‹ Le rythme de la vieChapitre 1 sur 85 · CALMANN-LÉVY, ÉDITEURS · texte numérisé non relu

CALMANN-LÉVY, ÉDITEURS

3, KUE AUBEK, 3

PREFACE

Gœthe disait : ^( Le plus grand témoignage de respect qu'un auteur puisse donner à son public, c'est de ne jamais apporter ce qu'on attend de lui, mais ce qu'il juge utile et bon d'après le degré de culture atteint par lui-même et par autrui. » Ce grand pocte pensait que la Muse doit « accompagner la vie sans la diriger ».

C'est pourquoi l'auteur de ce livre s'est décidé à offrir au public un recueil de poèmes qu'il a composés, moins pour en retirer un peu de gloire que pour y inscrire, à mesure qu'il vivait, selon le caractère triste ou gai des aventures ou des rencontres, la trace de son existence, le reflet de ses rêves, l'ombre des

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jours néfastes et la clarté des jours heureux, l'écho des voix dont l'accent, tour à tour amical ou injuste, a tantôt activé son allégresse, tantôt attristé — sans la décourager jamais — sa bonne volonté.

S'il lui est permis de recourir à un autre exemple, il osera se souvenir ici d'une page de Montaigne : « Ce n'est point icy ma doctrine, c'est mon étude ; et n'est pas la leçon d'autruy, c'est la mienne : et ne me doibt-on pourtant sçavoir mauvais gré si je la communique ; ce qui me sert peut aussi, par accident, servir à un autre. »

Et enfm notre grand maître, le père des poètes, Victor Hugo, a dit, dans la préface de ses Contemplations : u L'auteur a laissé, pour ainsi dire, ce livre se faire en lui. La vie, en filtrant goutte à goutte à travers les événements et les souffrances, l'a déposé dans son cœur. Ceux qui s'y pencheront retrouveront leur propre image dans cette eau profonde, amassée là au fond d'une âme... Une destinée est écrite là jour à jour. Est-ce donc la vie d un homme ? Oui, et la vie des autres hommes aussi. Nul de nous n'a l'honneur d'avoir une vie qui soit à lui. Ma vie est la vôtre, votre vie est la mienne... Prenez donc ce miroir et regardez- vous-y... Quand je vous parle de moi, je vous parle de vous. Homo siim... »

PREFACE

Homo siun ! Tel fut aussi dans une autre saison de renouvellement poétique, le cri d'André Chénier, méditant 177 ('/7/?^i- et l'Invcnlion. « Homo sum ! disait-il : -voilà le principe, le but, l'objet de tous les arts. La nature et l'humanité sont seules éternelles. »

Ce cri d'humanité, repris par Victor Hugo, magnifié, glorifié par lui avec une sonorité de verbe et une puissance d'expression que nul poète, jusqu'alors, n'avait connues, a mérité, en ces derniers temps, de redevenir la formule initiale d'un nouvel humanisme, qui refuse d'excepter de sa synthèse poétique la moindre parcelle de l'héritage humain.

Il y a, depuis plusieurs années, quelque chose de changé dans la poésie française. Non seulement on a cessé de scander du petit nègre à la façon des griots qui chantent avec accompagnement de tam-tam dans les brousses de l'Adrar et du Fouta-Djalon ; mais encore les jeunes poètes manifestent volontiers l'intention de parler clairement, nettement, humainement, à la française.

Naguère encore, presque tous nos poètes faisaient de consciencieux efforts pour être septentrionaux, polaires, ultra-norvégiens, excessivement Scandinaves. Chose étrange ! Ce sont nos troubadours du Midi, toujours subtils et virtuoses, qui ont le mieux réussi dans

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cette manière de sport, et qui ont excellé d'emblée dans l'art d'exprimer par des psalmodies boréales l'âme triste et dolente des pays où le soleil est trop souvent voilé. Mais les Français ont toujours été amoureux de lumière. La poésie française ne se résigne plus à n'être qu'une série d'ornements, de fioritures et d'arabesques, fignolés avec plus ou moins de grâce, au clair-obscur d'un atelier brumeux, en marge de la vie. Nul ne songe, actuellement, à reprendre en sourdine la cantilène des lyres exténuées. On revient, par une salutaire nostalgie, au culte des idées claires et du verbe harmonieux. La poésie nouvelle se retrempe et se rajeunit aux sources de Jouvence dont le cristal brille encore sous la verdure argentée des oliviers de l'Attique, parmi la floraison des lauriers-roses. De nouveau, nous ferons des escales aux rades ensoleillées de la Méditerranée. Ils sont nombreux encore, les pèlerins passionnés qui aiment à recueillir les souvenirs et les images que la mer bleue, noire mer, roule dans les volutes de ses vagues, pêle-mêle avec des branches de myrte et des grappes d'oranges. Le long des plages où la « mer intérieure » de notre race déferle en écumes d'argent sur le sable d'or, nous renouons partout la chaîne avec le passé, nous retrouvons nos origines et nos

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titres de noblesse, nous prenons contact avec des civilisations que l'on croyait mortes, et qui ressuscitent, à toute heure de notre vie inleilectuelle et morale, dans nos pensées et dans nos sentiments. Jolies cités claires aux noms harmonieux et bénis, Clazomène et Milet où les premiers philosophes entreprirent de formuler la loi de l'univers ; Gnide où l'immortelle beauté d'Aphrodite a fleuri dans le marbre pur ; Mégare, Athènes, chères aux citoyens libres, aux statuaires et aux orateurs ; Alexandrie où les religions de l'Orient, renouvelant la fécondité du génie grec, initièrent le monde à une nouvelle sagesse ; Scleucie où les apôtres s'embarquèrent pour la conquête des âmes, pleins d'une foi si ardente au prochain royaume de Dieu ; Eplièse, Corinthe, Thessalonique où s'arrêtèrent d'abord les premiers disciples du Christ, et qui furent les premières capitales spirituelles du monde rajeuni et consolé, — il n'est pas une seule de ces nobles villes dont l'appel ne nous invite à un doux pèlerinage où nous retrouverons, de station en station, les jeunes éblouissements de notre race et l'adolescence ingénue de l'humanité. C'est en reprenant la route indiquée à l'esprit humain par une héréditaire vocation, que nos jeunes gens sont réconfortés par une chaude influence qui ragail-

lardit leur parole, débride leur geste, ranime leur démarche. Les nouveaux poètes sont maintenant réconciliés avec la vie et renoncent aux mièvreries de ce symbolisme poétique dont les grâces joliment maladives ont paré de mélancolie le crépuscule du siècle défunt.

L'aurore du siècle nouveau est, en ce moment-ci, égayée par l'entrée triomphale des femmes dans la littérature. Les femmes, décidément, ne semblent pas disposées à mettre un terme aux sentiments de surprise et d'inquiétude qu'elles ont le privilège d'éveiller dans le cœur des hommes. Aujourd'hui, les poétesses semblent avoir juré de disputer aux poètes l'empire des Lettres, tout simplement. Elles s'avancent, en bataillon serré, le nez au vent, la chanson aux lèvres ; elles marchent à la conquête de cette gloire littéraire que Chateaubriand, littérateur aimé des femmes, considérait comme la première de toutes les gloires. Elles ont déjà les mains pleines de bouquets et de moissons. Et les poètes, un peu jaloux, ne sauraient se soustraire au charme de ces confidences que l'on ne trouve guère que dans les livres de femmes, au sortilège de cette sensibilité neuve, à l'attrait de cette originalité féminine, qui semble ne rien savoir et qui devine tant de choses, comparable au génie des an-

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