‹ Le royaume socialiste: choses vuesChapitre 3 sur 41 · HENRI DARAGON, ÉDITEUR · texte numérisé non relu

HENRI DARAGON, ÉDITEUR

10, RUE NOTRE-DAME-DE-LORETTE, PARIS (lX e )

LE HOÏ.UÏli; SOCIALISTE

agissent pas autrement que leurs prédésseurs. Comme eux ils décorent, discourt, favorisent et distribuent honneurs et •ébendcs. Ils ouvrent comme eux leurs Jons et comme eux toujours leur salle à anger. Cérémonies, raouts, banquets, five dock, l'hiver ;garden-parly, l'été, se sucdent chez les élus révolutionnaires parmus au pouvoir.

Ces «féroces démolisseurs de la bourgeoie » ont employé pour diriger et se mainnir en place de rudes moyens, de ces oyens d'autorité demeurés les privilèges dinaires des gouvernements absolus.

La classe ouvrière qui croyait avec l'avè- »ment d'un chef socialiste voir enfin, se ialiser le rêve 'le toute une politique eut i mouvement de joie bruyante. Elle 'manda brutalement, par une déclaration ; grève, le règlement de quinze années de ■omesses. Les élus socialistes firent alors

AU LECTEUR lit

comprendre à leurs électeurs que rien n'était changé en France, Il n'y avait simplement que quelques ministres de plus, des ministres d'autant plus avides et incrustés au pouvoir qu'ils avaient attendu longtemps pour y monter.

Mais le peuple demandait qu'on tint parole. Les ministres lui répondirent parla menace du fusil, par le revolver, par les charges de cavalerie, par la prison.

Une fois encore le peuple était trompé.

C'est donc chez lui, à l'heure où il était soulevé par la colère d'un espoir déçu, qu'il fallait aller chercher la vérité sur l'influence des doctrines socialistes.

D'autres écrivainsont demandéaux ministres en place la définition théorique du socialisme ministériel. Ces affirmations de principe, ces systèmes utopistes dictés par des fonctionnaires au coin d'un feu ad-minislra-tif sont évidemment^d'une lecture

douce. Ce sont presque des poèmes virgjiliens. Ces bucoliques ministérielles ont beaucoup d'agrément, certes I Mais elles cachent la vérité sous des fleurs de rhétorique.

La vérité sociale, moins facile à trouver, est plus douloureuse à vivre.

J'ai consacré pour la connaître de longs mois de travail. Et ce ne fut pas au coin du fêû.

Par la neige, l'hiver, en de mornes pays miniers, sur le pavé des villes tumultueuses, sur les quais des ports que balayait un vent âpre, aux carrefours des cités industrielles, partout où la classe ouvrière emplissait la rue de ses cris de fureur, je suis allé, écoutant, observant et notant.

Je me suis assis à de modestes tables prêtant une oreille attentive au murmure du populaire.

J'ai été reçu à des foyers sans feu sous un ciel sans soleil.

AU LKJTKtft V

J'ai vu de près la misérable besogne des (i- meneurs politiques.

3t ' J'ai vu des élus ôter leur masque en pleine comédie, et j'ai compris alors combien était forte l'éloquence menteuse de ces semeurs de chimères.

Les dirigeants du parti socialiste sont des j rois de tragédie. Ils régnent sur un empire de misères et de ruines. Les grèves, les centres d'agitation, les logis visités par la famine, les congrès, les groupes, les sociétés d'études sociales, ces mille petites chapelles où des militants fiévreux mijotent le grand coup vainement attendu, forment ce qu'on peut appeler le royaume socialiste.

Que ce soit à Montceau, chez les mineurs, à Calais, chez les tul listes, à Rouen, chez les mariniers, à Marseille, à Dunkerque, chez les débardeurs, c'est toujours le même empire gouverné par la loi sans code de l'utopie socialiste. Partout, chez ceux qui

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taient frappés de celle fièvre maligne, j'ai etrouvé !a même ignorance des leçons du assé, la même indifférence envers le devoir résenl, la même imprévoyance du lenemain.

Combien de fois, en considérant le mal lit au peuple par ceux qui se disaient ses lucateurs, ne me suis-je pas dit qu'il élail ssurément nécessaire de faire connaître >us la forme un peu durable du livre le isoltat de mes observations.

C'est aujourd'hui chose faite.

Je n'ai pas, en écrivant ces pages, voulu ire une œuvre transcendante.

J'ai modestement tenté d'accomplir un :voir social, un devoir de salubrité sociale.

Février i902.

Louis Gaillard.

LE CONGRES DE L'UNITE SOCIALISTE

LE CONGRÉftJtt-jJWïi SOCIALISTE

LE CONGRÈS DE L'UNITÉ SOCIALISTE

La salle rouge. — Guesde contre Jaurès .

Avec son décor de drapeaux rouges, le fond rouge de ses tentures, la salle du Congrès socialiste est violente de tons. Les masses qui remplissent ajoutent à cette rutilance. Dans les costumes, le rouge domine. Les hommes ont des cravates rouges, des rubans rouges à leurs chapeaux; les femmes ont, à leur robe de Congrès, des garnitures rouges. Tout le monde porte à la boutonnière cette églantine rouge que M. Jaurès appelle la « rosette officielle du parti ».

Dès l'ouverture, il est visible que lés deux camps se mesurent avec hostilité.

A droite, prèsdeLafargue, assisté de Zévaès, Jules Guesde prend des notes. A gauche, Jaurès, entouré de ses jeunes amis, attend, en devisant, le signal de la bataille. Ce n'est pas là une

salle de conférence ouverte aux études sociologiques, c'est un club, un clubde la grande Révolution : jacobins ou cordeliers. Et les deux héros de l'aventure, assis chacun au centre de leurs partisans, ont des attitudes... conventionnelles.

C'est Danton contre Robespierre.

Jules Guesde, faligué, très calme auprès de Paul Lafargue si agité, médite. Souvenez-vous de la parole de Danton :

— Tout ira bien encore tant qu'on dira Robespierre et Danlon ; mais malheur à moi si Ton dit jamais Danton et Robespierre !

On disait trop : « Guesde et Jaurès ! » Les socialistes ministériels vont mettre ordre à cela. Voici les manœuvres qui commencent. Des citoyens parcourent les groupes et montent jusqu'aux tribunes pour distribuer aux deux mille assistants une brochure de guerre intitulée : Variations gnesdistes. C'est le picotin moral aux combattants. La lutte est engagée. On se traite réciproquement de : « Vendus ! de sacs à police ! » etc., etc.

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Le bureau prend place. Alleraane préside, assisté de Longuet et de Camélinat. Un calme relatif s établit. II n'est pas de longue durée. La question des mandats remue les masses, attise les haines.

Les faits de Dubreuilh, le secrétaire du conseil central, sont épluchés. Il est accablé d'injures. Il offre sa démission.

— Rendez les trois cents francs! lui crie-t-on, côté Jaurès.

Ce sont ses appointements mensuels comme secrétaire du conseil.

On vote sur son cas. Les ministériels ont la grosse majorité. Des milliers de bras agitent des cartons rouges comme autant de minuscules drapeaux. Et ce sera toujours ainsi. Le secret de la majorité du clan Jaurès est, d'ailleurs, très simple. On vote par tête et non par mandats.

Le Parti ouvrier, pauvre et dispersé sur tout le territoire delà France, a envoyé au Congrès des délégués porteurs, pour la plupart, de cinq mandats. Ce serait une majorité, si Ton volait avec ce système. Mais l'autre prévaut. Et alors le

Parti Jaurès, fort de la présence à Paris de nombreuses associations, doublé par l'embrigadement de toute la « jeune littérature » anarchiste, triomphe. Les guesdistes comprennent bien leur impuissance. Ils demeurent vaincus, incapables de répondre aux dialecticiens de la force du citoyen Briand ou du citoyen Rouanet.

Pourtant parfois, du sein du clan guesdiste, partent de violentes invectives. Ces ouvriers, venus de lointains départements, animés d'une foi ardente, doublée, quintuplée par le caractère de leur mandat, ne peuvent contenir leur rage d'être ainsi joués.

— C'est un coup d'Etat ! disent-ils.

Allemane agite désespérément sa cloche

d'alarme présidentielle. On l'écoute peu.

Enfin, de cette foule plus délirante que délibérante, un homme se lève. C'est un ouvrier paisible et de parole douce.

— Nous sommes venus de loin, dit-il ; nos moyens sont modestes. Nous voulons étudier les questions h Tordre du jour.

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On écoute ce sage. Allemane donne la parole aux députés du parti,

M. Viviani est invité à monter h la tribune.

Il est inscrit pour deux questions. Il s'élance sur l'estrade et souffle à Allemane ces mots judicieux.

— Je ne veux pas me faire eng deur

fois... Je ne parlerai qu'une.

C'est donc au tour de Rouanet. Il lit son rapport sur les travaux du groupe parlementaire. C'est un résumé des relations du groupe socialiste avec le cabinet Bourgeois. Il parle peu du ministère Millerand. Les ministériels acclament l'orateur. Un guesdiste proteste. M. Rouanet, riposte en priant qu'on ne l'interrompe point.

— Ce n'est pas nous qui avons applaudi !

répond spirituellement le guesdiste.

On rit. M. Alfred Edwards, directeur du Petit Sou, en bras de chemise, applaudit ferme.

Mais la nuit tombe. Les garçons qui font circuler des bocks — pas gratuits — protestent.

La lumière luit. M. Rouanet termine son dis-

cours accueilli par les bravos des ministériels et les huées des guesdistes.

M. Rouanet avait, d'ailleurs, volontairement laissé dans son rapport quelques lacunes que les guesdistes ont comblées par leurs cris.

Cette tactique ayant réussi, M. Rouanet, à sa descente de la tribune, aborde M. Viviani en lui disant :

— Ces c là ! ils sont tombés dans tous les

panneaux !

Les guesdistes se vengent en criant aux partisans de Jaurès :

— Tas de radicaux !

Et cet opportuno-radicalisme sera retourné, dans la séance du soir, aux guesdistes.

Il est dix heures ; le citoyen Andrieux lit son rapport sur la propagande. Quand il parle de débarrasser le parti de « voisinages compromettants et dangereux », oh ! alors c'est un spectacle inimaginable.

Les deux fractions se reprochent réciproquement leurs alliances. Les ministériels, debouts montrent du doigt le citoyen Alfred Edwards et

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des numéros du Petit Sou empalés à des manches de parapluie.

Notre confrère applaudit, bien qu'un peu pâle.

Et les guesdistes, relevant le défi, hurlent en chœur : « Galliiïet ! Galliffet ! »

C'est pendant un bon quart d'heure un roulement d'injures d'une épouvantable cacophonie.

Le grabuge est à son paroxysme d'intensité quand le citoyen Andrieux fait le compte des défections des élus socialistes.

— Sur vingt-six séances.... le citoyen Jaurès a été absent vingt-quatre fois !

Les guesdistes profèrent des acclamations ironiques.

— Le citoyen Zévaès a été absent vingt fois ! C'est au tour des ministériels de triompher.

Allons ! il n'y aura pas de jaloux, et le peuple, enfin, sera renseigné sur le dévouement de ses élus, à quelque clan qu'ils appartiennent.

Ce pilori delà représentation socialiste obtient un vif succès.

M. Sembat bénéficie d'une erreur d'impression.

— C'est une distribution de prix, déclare M. Poullain, le jeune et bouillant député de l'Aisne.

Voilà le Congrès. Une parlote argotique, une pétaudière, un terrain où quelques chefs socialistes luttent pour leurs appétits et leurs intérêts personnels. Auprès d'eux, nourris de rêves absurdes, des hommes se jettent au visage les pires injures. Et, au plafond, au ciel de la salle, faisant comme un cadre ironique à ce lamentable tableau des passions humaines, une immense banderole est déroulée :

— Prolétaires de tous les pays, unissez-vous ! dit-elle.

— Filous 1 disent les guesdistes aux camarades d'en face.

— Vendus ! leur répondent les autres.

Après le tumulte suscité par la présence de

M. Edwards aux bancs des délégués du Parti ouvrier français, M. Andrieux reprend la suite de sa harangue. Il insiste sur le « lâchage » des élus. Cette insistance, justifiée d'ailleurs par les faits, suscite un colloque entre M. Groussier

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et M. Basly, auquel on reproche son éloignemenl volontaire du groupe socialiste de ta Chambre. Le tumulte renaît. Les invectives s'échangent de nouveau. M. Andrieux traduit en une phrase lapidaire l'état exact de la situation.

— Ah ! si les ouvriers vous entendaient, ils vous jugeraient I

Cette parole quasi -historique retentit dans le silence revenu. C'est la moralité du Congrès.

Mais, attaqués, cloués au pilori, les élus socialistes se fâchent. M. Jaurès, très amèrement, parle d'ingratitude. Il est urgent qu'ils se défendent les élus !

M. Briand se charge de ce soin. Son discours est une longue attaque contre le comité général. Il accuse les ' guesdistes de vouloir manier les principes socialistes comme un coup-de-poing américain.

— Il y a manière d'appliquer les théories !

Suit un long historique des relationsdes députés avec les membres du conseil général.

Ce petit retour en arrière nous vaut un aveu intéressant. M. Briand avoue qu'un peu avant le

14 juillet les élus socialistes avaient offert aux membres du conseil général d'organiser une manifestation antinationalisle dans la rue.

— Et le ministère ? dit un délégué.

Alors M. Briand émet, par mégarde sans doute, celte opinion critique :

— Citoyens, vous vous occupez un peu trop de ce qui se passe au sein du gouvernement ?

C'est là une déclaration tyrannique qui fait se soulever une fois de plus les ondes sonores du parti guesdiste.

La séance est close là-dessus. M. Briand ne s'est pas justifié de ses absences. On arrête la reprise des singuliers travaux du Congrès pour ce malin neuf heures.

— Ah ! mais ! et la question sociale ? murmure un délégué du Midi.

— Nous ne sommes pas au Musée social, lui répliquent ses voisins.

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