‹ Le Ruelle mal assortieChapitre 2 sur 6 · ET SA BÊTE DE SOMME · texte numérisé non relu

ET SA BÊTE DE SOMME

— Hé ! Dieu vous gard, beau Soleil !

Que veut dire qu'aujourd'hui, plus tard que à l'accoustumee vous ayés éclairé mes yeux ?

— Je ne sçay.

— Comment, je ne sçay ? Vos désirs, vos souhaitz, et toutes vos actions ne

tendent-elles pas à me plaire ; et ne sçavés vous point qu'absente de vous je suis en ténèbres continuelles et en attente perpétuelle que vous me rameniés le jour ?

— Je viens quand vous me mandés venir.

— Si je n'envoyois vers vous, vous ne viendrés donc point, et me laisseriés assommer parmy mes ennuis : je vous apprens qu'un vray amant doit estre tousjours en imipatience, bruslant de désir de voir la chose aymée, et n'attendre point de message, de semonce, ny d'heure comme vous.

— Je suis captif et despends de vos volontés.

— Vous appelés donc captive ma prison, au lieu d'un doux paradis de

délices, et trouvés une grande contrainte de despendre de mes volontés ; je veux devenir désormais, si je puis, un peu plus rigoureuse, afin que vous sçachiés quel il y fait quand je suis en mauvaise humeur.

— Je prendray patience en mon tourment.

— O Dieu, quelle responce ! Mais laissons ces discours, vous estes aujourd'hui trop beau pour se mettre en colère. Jésus ! que vostre rabat est bien mis.

— Vous me défrisés et gastés toute ma rotonde.

— Elle en sera mieux toute la journée, puisque ces belles mains ont passé par dessus ; mais, sçachons un petit, n'auriés vous point quelques nouveaux desseins ? Ces dames, sur qui vous tour-

nés si souvent les yeux, vous aur oient elles point donné dans la veue ? Respondés. Je sçay bien ce que peut un nouvel objet sur une ame inconstante.

— Ce sont toujours de vos opinions.

— Mais il le faut sçavoir ; en vain auriés vous pris aujourd'huy cette bonne mine. Est il pas croyable que vous avés nouvel oracle à consulter ?

— Cela ? Moy ? Rien... Nullement ..

Quelconque.

— Mais dites sans mentir, petit rusé, qui devés vous voir aujourd'huy ?

— Je ne pense pas voir que vous.

— Que moy ? Je vous ay donc semblé plus belle que à l'accoustumée. Ça, mon miroir, qu'en dites vous ? Certes il me tesmoigne qu'il en est quelque chose, encore que ma perruque est

toute défrisée, et mon rabat bien noir. Que vous en semble, n'ay je pas de quoy donner de la passion à un honneste homme ?

— Vous me semblés la belle Venus.

— Et vous me semblés son petit Adonis, bien plus douillet et plus affeté qu'il n'estoit, mais bien moins amoureux que luy. Qu'en est il ? Dois- je croire que vous m'aimes, et que les démonstrations que vous en faites soient à mon occasion, ou bien pour l'amour de vous mesme ; car les jeunes gens de ce temps ont beaucoup de considérations en leurs desseins, et cette douce philaphtie ' a un grand pouvoir sur les âmes.

— Que veut dire philaphtie ?

— Ce sont mets dont on ne se des-

jeune point en vostre païs ; demandés le à ces sottes que vous aymés tant, je croy qu'elles le vous interpréteront proprement. Mais, mon petit Peton, quand je vous regarde, je vous trouve fort bien vestu, et faut dire la vérité, ces couleurs claires donnent un grand lustre au visage, et les bas attachés agensent fort une belle taille.

— Ils contraignent bien en récompense (en compensation).

— Ho ! Ho ! Je voy bien que c'est ; vous voudriés que je vous laissasse porter des valises pour estre à vostre ayse ; il n'en sera pas ainsi. Il faut des bas entiers, une fraise, une espee, une plume, et sçavoir parler, si vous voulés ressembler à un homme.

— Il m'est bien ad vis que je suis fait comme un homme.

— Vous vous imaginés de ressembler un grand : personne n'y contredit ; mais considérés vous bien quand vous ne dites mot, [ce] qui est le plus souvent, et vous verres combien peu de différence il 3^ a de vous à une statue.

— J'en voy d'autres qui ne parlent point.

— Aussi void on force oiseaux et peu de perroquets : plus la chose est rare et plus elle est désirée, et mesmement de moy, qui suis en cela de l'humeur des bellettes et des coulombes, je prens plaisir comme elles à faire l'amour du bec.

— Non pas tous] ours.

— C'est donc pour satisfaire à vos brutaux désirs, et pour complaire au corps de je ne scay quoy dont il a besoin ; car mon inclination ne tend

qu'à ces petites voluptés qui proviennent des yeux et de la parole, qui sont, sans comparaison, d'un goust plus savoureux et de plus de douceur que cet autre plaisir que nous avons de commun avec les bestes.

— Je prends grand plaisir à faire la beste.

— Vous avés raison, car c'est sans contrainte et sans prendre grande peine, et croy qu'il faut bien, veu l'antipathie de nos humeurs, la discordance de nos génies et la dissemblance de nos idées, qu'il y ait quelque vertu secrette qui agisse pour vous ; autrement, à vous bien prendre, vous estes plustost digne de ma haine que de mon affection. Qu'en pensés vous ? Croies vous que l'Antheros "" que vous élevés

augmente ainsy mon amour, et que leurs mutuels regards et leurs volontés réciproques contribuent à leur accroissement ?... Quoy ! vous me répondes des épaules, et sacrifiés au silence plus tost qu'aux grâces. N'entendes vous point ce langage ? avés vous si peu proffité près de moy, et si peu retenu des préceptes d'amour que vous en ignorés les principes ?

— Je vous aime byen sans tant philosopher.

— Mais, Peton, ne sçauriés vous à tout le moins respondre pour me contenter que vous reconnoissés tous les jours en moy de nouvelles grâces, qui augmentent vostre amour ; que cet amour vous cause des désirs insupportables ; que vous estes contraint d'avoir

recours à ma miséricorde, et que si vous ne le pouvés mériter, vous aymés mieux la mort qu'une vie si ennuieuse ?

— La veue en découvrira le fait.

— La veue peut errer, car nos soupirs peuvent aussi tost provenir pour quelque difficulté survenue au conduit de la respiration, comme pour le trop attentif arrest que vous peuvent causer les contemplations de ma beauté.

Vostre couleur blesme pareillement peut naistre de quelque indisposition cachée, comme de ce que le sang, qui devroit colorer vostre teint, a couru au secours du cœur qui patit à mon occasion ; et quant aux larmes qu'on croid prendre origine en la propre source d'amour, on tient qu'elles peuvent estre aussi tost feintes que veri-

tables ; elles ne sont pas moins indices d'un cœur colère, dépité et malicieux, que d'un cœur doux, traitable et bénin \ Je vous ai dit tant de fois que vous fériés bien mieux d'employer le temps à lire YEqtticola, Léon Hehrieux ou Marcel Ficin ^, qu'en l'entretien de ces coquettes qui parlent tousjours et ne disent rien, que je suis lasse de vous en tant crier.

— Vous ne me donnés pas le loisir de dormir.

— Vous le sçavés bien prendre pour entretenir vos maitresses à vos heures.

Je sçay vos anabaptistes ' déduits et le temps que vous prenés pour vous y jouer. Que si je le souffre, c'est que je vous desdaigne et que je ne désire pas mieux vous punir que de vous sçavoir en mauvaise compagnie.

— Mon déduit est ma chambre, où vous me tenés tousjours enfermé.

— L* Amour est le maistre des inventions, les aisles lui sont données pour entrer partout, et la tour d'airain d'Acrise^ etoit bien mieux fermée que vostre chambre ; et toutefoys Jupiter entra dedans : tout y est rempli de Jupiter ; et puis, où est-ce qu'un beau soleil comme vous n'entre point ?

— Ne dires vous oncques bien d'aucune femme ?

— Je ne blasme point celles qui se contentent d'estre servies d'un si honneste homme, et lorsqu'il ne s'agit que d'une honneste conversation de la parole et du regard : J'en blasme seulement l'effusion de sang de ceux qui, comme vous, sont gladiateurs à outrance.

— Sans cela, le reste est jeu de petit enfant.

— Ainsi le tiennent les grossiers et ignorans comme vous, qui, n'ayant de quoy continuer longuement un discours, veulent venir aussi tost aux prises, interrompant mille petites délicatesses qui s'esprouvent en l'entretien et communication des esprits.

— J'ayme bien mieux le corps que l'esprit.

— L'esprit, pourtant, est bien plus à aymer, c'est lui qui tient le cœur quand la beauté l'a pris ; mais il faut, malgré la raison, que chacun ayme son semblable ; et pour vous la cause en est, sans guère subtiliser, que vous estes tout corps et n'avés point d'esprit, et ne sçauriés juger des vrayes

voluptés, en tant qu'elles viennent de Tame par raison de science ; mais ouy bien des fausses voluptés, parce qu'elles procèdent des sens extérieurs ; et encore en jugés vous bien mal le plus souvent, vous laissant coiffer si aisément à toutes les laides qui se présentent.

— Aussi bien je ne suis coiffé que de vous.

— Il paroist bien du contraire en vos inquiétudes et en vos yeux pleins d'impatience, qui sont tousjours en queste de proye nouvelle, et qui semblent aller chantant avec Ronsard qu'il n'est :

« Rien de si sot qu'une vieille amitié " »

mais je suis encore plus sotte de m'en

soucier, comme si vous en valiés bien la peine, moy sous qui tout fléchit ; moy coustumiere à donner des loix à qui bon me semble, et moy qui n'obéis jamais qu'à mon seul plaisir ! Vrayment me dois je plaindre de vous, monsieur l'ignorant, de me faire servir de couverture ; vous que j'ay eslevé de la poussière et limon de la terre ; vous que j'ay fait naistre en une nuit parmi les grands, ours mal léché, niais, fat, fascheux, melancoHque, et, bref, pour le dire en un mot, le plus goffe (grossier) Gascon qui j amais soit sorti de son païs. Avés vous point encore reconnu que ce que j'en ay fait jusques icy, c'estoit pour me mocquer de vous et pour vous précipiter en mesme temps que vous auriés commencé d'espérer.

Apprenés, si vous le ne sçavés, que je ne sçaurois, ni ne veux, ni ne puis aymer un sot, un ignorant.

— Si vous pouviés pis, vous le diriés.

— Je suis comme les soldats de Philippes^, qui nommoient toutes choses par leur nom ; autant que vous persisterés en vos sottes amours, vous n'aurés autre nom de moy que sot ; et tant que vous serez saiis sçavoir parler, je vous nommeray ignorant.

— Si je ne suis sçavant, patience.

— Si croiois je qu'en vostre âge le temps et ma peine pourroient enfin faire quelque chose de bon de vous, et qu'ainsi que d'un champ fertile je retirerois quelque utile moisson ; mais je m'aperçoys bien que ce terroir est stérile, et qu'en vain j'ay semé, et que

vostre rude nation ne se peut défricher ni changer. Voies vous pas quelle extase vous tient, et que tout aussi muet qu'un poisson, vous estes le symbole du silence. Et, vous en prie, l'objet présent est-il si indigne de vos regards et de vos paroles, que vous teniés ainsi la bouche close et les yeux fermés ?

Coupons ce filet, de grâces, et ne soyés plus si longtemps disciple de Pythagoras ^. La pie romaine, après avoir médité quelques jours, sçut imiter les sons qu'elle avaitouis'°,et tout, hormis vous, sçait enfin faire son profïit des leçons qu'il oit et qu'on lui dicte. Sçachons donc, en un mot, pourquoi ne parlés vous ?

— Vous en estes la cause.

— Comment en serois je la cause ?

Ne vous convié je pas assés à parler, et ne vous ouvré je assés de sujets ? Expliqués nous vostre laconique, ou permettes moy que je fasse deux personnages, et que je responde pour vous.

Est ce qu'offencé de mes vérités et de quoy je me mocque ordinairement de vous, la colère et le mal que vous m'en voulés vous ostent l'envie de rien dire ; ou est ce que, naturellement sot et honteux, vous ne sçachiés proférer ni exprimer vos conceptions ; ou bien est ce que le trop d'amour lie vostre langue et occupe vos sens, en façon que ce qu'un autre moins amoureux employeroit à dire, vous l'employés à désirer ?

— Voilà la pure vérité.

— Je ne croiray rien que sur bons

gages, toutefois cette petite rosée qui distile le long de vos joues veut que j'y adj ouste quelque foy. Ça, que je ramasse dans ce linge et que j 'en asperge l'autel de ma vanité ; mais adjoustés aussi qu'il n'y a que ces belles mains qui soyent dignes de cette offrande ; voyés les bien, et, quoique je ne les aye décrassées depuis huict jours, gageons qu'elles effacent les vostres, et que, toutes mal soignées qu'elles sont, elles leurferoient perdre leur lustre. Causons, causons, je ne veux plus vous fascher.

— Je vous en aymeray davantage.

— C'est tout ce que je demande de vous. Imitant les Dieux, j'ayme beaucoup mieux l'obéissance que sacrifice ; et me plaisant ainsy qu'eux en mes œuvres, je desirerois vous pouvoir

rendre tel que j'eusse de l'honneur en ma nourriture, et par mesme moyen me payer par mes mains de ma peine avec le plaisir que je tirerois de vostre parlante conversation. Çà donc, venés à l'adoration de tant de beautés, et baisant ces mains que je vous présente, escoutés et retenés ce que vous devriés dire, et ce que je voudrois ouir, et dites comme moy : « Pourquoy ne pouvés vous, belle royne de mes pensées, fortifier mon cœur contre tant d'appréhensions qui l'assaillent, affermissant en sorte cette mienne félicité que je puisse desoimais vivre sans crainte d'en estre dépossédé ? Pourquoy consentes vous que ce doute continuel où je suis de vous perdre rende ainsi moins contente ma vie, ma gloire moins parfaite.

et mon ayse moins accomplie ? Suis je pas cet adorateur de vos grâces qui ne respire que vostre nom, qui, en action perpétuelle de désirer ce que je voy et d'admirer tout ce que j'oy, ne sçais, ravi de tant de merveilles, lequel eslire, ou d'estre tout yeux pour vous regarder, ou tout oreilles pour vous ouïr ? »

— Vous me l'avez osté de la bouche.

— A la vérité c'est de vostre style ; mais voyons comme vous me l'eussiés dit et avec quelle grâce vous sçauriés proportionner vos paroles à vostre passion ?

— Pourquoy, belle royne des miennes pensées, fortifiés vous mon cœur d'appréhension, assaillant, affermissant en sorte la mienne félicité que je puisse vivre sans estre dépossédé ? Pourquoi

consentes vous qu'un doute perpétuel de vous perdre contente ma vie, gloire parfaite et aide accomplie ? Suis je pas cet adorateur de vos disgrâces qui ne respire que vostre renom d'un perpétuel désirer ce que je vois et ruminer ce que j'ois, qui, ravy de merveilles, ne sçay lequel eslire, ou d'estre tout yeux pour vous voir, ou tout oreilles pour vous ouïr ?

— Voilà bon galimatias ; il faut confesser qu'il n'y a pas grand peine à vous faire déclarer une beste, advouant que j'ai tort de vous faire parler, puisque vous avés trop plus de grâces à vous taire ; et faut occuper désormais vostre bouche à un autre usage, et en retirer quelque sorte de plaisir, pardonnant à la nature qui emploj^ant

tout à polir le corps, n'a rien peu reserver pour l'esprit. Gardés ce beau langage pour vos maitresses et le silence pour moy ; et tandis que cette ruelle est vuide de ces fascheux qui viendront bien tost interrompre mes contentemens, je veux tirer quelque satisfaction de cette muette qui ne respond point ; et n'en pouvant arracher des paroles, j'en veux au moins tirer quelque autre douceur. Approchés vous donc, mon Peton, car vous estes mieux près que loing. Et puisque vous estes plus propre à satisfaire au goust qu'à Fouie, recherchons d'entre un nombre infini de baisers diversifiés, le quel sera le plus savoureux pour le continuer. 0 !

qu'ils sont doux et tout maintenant assaisonnés pour mon goust ! Cela me

BfBL/OTHECA

P^taviensis

ravit, et n'y a sur moy petite partie qui n'y participe, et où ne furette et n'arrive quelque estincelle de volupté. Mais il en faut mourir ; j'en suis toute esmue et en rougis jusque dans les cheveux.

O ! vous excédés vostre commission, et quelqu'un s'en apercevra de cette porte. Eh bien ! vous voilà enfin dans vostre élément où vous paroisses plus qu'en chaire. Ha ! j'en suis hors d'aleine et ne m'en puis ravoir ; et me faut, n'en déplaise à la parole, à la fin advouer que, pour si beau que soit le discours, cet ebatement le surpasse ; et peut on bien dire, sans se tromper : rien de si doux, s'il n'estoit si court.

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