lesquels on s'arrête pour dire des prières particu • lières. Les grains sont en plomb on en cendres de bûcher agglutinées avec de la laque et réunies en petites sphères que Ton enfile comme les grains de nos chapelets.
* Aujourd'hui, on n'apprend guère qu*à lire et écrire dans les bonzeries. Autrefois, on y enseignait les lettres, les sciences et surtout les arts, comme en témoignent les chcfs-d*œuvre laissés par les anciens Khmers.
de faire les frais de consfrucfion des Vais (pagodes) qu'ils desservent. C'est le roi, les princes, les mandarins, les gens fortunés, qui donnent l'argent et les matériaux nécessaires à l'édification et aux réparations des temples et des bonzeries. Les fidèles moins aisés, et qui ont cependant le désir d'accomplir une œuvre semblable, fournissent la main d'œuvre 'et se cotisent pour réunir les ressources financières voulues.
A la porte d'entrée de presque tous les anciens temples kbmers, on trouve une pierre portant une dédicace, qui se termine par l'énuméralion des objets et revenus dont les bienfaiteurs ont doté les desservants.
Lorsque la construction d'une pagode est chose décidée, on choisit un terrain propre à son établissement. Ensuite, on taille dans un bloc de granit une borne en forme de cône, que l'on peint de diverses couleurs et cette borne sacrée porte le nom de Sema. On place le Sema sur un palanquin, ainsi qu'une gueuse de dix ligatures (environ huit francs) et Ton s'en va au palais du roi faire la demande de l'emplacement. Dans les provinces, on s'adresse au gouverneur. Nous indiquerons par la suite la destination de la pierre façonnée; quant aux dix ligatures, elles sont le prix invariable d'un terrain quelconque destiné au service religieux. Les demandes de cette nature sont toujours accordées gratis^ et l'argent est abandonné aux pétitionnaires qui remploient au mieux de leur œuvre.
Le terrain une fois obtenu, on dresse un autel à l'endroit on l'on veut bâtir la pagode, et l'on consacre ce lieu au culte par trois jours de prières.
Les devins interviennent pour indiquer le jour et le moment favorables H la pose de la première pierre d'une pagode. Les bonzes restent étrangers à ces sortes de consultations, tout à fait en désaccord avec leur règle, mais ils admettent très bien au fond du cœur qu'on aille prendre les ordres des astrologues, et que surtout on en tienne compte, car si le moment était mal choisi, on aurait à redouter des accidents pour les ouvriers, un manque de fonds pour l'achèvement des travaux...
A vol d'oiseau, le plan d'ensemble des pagodes modernes, avec leurs dépendances, a quelque analogie avec les dispositions adoptées par les anciens Khmers. Le Vff/ s'élève sur une ou trois terrasses basses, rectangulaires, superposées et en reirait les unes sur les autres^ établies au milieu d'un parc planté de gros arbres et surtout de banians (ficus religiosa).
On ne saurait à quel genre d'architecture rattacher les pagodes mo-'
dernes : c'est un mélange de genres indous et chinois complétés par des détails et une ornementalion particulière au pays. Mais que nous sommes éloignés, hélas! de l'époque où brillaient si supérieurement les savants architectes, les grands artistes et les ouvriers habiles qui ont produit Angcor-Vat! A cette heure, c'est à peine si on rencontre çà et là, dans les grands centres, des temples en maçonnerie d'assez mauvais goût et de style uniforme. Partout ailleurs, on fait à l'idole de Sakya- Muni des abris misérables en bois^ ou en feuillage, qui la préservent à peine des intempéries des saisons*.
La laçade principale de ces pagodes est tournée vers l'Est. On trouvera dans le pays même des exceptions à cette loi^ mais qui sont presque toujours justifiées : Ainsi, par exemple, la grande pagode moderne bâtie sur l'un des sommets de la colline de Oudong a sa porte d'entrée ouverte vers le nord-nord-ouest, faisant vis-à-vis à une tour isolée renfermant des reliques du Buddha. La pagode, dans ce cas, n'est qu'une annexe du monument et il est de règle qu'elle doit lui faire face. — Un autre exemple de dérogation plus remarqué, c'est celui du superbe temple d' Angcor-Vat, dont la façade d'honneur est carrément tournée du côté de l'ouest. On n'a donné encore aucune raison bien décisive pour expliquer une orientation aussi insolite.
La pagode cambodgienne moderne figure un grand hangar^ composé de fermes à arbalétriers extrêmement penchés pour le toit supérieur^ formaint la nef centrale, et peu inclinés pour les bas-côtés, dont les couvertures moins élevées que la première, laissent entre elles et celle-ci un certain espace par où l'air peut circuler, disposition excellente dans les pays chauds. Le comble est soutenu à Tintérieur par deux rangées de colonnes, et il s'appuie tout autour sur quatre murailles percées de fenêtres carrées comme les sabords d'un navire. Les colonnes, on n'a jamais su nous dire pourquoi, au lieu d'être placées dans le sens de leur plus grande résistance, c'est à-dire verticalement, inchnent uniformément vers l'axe longitudinal de l'édifice. Quelquefois, on ménage des vérandahs autour des pagodes, formées par des appentis à toits tellement surbaissés^ que l'on est forcé de se courber pour pénétrer dans l'intérieur. Cet arrangement a peut-être pour objet d'atténuer la grande clarté du soleil et de ménager à l'intérieur du sanctuaire un demi-jour reli-
* Voir page 67.
gieux. C'est au fond de la nef cenlrale que se trouve Fidole ordinairement colossale du Buddha.
11 n'est pas rare que les avant-toits soient soutenus par des cariatides monstrueuses et grossières tirées de la mythologie des Brahmes de rinde. Le faîtage est orné, à cliaque extrémité, d'une belle trompe d'éléphant dorée et relevée, tandis que les bords tombants des toits sont garnis de madriers sculptés en forme de Nagas, ou serpents. Les tuiles sont peintes de diverses manières et vernissées; elles répercutent la lumière solaire en mille couleurs.
. A l'intérieur, au pied de l'autel, est une balustrade peu développée figurant le Naga, oiliFoiseau Hang, sur laquelle on fixe des bougies allumées pendant les adorations. Derrière l'idole sont trois ou quatre couchettes à la disposition des confrères étrangers en visite.
Les murs sont le plus souvent nus ; quelquefois les bonzes y peignent des scènes de la légende buddhique et il n'est pas rare d'Y \oir figurer aussi des divinités des autres cultes à côté d'officiers européens !
Le sol dans certaines pagodes est carrelé ; mais le plus souvent il se compose d'un mastic, ou ciment, fait avec de la chaux^ du sable, du sucre, de la paille hachée, le tout battu ensemble dans une certaine quantité d'eau jaunie avec le bois du sappan.
Le terrain doit être toujours dégagé en avant des pagodes ; les cellules des religieux sont établies en arrière, ou à une certaine distance sur les flancs.
A quelques mètres en avant de la porte d'entrée du temple, sur un mât très élevé, enrichi d'arabesques dorées, perche, en guise d'emblème, l'oiseau brahmanique Ilangsa, dont les poètes indous ont fait la monture de Brahma et qui donna son nom à plusieurs villes, notamment à Hangsavadi, la capitale du Pégou.
Les angles des terrasses sont généralement garnis de petites pyramides tumulaires à base polygonale et terminées en forme de cloche. Les pagodes un peu âgées sont entourées de plusieurs petits monuments de ce genre renfermant les cendres d'anciens religieux, ou de quelques bienfaiteurs du couvent.
Avant de livrer une pagode neuve au culte, on procède, dans une cérémonie intéressante que nous regrettons de ne pouvoir décrire ici, à l'inauguration de l'idole du Buddha. Les Khmers appellent cette cérémonie appisec (le couronnement), ou bien boc-prea-net-prea
àS.
(ouvrir les yeux au Buddha), parce que c'est duraul celle fête qu'un peintre dessine les yeux de l'idole avant de la laisser voir aux fidèles.
Vient ensuite la fêle du Banriio-Scma (descendre les Semas}, c'eslà-dire planter les bornes sacnies, par où fiiiisseut les consécrations et les bénédictions.
Les Cambodgiens désignent les bonzeries, ou couvents, parle mot
DefMurt de M. FUcbcr, mùilcclo du In
Kul, se rapprochant assez, du mol mongol Kut, dont la signification est la même. Ces bonzeries se composent d'une série de petites cases en bambous recouvertes de pailloUes, espacées entre elles de quelques coudées et auxquelles on accède par des échelles à main. Ces échelles doivent avoir un nombre impair d'échelons, mais surtout ce nombre ne peut jamais être quatre, à cause de la ressemblance qu'elles auraient alors avec les cangues des prisonniers .
Sur l'avant de la cellule d'un boiizc est un espace libre, sorte de 1 14
vestibule couvert, où le religieux fait Técole à ses élèves et reçoit les visiteurs. Là point de meubles ; le prêtre s'asseoit sur une estrade d'une coudée de haut, où il admet à s'asseoir les confrères qui le vont voir; quant aux élèves, aux laïques, ils s'accroupissent sur des nattes étalées sur le plancher. Que de fois nous avons vu, pendant les heures de classe, les élèves sur les nattes, et le professeur lui-même sur l'estrade, endormis profondément.
Les dimensions de la cellule d'un bonze sont invariables; elles sont indiquées dans le livre de la discipline. Dans la cellule^ il n'y a qu'un lit garni d'une moustiquaire et un petit autel éclairé par une lampe inextinguible.
Les Horas étaient anciennement les astronomes du pays : c'étaient eux qui établissaient les calendriers, qui déterminaient l'époque exacte des éclipses solaires et lunaires et qui prédisaient, enfin, assurent les Khmers, tous les phénomènes atmosphériques et astronomiques. Plus tard, ils exercèrent aussi l'astrologie, art dans lequel ils excellèrent et qu'ils ont légué à leurs successeurs.
Ces premiers savants ont laissé deux grands ouvrages : le Maha- Sangcram, qui est un traité d'astronomie, et le Phyéa-Ka, traitant de la résolution des problèmes de l'astrologie naturelle et judiciaire. Les matières contenues dans ces deux livres ne sont ni raisonnées, ni détaillées : ou n'y voit que des formules et des tableaux, qui ont été sans doute établis d'après des calculs dont il ne reste plus traces. Il suffît aux continuateurs d'aujourd'hui d'introduire, à leur place, dans ces formules, certaines inconnues et faire une facile opération arithmétique, pour résoudre un grand nombre de problèmes proposés sur l'astronomie et l'astrologie.
Les horas actuels savent se servir des formules dont nous venons de parler, mais ils sont incapables de remonter à Torigine des calculs, d'en comprendre les développements et les différentes transformations par lesquelles on a dû les faire passer pour arriver aux expressions simples qu'ils appliquent machinalement.
Ces ouvrages sont entre les mains des deux horas royaux. Us professent tous les deux le buddhisme et ils ne se souviennent guère que le
LE ROYAUxME DU CAMBODGE 211
maître a expressément défendu aux savants de pratiquer l'astrologie et au peuple d'y croire. Ces devins battent monnaie avec leurs sentences, qu'ils rendent d'un air solennel et qu'ils font mine de déduire de longs calculs auxquels ils n'entendent rien.
Le roi d'ailleurs donne l'exemple en entretenant deux de ces astrologues; il les assimile même aux mandarins^ afin de rehausser la valeur de leurs sorcelleries par le prestige de la position. Comme traitement régulier, chacun de ces horas reçoit vingt-deux piculs de riz par an, valant environ deux cent quarante francs. C'est un impôt supplémentaire qui pèse sur les six provinces du royaume qui produisent le plus de riz.
Ce sont ces savants qui déterminent les jours heureux et les heures favorables pour toutes les entreprises de la vie, surtout pour se mettre en voyage, pour commencer la construction d'une maison, pour y entrer la première fois lorsqu'elle est finie et, enfin, le choix de la porte par où il convient d'entrer ce jour-là. Us font des calculs de prédiction du temps, annoncent les fortes pluies, les orages, les ouragans, les inondations extraordinaires. Dans Tordre politique, ils prédisent les révolutions, la guerre, la paix, lis annoncent aussi les maladies, le retour à la santé^ la venue d'un garçon ou d'une fille avant l'accouchement, la cessation de la stérilité, le prochain mariage des filles, le succès d'une entreprise commerciale, le résultat du jeu... Enfin, les horas peuvent détourner, par des prières efficaces, l'effet des malédictions, des maléfices.
Les rois les font mander souvent pour les consulter sur des sujets intéressant la famille royale^ sur les récoltes, sur l'état des esprits dans le royaume.
Le peuple, lui aussi, a ses devins qu'il appelle Cru-Mul (les maîtres qui voient) et il croit fermement qu'ils ont, en effet, la connaissance des secrets des choses occultes.
Pour finir, nous dirons que si le peuple ajoute foi à ces jongleries, les astrologues en rient dans leur for intérieur et nous pouvons assurer les avoir vus s'en tordre les côtes, en notre présence, plus d'une fois.
Les Achars (atcharia) sont des individus instruits, élevés dans les bonzeries, qui ont été bonzes plus ou moins de temps, et qui, une fois rentrés» dans la vie privée, continuent à fréquenter les monastères et à mener, à la question d'amour près, une vie semi-monastique. Ce sont les auxiliaires, les suppléants des bonzes dans les cérémonies religieuses
elles ordonnateurs de toutes les fêles. Souvent môme ils sont appelés seuls dans les familles pour commenter les livres sacrés, donner des éclaircissements sur les points obscurs... Ils président aussi chez les particuliers à certaines cérémonies dans lesquelles la présence des religieux n'est pas indispensable.
Les Achars ont fait une étude assez incomplète de la langue pâli, dans laquelle les sutras des buddhistes sont écrits, et néanmoins ils l'enseignent aux princes et aux jeunes bonzes dans une des salles publiques du palais. Chaque semaine ils doivent rendre compte au roi de cette partie importante de leur service.
Quatre de ces Achars sont attachés à la cour du roi, où ils sont assimilés aux mandarins inférieurs. Ils sont mariés le plus souvent et vivent avec leur famille; ils peuvent se livrer à Tagriculture, à la pêche, au commerce, pourvu qu'ils ne s'absentent pas tous ensemble, ni pour trop longtemps de la capitale. Chacun reçoit quatre piastres cambodgiennes par mois (16 francs), plus cinquante livres de riz, cinq livres de sel et une livre d'huile. A la fin de l'année, on leur fait un cadeau de douze piastres du pays.
Ce sont les Achars, concurremment avec les Bakus, dont nous parlerons bientôt/ qui, dans les fêtes du palais, s'occupeiit démettre les idoles à leur place, ainsi que le fameux fil de ceinture, qui limite le champ de la fête, et qui constitue une barrière bénie infranchissable pour les mauvais génies, les Asuras, les Rakchasas. . .
11 y a à Phnom-Penh, et dans l'intérieur du royaume, des Achars indépendants, dégagés de toute attache officielle et qui président, dans le monde, à presque toutes les cérémonies religieuses et civiles : mariages, tonte du toupet, crémations... On leur fait des dons absolument facultatifs, qui leur constituent une sorte de casuel suffisant pour les faire vivre eux et leur famille.
Les Achars libres ne sont l'objet d'aucune nomination, ou élection : ils prennent, ou l'opinion publique leur donne cette qualité, lorsqu'ils se distinguent par leur savoir dans les matières religieuses et que surtout leur conduite privée est irréprochable.
Les Achars font le vœu mental de ne jamais tuer eux-mêmes, ou conseiller que l'on tue, un être quelconque vivant.
Ainsi donc, les Achars sont des dévots laïques, plus ou moins théologiens, professeurs de pâli et commentateurs des livres sacrés. Quelques-uns pratiquent aussi les mathématiques et l'astrologie, il n'est
pas difficile de reconnaître à ces signes les professeurs dont parle Manou dans son livre II, st. 140 : « Le Brahmane qui, après avoir initié ses élèves, leur fait connaître le Véda, avec la règle du sacrifice, et la partie mystérieuse, nommée Oupanichad, est désigné par les sages sous le nom de Atcharia (instituteur). »
On pourrait trouver aussi quelque analogie entre les Achars et les Druides-Eubages des Romains et des Celtes, qui se livraient à l'étude des sciences exactes, de la divination, et remplissaient l'office de sacrificateurs dans certaines cérémonies religieuses, avant l'introduction du christianisme dans les Gaules.
Nul doute que les Achars, qui, suivant toute probabilité, étaient autrefois Brahmanes et qui, comme les Bakus, ont fait défection pour passer sous les couleurs du Buddha, ne fussent anciennement le^ préparateurs de toutes les fêtes religieuses, et les ministres des sacrifices humains pratiqués au Cambodge avant le triomphe définitif de la réforme de Sakya-Muni.
Les Bakus sont aussi appelés Préams ou Dréams et Dorohets. Il nous a été impossible, en consultant les indigènes, d'obtenir une signification raisonnable de chacune de ces appellations.
Nous pensons qu'il faut décomposer le mot Baku, ainsi : Ba (père) et Ku, provenant du sanscrit guru (professeur spirituel), que les Khmers écrivent Kuru, ou simplement Ku et en langage vulgaire Cru, pour ramener, suivant leur usage, l'expression à la forme monosyllabique, qui est un des caractères distinctifs de leur langue. Baku signifierait donc guide ou père spirituel, ce qui est le rôle des Brahmes.
Préam ou Dréam a avecle mot Brahme un rapport qui saute aux yeux.
Borohetesl la corruption du mot sanscrit Pourohita^ signifiant conseiller spirituel.
Pour savoir d'où viennent les Bakus et ce qu'ils sont, écoutons leur
légende :
« Nous provenons, disent-ils, de Romvisay*, où régnait autrefois
Vichnou. »
« Les Cambodgiens, eux, sont venus d'une autre contrée appelée
Phuméa*. »
Ml y a des écrivains qui ont prétendu que Romvisay était un pays situé dans le nordouest de rinde et le même que celui qui est désigné par les poètes indous sous le nom de
Camboya.
« C'est le Pégou qu'on désigne ainsi au Cambodge. Cette légende est assez d'accord avec
a Voici comment nos aïeux sont venus au Cambodge : Le roi Prea- Kel-Méaléa, qui régnait à Angcor, était tombé gravement malade^ et comme il ne pouvait guérir, Siva et Vichnou firent venir du pays des Proms (Brahmanes) le grand Eysey-srey-reac * pour le soigner. Le saint ascèle guérit le roi et établit en môme temps la tranquillité dans le pays, qui était depuis longtemps en révolution.
« Lorsque le saint fut sur le point de s'en retourner, le roi khmer insista pour qu'il laissât auprès de lui quelques-uns de ses disciples, dont il serait bien aise d'avoir les conseils pour sa santé et pour Fadministration de son peuple. Sept disciples furent désignés par le maître pour rester au Cambodge; ils se fixèrent à Angcor et c'est nous qui sommes leurs descendants. »
C'est tout ce que savent les Bakus sur leur origine; et quant h leur tirer le moindre renseignement sur la position géographique de Romvîsay, d'où ils prétendent provenir, il n'y a pas h y songer.
Un fait historique important parait cependant ressortir de cette courte légende : c'est que des Brahmes se sont introduits au Cambodge sous le règne de Méaléa, c'est-à-dire dans le i" siècle de notre ère. Nous pensons que la religion brahmanique avait été importée dans le sud de rindo-Chine avant cette époque, et qu'il ne faut voir dans la tradition que nous venons de rapporter que le souvenir d'une immigration très importante, et sans doute aussi plus moderne relativement, de Brahmanes indiens au Cambodge.
Comme autres enseignements se dégageant de la légende^ nous retenons la différence d'origine des Cambodgiens et des Bakus et la* prétention légitime de ceux-ci à la caste des Brahmes. Nous reviendrons ailleurs sur ce qui se rapporte à la maladie du roi Prea-Ket-Méaléa et aux désordres qui se produisirent sous son gouvernement.
Le chef de la secte des Bakus porte le titre de Prea-thommorut- Eysey-sel-set-rutchi-chessda ; il a sept suppléants qui sont, comme lui, assimilés aux plus hauts dignitaires de l'État, et on compte environ une centaine de simples Brahmes dans le royaume, non compris leurs femmes et leurs enfants, c^ ils ont tous pu se marier sans faire accroc à leur règle^ puisque leurs confrères se marient dans l'Inde, et que les membres de teur sainte trinité, Bralima, Vichnou, Siva eux-mêmes,
d'autres qui font venir les Cambodgiens de Savodey ou Hangsarodey (Hangsavady), Tantique capitale du Pégou.
* C'est l'ascète brahmane Asita, si souvent cité dans tes ouvrages iadous.
avaient pris chacun bon nombre de déesses pour épouses. L'un des chefs est Tastronome et Tastrologue particulier de la caste.
Les rois khmers ont de tout temps confié aux bakus la garde de leur épée antique, des autres attributs de la royauté et, enfin, d'une foule d'idoles brahmaniques, sortes de reliques du culte ancien, parmi lesquelles nous distinguons: Bralima, Vichnou, Siva, Ganesa, Kali et un dieu ventru et difforme, appelé Préa-Cacliai, que nous avons supposé être Karlikeya, le dieu de la guerre, puisqu'il suit le roi en campagne, et que les soldats n'oublient pas d'appliquer sur leur front de petites images de ce dieu avant d'engager le combat. En regardant cette idole, nous pensions à un dieu égyptien également difforme, nommé Bês^ qui est représenté sur plusieurs monuments asiatiques comme un tueur de monstres.
D'un autre côté, le genre de difformité de ce dieu nous le fait rapprocher de Kabanda, fils de Lakslimi, déesse de la beauté, qui avait hérité des attraits de sa mère, lesquels se transformèrent en formes hideuses par l'effet d'une malédiction. Ce fut, paraît-il, la colère d'Indra qui déchaîna sur lui la foudre, qui fit rentrer dans son corps la tête et les jambes. C'est ce Kabanda, qui, tombé plus tard dans la condition de Rakchasas, rencontra Rama dans une forêt et lui donna les indications précises qui lui firent retrouver Sifâ, son épouse.
Pour lever tous les doutes sur la foi religieuse des anciens bakus, nous ajouterons que leurs continuateurs prétendent que les préceptes de leur religion sont consignés dans un livre intitulé Préa-thomma-Sat. Or, nous verrons plus tard qu'il s'agit ici du iManova-Dliarma-Sastra, ou le livre de la loi de Manon, qui est, en effet, le cours de morale religieuse, en même temps que le code des Brahmanes *.
La religion brahmanique ayant disparu depuis longtemps du sud de rindo-Chine, les ministres de ce culte, bien dégénérés aujourd'hui au point de vue de la science, ont perdu petit à petit leur influence, leur prestige, et nous verrons tout à l'heure que cependant ceux qui restent jouissent encore de nos jours d'assez de prérogatives et d'avantages pour faire supposer que leurs aïeux ont dû former une secte puissante dans l'État.
Les bakus épousent indifféremment à cette heure les femmes des diverses races répandues dans le royaume. Il n'y a donc plus à chercher
* Voir page 81^ trois Brahmanes.
LE ROYAUME DU CAireODGE
parmi eux le type de la race originelle. Remaniuons m'-anmoins que le chef de la secle, homme d'environ fioixanfe ans, est d'un brun assez j foncé relativement aux Camliodgiens, et que les traits de son visage soni identiquement ceux de la race aryanne.
Ces brahmes épous^?nt des femmes de diverses religion» et ils n'exiî^ent pas qu'elles se convertissent îi la leur. La ri>^h es! que les enfants d'un baku avec une profane apparlinnnoul de droit h la secle des brahmes, tandis que ceux qui naissent d'une femme baku et d'un père étranger à la secte, ont la liberté du choix.
Il y a au moins autant de confusion dans les croyances religieuse* | des bakus que dans celles des Khmers: comme ceux-ci, ils adorent en mCme tempsles Ni'ac-lus,Ie Buddha, Vîchnou. Siva. mais avec prédominance peut-être du culte do ces deux dernières divinités. Ils ne suivent | pas la règle ultra-humanilaire qui défend aux bonzes de faire tuer un animal quelconque, mi^me pour leur nourriture.
Les (ils des baUus vont s'instruire dans les bonzeries, les seuls établissements d'instruction qui existent de nos jours au Tiambodge, et quelquefois môme ils se font, pour un temps, talapotus. Ils rasent alors leurs cheveux, que les hommes et les femmes de leur secte portent longs et noués en torchon deirifere la tôle. Lorsqu'ils se défro- , quenl, ils laissent repousser leurs cheveux qu'Us ne coupent plus.
Les chefs des bakus ont de tout lemps refusé des positions officielles, ' et assurément plus lucratives que les apanages traditionnels dont ils jouissent encore de nos jours, afin do ne pas déroger h la noblesse de leur caste et de ne pas couper la chevelure, qui en est un des signes distinctifs. Ou sait que les Cambodgiens, mais de rigueur les fonctionnaires, ont la tête rasée, sauf un petit tuupel de cheveux portés courts sur le sommet de la tête.
Le mariage et la crémation se célèbrent de la môme manière pour les bakus que pour les purs buddhistes. Dans les pagodes, ils se comportent comme de simples laïques ; cependant, on les voit officiant, dans certaines cérémonies extérieures, comme des pontifes. Us ont lies délicatesses .'i l'égard des choses ft manger qui rappellent les scrupules des brahmes Indous ; ainsi, ils ne toucheraient jamais h un mets préparé par quelqu'un qui ne se serait pas préalablement purifié le coq)s. Aprts un bain, ils peuvent se permettre tout ce qu'ils veulent. Us prennent toutes sortes de précautions, qui doivent être fort assujettissantes dans un ménage, afin d'éviter de loucher h aucun
ustensile de cuisine ou de table, sans s'être enveloppé la main d'un linge quelconque leur formant une sorte de gant.
Lorsque le roi part pour la guerre, les brahmes le suivent emportant avec eux Tépée sacrée, un fer de lance antique venant aussi des dieux, et, enfin, plusieurs idoles brahmaniques, parmi lesquelles le Préa- Cachai. Avant le combat, Fun d'eux présente au roi une eau lustrale, dite l'eau de la victoire^ dont Sa Majesté se lave la face et la poitrine. Dans la crémation des corps des rois et des princes, ce sont eux qui allument le bûcher. Enfin, le peuple demande aux Preams des prières pour écarter certains malheurs dont il peut être menacé, et dont l'augure s'est manifesté surtout par la présence de quelque oiseau de proie sur leur maison.
On a réduit d'âge en âge les avantages, les faveurs, les prérogatives, dont jouissaient autrefois les bakus au Cambodge. Nous les avons entendus s'en plaindre plus d'une fois. Il leur en reste néanmoins encore d'assez sensibles pour en faire des citoyens privilégiés dans l'État. Ainsi, le chef de la secte reçoit tous les ans des habitants de la province de Compong-Soai vingt-sept francs en argent, vingt piculs de riz, une paire de buffles et une charrette dont il trafique. Les sept autres touchent les mêmes choses fournies par les autres grandes provinces.
Les provinces de Bâti et de Sithor passent pour avoir été les principaux foyers de la foi brahmanique. Nous avons eu la confirmation de ce renseignement historique pour Sithor, en parlant de la religion des Khmers • nous verrons, en passant en revue les ruines du pays, que le fait est aussi vrai pour ce qui regarde Bâti.
La plus grosse prérogative des Preams, qui leur est garantie par les lois, c'est de pouvoir aspirer à la couronne, dans le cas de pénurie complète de prétendants mâles appartenant à la famille royale. Dans une conjoncture semblable, les grands mandarins s'assemblent et désignent celui des chefs de cette caste qui leur paraît le plus apte à gouverner. Les mandarins peuvent aussi bien prendre une princesse de la famille régnante, et il y a des exemples dans l'histoire de l'une et de l'autre combinaison. Lorsqu'on est forcé d'appeler un baku au trône, ce qui est fort rare, car on n'est guère à court de princes par là, on lui fait épouser une princesse, de manière à le faire entrer, par cette alliance, dans la société divine .
Ce que nous venons de dire est une nouvelle contradiction à ajouter
aux autres, car les brahmes, qui formaient la caste religieuse dans rinde^ qui était la plus honorée, avaient toutes les prérogatives, sauf celle, qu'ils n'ambitionnaient point, de gouverner les peuples. C'était là une corvée qu'ils laissaient aux militaires, aux Kchattryas, qui leur étaient subordonnés et qui ne retenaient du pouvoir que les inconvénients. Est-ce que ce ne sont que les ministres de la religion brahmanique qui rêvent des sociétés constituées ainsi qu'il vient d'être dit?...
Les Preams sont dispensés de tout impôt ; ils ne sont jamais appelés à fournir des corvées pour les travaux d'utilité publique : la garde qu'ils montent dans le courant de l'année auprès de l'épée sacrée est considérée comme l'équivalent.
Il n'est aucunement interdit aux Preams de faire du commerce ; il y en a même qui s'y livrent et ceux-là sont alors soumis aux lois et règlemeats qui régissent les douanes, les fermes...
Les membres de cette secte ne relèvent pour la justice que de leurs chefs. Le chef de la secte est le grand justicier ; il décide seul dans tous les différends qui s'élèvent entre individus de la secte, sauf dans les cas graves où il trouve convenable de s'adjoindre, comme juges, un ou plusieurs de ses confrères. Le plus grand chef constitue à lui seul la cour d'appel et de cassation.
Les chefs Preams ne peuvent pas rendre la justice aux particuliers étrangers à leur secte.
Un baku condamné à mort pour un crime quelconque, n'est point exécuté ; on lui passe au cou un collier fait d'une certaine manière et on l'envoie vivre dans une province éloignée sous la surveillance du gouverneur. S'il est considéré comme trop dangereux, on l'expatrie complètement. Un baku condamné à la peine de la chaîne, reçoit les fers de la main d'un des chefs de la secte et c'est aussi dans la maison de l'un d'eux qu'il doit être gardé.
Les lois cambodgiennes obligent la mère de famille qui met au monde deux enfants jumeaux, à les abandonner à l'État, c'est-à-dire au roi, dont ils deviennent les serviteurs à perpétuité. Les bakus no sont pas soumis à cette loi barbare; seulement, les enfants nés dans ces conditions sont tenus de ne pas quitter leur secte, ou leur caste, et de faire, à leur tour, le service de garde auprès des attributs du souverain.
Lorsqu'un baku meurt sans enfants, sa fortune ne va pas au roi,
comme c'est de rigueur pour les aulres Cambodgiens; elle passe h la corporation qui se la partage suivant des règles déterminées.
On reconnaîtra aux divers avantages dont jouissent encore de nos jours les balvus du Cambodge, au milieu d'une société de buddhistes, leur caractère religieux et particulièrement brahmanique, car on sait que dans l'Inde les brahmes jouissent exactement des mêmes faveurs.
niAPITFiK IV
Gonvememeot. — Le roi. — L'abjoieach. — L'obbatACh. — L» reine mère. — Lei prinoei, li'« prînceBiei, la famille et rîDtériear du palaii d*nn roikhmaT. — tia folle de OadonEf. —
SacoeEiîDD an trône — CoaronDement. —Fêta du rai. — La capitale. — Fouctionnairei, lent investiture et Boimeat qa iU pTèlent. — Diviiion administrativa et adminislratioii. — Ouene et marine. - Imputa, monepolee, reveniiB sénérani du pays et leur (testinitioo. — Code de lo» et admitiiitiatioD de laJuBlioe. — Police, piiaons et ez4outioai.
La puissance souveraine esl exorcise au Cambodge, dans (onte son <5leiidue, parle roi, c'est-ù-dire que le gouvernement est absolu el despotique pur sang.
Nous allons voir que le pouvoir du monarque dans ce pays-U n'est pas une fiction. C'esl lui, en effet, qui fait, modifie et abroge les lois, qui étalilil et ri^parlil les impôts, qui touche la presque totalité des revenus publics, dont il dispose à son gré et sans aucun contrôle; c'est lui qui est le détenteur exclusif du sol, qu'il ne peut aliL^ner, mais qu'il concède aux particuliers aux conditions qu'il lui plaît d'exiger. Nous avons vu àéjk que le roi hàritail, en outre, de la fortune des particuliers qui mouraient sans enfants, k la condition de donner do quoi vivre aux veuves, qui reçoivent d'ordinaire un mince cadeau.
Le roi nomme et révoque les principaux employés de l'Étal, voire les chefs du clergé ; il a droit de vie et de mort sur ses sujets et il prononce en dernier ressort sur fous les procès.
Pour l'aider dans la direction des affaires, les ancions législateurs ont placé auprès du chef de l'État un conseil de cinq grands mandarins, qui remplissent auprès du roi du Cambodge des fonctions analogues h celles des ministres des gouvernements européens. Dans les affaires
impiipirianteSf le roi prend quelquefois Favis des grands mandarins, qui s^efforcent de deviner le sien afin de n'y point contrecarrer.
Dans les circonstances tout à fait graves, le roi convoque Fabjoreach et Tobbarach, deux princes chargés d'une partie de l'administration du royaume et dont nous allons bientôt parler.
Le roi du Cambodge n'est lié effectivement qu'avec le gouvernement français, sous la protection duquel il s'est placé en signant le traité de 1863.
Par ce traité, le gouvernement français promet son concours au roi du Cambodge en cas de périls intérieurs ou extérieurs. Cet engagement implique, pour le protecteur, le droit de s'immiscer dans les affaires du protégé. On est arrivé ainsi à obtenir la paix dans un pays où elle était inconnue et, par suite, une prospérité relative. Cette protection se manifestera par des effets toujours plus saillants, et nous avons l'espoir que^ sous la tutelle de notre généreuse nation, le Cambodge se relèvera et reprendra une partie de la splendeur qu'il a eue autrefois.
Au Cambodge, comme en Europe d'ailleurs, les rois ne gouvernent pas sous leur vrai nom : on leur donne, ou ils prennent en montant sur le trône, un certain nombre de titres entremêlés d* adjectifs qualificatifs choisis, qu'il est intéressant de connaître. Voici la série des titres du roi actuel^ qui s'appelait modestemen t autrefois Cherelang : Grand roi aux pieds divins, meilleur que tous, descendant des anges et du Dieu Vichnou, cœur excellent, suprême puissance sur la terre, plein de qualités comme le soleil, venu sur la terre pour protéger les hommes, appui solide des faibles, celui qui sait et connaît tout mieux que les autres, éternellement précieux comme les anges, victorieux, grand parmi les plus grands, celui dont le pouvoir s'étend sur tout le Cambodge, toujours béni, seul précieux comme le cristal, grand roi dont le pouvoir est infini...
On voit que les rois du Cambodge prétendent, eux aussi, à une origine divine, et se supposent les descendants des plus hautes divinités brahmaniques.
Mais si sur les actes officiels, les contrats... tous ces titres sont étalés intégralement, il n'en est pas de même dans la correspondance ordinaire et la conversation, où le roi est simplement désigné ainsi: le prince qui gouverne^ ou bien le maîh^e de la vie. Les Cambodgiens ne lui parlent que prosternés et avec une soumission, un respect, qu'ils n'accordent, au même degré, qu'à lui et aux dieux.
LE ROYAUME DU CAMBODGE 2St3
Dans les audiences, les princes, les mandarins et les autres digni-< taires, se tiennent accroupis sur leurs genoux et leurs coudes, les mains réunies et jointes à hauteur du visage. Le roi, lui, est sur une estrade élevée, sur son trône, ou sur un sofa, assis les jambes croisées comme une idole indienne. Lorsqu'il entre, ou qu'il sort de la salle des délibéralions, les assistants se prosternent trois fois.
Personne ne doit parler au roi, à moins que Sa Majesté ne lui adresse d'abord la parole. Les solliciteurs se prosternent sur son passage et indiquent par des salutations qu'ils désirent parler ou remettre un écrit. D'ordinaire le roi s'arrête, écoute, ou se fait remettre la pétition •
L'usage prescrit de ne jamais contredire le roi surtout en public.
Le sommeil du roi est chose sacrée; on ne peut l'éveiller que pour des motifs graves et des affaires urgentes. Une favorite s'approche alors du lit de Sa Majesté et lui pose la main sur le pied qu'elle presse doucement, afin d'éviter un réveil trop brusque du maître et les effets de sa mauvaise humeur. C'est ainsi, croyons-nous, que l'on réveille les Radjas de l'Inde.
A l'intérieur du palais, le service auprès du roi est fait par des dames ; au dehors, c'est-à-dire dans les parties non réservées, fréquentées par les mandarins et le public, le roi est servi par des sortes de pages, fils de mandarins, remplissant des fonctions domestiques et même serviles. Ce sont eux qui portent dans des vases, ou des coffrets en or, les objets dont le roi a coutume de se servir; ils préparent les chiques de bétel, font les cigarettes, présentent h l'occasion le crachoir au roi ; ils font, à l'aide d'immenses chasse-mouches, circuler l'air autour du maître, portent le parasol royal, transmettent les ordres, font toutes sortes de commissions et exécutent, en un mot, toutes les volontés de Sa Majesté.
Ces pages sont au moins trois cents. Le tiers environ de ce nombre est de service au palais de nuit comme de jour et ils se remplacent suivant une règle déterminée. Ils obéissent à un chef qui règle leur service; ils n'ont point de traitement fixe, mais ils attrapent, de temps à autre, quelques cadeaux.
Aucun indigène, quel que soit son rang, ne peut manger à la table du roi ; il n'y a même pas d'exception pour les reines et les princes. Les plats sont portés de la cuisine à la salle à manger dans un étui en étoffe de soie, fermé vers le haut comme un grand cornet, afin de les
préserver de toute souillure et sans doute aussi du poison. Un des cuisiniers les accompagne jusqu'au salon, oii ils sont découverts, eu présence du roi, par des dames de confiance.
Un vol commis dans le palais, une intrigue nouée avec une femme de la cour, sont des offenses faites au souverain et les coupables sont punis de mort comme de grands criminels.
A la rigueur, dans le royaume, le roi seul a le droit d'être chaussé. On n'observe cette étiquette que dans le palais du roi, dans lequel aucun indigène n'oserait entrer autrement que nu-pieds. Les mandarins, les gens de service, les visiteurs indigènes ont une tenue * prescrite pour se présenter au palais, suivant la saison : ils ont ordinairement un petit veston blanc en percale boutonnant droit sur le milieu de la poitrine, une ceinture en étoffe blanche et un pagne de n'importe quelle couleur, pourvu qu'il ne soit ni noir, ni jaune, couleurs réservées aux princes seulement. Pendant les fraîcheurs des mois de novembre et de décembre, les mandarins sont autorisés à remplacer la veste de coton par un vêtement de même forme en drap.
Mais ce n'est pas seulement la présence du roi qui impose la tenue et oblige à des marques de respect ; le fait seul de passer sur la route, ou en barque, en avant de la résidence royale, entraîne les mêmes assujettissements : les marins sont tenus de nager courbés sur leurs rames en passant devant le débarcadère royal, sous peine de se voir corrigera coups de rotin; sur le chemin, les cavaHers doivent mettre pied à terre et conduire leurs chevaux par la bride jusqu'à ce qu'ils aient dépassé le mur d'enceinte; les voyageurs descendent de voiture, d'éléphant, de palanquin, à cet endroit, et, enfin, les piétons rectifient, en passant, leur tenue et ploient leur parasol.
Le roi et les princes seuls peuvent avoir des barques, des palanquins^ des cages d'éléphant, ornementés et dorés. La cage d'un éléphant royal est seule pourvue de petites fenêtres sur les côtés, disposition excellente pour pouvoir respirer et voir autour de soi.
Lorsque le roi se promène en ville, il est précédé de deux rangs de licteurs, formant haie sur la route et portant des faisceaux de rotins ; après eux, vient la garde particulière du souverain avec son ancien armement de lances, de sabres... Le palanquin royal suit, ombragé par un immense parasol qu'un solide Cambodgien manœuvre de manière à empêcher le soleil d'arriver sur le maître, autour duquel se pressent les pages de service.
Les habitants doivent se prosterner sur le passage du cortège et des crieurs avertissent d'ailleurs en criant Ang Cuit (assis). Les marchands doivent être régulièrement assis sur le parquet du magasin, ou sur le comptoir les jambes non pendantes. Si les licteurs aper-
Bonvage Phndng. Photographie de M. Gzell.
çoivent quelqu'un dans une position irrespectueuse, ils lui en font l'observation et ils le frappent du rotin s'il y persiste.
A la cour, on considère comme une inconvenance de rappeler au
roi deux fois la même chose. Les grands mandarins eux-mêmes, qui
ont souvent des affaires importantes et pressées à traiter avec le roi
2iCi LE ROYAUME DU CAMBODGE
donl la niéinoire es( courte, ne se risquent pas à lui présenter deux fois la même ubservalion.
Pour domier une idée de la soumission des Cambodgiens à la volonté de leur roi, nous citerons un exemple bien caraclérislique et dont nous avons été le témoin. Norodon entendant un jour le médecin de la marine, détaché au poste de Phnom-Penli, parler d'opérations chirurgicales, suivies de guérisons promptes, témoigna le désir de voir faire une opération de ce genre. Comme il s'agissait de trouver le sujet, le roi se souvint que le mandarin chargé des constructipns en bois, le iuc Euhirut^ avait à la main di*oite deux pouces superposés et d'égale grosseur à peu près. Il le fit venir aussitôt pour lui dire qu'il lui fallait absolument consentir à ce qu'on lui eu coupât un !... La foudre serait tombée sur la tête de ce pauvre homme qu'elle lui eût causé moins de trouble que cette brusque proposition ; il observa que l'infirmité ne l'empêchait pas de bien servir Sa Majesté, mais le roi lui coupa la parole eu disant qu'il tenait à voir faire une opération. Ce fut chose entendue, et le jeune docteur ayant apporté sa trousse le lendemain, le doigt du vieux mandarin fut vite par terre. Nous le vîmes quelques jours après guéri et content.
C'est au Cambodge que l'on peut dire que la personne du roi est inviolable et sacrée; aucun indigène, de n'importe quel rang, n'oserait poser la main sur lui, pour n'importe quel service, sans son ordre ou son autorisation. Ce respect exagéré desKhmcrs pour la personne du souverain peut avoir des inconvénients, en voici un : En 1874, dans le mois de juillet, le roi rentrait en voiture chez lui, lorsque arrivés près de la porte d'entrée, les chevaux prirent peur et tournèrent brusquement ventre-à- terre dans la première cour du palais. A ce moment, les chevaux, la voiture et ceux qui étaient dedans, emportés par la force centrifuge, roulèrent à terre et Sa Majesté resta sans connaissance sur le sol, atteinte de contusions graves. Plusieurs mandarins se trouvaient là, avec leurs secrétaires et leurs serviteurs, mais aucun d'eux ne se décidait à avancer pour relever le roi. Ce fut un Européen, arrivé fort à propos, qui emporta le blessé dans ses appartements.
Que l'on juge de ce qui doit se passer lorsqu'il s'agit de touchera la tête du roi I Pour lui tailler les cheveux et lui raser une partie de la tôte, c'est une affaire d'État : les Bakus passent aux doigts du perruquier de grosses bagues antiques, montées de fortes pierres renfermant des génies favorables aux rois. Pendant le temps de Kopération, la
musique des Brahmes fait un bruit infernal, afin d'écarter les mauvais esprits.
Les mandarins et les sei^viteurs de tous rangs à la cour, y compris les esclaves, jouissent pour leurs personnes d'une partie dcrinviolabililô qui couvre le maître : ainsi, par exemple, les juges réguliers ne peuvent, pour n'importe quel délit, mettre la main sur eux, les arrôtcr, ou même les poursuivre, sans avoir obtenu au préalable Tautorisation du roi. On conçoit les inconvénients d'un pareil système dans un pays où il est presque impossible de parler au chef de l'État.
Un roi qui abdique conserve le titre de Prea-moha-âbjoréacli (le grand et précieux monarque qui a abdiqué). C'est ainsi qu'on le désigne ordinairement, sans y ajouter la série des titres et dignités, dont nous ne pouvons donner ici la traduction, vu que ces titres sont particuliers à la personne du prince et qu'il n'y a pas d'àbjoréacU en ce moment au Cambodge.
On rend à ce prince les honneurs royaux ; il administre et touche les revenus de sept provinces; il a un conseil de cinq grands mandarins nommés par le roi^ ainsi que les gouverneurs des provinces qui relèvent de lui.
L'âbjoréach doit résider dans la capitale; il passe immédiatement après le roi, à moins qu'il ne soit le père de celui-ci, auquel cas il est sur le même pied d'égalité. Ce prince porte couronne et son trùne est décoré d'un parasol à six étages; on le couronne presque aussi cérémonieusement que le roi, et sa cour est calquée sur celle de ce dernier.
Lorsque la position d'âbjoréach est vacante, l'administration et les revenus des sept provinces font retour à la couronne, et les man^ darins relevant de ce prince continuent leurs services auprès du roi.
11 est arrivé que de simples princes, n'ayant jamais régné, ni, par suite, abdiqué, ont été élevés, par le caprice des rois régnants, à la haute dignité d'âbjoréach. Ces sortes de faveurs sont contraires aux lois et froissent le sentiment public, dans un pays oh la population est naturellement portée au respect des traditions.
Le Somdach-prea-moha-obbarach (le prince précieux, le plus près placé du trône), est la troisième autorité du royaume, et le plus souvent la deuxième, car les abdications sont rares ; c'est le titre correspondant à youvaradja^ qui était porté dans l'Inde ancienne par le premier princq^du sang. Rama avait été le youvaradja de son père avant de lui succéder sur le trône de Ayodya.
Les qualités de Tobbarach acluel du Cambodge, sont : grand, précieux fils de Harireac (un des titres de son père), frère cadet, issu d'une famille illustre, grand parmi tous sur la terre, victorieux, plein de mansuétude, infaillible, haut gradé.... Ce prince porte couronne et h sou trône est adapté un parasol à cinq étages. Comme le précédent il a un conseil, une cour et cinq provinces à administrer et à exploiter.
La reine mère, Somdach-prea-voreacli-chini-Campuchéa (la belle et puissante mère du roi du Cambodge), occupe le quatrième rang. C'était, au moment ou nous l'avons connue, une femme de soixantetrois ans, bien conservée, >ive, intelligente^ soigneuse, exerçant autour d'elle une réelle autorité, un grand prestige, une grande inQuonce ; elle administre trois provinces et en touche les revenus. On lui rend les honneurs royaux et, au moment du couronnement de son fils, on la sacra elle-même en lui versant l'eau lustrale sur la tête.
Celte princesse s'est fixée à Oudong où elle a fait construire récemment une superbe pagode destinée à recevoir les cendres de son époux, le roi Ang-duong. Cette pagode est juchée sur un mamelon artificiel de cinq mètres de hauteur environ, formé de trois terrasses super* posées et de dimensions décroissantes. Le plateau supérieur figure un rectangle de quarante-six mètres sur vingt-six. Les terres sont maintenues, h chaque étage, par des mui s de soutènement en pierre, épais et formant, au-dessus, un parapet servant de siège à une foule d'idoles monstrueuses constituant la décoration extérieure.
"La pagode est orientée est et ouest, avec la façade principale tournée vers Torienl ; sa longueur, hors murailles,* est de trente mètres et la largeur de quinze mètres. Le genre de construction de ce temple ne difTcre pas de celui que nous avons décrit déjà, aux ornements près, qui ont été prodigués ici outre mesure.
Le médaillon du fronton représente les armes du souverain, avec celte différence que Tépée antique est remplacée par un livre de prières. Les portes d'entrée sont surmontées de gigantesques couronnes sculptées dans le bois et dorées. Les cadres des portes et des fenêtres sont en beau bois presque noir, incrusté de nacre. A l'intérieur, la surface enlière du parquet est couverte de feuilles de cuivre jaune toujours bien fourbi. Au fond troue une énorme idole du Buddha, représenté assis sur un socle proportionné à la statue et, comme elle, doré et surdoré dans les coins et recoins.
Les peintures de Tintérieur rappellent les principaux épisodes de la
vie et de la mort de Sakya-Muni, alternant avec des scènes chantéos dans le Ramayana.
Signalons sur le mur de droite une immense montagne supportant un vaste bassin, sur les bords duquel nous distinguons un cheval, un bœuf, un éléphant et un animal fantastique, aspirant loau de cette mer intérieure et la rejetant aussitôt avec force au dehors. Il faut voir là, pensons-nous, Fimage du grand bassin du Thibet déversant ses eaux par-dessus la chaîne hymalayennc et formant les grands fleuves Yanff'tsé'Kianff^ Mëcong^ Iraouady^ Brahmapoutre^ qui arrosent sur une vaste étendue la Chine, l'Indo-Chine et l'Inde.
Au-dessus de Tidole, les peintures du plafond représentent un immense parasol.
Les princes et princesses qui vivent hors du palais, sont les oncles et les tantes, les frères et sœurs, cousins et cousines, et, enfin, les enfants mâlej du roi, âgés de plus de treize ans. Le gouvernement leur fait' des pensions et ils sont servis gratuitement par des Cambodgiens et des Annamites, qui vont s'offrir librement à eux, afin d'éviter des corvées plus pénibles et aussi dans le but de pouvoir, à Tabri d'une pareille protection, faire à peu près ce qu'ils veulent dans le royaume sans encourir des poursuites. Les princes emploient ces serviteurs quelquefois à faire, pour leur compte, un peu de commerce, en vue d'améliorer leur position que le roi ne dore pas généralement.
En dehors de ces serviteurs volontaires, le roi abandonne à chacun des princes cinquante hommes de corvée, qui doivent chacun quatrevingt-dix journées de travail manuel à l'État par an, soit en tout quatre mille cinq cents journées , dont les princes disposent comme ils l'entendent. Les journées de coi*vée d'un corvéable peuvent être rachetées à raison de dix-huit francs pour toute une année.
Les princes sont rangés par ordre de primogéniture ; les fils du roi passent après leurs oncles et le premier d'entre eux prend le litre de Prea-KeU'féa et les fonctions dévolues autrefois chez nous au lieutenant général du royaume, dont le titulaire était un membre de la famille royale. Quelquefois, on charge un des princes de la haute surveillance d'un service public, mais ce n'est pas d'obligation et ils se contentent d'aller de temps à autre au palais faire quelques génuflexions.
On ne peut pénétrer dans la demeure d'un souverain polygame sans avoir affaire à de nombreux gardiens, avec lesquels il convient de faire connaissance d'abord. Ces gardes, appelés crommo-veangs^ ont à leur
tête deux mandarins cl quatre autres chefs subalternes, qui remplissent des fonctions analogues ri celles exercées h Constantinople par les eunuques du sérail ; seulement ils ne subissent pas, comme ceux-ci, la castration d'une partie du corps.
Un poste de crommo-veangs est placé à l'entrée de la partie réservée du palais ; leur service consiste à empocher que aucune personne étrangère ne pénètre dans Fintérieur sans avoir, au préalable, obtenu l'autorisation du roi. C'est là que Ton dépose les plis adressés au roi ; ce sont ces gardes qui préviennent les dames de la cour des visites qui se présentent et ils se tiennent, pendant la durée de Fentretien^à portée d'entendre la conversation ; ils accompagnent les personnes admises h entrer dans le palais et vont en ville faire les commissions des princesses. Ces gardiens eux-mêmes ne peuvent circuler dans Fintérieur de la résidence qu'à la condition d'être au moins deux ensemble. Lorsque les bonzes sont invités à prendre un repas à la cour, ce sont ces gardes qui les servent, les reUgieux ne pouvant rien recevoir des mains des femmes.
Les jardiniers, les individus chargés du soin des oiseaux et des autres animaux, entrent à certaines heures du jour pour faire leur service, mais il faut qu'ils soient tous sortis à cinq heures du soir.
Le personnel féminin du palais se compose régulièrement ainsi qu'il suit :
VAc-Kha-Mohé-Sey ^ première femme du roi, ou la reine. On n'élève généralement à cette haute position qu'une personne ayant appartenu à la famille royale avant do devenir l'épouse du souverain. Cette dignité est aujourd'hui vacante au Cambodge.
Les autres femmes du roi sont :
1° Prea-Ménéang-Srey-Tép-Canha, chargée des magasins de Fintérieur du palais, des vestiaires, des vêtements neufs destinés aux bonzes, des costumes des soldats, des marins, etc. ;
2° Prea-Ménéang-Bopha-Ressa, chargée du théâtre et de tout ce qui s'y rapporte ;
3° Prea-iNéang-Cham-Suda-Duong ;
4^ Prea-Néang-Suchéat-Bopha, chargée de veiller aux soins à donner aux religieux appelés pour dire des prières ;
!i^ Prca-Néang-Suda-Bavor, chargée en chef de la surveillance des cuisines ;
6** Prea-Néang-Srey-tép-acsar, chargée du vestiaire particulier du roi, de ses bijoux^ etc.
Suivent cinq autres dames, de rang décroissant, dont nous ne connaissons pas les fonctions. En tout, onze épouses considérées dans ce pays comme légitimes. Le nombre des concubines n'est pas limité; il est variable et considérable.
Nous verrons par la suite que les mandarins sont classés en deux catégories; ceux dits de la droite et ceux de la gauche. On a adopté pour les dames du palais la même classification. Ainsi, celles représentées par les numéros 1, 4, 5, 8, 10, sont de la droite; les 2, 6, 7, 9, H appartiennent à la gauche. Le numéro 3 n*est point classé ; la femme de ce rang se tient entre les deux groupes dans les cérémonies officielles. - Une douzaine de vieilles femmes suppléent les crommo-veangs pour la surveillance intérieure; elles accompagnent les dames de la cour en ville, mais un crommo-veang suit toujours à dislance.
Après les dames de haut rang, viennent les danseuses^, les chanteuses, les musiciennes, les servantes, les esclaves par centaines.
Les dames du roi, les concubines, les actrices, reçoivent un traitement annuel proportionné à leur rang et à l'importance de leurs fonctions. On leur distribue, en outre, chaque mois, le riz, Fhuile et les bougies nécessaires h leur consommation, plus environ trente francs pour leur marché. On leur fournit aussi les vêtements, et le roi, suivant l'intérêt qu'elles savent lui inspirer, leur offre des bijoux et toutes sortes de parfums. On leur remplace ce qu'elles cassent dans leur intérieur, car elles vivent séparément, avec seulement une personne de leur famille, h leur choix. Ces dames nourrissent et paient elles-mêmes leurs servantes; mais ce qu'elles leur donnent est peu de chose, ce qui ne les empêche pas de trouver autant de servantes qu'elles veulent, qui se placent là afin d'avoir une protection solide et assurée, qui leur permette de pouvoir faire au dehors ce qui leur passe par la tête avec la certitude de l'impunité.
Le soir, toutes les grandes dames de la cour se réunissent dans la salle à manger et s'accroupissent autour de la table du roi, qui cause avec elles et passe ainsi agréablement le temps du repas. C'est là une coutume absolument indoue. Lorsqu'une femme est enceinte dans le palais, les bakus lui passent au cou une longue chahie en or fournie par le roi et sur laquelle les devins ont récité des mamtrams. Cette amulette est destinée à prévenir les accidents qui pourraient survenir pendant la gros-
sessc. L'accouchement fini, la femme conserve le bijou qui devient alors pour elle un ornement en même temps qu'un témoignage de fécondité.
Les princesses ne quittent le palais que pour se marier avec des princes. On ne les donne jamais en mariage à des mandarins; souvent elles ne se marient pas et mènent une vie séquestrée que beaucoup de filles du peuple ne leur envient point.
Il y a, dans l'immense enceinte du palais de Phnom-Penh, plusieurs maisons disposées pour le logement du roi, qui habite tantôt dans Tune et tantôt dans l'autre, suivant son caprice et sans doute aussi suivant les exigences de la saison et de sa santé.
On verra dans la traduction que nous donnerons des annales du Cambodge que l'administration de ce royaume tomba^ par suite d'événements politiques douloureux^ entre les mains d'une jeune femme, qui occupa le trône de 1832 à 1841, sous le nom de Ang-Mey. C'est cette princesse, vieille aujourd'hui et foUe^ qui, éloignée depuis longtemps du pouvoir et du monde, vit presque seule dans le coin le plus reculé de la vieille citadelle de Ondong.
C'est une femme de plus de soixante ans, moyennement grande, forte, le teint foncé, le nez petit et les narines légèrement dilatées, le menton rentré, les oreille fortes et percées aux lobes de grands trous. Malgré des traces visibles de petite vérole, malgré les ravages de l'âge et de la maladie, les traits du visage sont encore beaux quoique durs.
Les Khmers témoignent à la pauvre folle les égards dus aux souverains, et nous avons remarqué et admiré là le dévouement persistant de quelques vieilles femmes de mandarins qui, ayant servi autrefois la reine, ont cru de leur devoir de continuer leurs services et leurs soins auprès de la pauvre folle.
Les habitants des environs supportent patiemment les extravagances de leur infortunée voisine. Il n'est pas rare qu'elle se rende dans leurs demeures pour y dérober les objets qu'elle peut emporter; elle va aussi sur le marché prendre les provisions qui lui conviennent et personne ne songe à l'en empêcher. A certains moments^ elle se débarrasse en public de ses vêtements, divague sur son passé et sur toutes choses.
Dans les moments lucides, elle raisonne à peu près bien et se ressouvient des faits saillants de son existence tourmentée et de son règne. Dans les forts accès de folie, elle s'arme de ce qu'elle peut
Irouver, insulle et frappe les personnes qui sont à sa portée, df^grade son logement dont elle enfonce ou coupe au couteau tes cloisons en pailles.
Nous nous étions pris d'intérêt pour cette malheureuse femme, donli nous avions entendu parler souvent, et qui, somme toute, avait joué un J rôle politique important dans le pays que nous protégeons. Nous avions fait le projet de l'aller voir et de la l'aire photographier, si c'était possible. Nous nous rendîmes un jour, dans ce hu(, àOudoiig, assisté d'un photographe, et nous priâmes la rcine-mèro de vouloir bien nous faciliter une entrevue avec sa parente. Un mandarin préposé à la garde de l'ancienne reine, fui appelé, envoyé en ambassade auprès de la folle, et il nous revint bientôt pour nous dire que le moment lui paraissait favorable pour faire notre visite. Nous monlAmes prestement sur nos éléphants et nous nous rendimcs dans la vieille enceinte, h deux ou Irois kilomfelres de là.
Je mis pied à terre à une certaine dislance de la maison et je m'avan<^ai suivi de quatre mandarins et d'une douzaine de vieilles femmes, venues au-devant de moi pour me disposer à l'indulgence et me recommander d'agir avec douceur, ménagements... Je les rassurai, les invitai h passer devant pour m'annoncer et je montai aprfes elles l'échelle en bambous qui conduisait au misérable logis de la folle.
On me la montra au milieu d'une grande pièce, couchée sur un isimple raaielas étendu sur le parquet, enveloppée dans une couverture blanche en colon. Sa tôte était appuyée sur un fort oreiller, qui k tenait relevée et dans une position avantageuse pour que je puisse assez bien la voir. Je m'avançai doucement et allai m'asseoir sur une natte près de son lit. DiîS qu'elle m'aperçut, elle me fixa sans presque bouger et sans parallre étonnée. Je profitai de ce moment de calme pour lui adresser la parole, mais je n'obtins que des réponses décousues et sans aucun sens.
Los servantes intervinrent pour la décider h approcher de la porte sur laquelle l'appareil jihotographique était déjà braqué, mais elles no s'attirèrent que des sottises. On fil avancer un éléphant, afin d'attirer son atlenlion. Ce stratagème réussit: la malade s'avança, en so Iratnanl, jusqu'au seuil de la porte; elle appuya sa lête contre l'un des umntaiits et conserva celte position assez longtemps pour que le photographe pût la saisir dans ses traits principaux.
Relevons une accusation fausse et une erreur commise à Fégard de cette princesse.
Des hommes tenus cependant, h raison de leur âge et de leur ministère, à beaucoup de réserve, ont prétendu et écrit que la reine Ang-Mey s'était, étant au pouvoir, prostituée au général annamite Truong-Ming-Giang, qui commandait Tarmée d'occupation, avait son quartier-général à Phnom-Penh, oix était aussi la cour, et gouvernait effectivement alors le Cambodge.
Ensuite, on fait mourir cette reine dune façon tragique à Ghandoc, en 1841, assassinée par ordre de son prétendu amant, qui se donna la mort lui-même après. On ne donne ni le motif de l'assassinat, ni celui du suicide, afin,, sans doute, de laisser plus de marge aux suppositions malveillantes et aux cancans.
Cette erreur et cette calomnie ont été reproduites, de bonne foi, par des voyageurs et des écrivains qui n'ont eu à leur portée aucun moyen de vérification.
Nous n'avons pas à chicaner sur ce qui a trait h l'assassinat de Ang- Mey, puisque la pauvre reine vit encore (1874*), dans un état bien déplorable, il est vrai, au point de vue de la raison, mais non sous le rapport des forces physiques, qui n'ont pas l'air d'être sur le point de lui faire défaut.
Le reproche grave que Ton a fait à Ang-Mey d'avoir donné, elle reine, l'exemple de la prostitution à un ennemi du pays, n'est pas mieux fondé que les preuves que l'on a essayé de donner de son assassinat et de sa mort.
Nous avons consulté, à cet égard, de vieux mandarins, qui ont occupé des positions élevées sous le règne de Ang-Mey; nous avons questionné d'anciennes servantes du palais, nous avons voulu connaître surtout Topinion plus libre de ceux qui n'ont occupé d'emploi ni dans TÉtat, ni à la cour, et, de tous ces dires, nous avons acquis la conviction que Ang-Mey n'a eu avec le chef annamite d'autres rapports que ceux que la politique et des circonstances fatales, tout à fait indépendantes de sa volonté, la condamnaient h avoir avec lui.
La vérité est que le général Truong-Giang était jeune et puissant alors, qu'il papillonnait autour de la reine, qui était jeune et belle, mais
* Elle mourut d'un accident à la fin de l'année 1874^ quelques mois après ma visite à Oudong.
il n'est pas prouvé que ses entreprises en amour aient réussi, car elles étaient fortement contrariées par sa propre femme, qui l'observait jalousement et qui avait sur lui beaucoup d'empire, car elle était petitefille de l'empereur d'Annam et que c'était à elle que Truong devait et sa fortune et son rapide avancement.
Quant à l'assassinat, il en fut commis un, en effet, sur la personne de la sœur aînée de la reine, que le gouvernement annamite fit séquestrer et ensuite égorger à Vinh-Luong, sous prétexte que son oncle maternel, le Préa-ang-ma, un très haut dignitaire cambodgien, avait pris parti pour les Siamois, et que sa mère était fille du gouverneur de Battambang, qui, de son côté, avait toujours été hostile aux Annamites et leur avait fait beaucoup de mal en plusieurs occasions.. C'est sur cette innocente victime que les Annamites se vengèrent de leur expulsion du Cambodge.
Le mode de successibiiité au trône adopté au Cambodge est bien différent de celui qui est pratiqué en Europe, et ne ressemble pas davantage aux règles établies sur cette matière chez les autres peuples de l'Orient.
Au Cambodge, tous les membres de la famille royale, y compris à la rigueur les femmes, peuvent aspirer à régner. Les princesses ne doivent être appelées au pouvoir, qu'à la condition expresse que les prétendants mâles font absolument défaut. Enfin, dans le cas où l'on n'aurait sous la main ni princes, ni princesses, un des huit plus hauts dignitaires de la caste des bakus peut être appelé régulièremennt au trône. Dans Tapplication, voici comment on procède :
Lorsque le roi meurt, tous les membres de la famille royale se réunissent au palais pour laver ensemble le corps du défunt, et le faire mettre ensuite dans un cercueil, qui reste exposé dans une grande salle en attendant le jour de l'incinération.
Cela fait, les cinq plus grands mandarins du royaume s'assemblent dans la salle du trône, afin d'aviser au remplacement du roi. Ils convoquent à la séance tous les mandarins présents dans la capitale. Un débat public s'engage sur le choix qu'il convient de faire; et, après
quelques instants de discussion, les cinq plus hauts fonctionnaires seulement donnent leur opinion. Le Chauféa, premier ministre, opine le premier en prononçant le nom de son candidat; les quatre autres, par ordre hiérarchique, se prononcent sur le même sujet par oui ou par non. Si la majorité est acquise, c'est celui-là qui est roi; sinon, on recommence l'épreuve sur un autre nom.
Dès que le vote est acquis, les cinq mandarins vont annoncer la décision à l'intéressé et lui proposer la couronne. S'il accepte, il prend immédiatement en mains la direction des affaires ; mais s'il refuse, il est tenu d'indiquer, sur l'heure, celui des membres de la famille royale qui, selon lui, conviendrait pour gouverner. Dès que ce prince est désigné, les mandarins délibèrent sur place sur la question de savoir s'ils doivent accepter le candidat qui leur est proposé. Ils ne doivent, en aucun cas, se séparer avant d'avoir pourvu à la vacance du trône.
Le souverain une fois nommé, on invite les astrologues à déterminer Tépoque convenable pour le couronnement et le sacre.
Si le souverain avait désigné lui-même son successeur, on eut tenu grand compte de sa volonté dernière, mais' la délibération des mandarins a lieu obligatoirement.
Les fêtes du couronnement sont les plus importantes, les plus solennelles, les plus brillantes de celles que l'on célèbre au Cambodge. Elles durent huit jours, dont le dernier est rempli parla cérémonie du couronnement.
Dès le premier jour, on se met en frais de décoration : les avenues, les cours, l'enceinte du palais sont ornées avec plus de magnificence encore que pour la coupe des cheveux des jeunes princes. Des cordes de coton, tendues autour de la résidence royale, tiennent les malins esprits à l'écart et les bonzes, ainsi que les bakus, ceux-ci les mains pleines d'idoles brahmaniques, font autour du palais des prières qui ne discontinuent pas jusqu'au jour du couronnement.
On amène les éléphants royaux, parés comme pour la bataille, le corps protégé par une cuirasse en tôle mince, portant un palanquin découvert, laissant le combattant libre de ses mouvements. Le palanquin est approvisionné de cent javelots semblables à peu près à l'arme que les Romains désignaient sous le nom de hasta ou telwn. Chaque éléphant est monté par trois guerriers coiffés d'une sorte de casque à visière en fer. L'un d'eux, armé d'un sabre et d'un aiguillon à manche
court, est assis sur le cou de la bête; le second prend place dans le palanquin pourvu d'armes diverses et, enfin, le troisième, qui est sur la croupe, est chargé de lancer les javelots.
On conduit, en même temps, des chevaux de troupe fout sellés et harnachés. La coiffure et les vêtements des cavaliers sont en cuir épais, mais souple néanmoins. Une simple robe de toile de coton, sur laquelle est brodée grossièrement, à hauteur de la poitrine, une tête de Réahu, est passée par-dessus ce lourd vêtement. Chaque cavalier porte vingt javelots suspendus à sa ceinture ; chacun d'eux est, en outre, armé d'un arc. La selle est relevée à Farrière par deux immenses plumets en queues de paon.
Des chars attelés, et disposés comme pour une expédition militaire, sont conduits par deux soldats cuirassés de pied en cap avec des plaques de fer découpées et ambouties en forme d'écaillés de pangolin. Us sont armés de fusils et de javelots.
Enfin, l'infanterie arrive à son tour sur le terrain ; les soldats ont un casque en cuir et sont vêtus à la cambodgienne pour le reste. Les compagnies sont armées d'une manière peu uniforme : les unes ont des sabres, d'autres des javelots, dès arbalètes^ des lances^ des bâtons...
Tout cet appareil guerrier est déployé autour du palais et y fait bonne garde pendant la durée des fêtes.
Les éléphants éveillent l'attention ; on les choisit parmi les plus gros et les mieux armés ; ils regardent passer la foule avec indifférence et attirent, par leur belle mine et leur majestueuse immobilité, la curiosité des étrangers.
Mais c'est dans la cour d'honneur, en avant de la salle du trône^ que se trouvent les principaux sujets de cette mise en scène : tout auprès du portique d'entrée sont deux animaux marqués de signes heureux. A droite, c'est un éléphant couvert de riches étoffes de soie à franges d'or ; ses défenses portent chacune trois anneaux d'or rougi, qui ressortent élégamment sur le blanc ambré des ivoires du colosse; sur la vaste housse moirée, qui couvre le dos de la puissante bête, se détache le palanquin royal tout brillant de pierreries, d'or et d'ivoire. A gauche, c'est un cheval harnaché dans le style oriental.
Enfin, on peut voir là encore des chars de voyage aux caisses et timons sculptés, vernis ou laqués, auxquels sont attelés des bœufs coureurs de la plus pure race, ayant leurs cornes passées dans des
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fourreaux cramoisis. Un drapeau royal flotte sur chacun des timons gracieuseincul relevés.
Là soîit déposés aussi une riche chaise à porteurs, le parasol royal et les armes de la garde. La musique officielle se tient prêle à exécuter les meilleurs morceaux de son répertoire; les cours, les rues voisines* sont littéralement encombrées d'une foule immense en habits de fête.
Pour le jour du couronnement, la salle du trône est parée de ses plus beaux atours: le trône^ dressé au milieu, est surmonté d'un immense parasol à sept étages en soie jaune et garni tout autour d'une étoffe frangée d'or et tombante; les angles de la plate-forme sur laquelle le trône est placé sont occupés par des parasols semblables, mais plus petits que le parasol royal; un peu en avant, se trouve un riche sofa, garni de beaux carreaux et, enfin, une table sur laquelle sont déposés tous les attributs de la souveraineté.
A sept ou huit mètres en arrière du trône, accolé contre une porte qui s'ouvre dans la partie réservée du palais, est un ouvrage d'architecture remarquable, fait en beaux bois du pays proprement doré et que nous recommandons aux visiteurs. Cette pièce superbe est surmontée d'un baldaquin également tout sculpté et doré ; elle semble placée là pour servir de tribune à un orateur.
Dès l'aube, le huitième jour^ le tam-tam annonce au loin que la cérémonie est proche. Les mandarins^ en habits de gala, se réunissent dans les salles d'attente. Bientôt, sur l'ordre d'un devin, le tam-tam est battu de nouveau : c'est le moment^ ou le signal pour les princes, les mandarins, les dignitaires de tous rangs, de se rendre à leur poste dans la salle des cérémonies. Tous ces personnages s'asseoient, suivant leur rang, sur des tapis ou des nattes fines, chacun d'eux tenant aux mains des fleurs de nénuphar, des bougies et des bâtonnets odorants.
De son côté, le roi se prépare pour la cérémonie, ainsi que les dames de la cour, toutes appelées sous les armes dans cette occasion. Dès que le roi est prêt, il se dirige vers la salle du frône, escorté de tout le personnel féminin de la cour en grande tenue. Sa Majesté entre par une porte du fond et vient se placer, avec une partie de sa charmante escorte, derrière un rideau tiré en travers presque à l'extrémité de la salle.
Enfin, un troisième coup de tam-tam annonce le commencement
de la cérémonie. Deux mandarins tirent le rideau ; et dès que le roi apparaît, les musiques le saluent et Tassislance se prosterne profondément.
Le roi est en grand uniforme : il est couvert de riches étoffes en brocart. Bientôt^ les brahmes lui passent une longue robe blanche, galonnée d'or sur les coutures, légère et transparente, mais qui voile cependant un peu l'éclat de son beau costume. Cette sorte de dalmatique est semblable, à la couleur près, à celle que revêtaient les rois de France au moment de leur sacre. Le roi est flanqué de huit femmes de chaque côté, en pagne rouge et à fleurs, écharpes variées, de couleurs voyantes et étincelanles et couvertes, cela va sans dire^ de chaînes^ de bracelets, do bagues, de bijoux de toute espèce... chacune d'elles tient dans la main droite un bouton de lotus.
Lorsque les musiques ont flni leur premier air, le roi, laissant là son escorte, s'avance vers la porte de sortie; accompagné de près par un grand nombre do brahmes portant l'idole de Siva et faisant avec de petits tambourins de main, des flûtes, des conques marines, presque une musique de charivari. On conduit le roi à une sorte de dais blanc, auquel on accède par quelques gradins et où doit se faire le rite de l'eau, c'esl-à-dire la cérémonie du sacre. Sa Majesté y monte, se débarrasse derrière un rideau de ses riches habits et passe un vêlement de bain léger et tout blanc. Le chef des brahmes s'avance alors et lui verse une première eau lustrale sur la tète. C'est là le signal d'un immense vacarme: les musiques, les cloches, les tams-tams, se font entendre à la fois. Enfin, le roi se place sous une urne d'argent énorme contenant l'eau dite de Vinvestiture et son corps est bientôt couvert d'une pluie fine et abondante. Cette cérémonie de l'ondoiement peut avoir lieu plusieurs mois avant le couronnement.
Après ces ablutions, le roi reprend ses beaux habits et les bakus le ramènent dans la salle du trône. Les princes et les mandarins, qui étaient sortis pour assister au rite de l'eau, regagnent leurs places dans la salle et le roi, s'adressant aux bonzes, leur dit qu'il est le serviteur du Buddha, ainsi que de ses ministres sur la terre et qu^il sera toujours fidèle à sa religion. Des cadeaux de vêtements jaunes sont faits à ces religieux ; on leur fait servir un repas dans la salle même des cérémonies, après quoi ils se retirent n'ayant aucun rôle à jouer dans l'investiture des pouvoirs, considérée comme purement politique.
Les bonzes sortis, le roi, assisté de trois brahmes^ monte sur une
estrade élevée dans la salle du trône et représentant le mont Méru. 11 s'y assied et fait face successivement, en s'inclinant, vers les huit principaux rhums de vent, dans la direction de chacun desquels se trouve un brahme. Lorsque l'évolution est finie, les bakus présentent au roi une eau nouvelle, dont il boit une partie et se lave le visage du reste.
Enfin^ le chef de la secte des brahmes passe au roi les idoles de Brahma, de Vichnou et de Siva. Ces idoles placées dans les mains du souverain au moment où il doit prononcer des serments solennels, ne sont-elles pas un indice de Fexistence de la religion brahmanique au Cambodge, à une époque plus ou moins reculée de son histoire?... Alors, sans doute, et avec plus de raison, le nouvel investi jurait sur. ces idoles vénérées de maintenir et d'honorer la religion qu'elles représentaient.
Le lettré Ocnha-préa-Sdach s'avance à ce moment; il déroule une mince lame d'or sur laquelle sont gravés les noms et titres nouveaux du roi, dont il fait hautement la lecture. Il passe ensuite cette feuille d'or à un baku, qui la roule et l'introduit dans un tube niellé d'or et d'argent qu'il remet au roi. Les musiques célèbrent cette partie de la cérémonie.
On approche aussitôt les insignes de la royauté : le parasol, l'épée antique^ le sceau royal, la couronne^ un chapeau de cérémonie et une paire de pantouffes, ou mules, de forme antique à l'usage des souverains seuls. A chacun de ces objets, le roi impose les mains; il les touche, les consacre et les approprie ainsi à sa nouvelle position de souverain couronné. Alors, le chef des brahmes, se faisant l'interprète des mandarins et du peuple^ offre la terre, Feau, les forêts, les montagnes, tout le royaume, enfin. Le roi répond qu'il accepte l'offre et qu'il autorise ses sujets à exploiter le sol et à se servir de tout ce qui peut être utile au bien-être des habitants.
Le roi se décide, enfin, à se couvrir de la couronne, qu'on lui fixe sur la tête au moyen d'oreillettes en métal d'or et recourbées de manière à pouvoir s'engager sous le lobe inférieur de l'oreille. Sa Majesté, une fois couverte, chausse les panloufTes, descend du Méru et s'en va gravir les marches du trône, sur lequel elle s'assied à l'indienne aux applaudissements de l'assistance, au son des musiques et au bruit assourdissant de plusieurs bouches à feu. C'est là qu'il reçoit les onctions d'huile parfumée au front, au menton et auxpaumes des mains.
LE IlOYAUME 1)1! CAMIODHE
Pendant le vacarme, les damos de la cour, li's [n-ùices, I(^s mandai-in?, porlani des flambeaux allumés à la main, fonf aulour du Irùue le salut
du Pradakchina. Ensuite, les grands du royaume viennent tour à tour déposer aux pieds du trône des fleurs de nénuphar, des liiltonnets odorants et aussi leurs cachets, ce qui veut dire qu'ils remettent leurs
2ii LE ROYAUME DU CAMBODGE
titres à la disposition du roi; indis le roi annonce à ces messieurs qu'il leur rendra leurs fonctions, afin qu'ils continuent h les exercer pour le bien du pays. Tous alors s'approchent des marches du trône pour complimenter Sa Majesté et lui souhait(»r le bonheur, la victoire.
Après avoir reçu les hommages de tout son monde, le roi quitte son trône et se rend dans la partie réservée de la résidence. Les musiques jouent pour marquer cette sortie. A l'intérieur, les vieilles gardiennes du gynécée présentent les princesses, les bayadères, les autres dames de la cour. La plus âgée d'entre elles prend la parole et implore, au nom de toutes, la protection et l'intérêt du nouveau maître, promettant en retour un grand dévouement et une fidélité entière. Toutes saluent en s'incliuant jusqu'au sol, témoignant ainsi tacitement leur adhésion au serment de fidélité ([ui vient d'être fait sans grand mérite, par une vieille, en leur nom.
Le roi rentre après dans ses appartements particuliers, suivi de l'escorte obligée de servantes qui apportent l'une son sabre et les autres une foule d'objets à son usage. Un autre groupe de servantes suit le premier. L'une d'elles apporte un chat, qui est le premier être animé à introduire dans une maison avant de Thabiter; les autres femmes apportent de l'ivoire, du riz, une corne de rhinocéros, une citrouille, des haricots, des graines de sésame... c'est, comme on voit, l'abondance de toutes choses que ces damos font le simulacre d'introduire dans le palais à la suite du nouveau seigneur.
Une femme placée à l'entrée des appartements royaux lave les pieds du roi. Celui-ci allume lui-même dans sa chambre à coucher des bougies, des baguettes de bois odorant et il brûle de l'encens en l'honneur des anges. Il se couche ensuite tout habillé, la tête dirigée vers le nord.
Le lendemain a lieu une nouvelle réunion dans la salle du trône. C'est dans cette séance que le roi restitue les sceaux déposés la veille par les ministres et les mandarins de tous rangs, qui, à partir de ce moment, reprennent leurs fonctions respectives. Les dames qui ont un emploi à la cour, sont également invitées à le conserver.
La reine Ac-Kha-Mohé-Sey est consacrée par trois jours de prières et par des ablutions d'eau lustrale.
Quelques jours après le couronnement, le roi fait le tour de la capitale, afin de se montrer à son peuple. On déploie à celte occasion une grande pompe. Les rues sont nettoyées, les maisons pavoisées et illu-
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miuées la nuit; des rcposoirs, portanl des fleurs eldes brûle-parfums, sont dressés devant les portes des maisons particulières. Le cortège est nombreux et splendide, et tout 1 appareil guerrier déployé lors du couronnement reparaît ici. La troupe, les élophanls de parade, les cavaliers, précédés de deux porte-fanions, marchent en avant. |^ Après eux, viennent les archers et les licteurs. En arrière brille le groupe des hauts dignitaires entourant le palanquin royal. — Sa Majesté jette des pièces d'or et d'argent a la foule.
Dans celte promenade par la ville le roi est coiffé de la couronne royale. Avant de rentrer dans son palais, il en fait le tour en partant de la porte de l'est et en passant d'abord par le sud. Arrivé au portique ouest, il change de coiffure et se couvre du prea-méaléa, sorte de chapeau en feutre noir, à larges bords, déforme assez haute et tronconique, garni d'un ruban en or émaillé et portant sur le devant une palme on or garnie d'un rubis énorme. Le roi continue, ainsi coiffé, le tour de l'enceinte et rentre par la porte orientale, par où il était sorti.
Cette procession se renouvelle, dans les mêmes conditions, avec le même appareil, le lendemain et le surlendemain.
La fête officielle la plus pompeuse, après celle que nous venons de décrire, est celle que Ton célèbre le joui* anniversaire de la naissance du roi.
Pour celte occasion, les acrobates, les saltimbanques, les danseurs de corde de l'intérieur, des comédiens chinois et annamites, viennent prêter leur concours aux artistes de la capitale. Parmi les exercices auxquels ils se livrent, nous en citerons un qui est fort ancien et qui consiste à danser sur des cordes tendues, en tenant des plumeaux de queues de paon dans les mains. Nous verrons plus tard, en parlant de l'ancien palais des rois khmers à Angcor, que les cordes sur lesquelles on dansait alors étaient en lanières de cuir de buffle tordues et assujett au sommet de tours puissantes.
La fête dure trois jours, pendant lesquels les bonzes khmers et annamites, ainsi que les marabouts malais, adressent les uns à une divinité, les autres à une autre, des prières à l'intention du souverain et de sa famille. Ces religieux s'assemblent dans la salle du trône h différentes heures du jour. Au dehors, c'est le bacchanal incessant des jeux publics.
Le portique oriental de l'enceinte du palais est surmonté, pour la circonstance^ d'un écusson aux armes royales, placé sous trois drapeaux aux couleurs cambodgiennes. Celte porte est encadrée de gros boudins
24i LE ROYAUME DU CAMBODGE
de verdure, piqui'^s de belles Heurs, qui forment, avec des montants garnis de feuillage placés en avant et reliés entre eux au moyen d'arceaux formant voiMe, un superbe arc de triomphe champêtre.
Autour de la cour d'honneur sont des pavillons en très grand nombre, élevés à faux frais en bambous et couverts de tentures d'étoffes plus ou moins riches. C'est là que les grands mandarins du royaume, les gouverneurs des provinces, les fermiers de certains monopoles, quelquefois même des particuliers de races différentes^ exposent des objets d*art étrangers ou indigènes. Ces objets sont disposés sur des dressoirs à plusieurs gradins, que Ton éclaire à giorno la nuit, car c'est le soir surtout que Ton visite ces expositions fort curieuses. On y est reçu poliment par les exposants, ou leurs délégués, qui offrent aux indigènes le thé, Tarée et le bétel, aux Européens des cigares et quelquefois des rafraîchissements. Sur le tard, ces étalages ne sont pas tous bien gardés et ron trouve les gardiens allongés le ventre en l'air, dormant au bel air et abandonnant à rhonnêteté des visiteurs les objets très riches quelquefois dont on leur a confié la garde.
Il nous a été impossible de savoir quel a pu être à l'origine le sens, le but vrai de ces expositions. On n'y vend absolument rien; et ce déploiement des meilleurs produits de l'industrie asiatique, nous parait être destiné uniquement h accroître la solennité de la fêle spéciale du roi •
L'avant-veille de l'anniversaire de la naissance du roi, les jeux en plein air commencent et c'est là surtout que la foule est plus compacte. Les jeunes princes eux-mêmes s'y font porter à califourchon sur les épaules des plus grands de leurs serviteurs. Les Cambodgiens d'ailleurs se rangent volontiers pour les laisser avancer jusqu'au premier rang.
Les bayadères de la cour sont également en danse et attirent plus particulièrement de leur côté les spectateurs cambodgiens, qui se passionnent pour ce genre de spectacle au point de passer des nuits entières debout autour de la salle de danse, de façon à étouffer, s'ils n'étaient aussi robustes et si complètement faits aux fortes chaleurs.
Le troisième jour, vers deux heures de l'après-midi, les bakus apportent Teau lustrale au roi, qui entre ensuite dans la salle du trône où sont déjà réunis les princes, les mandarins et les notables de Phnom-Penh. Un chambellan complimente le roi en ces termes : « Sire, nous vous souhaitons le bonheur pendant une longue vie; nos \œux sont aussi que le pays soit tranquille et le peuple heureux sous votre administration. »
On fait ce jour-là des aumônes aux malheureux; on offre des habits
aux mandarins et des costumes complets en soie aux principaux bonzes. Une coutume remarquable au Cambodge, c'est que le jour de sa fête le roi offre aux mandarins des cadeaux ciccompagnés d'un délicat souvenir que Sa Majesté remet elle-mfime h chacun d'eux. Ce souvenir se compose d'une petite boite sphérique, figurant le plus souvent une cit(*ouille, en or repoussé, contenant des parfums ot recouverte en belle soie. A cet objet est adaptée une tige d'un décimètre de longueurs peu près, mince, entourée de fils d or et habillée d'un nœud de tulle rose lui donnant l'air d'une poupée.
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Phnom-Penh est la capitale du royaume du Cambodge depuis 1866; elle est située par 1 1* 3o' nord et par 102^ 37' est du méridien de Paris, au point appelé les quatre bras du Mëco7ig. C'est une position commerciale de premier ordre que les négociants chinois avaient fiairée bien avant que le roi Norodon songeât à s'y installer.
La ville se compose d'une seule grande rue, se développant le long de la rive droite du Mëcong suivant une longue ligne brisée figurant, à vol d'oiseau, une courbe convexe par rapport au fleuve. Plusieurs rues ayant une direction perpendiculaire à l'artère principale s'infléchissent vers des terrains accidentés et marécageux. Ces quartiers sont peu recherchés à cause de leur insalubrité, et parce que surtout ils sont trop éloignés du fleuve, dont les habitants apprécient le voisinage au point de vue de l'utilité, de l'agrément. De plus, les bords du fleuve sont les terrains les plus élevés et les derniers à être inondés dans les grandes crues, ce qui permet des installations en briques plus confortables, et moins combustibles que les paillettes ordinaires.
Des chaussées, partant de la rue principale, aboutissent à des terrasses supportant des pagodes modernes peu remarquables. L'une d'elles, qui est desservie par le chapitre du chef du clergé au Cambodge, est adossée à une tour en briques renfermant, dit-on, Tos frontal du Buddha.
Le centre de la ville est peuplé de marchands chinois : c'est le phsar (marché). On y voit quelques halles couvertes ; et devant les maisons^ des étalages se ressemblant tous par l'uniformité des produits exposés et le mode de leur placement. Les marchandises lourdes et encom-
brantes ne sont généralement pas débarquées; c'est sur le fleuve qu'on en trafique et qu'on les transborde pour les exporter à Saigon^ entrepôt général de tous les produits de la vallée basse du MOcong.
Vers le nord est l'hôtel du protectorat français et, à la suite, un autre quartier chinois, au centre duquel s'élève la résidence de l'obbarach. Un peu au nord de l'endroit ou nous sommes arrivés^ séparée de la ville par un ruisseau fort encaissé, se trouve une chrétienté d'environ deux mille âmes, Annamites et Cambodgiens.
Revenons au grand marché, au sud duquel est bâtie la ville cambodgienne et le palais royal, occupant^ avec ses nombreuses dépendances, un espace immense. Là sont aussi les demeures des princes, des ministres, des mandarins de la cour, des principaux religieux... L'architecture, dans ce quartier, a conservé le caractère cambodgien; on y voit des maisons en bois plus ou moins confortables, perchées sur des pieux à deux mètres au-dessus du sol ; leurs toits sont inclinés extrêmement, disposition très appropriée h l'emploi de la tuile plate, dont on commence à faire usage. Ces habitations sont entourées le plus souvent d'arbres fruitiers et de quelques arbustes à fleurs. D'étroits sentiers desservent cette partie de la ville qui se distingue par un calme parfait.
Le palais du roi relève ce quartier par le luxe et les proportions relativement grandioses de ses constructions ; il est placé bien en face des quatre bras, à trois cent cinquante mètres environ de la rive droite du fleuve; il est clos par un mur élevé, terminé par des dentelures, et mesurant sur la face qui regarde le Mëcong environ trois cent vingt mètres.
De la porte centrale de cette face, on découvre l'immense salle du trône, construction cambodgienne, à toiture inclinée et plusieurs fois brisée sur les côtés et au-dessus du fronton où les toits sont surétagés comme dans les temples antiques. Le fronton est décoré des armes du roi surdorées et le faite se termine par une trompe d'éléphant relevée verticalement et dorée. A l'intérieur, c'est une grande safle rectangulaire, fort allongée, meublée à grands frais à l'européenne, mais sans aucun goût.
A droite de la salle du trône, se détache avec avantage sur les bâtisses voisines, une belle maison de forme européenne, à vérandahs et à étage, qui fait l'admiration des kmers ot dont le plan est dû à un architecte français.
De l'autre côté de la salle du trône sont deux hangars contigus, sous lesquels le roi donne journellement audience h ses mandarins et qui servent de salle de spectacle les jours de fôte. Autour de la grande cour d'honneur dans laquelle nous nous trouvons, et dont les bâtiments dont nous venons de parler constituent une des faces^ se trouvent des établissements ayant des destinations diverses : un atelier de bijoutiers, un atelier de forges et d'ajustage, un autre de peinture et de sculpture, la trésorerie, des corps de garde, le secrétariat, des salles d'attente, une salle de dépôt pour les palanquins et parasols royaux, une école, des remises, des magasins, des écuries.., et, enfin, tout à fait en avant^ un pavillon de forme originale, sorte d'estrade fort commode pour voir les réjouissances qui ont lieu sur la place extérieure, à l'est du palais. .
A l'ouest des bâtiments que nous venons d'énumérer sont les logements particuliers du roi, des princesses, danseuses, chanteuses... des jardins et des pièces d'eau.
Près du débarcadère royal, on peut voir un petit arsenal maritime, où l'on construit des pirogues, des barques de luxe et où l'on répare les petits avisos de la flottille du roi.
En arrière de l'hôtel du protectorat s'élève un monticule artificiel surmonté d'une pyramide, dont la flèche est à cinquante-neuf mètres audessus du niveau des plus basses eaux du Mëcong. La forme générale de ce monument est celle d'une immense cloche reposant sur un massif de maçonnerie carré.
D'après la tradition, cette pyramide a été élevée, il y a plus de huit siècles, par une veuve riche nommée Penh, en expiation des fautes commises par son mari ; elle paraît moins vieille que son âge, parce qu'elle a été restaurée sous le règne de Ang-Chan, oncle du roi actuel, qui fit réparer en même temps la pagode construite sur le monticule à l'est de la base de la pyramide. Cette pagode brûla, il y a une vingtaine d'années; elle n'a pas été rétablie et Fidoledu Buddha n'est plus abritée aujourd'hui que par un misérable hangar en pailles.
Le chef d'une bonzerie établie au pied du monticule nous montra dans le temps un écrit .qui jette quelque jour sur l'histoire du monument dont nous venons de parler ; en voici la traduction :
« L'An de Prea-Put-Sacrach, 1529 (986 de J.-C.) le roi Prea-Moha- Butom, alors âgé de quinze ans, vint se fixer provisoirement h Tuol- Prea-Srey (à deux ou trois milles de Phnom-Penh, sur la route de
Compot), ellà îl ordonna h ses mandarins d'établir la liste des apanages qu'il accordait aux religieux qui desserviraient h Favenir le temple de Vat-Phnom-Peuh(la pagode qui est au pied de la pyramide). » Suit la liste des terrains, pêcheries d arroyos, forêts... dont les bonzes reçurent par cet acte souverain la jouissance, qui leur est restée d'ailleurs jusqu'à nos jours.
Les bonzes ont une manière d'entendre leurs droils usufructuaires, ({ui mérite que nous en disions un mot en passant : ils permettent aux Cambodgiens^ qui le leur demandent, d'exercer ces droits en leur lieu et place, et ces sortes do fermiers ne sont tenus de donner aux religieux que ce qu'ils jugent nécessaire, ceux-ci n'ayant pas l'habitude de réclamer quoi qu'il advienne. Heureusement qu'on trouve peu de Cambodgiens disposés h abuser de cette condescendance des prêtres buddhistes.
La date 986 de J.-C, indiquée sur le document dont nous venons de donner la traduction, doit correspondre à l'achèvement de la pyramide et de la pagode construite au pied, car c'est l'usage de ne fixer qu'à ce moment les apanages dont il s'agit.
Il n'est pas facile d'estimer la population de Phnom-Penh; elle se compose d'élémens si différents, si nombreux, si mobiles, qu'elle échappe au calcul. D'ailleurs, on n'a jamais fait aucun recensement; et puis, si on se livrait à un travail de ce genre, on trouverait des variations, des différences considérables suivant les moments de l'année où on opérerait. Pendant la pêche et le moment de la récolte du coton, la population flottante s'accroît sensiblement. Nous pensons qu'il faut compter moyennement trente-cinq mille habitants de toutes races et conditions.
Un service hebdomadaire français entre Saigon et Phnom-Penh, fait par des bateaux à vapeur d'un grand tonnage, a donné à cette dernière ville une importance qu'elle n'avait pas avant : elle est plus fréquentée parles Européens, par les négociants chinois de Cholen, et, enfin, les importations et exportations s'y font plus aisément.
Les fonctionnaires d'un rang élevé sont nommés directement par le roi; les mandarins d un rang inférieur sont choisis parla haute autorité
dont ils doivent relever, et, enfin, les gouverneurs des provinces peuvent s'adjoindre les sous-ordres qu'ils veulent et qui doivent partager avec eux la responsabilité de Tadministration.
Tous les citoyens peuvent aspirer aux fondions publiques, pourvu qu'ils produisent des antécédents approximativement honorables. Bien que le mandarinat ne soit ni héréditaire, ni d'aucune façon transmissible dans les familles, on a néanmoins plus d'égards, et Ton se montre moins exigeant pour les candidats dont les parents ont occupé une position élevée et qui ont illustré leur nom par des services importants rendus à TKtat.
Les conditions de capacité^ d'aptitude, sont nulles. Ceux qui postulent pour ces positions savent lire et écrire leur langue plus ou moins correctement et cela suffit.
Cependant, on exige que les stagiaires de la justice aient une connaissance assez exacte des lois et usages du pays.
En réalité, la nomination des fonctionnaires, de même que leur révocation, ne dépend que de la volonté ou du caprice du roi.
Les notables Chinois et Annamites obtiennent quelquefois des titres qui les assimilent aux mandarins indigènes, mais qui ne leur donnent des droits que sur les individus de leur race ou nationalité fixés ou de passage au Cambodge.
Par suited'une ancienne coutume, les Siamois, les Malais et les Chams, résidant au Cambodge, peuvent prétendre aux emplois vacants, au même titre que les Khmers. De son côté, le gouvernement siamois ne craint pas de faire administrer les provinces qu'il a ravies autrefois au Cambodge par des gouverneurs de race cambodgienne.
Le gouvernement cambodgien pourvoit aux besoins de ces agents en leur conférant certains apanages, qu'ils exploitent, et presque jamais un traitement fixe. Il y en a qui ne retirent régulièrement rien, ou presque rien, de leur position et qui en sont réduits à vivre d'abus, d'exactions et de cadeaux plus ou moins forcés.
La cérémonie d'investiture des mandarins a lieu dans la grande salle d'audiences du palais; elle est présidée par le luc-moha-montrey ^ s'il s'agit de créer un mandarin de la droite, et par le luc-moha-tep, s'il s'agit d'un mandarin de la gauche.
Si rinvestiture est donnée au gouverneur d'une province, on adresse aux habitants une proclamation par laquelle on les avise que le roi, et son ministre compétent, ont désigné pour les administrer le mandarin
X..., très capable et très digne de la confiance de tous. La proclamation se termine par ces mots : « Vous lui obéirez tant qu'il se conformera aux lois et aux usages traditionnels; mais s'il n'en tenait pas compte et qu'il se conduisit selon son bon plaisir, les mandarins en sous-ordres ont le devoir de lui faire des observations. S'il méconnaissait ces avis, les petits chefs doivent se concerter et informer au plus vite de celte fâcheuse situation le ministre sous l'autorité supérieure duquel la province est placée, et qui, de son côté, rendrait compte au roi, qui aviserait. Si les petits chefs n'agissaient pas ainsi, ils encourraient eux-mêmes une grande responsabilité. »
Au jour fixé pour la remise du cachet, ou sceau^ le candidat se rend dans la salle du trône et revêt la grande robe blanche de cérémonie ; ensuite, il s'assied sur un tapis en face du siège du roi. 11 a devant lui des fleurs appelées phca-reacsa (fleurs du souvenir ou de la fidélité), une pyramide composée de noix d'arec et de bétel, autre image de la fidélité, et, enfin, autant de bougies qu'il y a de degrés dans le titre à conférer, symbole, sans doute, de la proportionnalité qui doit exister entre les lumières du candidat et l'importance de la position pour laquelle il a été choisi.
Dès que le roi se présente dans la salle, le maître des cérémonies, qui est assis à côté du candidat, prenant la posture respectueuse obligée, dit: — Sire, vous avez choisi X... pour un tel titre; le voilà qui vient vous saluer, recevoir son cachet et vos ordres.
Le roi répond : — Monsieur X... je vous ai nommé à tel emploi et je vous recommande de l'occuper honorablement et fidèlement.
L'élu reçoit aussitôt son cachet; il remercie en se prosternant trois fois et s'en va, à reculons, prendre sa place parmi les mandarins présents à l'audience.
Suivant une vieille coutume, les mandarins kmers jurent fidélité à leur roi deux fois dans l'année. Cette prestation de serment est connue des indigènes sous le nom de phoc-tuc-sanomot (boire Teau du serment). L'expérience a prouvé que quoique renouvelé plus souvent, le serment n'était ni plus respecté^ ni mieux tenu au Camhodge que chez nous, d'où l'on doit conclure que sous toutes les latitudes, ce n'est pas sur ce fragile étai que les gouvernements doivent s'appuyer.
En France, la législation avait consacré une formule simple, qui consistait à répondre « Je le jure » à la lecture qui était faite, par un haut fonctionnaire, des engagements qu'il s'agissait de prendre.
LE ROYAUME DU CAMBODGE 2ol
Pour les mandarins kmers, la formalité consiste h répéter, phrase par phrase, la formule du serment lue, en leur présence, par un lettré et à avaler ensuite une tasse d'eau sur laquelle les bonzes ont débité des prières pendant trois jours et dans laquelle on a préalablement trempé les armes du roi. Voici quelques détails sur cette curieuse cérémonie :
En avril et septembre, les mandarins, les différents fermiers, quelle que soit leur origine, sont tenus de se rendre à la capitale pour y prêter le serment d'usage. Ceux dont l'absence est remarquée, et qui ne se sont pas excusés, ou bien môme ceux qui ne sont qu'en retard, devraient être destitués et enchaînés, si on s'en tenait à la rigueur des lois; mais on est de nos jours moins sévère et on se contente d'infliger une amende, qui est de quinze francs environ par degré de la dignité du mandarin pris en défaut. Ces amendes sont remises en totalité aux deux chambellans : le moha-tép et le moha-montrey.
L'eau consacrée est contenue dans une quinzaine de jarres, disposées autour d'un dais sous lequel prennent place les idoles des principales divinités brahmaniques, et où sont déposés aussi les insignes de la royauté, des amulettes que le roi porte à la guerre, de petits rehquaires renfermant des ossements de saints... L'eau destinée aux dames delà cour est dans un grand bassin en cuivre et celle préparée pour les princes est contenue dans de grandes gargoulettes en or à dessins repoussés.
Les brahmes, qui ont la direction de la cérémonie, commencent par offrir des aliments aux dieux, aux anges, aux ancêtres, afin de les disposer à honorer de leur présence la prestation du serment. Le roi s'assied tout près du dais sur un riche tapis, ayant à sa droite les princes placés suivant leur rang et tous prosternés. Les mandarins prennent place dans la première moitié de la salle, les plus gradés en avant.
Dès leur entrée dans la salle, les mandarins allument chacun une bougie, la collent sur les rebords des jarres, se prosternent devant le dais et regagnent leurs places . Ils sont tous revêtus, ce jour-là, de leur longue robe blanche de cérémonie.
Enfin, le chef des bakus s'avance et prononce le discours suivant : « Les cinq bakus les plus élevés en grade ont reçu directement du roi l'ordre de prendre à témoin du serment que l'on va prêter, les dieux, les anges de la terre et des cieux, Siva, Yichnou, la déesse Kali, les
esprits des mers, des forêts, des fleuves, des îles, des montagnes..., les diables qui sont puissants^ les danfinés, les yeac (yakchas), lo soleil, la lune, le feu, Teau, le vent, la terre... »
Après cet cxorde, les brahmes trempent dans l'eau les armes du roi, ainsi que celles de sa garde,- des boulets, des biscaïens, des balles cstropées avec des cordages en rotin. Ces projectiles sont ceux qui doivent entrer dans le corps des parjures s'il s'en produit.
Cela fait, des lettrés se présentent, un livre à la main; ils vont se placer en face des princes, des mandarins et, après les avoir salués, ils leur lisent la formule suivante du serment que ces messieurs répètent phrase par phrase :
(( Sire, moi, un tel^ placé sous la poussière de vos pieds sacrés, je jure d'être zélé pour le service de l'État et celui de Votre Majesté. Je promets de ne servir que vous de très bon cœur et sans arrière-pensée, de vous être fidèle, de ne pas méconnaître votre autorité et de ne pas favoriser les entreprises des souverains étrangers contre le royaume. Je m'engage, au contraire, à dénoncer et à poursuivre sans pitié les fomentateurs d'intrigues et de troubles.
« Si des ennemis faisaient des tentatives contre le royaume, et si je n'accourais pas pour le défendre; si, dans un cas pareil, je me cachais, et si, par mon exemple, je faisais naître parmi le peuple des sentiments de crainte, de terreur, je ne serais plus digne d'être votre serviteur.
« Je jure de ne jamais manquer au devoir, à la justice, à la fidélité envers le souverain; et si je dois y faillir un jour, qu'il m'arrive alors tous les malheurs qui frappent les parjures.
« J'invite les anges des villages, ceux des arbres,, les esprits bons ou mauvais, les génies de l'air et du vent, les régents des quatre points cardinaux, la déesse de la terre, tous les diables et les démons,... à m'ôter la vie si je deviens jamais infidèle.
« Si je manque à mes serments, que je renaisse dans une condition misérable et que, dans ce monde, je sois foudroyé par le feu du ciel, mordu par les caïmans et les autres animaux voraces, que je sois percé parla corne du bœuf, du buffle ou la défense de l'éléphant, que je sois écrasé sous le poids énorme de cette dernière bête, que je meure malheureux et sans funérailles, ou qu'enfin je sois tué par vos armes, Sire, et que Ton me plonge ensuite dans les enfers où je resterai cent mille siècles. »
Le serment que les dames de la cour prôtent est h peu près analogue au précédent, sauf les différences que voici :
« Je jure d'être fidèle au roi, de ne pas divulguer les choses que les souverains étrangers doivent ignorer, de remplir mes devoirs d'épouse (ou servante, danseuse... etc, selon le cas), de ne jamais écouter les propos amoureux qui me seraient adressés et de dénoncer, au besoin, celles de ces dames qui seraient devenues infidèles au roi. »
Dès que la lecture du serment est terminée, les bakus offrent Teau, que les mandarins avalent et le serment est définitivement prêté.
Dès le lendemain de la cérémonie, des délégués vont dans les provinces, avec une certaine quantité d'eau consacrée, afin de recevoir le serment de ceux que la maladie ou les exigences du service ont empêchés de se rendre dans la capitale le jour prescrit.
Le royaume est divisé pour l'administration en cinquante-sept provinces. Sur ce nombre, quarante et une relèvent directement de Tautorité du roi ; sept sont administrées par l'abjoreach, lorsqu'il y en à un, ce qui est rare' ; cinq par l'obbarach; trois par la reine mère et, enfin, une très petite, celle de Chung prey^ qui est abandonnée à titre d'apanage au premier ministre.
Mais dans un système aussi complètement absolu que celui qui a été institué au Cambodge, la direction des affaires publiques appartient totalement au roi, et il ne faut voir dans les hauts administrateurs dont nous venons de parler que des agens soumis à l'autorité supérieure, n'ayant pas beaucoup d'initiative et ne recherchant d'ailleurs de leur position que les avantages pécuniaires qui y sont attachés.
Le gouvernement se compose du roi et de cinq grands mandarins qui se partagent les différents services. Voici quels sont leurs titres et fonctions :
Le lue Chaiiféa^ sorte de premier ministre, président du conseil, chargé de l'administration supérieure d'un certain nombre de provinces;
Le lue Yommo-réaeh^ ministre de la justice, de la police, des prisons, administrateur supérieur d'un certain nombre de provinces;
Le lue Veang, gouverneur du palais, chef de la trésorerie, chancelier de l'ordre du Cambodge, collecteur en chef des impôts, magasinier gé-
^ A défaut d*ubjoiéach; ces provinces relèvent direct^^ment du roi.
néral, économe de la maison du roi, grand juge des femmes de la cour, administrateur supérieur d'un certain nombre de provinces;
Le lue Cralahom^ ministre de la marine, chargé des douanes, des pêcheries, chargé de la poHce et de la répression des déUts commis sur les lacs, le Heuve et les autres cours d'eau, administrateur supérieur d'un certain nombre de provinces;
Le lue Chacrey^ sorte de ministre de la guerre, chargé des éléphants royaux, des réquisitions, pour le service de l'État, de chevaux, chars à bœufs et à bufiles...; il est, en outre, administrateur supérieur d'un certain nombre de provinces.
Ces hauts dignitaires ont, pour les seconder dans leurs différentes attributions, de nombreux adjoints. Il serait intéressant de montrer le fonctionnement de chacune des pièces de cette machine administrative, mais nous n'avons pas assez de place à donner à ces descriptions.
La principale autorité d'une province, c'est le Chau/aiSroc (gouverneur), qui administre et qui rend en même temps la justice à tous les degrés, sauf les crimes qui ne relèvent que des tribunaux supérieurs de la capitale. Il fait entretenir les chemins, les ponts, etc.
Le soin de faire rentrer l'impôt est confié à des mandarins expédiés, en temps opportun, de la capitale dans les provinces. Ces collecteurs remettent au gouverneur la portion du revenu public qui lui est attribué par les lois.
Quelquefois, le roi i)lace auprès du gouverneur un délégué à poste fixe, homme de confiance, sorte d'inspecteur ou de contrôleur, qui s'entend le plus souvent avec le gouverneur pour voler à la fois le roi et le peuple.
Après le gouverneur, vient son suppléant le balat; ensuite, les snaugs^ ou administrateurs des arrondissements; les cralapéas^ qui ne sont que des adjoints des précédents et, enfin, les misrocs ou chefs de villages. Ces derniers seuls sont au choix de la population, qui les désigne au gouverneur qui les nomme presque toujours. S'il s'y refusait, le désaccord entre les habitants du village et ce fonctionnaire devrait être porté devant l'autorité supérieure à Phnom-Penh. Le chef du village, ou maire, règle à l'amiable les différends qui s'élèvent entre ses administrés ; s'il ue peut y parvenir, il renvoie les parties aux autorités secondaires en fournissant les renseignements qui peuvent contribuer à jeter du jour sur les affaires pendantes. Le gouverneur prononce en dernier ressort.
En dehors de ces autorités locales, il existe des juges ambulants et
LE ROYAUME DV CAMBODGE 2oS
spéciaux, nommés Manos, qui ne relèvent que des ministres et que les gouverneurs s'adjoignent dans certains jugements.
On le voit, le système est simple : il consiste d'abord h assurer la rentrée de Timpôt, à entretenir quelques chemins, envoyer les corvéables là où le besoin Fexige et, enfin, à administrer la justice.
Nous avons été amené, en passant, à dire qu'il y avait des mandarins dits de la droite et d'autres de la gauche. Cette classification des fonctionnaires d'un État est bien ancienne, car on sait que le Buddha distinguait ses disciples en droitiers et gauchers. L'assemblée des démons de Mara comportait également ces deux grandes divisions et nous pensons que les anciens rois de l'Inde avaient adopté ce genre de classification pour leur conseil.
Il y a, en outre, un autre classement des fonctionnaires du royaume basé sur le nombre de degrés, ou mcs^ contenus dans le titre de chacun d'eux. Le nombre de sacs varie de un à dix, les mandarins de dix degrés étant les plus gradés. Avec un peu d'habitude, on peut aisément reconnaître le rang d'un mandarin à certains signes extérieurs : à la composition de sa suite, la forme de son parasol, au métal de sa boite à bétel, aux ornements de sa barque, à sa chaise à porteur, au palanquin de l'éléphant qu'il monte...
Au Cambodge, comme dans l'Inde brahmanique, le long bâton est un symbole d'autorité ou de dignité ecclésiastique. Les chefs de bonzerie et les grands mandarins les portent encore à l'heure présente pour se faire reconnaître et obéir.
Les mandarins sont dispensés de la corvée, ou impôt de capitation, mais ils sont soumis à toutes les autres charges au même titre que les autres citoyens.
Nous croyons utile de faire connaître un vieil usage, qui s'est perpétué jusqu'à nos jours, et qui a trait aux suppliques à présenter au roi lorsqu'il est en séance avec ses mandarins. Le suppliant se rend sous un hangar assez près placé de la salle des séances, où se trouve un petit mandarin en faction auprès d'un énorme tam-tam ; il expose à celui-ci l'objet de sa supplique et il lui remet, pour prix de ses bons offices, invariablement quatre ligatures, bien près de quatre francs. Le mandarin annonce l'incident par trois forts coups de tam-tam et il conduit le réclamant aux pieds du roi, qui l'écoute toujours, prononce sur l'affaire, si possible, ou la donne à instruire à des juges spéciaux qui s'en occupent sans tarder.
Le roi, les princes, les mandarins, ont des cachets ou sceaux, qu'ils apposent sur tous les écrits au lieu et place de leur signature. Sur ces cachets en ivoire sont gravés des sujets symboliques auxquels les Cambodgiens reconnaissent, non pas le nom, mais la dignité de celui dont émane Técrit.
11 n'exisie pas au Cambodge de force armée permanente, ni garde nationale, ni gendarmerie. Lorsqu'on veut réunir une troupe pour faire face à un danger sérieux et pressant, le roi indique aux grands mandarins le chiffre du contingent qu'il veut avoir sur pied et ceux-ci appellent aussitôt leurs Gomlangs, sortes de serviteurs du genre des anciens clients romains.
En arrivant à la capitale, ces clients se placent provisoirement sons les ordres de leurs patrons. Bientôt, on les répartit dans les diverses armes : artillerie, fusiliers, corps armés de lances, d^arbalëtes, de simples bâtons... On incorpore aussi, en cas de guerre, une catégorie d'individus dépendant plus particulièrement de l'État, qu'on appelle Pois et dont nous parlerons plus tard.
Comme il n'y a pas plus de cadres que de soldats, et que l'on ne sait pas, au Cambodge, ce que c'est qu'un mandarin militaire^ un officier, le roi désigne pour prendre le commandement de Tannée celui de ses dignitaires qui lui parait le mieux convenir pour la circonstance. Les ministres et le général improvisé choisissent les chefs subalternes^ auxquels on confie des commandements d'une importance proportionnée au degré de confiance qu'ils inspirent.
Le lue \ean(j^ gouverneur du palais et intendant général des magasins de l'Ktat, approvisionne l'armée au départ. On donne aux soldats du riz, de Tarée, du bétel, mais jamais de Targent. Le gouverneur du palais est chargé de renouveler les provisions pendant la durée de la campagne, mais il est de règle qu'on n'envoie aux hommes que ce qu'on ne peut se procurer, ou prendre^ sans autre formalité, sur place.
Au départ de Tarmée, les brahmes jettent sur les différents corps Teau de la victoire.
Les Cambodgiens réunis en très grand nombre, sont capables d'avoir des craintes puériles aussi bien, sinon plus, que lorsqu'ils sont isolés ;
OYAUME DU CAMBODGE
ainsi, ils croiraieni à des diisasfres cerlaiiis, h des épidi5mies el à fous les malheurs qui peuvent affliger une armée en campagne, si une cbarrelto, un cavalier, ou bien un homme à pied venait h traverser, ou,
comme ou dit, à couper lu roule ù la lèle do la colonne ; ou bien encore, Turraée étant embarqui^e, si une liai-que h-avcrsait lu lleuveâpeu de distance en avant de la Uottille de gueirc. Les coupables, dans ce cas, sont saisis et ilécapilt^s. Eu temps opdinaire mOuie , c'est une grave
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impolitesse que Ton se permet lorsqu'on coupe la route, sans absolue nécessité, à un navire ou à une barque. Nous signalons ce détail aux officiers qui commandent en Indo-Chine et qui, par bonté d'âme, manœuvrent souvent de manière à ne pas aborder des barques annamites surtout, qui passent devant avec Fintention maligne de faire une avanie incomprise et partant gratuite.
L'éléphant est employé par tous les peuples de Tlndo-Chine comme bêle de somme à la guerre ; mais il n'est pas rare qu'on l'élève au rôle de combattant, si on a pu l'habituer assez au feu et au bruit infernal que font les Khmers lorsqu'ils combattent. L'éléphant peut devenir un auxiliaire puissant alors pour une armée : il poursuit les fantassins, les perce de ses défenses, les frappe fortement avec sa trompe et, lorsqu'il les a terrassés^ il les écrase aussitôt sous son pied. Les hommes perchés sur ces énormes bêtes peuvent faire usage de leurs petites armes, mais on est forcé de descendre les canons pour les mettre en batterie sur le terrain.
Il va sans dire que les généraux cambodgiens n'entendent à aucune tactique, et que les batailles dans ces contrées ne sont que des engagements désordonnés et généralement peu meurtriers. Les rebelles pris les armes à la main, surtout les chefs, sont impitoyablement toés et leurs têtes exposées au bout d'une longue perche. Les prisonniers étrangers sont conduits h la capitale, où on les considère et où on les Irailo comme des prisonniers de guerre, c'est-à-dire qu'ils deviennent pour toujours esclaves d'État comme les Pois. Le butin appartient de droit au général ; il garde ce qui lui convient et abandonne le reste à ses sous-ordres et aux soldats.
C'est ici la place de parler des instruments de guerre des Khmers, qui onJ on de tout temps une passion pour les armes et surtout pour les armes blanches de luxe.
L'arme la plus riche, la plus curieuse et la plus précieuse à divers poinfs de vue est le prea-khan, épéc donnée aux anciens rois khmers par le dieu Indra. C'est une épée historique sur laquelle la tradition 'a transmis une légende chargée, d'âge en âge, de fictions nouvelles et inventées pour en accroître le prestige, le merveilleux.
Ces fables pourtant ont été tirées de quelque fait historique altéré par le temps, par l'ignorance des peuples et auquel il serait difficile de remonter aujourd'hui. Il est certain toutefois que cette épée est âgée de plusieurs siècles ; elle est déposée sur un coussin dans une salle
spéciale du palais, à côté d'un fer de lanco antique, d'un poignard ou criss malais, d'un arc et d'une flèche en fer également très remarquables.
Deux fois par semaine, le mardi et le samedi, les chefs des brahmes dégahicnt le prea-khan, en prenant toutes sortes de précautions et en ayant soin surtout de tenir constamment la poignée tournée vers le pôle nord. Le but de cette visite est de s'assurer que la rouille ne se forme pas sur la lame, ce qui serait, croit-on fermement, le signal do grands malheurs publics. Les moindres taches sur le fer sont essuyées avec soin à l'aide d'un chiffon, et jamais personne n'oserait toucher à la lame avec la main directement de peur d'y déterminer de l'oxydation et d'être^ par suite, la cause des terribles malheurs qui s'ensuivraient.
On est un peu moins crédule à cette heure sur ce dernier point, car on a pu remarquer souvent que l'étal de la lame ne se trouvait pas toujours en concordance avec la situation politique, hygiénique et productive du royaume.
Dans notre siècle, le sort des armes, ou les hasards des révolutions, ont mis cette arme sacrée deux fois dans les mains des Annamites, en 1812 et eu 1840. Cette dernière fois, dès que le calme fut rétabli au Cambodge, et l'autorité régulière rentrée en fonctions, l'empereur d'Annam renvoya la rehque à Oudong, où elle fut remise en pompe au roi Ang-Duong, père de Norodon.
Voici, en quelques mots, cô que c'est que cette arme fameuse. La poignée, à peu près cylindrique, comme celle des armes japonaises, est en or émaillé ; l'extrémité est à boudins tournés et ornés de fleurons parsemés de perles. La garde est de forme tronconique évasée sur laquelle se détachent des fleurons de forme gothique. La lame est en fer fondu très probablement; sa forme est celle de l'épée ordinaire, mais plus courte et plus large. Au bas de la lame, près de l'encastrement avec la poignée, se détache en demi-relief le buste de Indra ; au-dessus est le dieu Siva sur un éléphant à trois têtes, surmonté lui-même d'un autre dieu et, enfin, de Vichnou, représenté avec quatre bras, assis à la mode indouc sur le sommet d'une tour. Ce groupe de personnages est entouré d'ornements divers incrustés en or et figurant des dragons, des singes et d'autres animaux perdus dans le feuillage. Au-dessus de celte partie incrustée et ciselée, qui tient à peu près le tiers de la longueur, la lame est lisse et à côte, avec une arabesque dorée allant presque jusqu'à la pointe. Les deux faces de la lame sont absolument pareilles*
Longueur de Tépée sans le fourreau l^jOî
Longueur de la lame 0",73
Longueur de la poignée, la garde comprise . . . 0",29
Plus grande largeur de la lame 0",06
Le fourreau se compose d'une chemise très mince en bois recouverte de velours soie rouge grenat, le tout enveloppé d'une feuille d'or épaisse avec dessins et personnages en relief découpés à jour dans le métal. Ces dessins représentent des singes revêtus d'habits royaux et coiffés de hautes couronnes à paratonnerre, dans le slyle du mokot des rois khmers. Ala place d'honneur figure Sougriva, le souverain des Simiens, ayant à ses côtés Hanumat^ dont les exploits tiennent tant de place dans le Ramayana. A la base de cette enveloppe en or, on a placé Vichnou, reconnaissable à ses quatre bras; il est assis sur l'oiseau Garuda^ qui tient un serpent dans chacune de ses serres.
L'épée est enfermée dans une botte en bois laqué, de la forme d'un immense étui à lunettes, mais s'ouvrant en deux dans le sens longitudinal. Les deux parties de cet étui sont maintenues en contact par de simples bagues, ou anneaux en rotins tressés. Cette botte elle-même est contenue dans un sac en soie brochée d'or et fermé à l'extrémité par un ruban.
Nous n'avons pas besoin d'ajouter que le prea-khan des Khmers n'est pas autre chose qu'une arme du g*enre de celles que les Indous appelaient armes célestes^ et qui étaient douées de pouvoirs surnaturels. Nous verrons que ces armes enchantées sont répandues jusque chez les sauvages, qui leur attribuent aussi des vertus extraordinaires.
Le fer de lance conservé dans le palais des rois khmers à côté du fameux prea-khan, pourrait bien avoir Fâge de celui-ci, car le style des dessins dont ces deux armes sont ornées est identique. Cette lance est sûrement en fonte de fer; la douille est entourée de dessins dorés; la lame porte à la base des sujets en relief découpés à jour. On remarque parmi ces fines ciselures l'oiseau monstrueux Garuda, le chef des Souparnas, à cheval sur Rahu, le dragon qui cause les éclipses. Ce sujet est placé entre quatre têtes de dragons qui lui font une sorte d'encadrement.
La légende concernant ce fer de lance est trop longue, et elle ressemble trop à une autre que nous trouverons à la fin de la première partie des annales khmers, pour que nous la reproduisions à cette place.
La poignée du criss es! en ivoire et figure un animal informe. Celle partie de l'arme n'est que bizarre, et nous pensons que le morceau d'ivoire consliluant le manche est sorti d'une di^-fense avortée dans la mâchoire d'un élt^phant. Nous avons dit ailleurs que les Khmcrs considéraient l'Ivoire do celte provenance comme un puissant talisman.
La lame est en fer rouillé aujourd'hui et s'allonge en zig-zag. Le fourreau se compose de deux lattes minces de bois dur, recouvertes d'une feuille d'or chaudronuée, couverte dVdégants ornemenls repoussés. La longueur totale du poignard est de 0>°,30.
Le poignard a sur les deux précédentes armes l'avantage d'avoir son histoire prétendue aulbenlique, la voici :
Un roi du Cambodge, nommé Somdach-Prea-Réaméa-CboUSas s'éprit i'i tel point d'une jeune Malaise, qu'il fit fléchir pour elle les usages du pays en l'épousant *. Celle-ci prit, par la suite, un si grand ascendant sur l'esprit de son royal époux, qu'elle le décida h se faire muhométan. L'exemple du roi entraîna beaucoup de mandarins et des hommes du peuple, qui abandonnèrent h ce moment le buddhisme.
C'est, suivant la tradition, cette jeune reine qui offrit au roi l'arme dont nous nous occupons; elle lui venail de ses ancêtres qui avaient régné autrefois dans la Malaisie. Nous avons connu les descendants de celte famille malaise, dont un membre, grand mandarin du roi Norodon, est mort il y a quelques années. Son fils est actuellement gouverneur d'une province sur les bords du Mëcong.
On ne saurait trouver aujourd'hui au Cambodge un seul Cambodgien mahomélan. L'aposlasie finit, sans doute, avec la vie ou les amours du maître. Il en est de même au Cambodge pour loutes sortes de choses, car l'usage et les convenances prescrivenl de suivre le roi par tous les chemins où il lui convient de passer.
La panoplie antique se complète, enfin, par un arc et une flèche en fer forgé enrichie de damasquinures remarquables. L'arc n'est pas bien ancieti ; il a été offert par le gouverneur de Pursat au père du roi actuel, en remplacement d'un autre qui avait été perdu et qui devait avoir l'âge de la flèche. Celle-ci est un petit chef-d'œuvre de solidité, de légèreté et d'élégance. 11 nous a été impossible de rien savoir sur
' Ce doit être le souverain qui régnait en 169i de notre ère. sous le nom de Fr^a-Noreai- Rèatnéa, qu'on surnomtoa Cliol-Sss (l'aposUl) à cause de sa conversion au mïliomf'tlsmo. L'iiisloire cependonl ne meolionne ni le eurnoin, ni la conversion.
Ml LE ROYAUME DU CAMBODGE
Forigine de cette arme. Les bakus, qui Tont en garde, en ignorent eux-mêmes la provenance .
L'arme de troupe la plus commune et la plus familière aux Cambodgiens est, sans contredit, le bâton de l'",80 de long à peu près et de 0",04 de diamètre. On le désigne sous le nom de dambang et il provient toujours d'une essence dure, assez flexible et non cassante. On est en garde avec le dambang lorsqu'on a un des genoux ployé en avant et Fautre jambe tendue en arrière, le bâton maintenu solidement avec les deux mains dans une position verticale en avant du corps. On pare en faisant mouvoir le dambang de droite à gauche, ou en Félevant, en lui faisant prendre une position horizontale pour protéger la tête lorsqu'elle est menacée. Les Khmers abandonnent rarement cette position ramassée, soit qu'ils attaquent, soit qu'ils se défendent; ils ne se redressent brusquement que lorsqu'ils .voient bien qu'ils peuvent le faire sans trop s'engager et afin de profiter d'un moment favorable pour frapper un bon coup. Presque toujours ils portent avec cette arme des coups droits.
Le bâton. était aussi Tanne ancienne des Indous, car nous lisons dans le livre des lois de Manou, livre VI!, st. 90 : « Un guerrier ne doit pas employer contre des ennemis des armes perfides, comme des bâtons renfermant des stylets... »
Les Khmers se servent aussi de deux bâtons forts, mais courts, qu'ils tiennent un à chaque main ; ils parent avec un et attaquent avec l'autre, en se tenant presque toujours baissés, le corps tout à fait ployé, marchant et reculant ainsi par petits pas, suivant les besoins.
On se sert du sabre au Cambodge à peu près comme chez nous, maïs avec force singeries avant de s'engager. Quelquefois, le même combattant en a deux, un à chaque main, un pour l'offensive et l'autre pour la défensive.
Le combet est une espèce de couteau tranchant assez court ; on pare les coups à l'aide d'un bouclier circulaire en rotins tressés et portant une ganse que l'on passe au bras gauche. Les combattants se tiennent blottis; ils s'approchent à très courte distance, tenant les boucliers verticaux, le bord inférieur reposant à terre. Ils font rouler le bouclier un peu à droite, ou un peu à gauche, suivant le point à protéger et ne le relèvent que pour porter des coups en dessous.
Il y a plusieurs espèces de lances, qui, avec les bâtons, constituent le principal armement des Iroupes.
Les montagnards et les sauvages excellent dans le tir à Tarbalèle. On sait qu'à Toccasion les sauvages savent rendre les flèches redoutables en les empoisonnant.
Les armes à feu sont encore dans l'enfance dans ce pays. On retrouve là le fusil à pierre et même le fusil à mèche. Il y a aussi de très petits canons à âme lisse, mal coulés, mal alésés, montés sur des affûts en bois. On les porte en campagne démontés, sur des charrettes, des éléphants, ou simplement suspendus sur des bambous et portés par des hommes à pied.
Quant aux munitions, elles laissent encore plus à désirer : la poudre est généralement de mauvaise qualité et avariée ; les balles et les boulets ne sont jamais de calibre.
Nous avons déjà dit que le gouvernement cambodgien avait à Phnom- Penh un petit arsenal de construction et de réparation de barques, auquel on a annexé ces derniers temps un atelier de forges et d'ajustage pour l'entretien de quelques avisos que le roi a achetés pour son usage personnel.
Les bois employés proviennent des forêts du royaume, dont certaines essences conviennent très bien aux constructions maritimes.
Il a existé autrefois des traités d'art naval avec des planches à l'appui. Ces ouvrages ont totalement disparu aujourd'hui et on reconstruit constamment sur les anciens modèles.
11 existe trois sortes de barques de guerre :
Le tuc'hai, forte barque, effilée, pontée et armée de deux pièces mises en batterie sous le pont, une en chasse qui tire par un trou ovale pratiqué dans l'étrave, et l'autre placée en retraite, faisant feu par un sabord s'ouvrant dans le tableau. L'équipage est dans la batterie^ protégé parle pont, de manière à pouvoir nager sans crainte pendant le combat. Les hommes d'abordage et de mousqueterie^sont sur le pont, prêts à tout événement; ils sont armés d'arcs, d'arbalètes^ de lances, de sabres, de poignards, de bâtons et^ enfin, de quelques fusils. Les côtés de ces barques sont blindés de peaux de buffle qui les préservent assez efficacement des balles et de la petite mitraille. Ces barques comportent en moyenne quarante avirons.
Le iuC'ke-o est une longue barque de même forme que la précédente^ de moindre échantillon et non pontée. Elle est armée de plusieurs pièces de faible calibre pouvant tirer par-dessus les fargues. En dehors des canonniers, il n'y a pas d'autres combattants à bord que
les nageurs qui laissent aller leurs avirons et s'arment pour Fabordage, ou pour faire feu sur une barque ennemie qui passe à bonne portée. Cette barque porte de vingt à trente avirons.
Enfin, le tuC'A'e-Ahvai^hBvque de dix avirons au maximum, portant généralement un pierrier à l'avant. Ce sont des barques légères, maniables, rapides, qui sont très utiles dans une armée navale; elles ont la vitesse des pirogues, dont elles ont aussi un peu les formes et on les emploie pour porter des ordres, faire des reconnaissances, des gardes en avant du corps principal, et on s'en sert même quelquefois comme force défensive en les réunissant en grand nombre sur le point de la ligne de bataille le plus menacé.
L'ordre de marche de ces flottilles est celui dit en colonne : Tayantgarde se compose de cinq ihvais naviguant de front plusieurs milles en avant. L'armée est formée en colonne sur plusieurs lignes parallèles : la première a, au centre, trois ou quatre tuc-hais^ flanqués de plusieurs tuc-ke-o et d'un nombre plus considérable de khvais groupés sur les ailes. Les autres lignes sont formées, en arrière, exactement de la même façon.
Le commandant en chef a son pavillon sur un des tuc-hai de la dernière ligne.
Le convoi est plus en arrière ; on le désigne sous le nom de iap-bai (gardien du riz).
Arrivée en présence de Tennemi, cette armée se déploie en bataille sur deux ou trois lignes, les barques légères occupant toujours les ailes et celles placées en arrière tirant par les intervalles laissés libres par celles qui sont en première ligne.
Lorsque le combat a lieu sur le fleuve, en un point un peu rétréci, l'adversaire qui peut mettre h terre un corps de débarquement pourvu d'artillerie, s'assure le succès, parce qu'alors il peut faire attaquer l'ennemi sur les flancs et les derrières, tandis qu'il Toccupe de front avec sa flotte. L'avantage, dans ce cas, est d'autant plus considérable que le fleuve est maigre et les berges élevées.
Le système d'impôt adopté au Cambodge est des plus simples : il consiste dans le prélèvement du dixième des revenus, sauf celui de
l'argent, qui est cependant le plus gros, et que la loi indoue, plus juste, atteignait.
A cette dtme, perçue aux douanes sur tous les produits qui circulent d'un point à un autre, ou sur ceux qui sont exportés, il faut joindre la location du sol, qui appartient tout à TÉtat, qui le loue à court bail aux cultivateurs, système déplorable dont nous n'avons pas besoin de faire ressortir les inconvénients.
Enfîa, à ces sources de revenus viennent s'ajouter les sommes considérables que l'État retire des monopoles de la vente de l'opium, de Teau-de-vie de riz, du sucre, du fermage des pêcheries et du dixième prélevé, en outre, sur la valeur du poisson péché, delà ferme des jeux, de la location des halles sur le grand marché de Phnom-Penh et, enfin, de la cote personnelle due par les Cambodgiens et tous les étrangers, sauf les Européens.
Nous n'entrerons pas dans les détails que comporterait Texposition complète de la perception des impôts au Cambodge, et nous nous contenterons de donner, à cet égard, des renseignements pouvant avoir quelque intérêt.
Le prix de la location du sol dépend de la nature des produits cultivés. En voici la gradation, en .partant des productions les moins riches : les légumes en général, le coton, le mûrier, le tabac, la canne à sucre, le bétel, le poivre.
Les lies du Mëcong, dont les terrains sont les plus fertiles du royaume, sont louées par adjudication aux cultivateurs. Arrivons au riz, qui est la denrée la plus intéressante, puisqu'elle forme la base, comme le blé chez nous, de la nourriture des habitants.
Les terrains cultivés en rizières ne sont pas soumis à l'impôt foncier, ou de location. Les cultivateurs défrichent où ils veulent et approprient le terrain à la culture du riz, ce qui est une besogne longue et pénible dans un pays aussi boisé que celui-là. Pour amener l'eau nécessaire sur l'emplacememt choisi, et pour l'y maintenir, on est forcé de faire des travaux d'irrigation assez considérables, ainsi que de toutes petites chaussées entourant les rizières et empêchant Feau de fuir au dehors.
La récolte des riz se fait de novembre en janvier, suivant leur degré de hàtiveté. Vers le mois de janvier, le roi expédie dans chaque province un délégué, porteur d'un ordre royal lui conférant le droit d'estimer les récoltes de riz obtenues par les particuliers et de fixer la part due à l'État, c'est-à-dire le dixième du produit total. Le délégué
du roi est toujours accompagné, dans celte mission, par un agent du magasinier général de Plinom-Penh. Us se rendent ensemble dans la province qui leur a élé assignée et exhibent leurs pouvoirs au gouverneur. A la vue du cachet du roi, le gouverneur se prosterne trois fois ; il fait ensuite allumer des bougies et des bâtonnets odorants, qu'il place sur le sol en face de lui, et il écoute prosterné la lecture de Tédit royal. Il rédige lui-même aussitôt des instructions, pour les divers employés de sa province, afin qu'on facilite partout la tâche des envoyés de la capitale et qu'on leur fasse Taccueil auquel ils ont droit. Enfin, le gouverneur nomme un troisième délégué parmi les autorités locales et qui fait partie, de droit, de la commission de mesurage. Ce délégué représente les intérêts du gouverneur qui touche un dixième de la part du riz qui revient à TÉtat.
Dans les villages, on prépare à l'avance de grandes salas pour abriter la députation, qui est reçue à la limite du territoire par le maire qui l'installe dans les logements disposés à cet effet. Dès que ces messieurs sont établis chez eux et un peu reposés, le chef du village les rejoint et leur offre Y étoffe du serment^ se composant d'une pièce de cotonnade de cinq coudées de long, accompagnée de cinq taillants de sapèques (0 fr. 40 c), un coq gardien de la sala et, enfin, des feuilles de bétel fraîches et des noix d'arec pelées. Le maire se prosterne derrière son offrande et le délégué royal fait solennellement lecture de ses instructions. La lecture finie, le maire jure de se conduire dans la circonstance en honnête fonctionnaire, soucieux des intérêts deTEtat, et de ne prêter la main à aucune fraude tendant à soustraire une portion quelconque des récoltes de sa commune aux investigations des collecteurs.
Bientôt, on procède aux vérifications à domicile des piles de riz ; on les évalue et on porte sur le registre, en regard du nom du contribuable, le dixième de la quantité trouvée, représentant l'impôt dû à l'État, que le propriétaire reste chargé de porter lui-même à la capitale, en même temps qu'un ordre de versement que le délégué du roi délivre à chacun des producteurs avant de quitter leur maison.
Lorsque la tournée est finie, la commission retourne au chef-lieu de la province où elle établit trois registres résumant leurs travaux et exactement semblables : un de ces registres est destiné au roi, un autre est remis au garde-magasin du riz et le troisième reste entre les mains du gouverneur. La rentrée de cet impôt ne souffre jamais ni inconvénients^ ni retards.
Le riz qui a été exporté avant Tarrivée des collecleups sur les lieux a été imposé du dixième h la douane, et le cultivateur n'a qu'à montrer le reçu des douaniers.
Les produits forestiers, tels que le cardamome, la gomme gutte, la cire... sont imposés différemment. Les habitants des forêts, sont tenus de les exploiter ; la loi fixe ce que chaque famille doit fournir à l'État annuellement et le reste est pour ses peines et soins. Les bois sont frappés d'une taxe insignifiante au moment de la coupe et ensuite de un dixième de leur valeur le jour de leur passage à la douane.
En dehors de ces droits régulièrement perçus, le gouvernement se procure des ressources dont la légitimité est moins démontrée. Ainsi, il confisque, à son profit, les biens des assassins, des rebelles, des pirate^, mettant ainsi sur la paille des familles entières, des vieillards et des enfants qui n'ont été pour rien dans le crime commis ; il force les habitants de certaines contrées du royaume à racheter leurs journées de corvée au moyen d'une fourniture disproportionnée de bois, de chaux ou de salpêtre; il impose à chaque gouverneur l'obligation de fournir une certaine quantité de bois de teinture pour teindre les habits que le roi offre dans l'année aux bonzes...
Au Cambodge, comme dans les divers États où l'on n'a pas institué la liste civile, les revenus du pays appartiennent en totalité au souverain, qui en dispose suivant son gré, sans contrôle, sans responsabilité et sans qu'il ait à en rendre compte.
Ces revenus^ eu égard au chiffre de la population, ne sont pas énormes ; et si le peuple est si malheureusement accablé, on le doit au peu de surveillance exercée sur les actes des fermiers, des gouverneurs et des fonctionnaires de toutes sortes qui le grugent à qui mieux mieux.
L'entretien fastueux d'une cour nombreuse absorbe une partie des ressources ; les fêtes continuelles que l'on célèbre ; l'entretien d'une flottille à vapeur inutile ; les achats continuels de mobilier, de bijoux... engloutissent les quatre ou cinq millions qui sont la part du roi dans les revenus généraux du royaume.
Les Khmers ont un code de lois divisé en plusieurs parties et assez complet. Ce code porte le nom de Preaihomma-sat. Ce n'a dû être à Torigine qu'une simple traduction en cambodgien du Manova-Dhanho' Sastra des Indous, modifié d'âge en âge d'abord par la nécessité d'adapter la législation ancienne au culte nouveau (le buddhisme). C'est ainsi que le principe d'égalité, qui fait le fond de la doctrine de ' Sakya-Muni, fut introduit dans les lois, que l'on dégagea de tout ce qui se rapportait à l'abominable institution des castes. Plus tard, les souverains khmers firent subir au code des transformations plus ou moins heureuses. Mais tel qu'il est, on doit reconnaître son origine indoue et il nous serait facile de prouver cette parenté dans un parallèle entre les deux législations ; malheureusement, nous ne pouvons nous permettre ici une pareille discussion.
Le code est divisé en plusieurs livres, traitant de diverses matières; nous ne nous occuperons que des trois premiers qui nous paraissent être les plus intéressants :
1^ Le livre des lois et usages concernant les demandes en mariage et les époux ;
2^ Lelivre des lois sur le prêt simple et le prêt à intérêt ;
3^ Le livre des lois sur les voleurs, les assassins^ les incendiaires, etc.
Chacun de ces titres renferme une foule de lois applicables à tous les genres de délits prévus par les anciens et les nouveaux législateurs. Nous nous bornerons à citer pour chacun d'eux les lois essentielles, les plus connues et les plus appliquées.