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Le Ruelle mal assortie

La Ruelle mal assortie, est l'œuvre de Marguerite de Valois, l'une des trois Marguerite lettrées, dont la maison royale de France est, au xvi^ siècle, fleurie. Celleci était fille d'Henri II et de Catherine de Médicis, sœur des trois derniers rois de la race des Valois et du duc d'Anjou, et femme d'Henri de Bourbon, qui, à la mort d'Henri III, devint le roi de France Henri IV. Petite-nièce par le sang,

et petite-fille pax alliance de Marguerite d'Angoulême, sœur de François I^^, et qui avait été elle aussi reine de Navarre, elle mérite comme sa grand' tante d'être comptée parmi les meilleurs écrivains de la Renaissance française. Elle est la première en date et l'une des premières en talent des mémorialistes féminins, et elle a écrit de si jolies lettres que Brantôme en son enthousiasme ne craint pas de les mettre au-dessus de celles de Cicéron. Et c'est tout dire, car le prince des orateurs latins passait aussi pour le maître de l'art épistolaire. La Ruelle mal assortie est un court dialogue philosophique où Marguerite de Valois et le favori en titre démontrent chacun à sa façon l'excellence de l'amour pur et de l'autre.

Aussi belle qu'intelUgente, mariée mal-

gré elle au chef du parti protestant, qu'elle n'aima jamais d'amour, parce qu'elle était catliolique ardente et qu'elle aimait ailleurs, elle prit facilement son parti, si même elle n'alla pas au-devant, des infidélités de son mari, l'infidélité faite homme. On ne saurait parler de représailles, puisque les époux, ayant constaté dès les premiers jours leur incompatibilité d'humeur, s'accordèrent à vivre sous un régime de licence mutuelle. Quoi d'étonnant qu'étant née sensible elle soit devenue une des grandes amoureuses du siècle, et si riche en haisons qu'il n'en coûte rien de lui en prêter. Mais ce serait se faire d'elle une idée incomplète, c'est-à-dire très fausse, que de la juger uniquement sur l'exubérance de sa vie passionnelle ; il ne faut pas oubher la nature éthérée de ses

aspirations et le rêve de hauteur morale où longtemps elle s'est complue, si contraire qu'il paraisse à la vérité de l'histoire. Pendant la réclusion où la tint son frère Henri III, qui, après l'avoir beaucoup aimée, la haïssait pour des raisons qu'on ne sait pas toutes, elle commença, dit-elle, à s'adonner à la lecture et à la dévotion, « deux biens » qu'elle n'eût- « jamais goustés entre les vanitez et magnificences de sa prospère fortune ». Elle découvrit Platon et son Éthique sentimentale dans ses interprètes italiens ; elle lut alors ou depuis les classiques de l'Amour pur, « l'Equicola, Léon Hebrieu » ; elle exploita jusqu'à le piller le Commentaire de Marsile Ficin sur le Banquet, que Guy Le Fèvre de La Boderie avait traduit en français sous le titre De l'Honneste Amour

et qu'il lui avait dédié. Elle apprit que la beauté terrestre est une étincelle de la beauté divine, et c'est le Créateur même que cette platonicienne dévote et galante se flatta d'adorer à travers les plus belles des créatures.

Du ciel où son imagination l'emportait, son humanité, si l'on peut dire, la précipitait à terre. D'abord elle s'excusa de ses chutes sur la matérialité des âmes à qui la sienne s'était par malencontre appariée.

Elle écrivait à l'homme qu'elle semble avoir le plus aimé, Champvallon : « Mon amour... trouvant vostre ame corrompue des vulgaires amours qui jusques à huy (aujourd'hui, c'est-à-dire jusque à elle) l'avoyent régie, ayant à combattre non seulement les vicieux appétits de vostre corps, mais encore vostre ame subornée et

gagnée par leurs alechemens, vaincu de tant de persuasions a oublié la vertu compagne de toute divine essence... »

Mais la répétition des mêmes défaillances et l'âge aussi l'inclinant à de nouvelles complaisances, elle se résigna toujours plus volontiers à ces sortes d'unions inégales. Le jour vint même, et probablement tôt, où il lui parut qu'elle goûtait avec ces compagnons si charnels des jouissances plus vives que « les petites voluptés qui viennent à l'âme par les yeux et la conversation )). Elle ne se contenta plus de faire l'amour « du bec », comme les « colombes ». La Ruelle mal assortie est l'aveu sans détour et sans honte de ce péché contre l'esprit. Cette franchise ne laisse pas de surprendre. La femme qui exalte les plaisirs des sens est la même qui, dans ses

Mémoires, dissimule soigneusement les liaisons dont elle fut soupçonnée ou qui, si elle ne peut les taire, les explique et les innocente par les liens de parenté et les fréquentations de la vie de Cour. Les réticences, les omissions et les mensonges de l'autobiographie jurent tellement avec la sincérité du Dialogue que le lecteur s'étonne et s'inquiète de cette différence comme d'une contradiction.

C'est peut-être l'embarras ou la paresse d'accorder ces contraires qui a empêché Guessard, l'éditeur le plus connu de la Ruelle mal assortie, de se porter garant de son authenticité. Il l'a publiée avec les Mémoires et les Lettres, pour la Société de l'Histoire de France, mais comme s'il se faisait scrupule de lui reconnaître même parenté, il l'a reléguée tout à la fin du

volume, même après l'Index onomastique, en guise d'appendice. Un appendice, cette œuvre gracieuse et légère !

Il y a les meilleures raisons de croire, comme le veut la tradition, qu'elle est de la même main que les Mémoires. Passe encore pour le sous-titre : Dialogue d'amour entre Marguerite de Valois et sa bête de somme, qu'on peut croire d'un copiste facétieux. Mais le reste est bien d'elle. Tallemant des Réaux dit expressément :

« On a une pièce d'eUe qu'elle a intitulée la Ruelle mal assortie, où l'on peut voir quel est son style de galanterie. » Ce n'est pas un propos en l'air, comme il en a tant recueilli. Son oncle, le trésorier des finances Gédéon Tallemant, fut le Mécène et l'ami de François de Maynard, un poète d'une forme irréprochablement correcte jusque

dans les écarts de ses Priapées. Marguerite eut pour secrétaire pendant trois ans et pour collaborateur littéraire ce bon ouvrier du verbe. Quand surgissaient en son esprit, dans la gangue d'une première conception, des idées et des images qu'elle n'avait ni le temps ni la patience ni la force de dégager et de polir, elle confiait à celui qu'elle savait un « orfèvre excellent », le soin de monter en vers les « pierreries » de son imagination. Elle n'a pas dû lui cacher sa prose, et comme ils se quittèrent fraîchement en 1607 ou 1608, il ne se croyait pas tenu au secret. Tallemant des Réaux, qui avait l'âge d'homme quand Maynard mourut, a pu savoir par ce client de sa famille l'origine royale de cette bluette. On y retrouve les mêmes qualités que dans les Mémoires : pureté de langage.

justesse et propriété d'expression, naturel, élégance et noblesse avec un peu de préciosité. A la fin du xvi® ou au commencement du xvii^ siècle, il n'y avait pas en France de prosateur qui sût écrire de ce style-là. Les uns avaient de la force, d'autres de l'éloquence, ceux-ci de la gravité, et ceux-là de l'esprit, du meilleur et du pire, du pire surtout. Mais aucun d'eux ne possédait en son ensemble l'art de bien dire ni celui de tout dire avec discrétion, goût et mesure. «Ah! disait Brantôme d'Henri III et de sa sœur, qu'il les faisoit beau voir discourir ensemble ; car, f ust sérieusement ou en gayeté, rien n'estoit plus beau à veoyr ny à ouyr, car tous deux disoient ce qu'ils voulloient. » Les réminiscences de l'Antiquité, des poètes et de la mythologie : les disciples de Pythagore

astreints à la règle du silence, la tour d'airain d'Acrise où Jupiter amoureux pénètre malgré les murs et les grilles, Anteros, le frère puîné d'Éros, symbole de l'accroissement en force d'un amour partagé, l'amant assimilé à un soleil qui illumine l'être aimé, et enfin l'allusion à des contemporains, ces soldats de Philippe II, roi d'Espagne, « qui nommoyent toutes choses par leurs noms », sont caractéristiques d'une princesse de science, qui avait dans sa librairie les ouvrages des Anciens et des Modernes et qui les lisait. La distinction des vraies et des fausses voluptés annonce une dialecticienne familière avec les spéculations sur l'Amour.

Un mot très rare : philaftie (^tXauTta, amour excessif de soi-même) se rencontre au cours du Dialogue comme au début des Mémoires et apparente les œuvres.

La façon dont Marguerite traite l'amant de cœur concorde avec ce qu'on sait de son esprit hautain et de son humeur sarcastique. Il lui arrivait, dit Brantôme, de « rencontrer de bons et plaisans motz et brocarder si gentiment... que sa compaignée (sa compagnie) est plus agréable que toute autre du monde, car encore qu'elle picque ou brocarde quelqu'un, cela est si à propos et si bien qu'il n'est possible de s'en fascher, mais encore bien aise ».

Quoi qu'en dise cet étemel panégyriste, ses coups de langue n'étaient pas du goût de tout le monde ; il y avait des gens qui se forçaient à rire. Peut-être ce qu'Henri III pardonna le moins à Marguerite, ce fut les moqueries, « où les femmes étoient intéressées », sur les beaux éphèbes avec qui il vivait en une privauté

équivoque. Si elle n'épargnait pas le roi de France, peut-on s'étonner qu'elle malmenât, et royalement, une créature, ce béjaune, incapable d'exprimer avec des mots l'ardeur de sa passion et l'impatience de ses désirs. « Vrayment me dois-je plaindre de vous, monsieur l'ignorant...

Vous que j'ay eslevé de la poussière et limon de la terre ; vous que j'ay fait naistre en une nuit parmi les grands, ours mal léché, niais, fat, fascheux, melancholique, et bref, pour le dire en un mot, le plus goffe (grossier) Gascon qui jamais soit sorti de son païs. » C'est le mépris d'une intellectuelle pour un « mignon de couchette », de quelque agrément qu'il lui soit. Et quelle superbe dans ce moi qui s'affirme et se répète : «Moy sous qui tout fléchit ; moy coustumiere à donner des

loix à qui bon me semble, et moy qui n'obéis jamais qu'à mon seul plaisir. » Ne semble-t-il pas entendre celle qui se glorifiait d'être fille, épouse et sœur de rois ?

Elle est reine, et combien femme ! Elle avait été très belle et ne se résignait pas à ne l'être plus. Dans la lettre d'envoi de ses Mémoires, oii elle remercie Brantôme d'avoir dans l'éloge des reines et filles de France, peint sa beauté avec un « si riche pinceau », elle se défend, mais c'est sans conviction, de ressembler encore à ce portrait, les soucis ayant terni « l'excellence » du modèle. « Et bien que mes amis qui me voient me veulent persuader le contraire, je tiens leur jugement pour suspect, comme ayant les yeux fascinez de trop d'affection. » Au fond, elle

croyait qu'ils voyaient bien ; elle oubliait l'atteinte de la quarantaine. Les ans passèrent et son assurance ne faiblit point. « Mais Peton, dit-elle, à son contemplateur muet, ne sçauriez vous à tout le moins repondre pour me contenter que vous reconnoissés tous les jours en moy de nouvelles grâces.... » Elle lui montrait ses mains, si naturellement belles que même mal soignées depuis huit jours, elles « effacent » celles de Peton et leur « f croient perdre tout leur lustre. ». « Ça donc, venez à l'adoration de tant de beautez. » Elle a le cœur toujours si jeune qu'elle ne peut imaginer que son corps ne le soit plus. Elle continue à se regarder au miroir, mais c'est en celui de l'âme.

Elle avait passé par bien des épreuves depuis ce fatal voyage de France en 1582,

qui changea sa vie. Ce fut le commencement de grands malheurs qui furent la rançon de ses appétits amoureux. Aussi a-t-elle arrêté ses Mémoires à la veille de son départ, comme si elle aurait désormais trop à faire pour se justifier. Revenue de la lointaine Gascogne après une absence, qui lui avait duré, de quatre ans, elle scandalisa tellement Paris et la Cour par sa fringale de plaisir qu'Henri III en profita pour la chasser ignominieusement du Louvre. Le roi de Navarre, si indulgent qu'il fût, et pour cause, aux faiblesses du cœur et des sens, refusa plusieurs mois de recevoir une femme diffamée à la face du monde. Il consentit enfin, sur les instances de la Reine-mère, à se réconcilier avec eUe, mais ce ne fut qu'en apparence. Il était luimême éperdument épris de la comtesse

de Gramont, la belle Corisande, une maîtresse fière et impérieuse, qui, s'estimant d'assez grande maison pour l'épouser, avait hâte de se débarrasser de cette intruse légitime. Marguerite, épouvantée par les menaces de sa rivale et furieuse des dédains de son mari, se retira dans Agen, la capitale de son comté d'Agénois. Ce ne fut pas sa moindre faute. Quand, à la mort du duc d'Anjou, le roi de Navarre de\ânt de par la loi salique le successeur éventuel d'Henri III à la couronne de France, elle s'unit aux catholiques ardents qui voulaient l'exclure, comme hérétique, de ses droits. Les chefs de la Ligue avaient résolu, pour prévenir l'avènement d'une dynastie protestante, d'obliger le roi de France, et, au besoin, par la force, à faire au prétendant légitime une guerre d'ex-

termination. Par haine, par peur, peutêtre par esprit de prosélytisme, la femme de l'héritier présomptif prit les armes contre l'héritier présomptif.

Malgré la ferveur de sa foi catholique, Henri III détestait un parti qui incriminait sa politique de paix, lui dictait des ordres, l'humiliait en sa dignité et travaillait à le mettre en tutelle. Il s'en prit à Marguerite qui lui paraissait doublement coupable comme sujette et comme sœur.

Sous main il excita les bourgeois d'Agen, las des impôts, de la soldatesque et des hostilités, à mettre leiu: belliqueuse comtesse à la porte. Elle courut avec son escorte de ligueurs se réfugier à Cariât, une forteresse haut perchée de la Haute Auvergne, mais elle fut, après un séjour d'un an, contrainte encore d'en sortir

pour sauver d'Aubiac, un amant très cher, que Lignerac, le bailli des montagnes, jaloux, menaçait de précipiter des murailles. Le frère ennemi avait prévu la fuite et la poursuite , l'amoureuse fut prise en quête d'un asile et embastillée près d'Issoire dans le château d'Usson. On sait qu'elle séduisit ou acheta le marquis de Canillac, son geôlier, et resta maîtresse en sa prison. Mais ce fut toute sa liberté. Pendant longtemps elle ne fut assurée même de sa vie qu'au dedans de l'enceinte des remparts. Après le meurtre des Guise, les chefs de la Ligue, la guerre civile fit rage dans tout le royaume.

Henri III périt de la main d'un moine fanatique. Le roi de Navarre, qui lui succéda, eut à conquérir le royaume de France à la pointe de l'épée. Sa femme

même était l'amie de ses ennemis. Mais ces époux encore plus mal assortis que les deux acteurs de La Ruelle avaient besoin l'un de l'autre, elle, pour recouvrer les revenus dont elle était privée depuis sa rupture avec les deux rois et en finir avec la maigre ressource des expédients, lui pour la faire consentir à un divorce qui lui permettrait de prendre une autre femme et d'avoir des enfants. Le projet de séparation fut le premier pas vers leur rapprochement. La conversion d'Henri IV au catholicisme fit plus que toutes ses \dctoires pour le retour de ses sujets à l'obéissance. Absous par le pape, il sollicita de lui la dissolution d'un mariage, qui depuis longtemps était dissous en fait. Même lorsqu'Henri IV eut épousé Marie de Médicis, Marguerite ne quitta pas im-

médiatement Usson. Elle y passa en tout dix-neuf ans (1586-1605), toujours plus libre à mesure que la pacification générale s'étendait. Mais avant sa réconciliation avec le Roi, la vie avait été rude pour cette reine déchue « parmy les rochers, les déserts et les montagnes d'Auvergne », en cette forteresse à triple enceinte perdue sur une hauteur. Elle s'y gardait et s'y fortifiait, guettée successivement par tous les partis, royaux et ligueurs. Point de Cour, peu de relations, la gêne et presque la misère, une province désolée par la guerre et, même en pleine paix, troublée par la survivance des habitudes de désordre, de rapine, de violence. Elle n'avait que trente-trois ans quand elle s'enferma dans ce château, qui, par bonheur pour elle, inaccessible, lui fut, pendant ce déluge

de fureurs, une « arche de salut ». En cette sorte de réclusion, elle remplit le vide et la monotonie des jours, comme elle pouvait ou comme elle devait, priant, lisant, écrivant, célébrant en vers et en musique ses amours passées, et, sans remords ni regrets, s'abandonnant à la joie de vivre. « Pour les femmes du monde, dira plus tard La Bruyère, un jardinier est un jardinier et un maçon est un maçon ; pour quelques autres plus retirées, un maçon est un homme, un jardinier est un homme. Tout est tentation à qui la craint. » Mais Marguerite l'aurait plutôt affrontée. Elle qui avait eu pour adorateur le duc de Guise, dans le feu de la jeunesse et le premier éclat de sa gloire militaire ; Bussy d'Amboise, le roi des gladiateurs; Champvallon, le plus beau des hommes, et tant

d'autres grands seigneurs, elle se réduisit dans cette solitude à chercher son contentement sans acception de classe sociale, parmi sa domesticité noble et roturière. « Elle a, dit Scaliger, qui lui fit visite à Usson, des hommes tant qu'elle veut et les choisit. » Entre les services de Cour s'introduisit celui du cœur et il ne cessa plus d'avoir des titulaires. Pominy, un chantre, avait été à Usson grand favori. Quand Marguerite quitta l'Auvergne pour Paris (1605), Saint- Julien, qui fut assassiné par un envieux, Bajaumont et Villars tinrent le même emploi à l'Hôtel de Sens, dans le Palais du quai des Augustins, et à la maison des champs d'Issy.

C'est assurément à cette époque d'amour officiel que fut composée La Ruelle mal assortie. Quelque idée que Marguerite

eût des privilèges de sa grandeur, elle ne se serait pas pemiis de produire les courtisans les plus raffinés de la Cour des Valois dans le rôle humilié d'un parvenu de fraîche date que gêne l'attache trop serrée de ses bas. Turenne et Champvallon, qui l'avaient « servie », pour parler la langue du temps, pendant son séjour en Gascogne, étaient, celui-ci d'une branche des Harlay apparentée aux Stuarts, et grand écuyer du duc d'Anjou, et celui-là, de plus haute naissance encore, petitfils d'Anne de Montmorency et cousin à la mode de Bretagne de Catherine de Médicis. Du malheureux Aubiac qu'Henri III fit pendre, quoique gentilhomme, pour avoir compromis par une faveur trop publique la réputation de la reine de Navarre et le prestige des femmes de la

maison de France, elle n'aurait pas tracé cette image moqueuse. En ces jours d'ardente passion de Cariât qui précédèrent la tragédie, il n'y avait pas place pour une saynète. Il faut chercher plus bas dans le groupe des valets de cœur.

En effet le figurant du Dialogue ne paraît pas un être imaginaire. Un modèle a posé : un adolescent, aussi riche en dons du corps que dépourvu de ceux de l'esprit, et il est fidèlement reproduit. C'est un Gascon nouvellement arrivé de sa province et qui a retenu l'accent et la rudesse du terroir, un « goffe gascon », gentilhomme sans doute, car la Reine n'aurait pas rêvé d'en faire un grand, s'il était roturier, et elle se serait contentée d'en faire un noble. Elle le veut richement attifé, en couleurs claires pour donner du « lustre » au visage,

avec une « fraise, une épée, une plume » au chapeau, joli et pimpant, mais pour l'usage exclusif de celle qui fait les frais de la toilette. Elle le cloître, le surveille, le soupçonne, et le raille de fréquenter des femmes qui sont des « sottes », à d'autres fins sans aucun doute que le plaisir de la conversation. Il est sa chose, qu'il ne l'oublie pas, et c'est à elle, à elle seule qu'il doit donner des marques sensibles de tendresse.

Or des serviteurs attachés à la chambre de la Reine — de ceux du moins dont l'histoire ou la satire a conservé les noms, — il n'y en a qu'un qui ressemble à ce por- / trait peint au vif, c'est Bajaumont. Pominy, fils d'un chaudronnier du Puy et « maistre chorier » de la cathédrale, appelé à Usson, pour enseigner les enfants de

chœur, et devenu si cher à Marguerite qu'elle le nomma secrétaire et l'anoblit, était un Auvergnat, d'origine italienne peut-être, qui, tant qu'il plut, gouverna toutes les affaires de sa maîtresse, un maître homme qu'elle n'eût pas osé rudoyer.

Date, autrement dit Saint- Julien, fils d'un charpentier d'Arles, jeune Provençal anobli pour ses mérites physiques, aspirait lui aussi à être mieux qu'une « bête de somme ». Il fut assassiné par le fils d'une dame d'honneur, ancienne favorite de la Reine, le jeune Vermont, qui ne lui pardonnait pas d'avoir ruiné le crédit de sa mère et peut-être aussi d'occuper la charge où il pouvait lui-même prétendre. L'amante furieuse voulut voir de ses yeux l'exécution du meurtrier. Ce drame de volupté

et de sang jurerait avec une amusette philosophique telle que la Ruelle mal assortie.

Son dernier amour, le chanteur Villars, surnommé le roi Margot, partant en pèlerinage, un matin d'octobre 1613, à nuit noire, nu-pieds, tandis que remise à peine d'une grave maladie, elle le suivait deux heures après, en litière, et allant avec elle rendre grâces à Notre-Dame-de- Victoire, près Senlis, de l'avoir guérie, fait figure d'officiant en cette fin de vie toujours plus dévotieuse, encore qu'elle ne cessât pas d'être galante, et il venait trop tard pour donner la réplique dans un badinage à la gloire de la sensualité.

Mais l'avant-dernier, si du moins l'on n'oublie personne, Bajaumont, répond trait pour trait au signalement du Dia-

logue. Cadet de Gascogne, fils ou parent du Sénéchal de TAgénois, un vassal de Marguerite, c'était, dit un pamphlet du temps, « le plus parfaict sot qui soit jamais arrivé dans la Cour ». « Le Mayne », c'est-à-dire le poète Maynard, ne réussit pas à dégrossir ou, comme on disait alors, à « civiliser » ce rustre. Mais il était jeune, et si beau et si bien fait! Il fut élevé au poste de Saint- Julien et ne fut pas moins chéri. La Reine le faisait célébrer par Daudiguier, un soldat-poète, comme une merveille de la nature, et trôner avec elle, dans un pavillon de sa maison des champs, un Olympe à l'image réduite de celui du Jupiter du Louvre, le Petit Olympe d'Issy, dont Bouteroue, autre rimeur attitré, chantait les beaux jardins, les a près herbus » et les eaux « ondoyantes ».

Pour le récompenser de la passion qu'il lui inspirait, elle lui donna une abbaye. Elle était jalouse et chassa de sa petite Cour M^i^ de Choisy, que le favori regardait avec trop de complaisance. Elle le caressait trop, mais elle le soignait bien. Son Livre de Comptes mentionne le 12 septembre 1609 le paiement de « dix écus d'or en or » à cinq médecins appelés en consultation pour « Monsieur de Bajaumont i>, et le 24 celui de trois cents livres à l'apothicaire de ce « gentilhomme d'honneur ». Henri IV, amusé par l'étemelle jemiesse de Marguerite, s'intéressait à la santé de son compagnon de fête.

A l'âge où les femmes les plus galantes tournent décidément à la spiritualité, elle ne renonçait pas aux plaisirs du monde et même s'attachait aux moins immatériels.

Des raisons qui rempêchaient de sacrifier la nature à la grâce, on peut en imaginer plusieurs, pour avoir quelques chances de découvrir la vraie. Dans ses Mémoires, elle avait arrangé à sa façon ou escamoté son histoire passionnelle. Se serait-elle lassée de mentir toujours, et, pour libérer sa conscience, a-t-elle voulu dans la Ruelle mal assortie confesser sur le papier le secret de ses faiblesses d'arrière-saison ? Mais vraiment elle a trop de plaisir à conter la faute, pour faire figure de pénitente. Non, l'aveu de la fin est plutôt une suggestion de la vanité. Incurablement coquette, elle se flattait à cinquante ans sonnés d'inspirer le grand amour aux élus de sa faveur. Ce n'était pas merveille qu'elle eût été recherchée en son printemps et son été, étant, dit le froid Mon-

taigne, de ces « divines, supernaturelles et extraordinaires beautez qu'on voit parfois reluire entre nous comme des astres, soubz un voile corporel et terrestre ». Mais quelle gloire au déclin de l'automne de se persuader à soi-même et aux autres que le mignon, ce jouvenceau, est tellement épris d'elle que sa langue est liée et ses sens asservis, « en façon que ce qu'un autre amoureux employeroit à dire », il l'emploie « à désirer ».

En cet extrême renouveau, elle n'avait plus rien ni personne à ménager. Si dans la Ruelle mal assortie elle étale les passions qu'elle cache dans les Mémoires, c'est que d'une œuvre à l'autre intervient l'annulation de son mariage (1599). Quand elle rédigeait son autobiographie, la procédure était en cours et il lui importait d'énu-

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mérer les infidélités de son mari et de réduire à rien les siennes, afin de faire valoir d'autant le prix de sa renonciation à la Couronne de France. L'adultère et la stérilité n'étant pas des causes dirimantes d'une union légitime, la Cour de Rome ne consentirait à rendre au roi de France sa liberté que si elle déclarait elle-même, comme il était vrai, que Charles IX et la Reine-mère l'avaient contrainte à l'épouser. Elle se prêtait à ce dénouement, mais elle ne voulait pas qu'on pût croire que c'était par conscience de son indignité. Elle n'était pas plus coupable que sou mari, et, pour le mieux démontrer, elle se laissait croire tout à fait innocente. Mais après qu'elle eût cessé d'être, de par les lois divines et humaines, la femme du roi de France, quelle raison, à défaut de

vertu, pouvait la détourner de vivre sa vie et de crier la vie qu'elle vivait.

Est-ce enfin une trop grande hardiesse de supposer un rapport entre la composition de la Ruelle mal assortie — qui s'accorde si bien avec l'apogée du règne de Bajaumont de 1607 à 1609 — et la vogue inattendue à la même époque d'une nouveauté ou, pour être plus exact, d'une survivance littéraire. La théorie du pur amour, empruntée à Platon par les Italiens du Cinquecento et aux Italiens par les poètes de l'école lyonnaise et l'entourage de Marguerite d'Angouléme, la grand' mère par alliance de Marguerite de Valois, s'était, s'ous les règnes de François P^ et d'Henri II, répandue dans les plus hautes classes et imposée comme une des formes de l'Idéal. Mais le hideux réalisme de

guerres plus que civiles l'avait si profondément refoulée qu'on la croyait perdue. Et soudain elle venait de reparaître aux approches de la paix et elle s'étalait aux boutiques des libraires. Jamais il ne se vit autant de romans aux titres significatifs : les Chastes et Fidèles amours, les CJmstes et Consta7ites amours, les Infortunées et chastes amours que pendant quinze ans de la fin du xvi^ au début du xvii^ siècle. UAstrée, dont la première partie fut publiée en 1607, consacra le triomphe du genre sentimentcd. Écrivains et gens du monde recommencèrent à distinguer la Vénus céleste de la Vénus terrestre, et à opposer les « vrayes voluptés » qui viennent de l'âme aux « fausses voluptés » qui « procèdent des sens extérieurs w. Marguerite a dû s'amuser de ce débordement de quin-

tessence. Que les traités de morale commandent et que la poésie exalte un effort de renoncement surhumain, il n'y a rien là que de conforme à leur objet, qui est d'élever l'homme au-dessus de luimême, mais que les romans qui prétendent à représenter la vie réelle, en donnent une image aussi fausse, n'est-ce pas matière à raillerie ? L'amour n'est pas un acte d'adoration perpétuelle sans espoir de récompense, ni la simple communion des âmes, ni un regard sur le divin, ou bien, s'il y apparaît quelque chose de tout cela, il est par-dessus tout un attrait sensible qui pousse deux êtres de chair à se rapprocher et à s'unir.

La Ruelle mal assortie, c'est la preu\'e en action de la vanité des rêves contre nature. Avec l'audace tranquille d'une

femme que son rang dispense des préjugés, Marguerite se met elle-même en scène et se livre en exemple. Après quelques minauderies sentimentales — un hommage et un adieu à Platon — elle se glisse aux bras du mâle qui n'est qu'un mâle et, tout éperdue, avoue que l'a ébattement du corps » surpasse en plénitude savoureuse les « mille petites délicatesses qui se trouvent en l'entretien et communication des esprits ».

Mais si elle décrit en une page très vive la volupté ressentie, la délicatesse des mots adoucit la précision des traits. Elle ne cesse pas de parler le langage de l'âme pour exprimer le trouble des sens. Même quand elle traduit le frisson passionnel, elle ne choque pas la pudeur ; elle glorifie en termes purs la victoire de

l'impureté. C'est par ce contraste entre les actes et les paroles que se révèle chez elle un sens délicat des bienséance féminines, développé par la vie de Cour et raffiné encore par le caractère de sa culture philosophique. Quoique en révolte ouverte contre le platonisme, elle se souvient d'avoir été, ne fût-ce qu'en théorie, platonicienne. De sa communion de pensées avec la plus ' noble inteUigence du monde antique, il lui reste le dégoût de la vulgarité et de la laideur. La chasteté littéraire fut la dernière et suprême manifestation de son idéal de beauté morale.

Jean-H. Mariéjol.

La Ruelle mal assortie a été imprimée pour la première fois par Charles Sorel, l'illustre romancier et polygraphe du XVII® siècle, dans le Nouveau Recueil des pièces les plus agréables de ce temps, sous le titre : La Ruelle mal assortie ou entretiens amoureux d'une dame éloquente avec un cavalier gascon plus beau de corps que d'esprit et qui a agitant d'ig)wrance comme elle a de sçavoir. Dialogue vulgairement appelé la Ruelle de la R. M. Paris, Nicolas de Sercy, 1644 '.

C'est la pièce que dans la Collection intitulée le Trésor des pièces rares ou inédites, Ludovic Lalanne réédita, titre compris, sauf la dernière phrase : Dialogue, etc. à laquelle il substitua cette indication

par Marguerite de Valois. Paris, Aubr}-, 1855, Introduction par Lud. L.

Guessard, qui ignorait le recueil de Sorel, l'avait publiée en 1842 comme inédite, à la suite des Mémoires et Lettres de Marguerite de Valois (Société de l'Histoire de France), avec ce sous-titre qui est probablement d'un copiste : Dialogue d'amour entre Marguerite de Valois et sa hête de somme (Société de l'Histoire de France), et il en aurait fait, dit-on, des tirages à part. C'est son texte qui est reproduit ici, mais amendé. Le manuscrit du fonds Fontanieu qu'il a suivi semble perdu, mais il en existe un autre (Fonds français, 4779), où manquent d'ailleurs quelques lignes, et qui lui a échappé. Il lui eût permis de corriger trois ou quatre passages et de mettre par exemple : p. i.

Souhaits au lieu de soleils, qui n'a pas de sens ; p. 5, mets dont on ne se desjeune point dans vostre païs, au lieu de mots dont on ne se doute point, une forme peu savoureuse ; le temps que vous prenez pour vous y jouer (en vos déduits, en vos plaisirs), au lieu de pour vous louer, qui est inintelligible et insipide.

Ces trois changements et les notes explicatives de la fin, outre la difficulté de consulter le Recueil de Sorel et de retrouver les exemplaires de Lalanne ou les tirages à part de Guessard, suffiraient àjustifier cette nouvelle édition qui, sans apparat hypercritique, ne prétend qu'à faire lire quelques jolies pages de notre langue.

DIALOGUE d'amour

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